‹ Histoire ancienne de l'église (volume 3)Chapitre 2 sur 49 · PRÉFACE XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XI

perspectives ouvertes sur témoignages bien vérifiés. Pour mon usage personnel je préfère les terrains solides; j'aime mieux aller moins loin et marcher avec plus de sécurité, non plus sapere quam oportet saperCy sed sapere ad sohrietatem.

Rome, 22 novembre 1905.

Avis sur la deuxième édition

L'accueil fait à ce livre a été si favorable que, deux mois après la mise en vente de la première édition, il a fallu en préparer une deuxième. Elle est exactement semblable à la première. En trois endroits seulement de légers changements ont été introduits: p. 320, on a dû noter la découverte du texte grec de la Chronique d'Hippolyte; p. 460, on a tenu compte de renseignements biographiques fournis, sur Jules Africain, par un papyrus récemment publié; enfin, p. 353, note 2, d'après l'avis d'un hébraïsant exercé, on a modifié l'appréciation d'abord émise sur une différence de traduction entre les Septante et saint Jérôme.

L'empire romain, patrie du christianisme.

La Méditerranée et le monde antique. — L'empire romain et ses voisins.

— Le peuple jnif et la religion juive. — Les provinces romaines et l'orgjv jiisation municipale. — Mœurs, idées, religion: mystères, cultes orientaux.

— Préparation évangélique.

Au moment où naquit le christianisme, l'empire pacifique de Rome s'étendait sur tous les pays riverains de la Méditerranée. Dans l'ensemble du monde il correspondait à peu près à ce qu'est maintenant l'Europe ; mais il était plus isolé. Sans parler de l'Amérique, encore insoupçonnée, les grandes agglomérations humaines de la Chine, de l'Inde, de l'Afrique intérieure, ignoraient la Méditerranée comme elles étaient ignorées d'elle. Avec ces pays presque fabuleux on aurait pu, il est vrai, communiquer par le Nil ou par les deux golfes qui flanquent la péninsule arabique et s'ouvrent sur la mer des Indes : c'est précisément sur ces grands chemins du monde que, depuis les temps les plus reculés, prospérèrent les empires d'Egypte, d'Assyrie, de Chaldée et de Susiane. Mais, malgré leur situation géographique, si favorable aux relations lointaines, ces états semblent avoir été toujours à peu près fermés du côté de l'Orient. C'est vers la Méditerranée que se portait leur expansion con-

DccHESXE. niit. anc. de l'Egl. - T. I. 1

■ quérante et civilisatrice : c'est aussi de ce côté qu'ils finirent par se heurter à des nations plus jeunes, destinées à arrêter leur développement, à fermer leur histoire et à les remplacer dans la direction politique de l'Asie occidentale.

Au YP siècle avant notre ère, le Nil et l'Euphrate se trouvèrent réunis sous la domination des Perses, race entreprenante, dont les conquêtes atteignirent la mer Egée et le Danube, en même temps qu'elles s'étendaient à l'est jusqu'à l'Indus. Deux cents ans plus tard, Alexandre brisa cet empire passager et mit l'Orient sous Tautorité des Grecs. L'établissement politique par lequel il essaya de couronner ses magnifiques aventures n'eut^ sans doute, qu'une durée bien éphémère. Mais la conquête macédoniemie doit être considérée surtout comme Tavènement de l'hellénisme en Orient. En ces pays d'antique et puissante culture, Alexandre inaugura un régime destiné à une toute autre fortune que son empire à lui. De bonne heure, il est vrai, l'Iran reprit son indépendance et vécut à part des royaumes grecs, entraînant avec lui ses vieux vassaux du Tigre et de l'Euphrate. Mais ni les rois Parthes, ni leurs successeurs Sassanides, ne parvinrent à reprendre, en face de l'Occident, le rôle des Assourbanipal et des Darius. Tout développement de ce côté leur fut interdit. Sans doute ils virent tomber les royaumes grecs, mais les légions romaines s'installèrent à leur place. La frontière était désormais gardée pour de longs siècles. Maîtresse de l'Italie, victorieuse à Carthage et en G-rèoe, Eome brisa

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en 64 la royauté des Séleucides; trente ans après elle hérita de celle des Ptolémées, La Méditerranée tout entière, depuis Antioche jusqu'à l'Espagne, reconnaissait son empire. César y joignit la Gaule; Auguste porta sa frontière jusqu'au Danube, Claude jusqu'à l'Ecosse. Au nord le monde romain ne se heurtait qu'à des populations barbares; l'Océan formait sa frontière à l'ouest, le désert au sud. Ce n'est qu'à l'Orient, du côté du Tigre et de l'Arménie, qu'il confinait à un autre empire ; encore le contact avec les Parthes était-il atténué par l'interposition d'une ligne de petits royaumes tributaires, depuis le Pont-Euxin jusqu'à la mer E-ouge.

C'est dans un de ces petits états, la Judée, que le christianisme apparut. Le judaïsme, qui le précéda et le prépara, fut d'abord représenté, en ce coin de la Syrie méridionale, par la vie religieuse d'un petit peuple formé de tribus diverses, rassemblé en un royaume, puis en deux, qui ne durèrent pas longtemps et tombèrent sous les coups des Assyriens et des Chaldéens. Au moment de la dernière catastrophe (590), cette vie religieuse, progressivement épurée sous l'influence de prophètes inspirés, avait pour centre le sanctuaire national de Jérusalem. On y adorait un dieu unique, on l'adorait comme le seul vrai Dieu et Seigneur, auprès duquel toutes les autres prétendues divinités n'étaient qu'idoles et démons. L'Israélite le connaissait comme auteur et maître du monde; il se savait lié à lui par des pactes antiques et spéciaux. Jahvé; le Créateur, était son dieu à lui, comme il était, lui, le peuple de Jahvé. De là un sentiment très

" haut de sa dignité, de sa race et de sa mission; de là une confiance inébranlable en ses destinées et en Celui qui les lui avait ménagées.

Le Temple fut détruit, la dynastie supprimée, le peuple lui-même dispersé en de lointains exils ; Israël espéra quand même et son espérance ne fut pas déçue. Les Perses ruinèrent l'empire chaldéen, prirent et pillèrent l'odieuse Babylone, et finalement permirent aux Juifs de rebâtir leur sanctuaire, de se grouper autour, et même de fortifier Jérusalem. De l'indépendance nationale il fallut faire son deuil; on se consola en resserrant de plus en plus les liens qui unissaient les fils d'Israël à Jahvé et en Jahvé. Les souverains de Suse accordaient une large autonomie locale, qui fut maintenue après eux par les Ptolémées et les Séleucides, jusqu'au moment où Antiochus Epiphane conçut la folle pensée d'helléniser le peuple de Dieu. La défense religieuse aboutit à l'insurrection. De celle-ci, quand le succès l'eut couronnée, sortit un état autonome, gouverné par les grands prêtres asmonéens, fils des héros de l'indépendance. Peu à peu ces prêtres se transformèrent en rois de Judée. Ce régime dura près de cent ans, jusqu'à l'arrivée des Romains. Pompée, qui mit fin au royaume séleucide et prit Jérusalem (63), laissa subsister, en somme, cet état de choses. Antoine remplaça (40) les derniers asmonéens par un aventurier du pays, Hérode, celui qu'on appelle Hérode le Grand. C'est par son nom que s'ouvre l'Evangile. Quand il mourut (750 de Rome, 4 av. J.-C.) le royaume assez vaste qu'on lui avait attribué fut divisé

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en trois parts ; celle qui comprenait Jérusalem échut à son fils Archélaiis : il la garda jusqu'en l'an 6 de notre ère." Alors il fut destitué et remplacé par des procurateurs, dont la série, sauf un intervalle de trois ans (Hérode Agrippa, 42-44), se prolongea jusqu'à la grande insurrection de 66.

Au moment où elle éclata, le christianisme était déjà né et sa propagande avait inauguré ses voies. Elles ne le conduisirent pas d'abord vers l'Orient: ce n'est que plus tard qu'on le voit prendre pied dans l'empire parthe. Dès ses débuts il regarda du côté du monde grec et de l'empire romain.

L'empire romain, malgré les scandales dont Eome était le théâtre, assurait la paix, la sécurité, la liberté même, en ce sens qu'il favorisait volontiers la vie des organisations municipales. Les provinces, gouvernées les unes par des proconsuls annuels au nom du sénat, les autres par des légats propréteurs au nom du prince, pouvaient être considérées comme des groujDes de circonscriptions communales administrées par les magistrats élus de la ville chef-lieu. Dans les pays où le régime municipal n'avait pas été introduit, l'autonomie était organisée autrement. Les fonctionnaires, -sauf ceux de l'impôt, étaient peu nombreux; la justice, sauf — et encore pas partout — les causes criminelles, restait aux mains des magistrats municipaux. Cependant les personnes qui jouissaient du droit de cité romaine n'étaient justiciables que des tribunaux de Rome. Les provinces frontières étaient les seules qui eussent des troupes im-

périales : le maintien de la paix intérieure était encore affaire locale, confiée aux autorités des villes. Cette organisation libérale n'entraînait pas de désordres graves : des précautions avaient été prises pour que le pouvoir municipal ne sortît pas des classes aisées : les masses populaires n'avaient aucune influence sur le gouverneraent communal.

Sous ce régime le monde prospérait, la civilisation grecque et romaine conquérait rapidement les pays où jusque là avaient régné soit des mœurs différentes, soit la barbarie. Les campagnes conservaient l'usage des anciens idiomes, comme le celte, le punique, l'ibère, l'illyrien, le syriaque, l'égyptien ; dans les villes on ne parlait guère que le grec ou le latin. Un vaste système de routes reliait entre elles les diverses parties de l'empire : la poste impériale y circulait, en même temps que les voitures des particuliers. La ]\Iéditerranée était elle-même une voie immense, sûre et rapide. Aussi les relations^ devenues faciles, étaient-elles fréquentes.

Cependant il circulait dans ce grand corps plus de vie matérielle que de sève intellectuelle. Le siècle d'Auguste était passé ; l'éloquence et la poésie ne jetaient plus aucun éclat ; les grammairiens avaient succédé aux grands écrivains. La philosophie elle-même subissait une éclipse. Les sectes en vues, l'épicuréisme et le stoïcisme, ne se préoccupaient guère de métaphysique; les rares esprits qui méditaient encore, comme Sénèque, méditaient sur la morale. A Eome, quelques nobles caractères, les Thraséas, les Helvidius Prisons, entretinrent contre

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la tyrannie des Césars et des Flaviens la protestation de la conscience humaine, en même temps qu'une demirevendication de la liberté disparue. Mais ni cette généreuse opposition ni la philosophie spéculative n'avaient d'action appréciable sur le populaire de E/Ome ou sur les masses provinciales.

En religion, les classes supérieures étaient généralement sceptiques. Des anciens cultes, romains ou helléniques, il ne restait guère que les cérémonies officielles. En dehors du rite, la vieille religion de E-ome avait été peu de chose. Elle s'adressait à des dieux abstraits, sans forme, sans poésie, quelquefois sans nom. L'imagination grecque, au contraire, avait su revêtir de formes brillantes les abstractions du naturalisme primitif, en avait fait des hommes transcendants en beauté, en force et en intelligence. De ces séduisants immortels les poètes chantaient les exploits et les aventures; mais nulle théologie sérieuse ne fut déduite de leur panthéon. La philosophie, il est vrai, s'ingénia à donner un sens cosmogonique aux fables religieuses; mais on arriva ainsi à les discréditer beaucoup plus qu'à les expliquer. Détourné de l'Olympe traditionnel, l'instinct religieux «e porta vers les mystères, où l'on prétendait doimer le mot des énigmes éternelles, délivrer l'âme captive et lui assurer le bonheur dans une autre vie. Mais les initiations grecques n'attiraient guère le peuple: quelques-unes, où la morale courait trop de risques, avaient été déjà ou prohibées ou soumises à une étroite surveillance.

La conquête de l'Orient et de l'Egypte introduisit d'autres éléments religieux. Des cultes bruyants, excitants, immoraux, dont les cérémonies admettaient pêlemêle hommes et femmes, riches et pauvres, libres et esclaves, se répandirent de toute part. L'Egypte fournit ceux d'Isis et de Sérapis, la Syrie ceux d'Adonis et d'Astarté, la Perse celui de Mithra, la Phrygie ceux de Cybèle et de Sabazius. D'innombrables associations se fondèrent partout en l'honneur de ces divinités nouvelles, et leur culte ne tarda pas à donner au sentiment religieux un aliment qu'il ne trouvait plus guère dans les cérémonies officielles.

Celles-ci, d'ailleurs, subissaient une transformation. Les anciens sanctuaires nationaux continuèrent sans doute à être desservis; mais une divinité nouvelle, plus présente et plus puissante, s'installa à côté des anciennes et leur fit une redoutable concurrence. Je veux parler du culte de Eome et d'Auguste \ Ce culte fit sa première apparition, en province, sous l'empereur Auguste, et se repandit avec une extrême rapidité. Dans chaque province une assemblée de délégués des cités se réunissait chaque année auprès d'un temple consacré à Rome et à l'empereur. Ces délégués élisaient parmi eux un prêtre, qui, jusqu'à l'année suivante, exerçait le sacerdoce de ce culte au nom de la province, sous le titre de fiamen, de sacevdos, d'àp/^iîps-j; (grand-prêtre). On

^ Dans cette formule le nom d'Auguste ne désigne pas l'empereur Octavien-Auguste en particulier, mais l'Auguste vivant, l'empereur en fonctions.

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célébrait des sacrifices, et surtout des jeux publics, avec la plus grande h;olennité ; puis l'assemblée se séparait, après avoir contrôlé la gestion du prêtre sortant de charge. En dehors de ces cérémonies d'un caractère provincial, le culte de E-ome et d'Auguste avait, dans la plupart des villes, ses temples et ses prêtres municipaux, et, de plus, ses associations religieuses. Moulé sur l'organisation municipale et provinciale, qu'il rattachait par une sorte de lien sacré au gouvernement suprême de l'empire, il ne tarda pas à représenter le plus clair de la religion officielle.

Tous ces cultes, si divers d'origine et de sens, vivaient ensemble sans qu'aucun d'eux prétendit exclure les autres. On se décidait entre eux suivant ses goûts et ses commodités : en général on admettait qu'ils pouvaient tous être pratiqués, suivant les circonstances. Le christianisme n'a pas trouvé la place vide. Il lui a fallu extirper des âmes qui s'ouvraient à lui, non seulement l'attachement particulier à tel ou tel culte, mais encore une certaine sympathie pour tous les paganismes qui s'étaient peu à peu croisés ou superposés dans la dévotion vulgaire.

De ce qui vient d'être dit on peut conclure que la propagation du christianisme a trouvé dans la situation de l'empire romain à la fois des facilités et des obstacles. Parmi les facilités il faut mettre au premier rang la paix universelle, l'uniformité de langue et d'idées, la rapidité et la sûreté des communications. La philosophie, par les coups qu'elle avait portés aux vieilles légendes

et par son impuissance à créer quelque chose qui les -piit remplacer, peut aussi être considérée comme un utile auxiliaire : les Pères de l'Eglise parlent du paganisme comme Lucien. Enfin les religions orientales, en donnant un aliment quelconque au sentiment religieux, l'ont empêché de mourir, lui ont permis d'attendre la renaissance évangélique. Mais à côté des facilités, que d'obstacles ! L'empire romain deviendra bientôt persécuteur ; à plusieurs reprises il entreprendra une lutte à mort contre le christianisme. L'esprit raisonneur de la philosophie grecque s'emparera des éléments doctrinaux de l'enseignement chrétien : il en fera sortir cent hérésies diverses. Quant aux cultes populaires, s'ils conservaient d'une ce^rtaine façon le sentiment religieux, ce n'est pas d'eux que l'on devait attendre un secours quelconque contre ces passions égoïstes et honteuses qui forment toujours, dans les nations comme dans les individus, le plus difficile obstacle à l'œuvre du salut.

La primitive église à Jérusalem.

Le jiTdaïsme dans l'empire et en Palestine. — Les disciples de Jésus: lenr propagande, lenr organisation. — Sanl de Tarse. — Premières conversions parmi les gentils favorables au j^idaïsme.

« Le salut vient des Juifs » disait Jésus à la Samaritaine. Ce mot caractérise l'aspect extérieur de la propagande évangélique. C'est à Jérusalem qu'elle a son premier point de départ; c'est en passant par les juiveries établies un peu partout dans l'empire qu'elle atteint les populations païennes.

Depuis que le monde avait été ouvert par Alexandre et par les Romains, le judaïsme avait essaimé. En dehors de la Palestine, son berceau, il possédait, depuis l'exil, un centre important à Babylone. Celui-ci, pourtant, est à peu près négligeable dans Thistoire du christianisme primitif. Il n'en est pas de même de la colonie juive d'Alexandrie, qui formait environ les deux cinquièmes de la population de cette grande ville. De là sortirent, outre l'exégèse de Philon, le livre canonique de la Sagesse et plusieurs apocryphes importants. Cependant, comme l'évangélisation de l'Egypte est entourée d'une obscurité profonde, il n'y a pas non plus à s'arrêter sur ce point. Dans le reste de l'empire, les principales villes avaient une population juive plus ou moins nom-

breuse, occupée de petit commerce et protégée par des privilèges, plusieurs fois renouvelés depuis les premiers successeurs d'Alexandre. Les enfants d'Israël se réunissaient dans leurs synagogues pour entendre la lecture et l'explication des Livres Saints, prier en commmi et traiter les affaires spirituelles ou temporelles de la congrégation locale. Leur formation religieuse comportait d'abord une séparation aussi absolue que possible d'avec les païens, puis la foi au Dieu d'Israël, les espérances messianiques et l'observation de la Loi, mais tempérée par les circonstances et dégagée du formalisme étroit qui régnait à Jérusalem.

En Palestine, le Temple, sanctuaire unique du culte de Jabvé, conservait un puissant prestige. La hiérarchie sacerdotale, dirigée par le parti aristocratique des Sadducéens, maintenait avec rigueur les prescriptions rituelles. Mais le luxe, la dépravation, l'indifférence religieuse, qu'affichaient les chefs du sacerdoce, leur platitude en face des autorités romaines, leur mépris pour les espérances messianiques et la doctrine de la résurrection, leur avaient enlevé l'affection du peuple et jetaient, aux yeux de quelques-uns, une certaine déconsidération sur le Temple lui-même. Il se trouvait des gens qui, saisis de dégoût, fuyaient le sanctuaire officiel et ses desservants, pour se livrer, loin du monde, au service de Dieu et à la pratique scrupuleuse de la Loi. Les Esséniens représentent ce mouvement. Ils vivaient groupés en petites communautés sur les bords de la mer Morte, aux environs d'Engaddi.

Les prêtres sadducéens furent les persécuteurs de Jésus-Christ et de ses disciples. Quant aux Esséniens, ils vécurent à côté du christianisme naissant, et, s'ils se joignirent à lui, ce ne fut que tardivement. Les Pharisiens, si souvent stigmatisés dans l'Evangile pour leur hypocrisie, leur faux zèle et leurs observances bizarres, ne formaient pas une secte particulière : leur nom servait à désigner en général les gens scrupuleux pour le culte de la Loi, et non seulement de la Loi, mais de mille pratiques dont ils l'avaient surchargée, y attribuant autant de valeur qu'aux préceptes essentiels de la morale. Du reste ils étaient les défenseurs fidèjes des espérances messianiques et de la croyance à la résurrection. Sous leur attachement excessif et orgueilleux aux détails des observances ils conservaient mi fond sérieux de foi et de piété. L'Evangile fit parmi eux de nombreuses et d'excellentes recrues.

Mais comment et en quelles circonstances commença, dans ce monde religieux de Palestine, le mouvement qui devait aboutir à la fondation de l'Eglise ? Tous les renseignements s'accordent à nous indiquer, comme point de départ, un groupe de personnes qui vivaient à Jérusalem dans les dernières années de l'empereur Tibère (30-37j. Ces premiers fidèles se réclamaient du nom et de la doctrine de Jésus de Nazareth, récemment supplicié par ordre du procurateur Pilate, à l'instigation des autorités juives. Bon nombre d'entre eux l'avaient connu vivant; tous savaient qu'il était mort crucifié : tous aussi croyaient qu'il était ressuscité, encore qu'une partie seulement d'en-

tre eux eussent joui de sa présence après sa résurrection. Ils le considéraient comme le Messie promis et attendu, l'envoyé, le Fils de Dieu, qui devait rétablir en ce inonde le règne de la justice et donner au bien une revanche éclatante sur le mal. Il avait promis de fonder un royaume, le royaume de Dieu, dont les méchants seraient exclus et dont l'accès était assuré à tous ceux qui s'attacheraient à lui. Son supplice, il est vrai, avait retardé l'accomplissement de la promesse ; mais celle-ci ne tarderait pas à se réaliser. On en avait le gage dans le triomphe remporté sur la mort par la résurrection du Maître. Celui-ci était présentement assis à la droite de Dieu son Père, d'où il allait venir manifester sa gloire et fonder son royaume.

En l'attendant, ses fidèles s'occupaient à répandre la bonne nouvelle, l'Evangile, et à former ainsi le personnel des élus. Ils vivaient en union spirituelle : une même foi, une même attente, les tenaient serrés les mis contre les autres. Leurs chefs étaient douze hommes qui, les années précédentes, avaient vécu dans l'entourage intime de Jésus, avaient reçu de lui les enseignements qu'ils distribuaient en son nom, et se trouvaient en situation d'attester ses miracles. Cette intimité avec le Maître ne les avait pas, à la vérité, empêchés de l'abandoimer au moment critique, et ce n'est pas sans résistance qu'ils avaient admis sa résurrection. Maintenant leur conviction était au-dessus de toute contradiction et de toute épreuve. On ne tarda pas à le constater.

Ce premier groupe de fidèles demeurait profondément imbu de l'esprit juif. Entre eux et les juifs pieux il n*3^ avait guère de dissidence possible. Tout ce que croyaient, espéraient ou pratiquaient, les personnes sincèrement religieuses de leur nation, ils le croj^aient aussi, l'espéraient, le pratiquaient. Comme les autres ils allaient au Temple, comme les autres ils se soumettaient aux observances communes du mosaïsme. Un seul point les caractérisait: le Messie, pour eux, n'appartenait pas aux indéterminations de l'avenir. Ils l'avaient trouvé, car il était venu et s'était fait connaître : ils étaient sûrs de le revoir bientôt.

Mais s'il n'y avait là rien qui sortît du cercle des idées ou préoccupations juives, on ne saurait dire qu'une telle espérance, avec le groupement dont elle était la raison d'être, pût agréer au sacerdoce juif, pût même lui demeurer indifférente. Se réclamer de Jésus, et surtout le désigner comme l'espoir d'Israël, c'était protester contre l'exécution d'un personnage que les chefs de la nation avaient jugé dangereux, coupable, digne de mort. D'autre part, le mouvement populaire, dont les manifestations avaient si fort alarmé le grand-prêtre, reprenait sous une autre forme. Au lieu d'acclamations bruyantes on se trouvait en présence d'une prédication discrète: mais les adhérents solides paraissaient déjà plus nombreux qu'au temps de Jésus: ils se multipliaient chaque jour: une société s'organisait pour les encadrer. Ils avaient leurs chefs, et c'étaient précisément les amis que Jésus avait recrutés en Galilée, dès la première heure.

Dans ces conditions il était difficile que les autorités juives ne fissent pas la vie dure aux disciples de Jésus. C'est en effet ce qui arriva, comme nous le voyons dans les récits du livre des Actes ^ Les apôtres, arrêtés et réprimandés, faisaient tête aux prohibitions, supportaient verges et prison, sans se laisser intimider. Les prêtres, d'ailleurs, ne pouvaient faire tout ce qui leur plaisait. Le procurateur, apparemment, ne se prêtait pas volontiers à de nouveaux supplices. Il y eut un moment plus dur à passer. Etienne, l'un des premiers convertis, auxiliaire zélé des apôtres, fut accusé de blasphème contre le lieu saint et contre la loi de Moïse. A en juger par le discours que le livre des Actes lui fait tenir, il semble bien que ses propos aient eu quelque véhémence spéciale. Toujours est-il que le sanhédrin, enhardi peut-être par la mollesse du procurateur, ou profitant d'un moment de vacance de cet emploi, prononça contre Etienne une sentence de mort et le fit lapider selon les formes traditionnelles. A la suite de cet événement, des mesures rigoureuses furent prises contre les fidèles, et la communauté, effrayée, se dispersa pour un temps. L'alarme, cependant, ne fut pas bien longue, et 1' « Eglise » , comme on commençait à dire, ne tarda pas à se reformer.

Son organisation intérieure ne paraît pas avoir été bien compliquée. On y entrait par le baptême, symbole de l'adhésion à Jésus, au nom de qui il était conféré,

» Cf. Matth. X, 16-24; / Thess. II, 14.

et en même temps de la conversion, de la réforme morale, que le fidèle s'imposait. Un repas commun et quotidien éfait le signe et le lien de la vie corporative. On y célébrait FEucharistie, mémorial sensible et nwstérieux du Maître invisible. Dans les premiers jours le besoin de vivre ensemble fut si intense que l'on alla jusqu'à la communauté des biens. De là des développements administratifs: les apôtres se cli©isirent sept auxiliaires qui devinrent les prototypes des diacres. Un peu plus tard on voit apparaître une dignité intermédiaire, un conseil d'anciens {pre^bf/terl, prêtres), qui assistent les apôtres dans la direction générale et délibèrent avec eux.

Bien qu'elle eût pris rapidement un développement assez considérable, cette première communauté clirétiemie dut renoncer de bonne heure à s'incorporer Tenfcemble des juifs palestiniens. Sa propagai:!de se heurta, non seulement à la malveillance des autorités religieuses, mais aussi à la résistance de l'opinion générale. Contrariée à Jérusalem, elle se répandit ailleurs, moins, semble-t-il, en vertu d'un plan préconçu que sous l'action des circonstances. La dispersion qui suivit la mort d'Etienne transporta au loin nombre de fidèles enthousiastes, qui semèrent la « bonne nouvelle » par toute la Palestine et même au delà, en Phénicie, en Syrie, jusque dans l'île de Chypre. La Galilée, première patrie de l'Evangile, devait avoir conservé un noyau d'anciens disciples : il y en avait même à Damas, dans le royaume d'Arabie. C'est à ce moment et dans ces circonstances

DuCHESîfT:. Hist. anc. de VEyl. - T. I. 2

que vint à l'Eglise naissante l'adhésion la moins prévue, en la personne de Saul de Tarse, ardent et savant zélateur de la Loi, jusqu'alors persécuteur fanatique desdisciples de Jésus. Converti par une apparition du Seigneur sur la route de Jérusalem à Damas, il se joignit d'abord aux fidèles de cette dernière ville, puis se mit à évangéliser le royaume d'Arabie.

Comme toutes les recrues de cette première heure ^ Saul était un juif de race, imbu de l'esprit exclusif et dédaigneux qui animait ses congénères et réglait leurs rapports avec les gens étrangers à leur nation. Dansce petit monde il allait de soi que le royaume de Dieu était pour le peuple de Dieu, pour cette nation privilégiée que Dieu avait comblée de tant de faveurs, à qui il avait fait tant de promesses. Mais comme le peuple de. Dieu semblait peu disposé, dans son ensemble, à se ranger parmi les fidèles de Jésus, il se produisit chez ceux-ci une certaine tendance à élargir les bases de leur communauté. Quelques-uns d'entre ceux que la persécution avait chassés de Jérusalem s'adressèrent à des personnes bien disposées pour la religion juive et la pratiquant d'une certaine façon, comme le ministre de la reine d'Ethiopie et le centurion Corneille. Les Samaritains eux-mêmes furent atteints par la prédication évangélique. Le livre des Actes rapporte à ce propos quelques épisodes choisis, bien propres à caractériser cette situation. On sent dans ces récits, même quand cela n'est pas dit expressément, que de telles conversions n'allaient pas sans quelque difficulté. L'ad-

mission du centurion Corneille et de son groupe souleva chez les fidèles de Jérusalem des objections assez vives pour que l'apôtre Pierre se sentît obligé de les écarter: il ne le fit qu'en se couvrant d'une intervention divine.

Les événements et développements rapportés jusqu'ici se placent entre les années 30 et 42: c'est à peu près tout ce qu'on en peut dire, au point de vue de la chronologie, laquelle, faute de données bien sûres, demeure, pour le détail, très incertaine. En l'année 42 on revit un roi juif à Jérusalem, Hérode Agrippa, petitfils d'Hérode le Grand, qui, depuis quelques années déjà, gouvernait les tétrarchies de Philippe et d'Hérode Antipas (TransJordanie et Galilée). Installé dans la ville sainte par la grâce de l'empereur Claude, il y régna trois ans. Ce fut un dur moment pour la communauté chrétienne. Agrippa avait tout intérêt à flatter les chefs de l'aristocratie sacerdotale: il se mit au service de leurs rancunes contre les disciples de Jésus. Plusieurs d'entre eux en pâtirent. L'un des apôtres les plus en vue, Jacques, fiis de Zébédée, fut décapité: Pierre fut arrêté aussi: le même sort lui était réservé: il n'y échappa que par miracle.

Mais Hérode mourut peu après (44): le régime des procurateurs fut rétabli et les fidèles retrouvèrent une sécurité relative.

Une anciemie tradition rapporte à ce temps la dispersion des douze apôtres, demeurés jusque là dans la communauté de Jérusalem. Les violences d'Hérode,

dirigées surtout contre eux, expliqueraient assez leur départ. Toutefois Pierre se trouvait encore à Jérusalem quelques années après ^

^ Sur cette tradition, v. Harnack, Chronologie, 1. 1, p. 243, et Dobschùtz, Texte und Uniers., t. XI ^, p. 51. M. Harnack attache, je crois, trop d'importance à cette tradition, qui semble dériver de quelque écrit apocryphe, comme le Kérygme de Pierre.

Antioche et les missions de saint Paul.

Juifs hellénistes. — Fondation d'un groupe chrétien à Antioche. — Mission de Saul et de Barnabe dans la haute Asie-Mineure. — Situation des convertis du paganisme : conflits intérieurs. — Saint Paul en Macédoine, en Grèce et à Ephèse. — Son i-etour à Jérusalem. — Sa situation en face des judéo-chrétiens. — Ses lettres, sa captivité.

Dans le milieu chrétien primitif, les éléments les plus traditionnels, les plus conservateurs, au point de vue juif, étaient représentés par les convertis venus du jadaïsme palestinien, dont la langue était l'araméen et dont l'esprit ne pouvait être que fermé aux influences extérieures. Mais il y avait aussi, même à Jérusalem, des juifs venus du dehors, des juifs de race et de religion, mais non de langue et de patrie. Ceux-ci étaient originaires des colonies juives établies depuis longtemps dans les pays grecs. Ils se sentaient de leur milieu, si différent de la ville sainte. En dépit de leur attachement à la tradition nationale et aux observances religieuses de leur pays d'origine, ils avaient trop de points de contact avec riiellénisme j^our n'être pas un j^eu ouverts à des idées différentes des leurs. Dès les premiers jours, un certain nombre d'entre eux, résidant à Jérusalem, s'étaient attachés aux apôtres. Lorsque la persécution eut dispersé pour un temps la communauté hiérosolymite, quelques-uns de ces convertis portèrent FEvangile dans les

villes de la côte phénicienne, dans l'île de Chypre et jusqu'à Antioche. Il y en eut même — ils étaient originaires de Chypre et de Cyrénaïque — qui se hasardèrent à le prêcher aux « Grecs » d'Antioche, c'est-à-dire à des personnes qui, si bien disposées qu'elles aient pu être à l'égard du Dieu d'Israël, n'appartenaient pourtant pas au peuple circoncis. Beaucoup de conversions se produisirent, et ainsi se forma le noyau de ré:glise d'Antioche, qui devint promptement comme un second centre de développement chrétien et surtout de propagande évangélique.

L'église d'Antioche fut organisée par Barnabe, fidèle d'origine chypriote, un des plus anciens et des plus zélés parmi les disciples de la première heure. La communauté de Jérusalem, émue d'abord de cet afflux de gentils, le commissionna pour arranger les choses. C'était un heureux choix. Barnabe avait assez de largeur d'esprit pour comprendre la situation et l'avenir du nouveau groupe. Il s'associa Saul, le persécuteur converti, qui, depuis quelque temps, était retourné dans son pays de Tarse. Grâce à eux le nombre des croyants s'augmenta très rapidement. C'est à Antioche que les disciples de Jésus furent d'abord appelés chrétiens \ c'est-à-dire gens du Messie ou du Christ.

^ En dehors du passage des Actes (XI, 26) où se trouve signalée l'apparition de ce nom, on ne le rencontre que deux fois dans le N. T. {Act., XXVI, 28; I Petr., IV, 16), et encore comme une dénomination usitée parmi les non-chrétiens. Il ne figure pas non plus dans les Pères apostoliques, sauf chez saint Ignace, qui était d'Antioche (ïïarnack, Mission, p. 295;.

Là s'organisa la première mission lointaine. C'est encore Saul et Barnabe qui en furent chargés. Ils se rendirent d'abord dans l'île de Chypre et la traversèrent tout entière de Salamine à Paphos, où le proconsul Sergius Paulus, frappé de leurs miracles, embrassa la foi. De là ils passèrent en Asie-Mineure et séjournèrent longtemps en diverses localités de Pamphylie, de Pisidie et de Lycaonie. Ils s'arrêtaient dans les villes où il y avait des colonies juives, se rendaient le samedi à la synagogue et y commençaient leur prédication. Celle-ci n'avait jamais, auprès des vrais juifs, qu'un succès limité; mais les prosélytes, « les gens craignant Dieu » , c'est-àdire les païens plus ou moins ralliés au monothéisme israélite, l'écoutaient plus volontiers. Il y eut beaucoup de conversions parmi eux et même parmi les païens proprement dits, quand la prédication apostolique, évincée des synagogues, s'adressa directement à eux. Au bout de quatre ou cinq ans, les missionnaires reprirent le chemin d'Antioche: les villes où ils avaient séjourné avaient toutes une petite communauté chrétienne, séparée de la communauté juive et organisée sous la conduite d' « anciens » (pred)yterl, prêtres), installés par eux.

Saul, qui s'appelait maintenant Paul, et son compagnon Barnabe furent chaleureusement accueillis par TEgiise. Leurs conversions et spécialement les succès qu'ils avaient obtenus auprès des païens ne pouvaient manquer d'intéresser au plus haut point. Cependant elles soulevaient avec une intensité très grande un problème qui avait dû se poser déjà, surtout dans la communauté

d'Antioclie. A quelles conditions devait-on admettre cesrecrues, faites soit directement dans le paganisme, soit parmi les prosélytes du judaïsme? Devait-on leur imposer toutes les obligations religieuses qui pesaient sur les juifs de race, et spécialement les soumettre à la circoncision? Tel n'était pas l'avis de tout le monde, surtout des missionnaires. Mais la solution rigoriste avait aussi des partisans nombreux et influents. Un conflit s'éleva et l'on se décida à le porter devant les apôtres et les « anciens » de Jérusalem. Une députation partit d'Antioche pour laville sainte : Paul et Barnabe en firent partie. Ils eurent d'abord à lutter, et cela se conçoit dans un tel milieu ^ contre une opposition très décidée. Cependant les autorités, surtout Pierre, Jean et Jacques, « frère du Seigneur » , se rangèrent à leur avis et le firent prévaloir. On partit, semble-t-il, de cette idée que, de même qu'il y avait un peu partout des prosélytes à côté des juifs proprement dits et que les uns et les autres étaient admis aux assemblées des s^magogues, de même aussi les églises clirétiemies pouvaient comporter deux classes de fidèles, identiques au point de vue de l'initiation au christianisme, mais distinctes au point de vue de l'incorporation au judaïsme. Cette soliition fut notifiée à l'église crAntioche, par une lettre que lui portèrent Judas Barsabba et Silas, deux membres de celle de Jérusalem.

Il semblait C|ue tout fût arrangé. On en était loin- Battus sur le principal, les juifs de stricte observance se rejetèrent sur le détail. Ils n'avaient pu empêcher qu'on prêchât aux païens et qu'on les admît dans la-

communauté : ils cherchèrent à leur faire assigner une jDlace à part. Un des points sur lesquels sévissait le scrupule juif, c'était la question des repas. Manger avec des païens, des incirconcis, répugnait extrêmement aux Israélites de vieille roche. Ceci était très grave dans la circonstance, car le principal acte religieux de la communauté chrétienne, c'était précisément un repas commun. Du moment où les fidèles du lieu ne pouvaient pas manger ensemble, c'en était fait de la communion, de l'unité. De cette situation ce qui serait sorti, c'eût été, non pas la fraternité chrétienne, mais une société religieuse à deux étages, comme le fut plus tard la secte des Manichéens.

A Jérusalem, où l'on était entre juifs, on n'avait pas le sentiment de ce danger. Paul, dont le regard portait plus loin, se désolait de voir, même à Antioche, les circoncis se segréger de ceux qui ne l'étaient pas. Pierre s'étant transporté dans la capitale syrienne, il le décida tout d'abord à entrer dans ses vues et à prendre part aux mêmes repas que les chrétiens incirconcis. Mais le parti juif avait l'œil sur le chef des apôtres. On vit arriver des gens de Jérusalem, venus de la part de Jacques ou le disant, qui le firent changer d'attitude. Son exemple entraîna beaucou|) de défections : Barnabe lui-même se sépara du compagnon de ses travaux apostoliques. Mais Paul ne s'abandonna pas. Il résista en face au grand chef des fidèles et lui reprocha, en termes assez durs, l'inconséquence de son attitude.

On ne saurait dire quelle fut l'issue immédiate et locale de ce conflit. Une chose est certaine, c'est que les

idées de Paul finirent par prévaloir dans l'organisation des sociétés chrétiennes. Cela était inévitable. Les juifs convertis, sauf en Palestine, se trouvaient déjà et se trouvèrent de plus en plus, dans la situation de minorité. L'expansion clirétienne, partie d'eux, s'opéra en dehors d'eux.

A procurer ce résultat Paul employa le reste de sa carrière. Il ne tarda pas à repartir pour l'Asie-Mineure, en compagnie, non plus de Barnabe, avec lequel, en raison du récent conflit et pour d'autres motifs \ il se trouvait un peu en froid, mais de Silas, notable chrétien de Jérusalem, gagné évidemment à sa manière de voir. En passant par la Lycaonie, il s'adjoignit un auxiliaire précieux, Timothée, né d'un père « hellène » et d'une mère juive. Il le fit circoncire, car il savait se plier aux circonstances et ne voulait pas se créer des difficultés inutiles. Par la Phrygie et la Galatie il atteignit le port de Troas en Mysie et de là passa en Macédoine; puis il séjourna à Philippes, Thessalonique et autres lieux, s'embarqua pour Athènes, où il s'arrêta peu de temps, et s'établit enfin à Corinthe où il demeura dix-huit mois (53-54). C'est ce qu'on appelle sa seconde mission. De là il s'embarqua pour Ephèse, ne fit qu'y toucher et, par Césarée de Palestine, revint à Antioche.

Il n'y resta pas longtemps et repartit bientôt pour son troisième voyage. Traversant l'Asie-Mineure de l'est à l'ouest, il arriva à Ephèse où il se fixa pour trois ans(55-57).

1 Act., XV, 36-S9.

Là il trouva deux vieux chrétiens de E/Ome, Aquilas et Priscille, qui l'avaient déjà accueilli à Corintlie au cours •de son précédent vo^^age. Aquilas et sa femme ne semblent pas s'être occupés de propagande. Avant l'arrivée de Paul ils avaient pourtant eu l'occasion de conférer avec un juif alexandrin, appelé Apollo, qui prêcliait l'Evangile, mais ne connaissait d'autre baptême que celui de Jean, Il avait fait des disciples, qui, entre les mains de Paul, formèrent le premier noyau de l'église éphésienne. Celle-ci se développa par l'effet des prédications, à la synagogue d'abord, puis ailleurs. Xon seulement Eplièse, mais beaucoup d'autres localités de la province d'Asie furent alors initiées à l'Evangile. Enfin l'apôtre se décida à revenir une fois encore en Syrie, mais non sans avoir revu ses chrétientés de Macédoine et d'Achaïe. Il hiverna (57-58) à Corinthe et, le printemps suivant, repassant encore par la Macédoine et la côte d'Asie, il fit décidément voile pour la Phénicie et la Palestine. Vers le temps de la Pentecôte (58) ' il arrivait à Jérusalem.

Paul revenait au berceau du christianisme après de longues amiées employées à prêcher l'Evangile en des pays lointains, où personne ne l'avait porté avant lui. Il avait semé de fondations sérieuses et vivaces la plus

* Cette date a été fort discutée. M, Harnack, Chronologie y t. I, p. 233 et suiv., la reporte de quatre ou cinq ans en arrière. Je ne puis accepter ses arguments, auxquels, du reste, ^I. Scli tirer, Geach. desjiidischen Volkes, 3« éd., t. I, p. 578, a suffisamment répondu.

grande partie de 1" Asie-Mineure, de la Macédoine et de rAcliaïe. Les grandes villes d'Ephèse. de Tliessalonique, de Corintlie. bien d'antres encore, avaient, grâce à lui, des églises remplies de foi, d'ardeur, de charité. Ce que ces résultats lui avaient coûté, on peut le supposer, et, du reste, il en dit quelque chose dans une de ses lettres \ où. à côté des désagréments de voj^age, faim, soif, brigands, naufrages, il énumère les conséquences de ses conflits avec les diverses atitorités, flagellations, lapidations, bastonnades. L'apôtre était déjà doublé d'un mart^'r. Xul n'avait tant travaillé et tant souffert jDOur la foi commune. A l'église mère de Jérusalem il apportait l'hommage des fondations nouvelles et, en signe de leur charité respectueuse, un large tribut d'aumônes. Cependant il se sentait très peu rassuré sur Tacctieil qui Tattendait, et ses craintes, comme on le vit bientôt, n'étaient que trop fondées.

L'esprit étroit auquel les tendances universalistes de Paul s'étaient heurtées, dix ans auparavant, pouvait avoir eu le dessous à Antioche: à Jérusalem il en allait tout autrement. Les apôtres avaient depuis longtemps quitté la ville sainte. Ce qu'il pouvait y avoir, en ini tel milieu, d'esprits ouverts à des conceptions un peu larges, parait les avoir suivis, s'être transporté à Aiitioche ou employé dans les missions. Restés entre eux, les vieux conservateurs n'avaient pu que renforcer leurs tendances. Ils avaient pour chef Jacques, « frère du Seigneur » , qui

^ II Cor., XI, XII.

déjà, du temps des apôtres, jouissait d'une grande considération et gouvernait avec eux l'église locale. C'était un ITomnle d'une sainteté reconnue, d'une piété profonde, mais très attaché aux coutumes juives et peu disjDosé à transiger sur leur caractère obligatoire. Dans son entourage les hardiesses de Paul avaient été subies plutôt qu'acceptées. C'est de là qu'étaient sorties les inspirations qui divisèrent momentanément la chrétienté d'Antioche et mirent Pierre et Paul aux prises. De là aussi partirent divers émissaires qui, suivant les traces de Paul €n Asie-Mineure et en Grèce, entreprirent de ramener au judaïsme strict les païens ou prosélytes convertis par lui, de leur imposer la circoncision, et, pour en arriver là, de déconsidérer personnellement l'apôtre des gentils. Sur ces conflits et ces crises, le livre pacifique des Actes passe très rapidement. Mais à la date à laquelle nous sommes arrivés, six lettres de saint Paul étaient déjà en circulation. Elles nous renseignent avec plus de précision. Dans les deux épîtres aux Thessaloniciens, écrites de Corinthe pendant le premier séjour que Paul fit en cette ville, il n'est pas encore question de l'opposition judaisante. L'apôtre s'épanche avec des disciples particulièrement aimés : il leur rappelle les tribulations qu'ils ont eu à endurer de la part des juifs au moment de la première prédication de l'Evangile. Ces tribulations n'ont pas cessé. Il faut savoir les supporter avec douceur. Paul est heureux de féliciter ses Thessaloniciens sur leur conduite et leur attitude : il est fier d'eux. Ils sont très préoccupés du prochain retour du Seigneur :

30 CHAPITRE ni.

l'apôtre répond à leurs questions et s'efforce de les calmer.

A cette correspondance idyllique font suite les épîtres aux Corinthiens. Elles témoignent l'une et l'autre d'une sorte de brouille survenue entre l'apôtre et ses néophytes. Ceux-ci lui ont donné, par leur conduite, plusieurs sujets de plainte; mais ce qui le touche davantage c'est qu'il s'est formé parmi eux diverses écoles et que son autorité est mise en question. D'autres missionnaires ont passé par Corinthe après lui. Les uns ont fait montre d'un enseignement plus élevé que celui de Paul, lequel avait dû s'en tenir aux éléments. D'autres se sont présentés avec des lettres de recommandation, faisant valoir bien haut le nom et l'autorité des grands apôtres, auprès desquels Paul n'était, à les entendre, qu'un missionnaire de second ordre. De tout cela il est résulté des divisions : il y a, dans l'église de Corinthe, un parti d'ApoUo, un parti de Paul ; d'autres se réclament de Pierre, d'autres enfin du Christ lui-même.

Cependant il n'y a rien dans ces lettres d'où l'on puisse déduire que les rivaux de l'apôtre eussent introduit à Corinthe des tendances judaïsantes. La façon dont il est parlé de la circoncision et des idoloth}i:es ^ supposerait plutôt que Paul se sentait parfaitement à l'aise de ce côté.

Il n'en était pas de même en Galatie. Ce pays, évangéKsé par saint Paul dès sa première mission et qu'il

1 / Cor., VII, 17-24; VIII-X.

avait visité deux fois depuis, contenait plusieurs chrétientés qui avaient bien des raisons de le considérer comme leur directeur spécial. Il j vint des prédicateurs judaïsants; ceux-ci leur apprirent que Paul était un apôtre sujet à caution et que leur salut ne serait assuré que par la circoncision. Les braves Galates se laissèrent endoctriner et circoncire. A cette nouvelle Paul S'empressa de leur écrire une lettre enflammée, où son indignation pour la stupidité de ses disciples se heurte^ dans un conflit animé, à la tendresse paternelle qu'il leur a conservée. Paul n'était pas d'un caractère endurant: les judaïsants sont fort malmenés dans la lettre aux Galates.

Les idées qu'il y exprime assez tumultueusement^ à cause des circonstances, se retrouvent dans les développements calmes de l'épitre aux Romains \ Celle-ci fut écrite à Corinthe, pendant l'hiver qui précéda le retour à Jérusalem.

Gentils, juifs, tous sont pécheurs, les uns sans la Loi, les autres avec la Loi. Les juifs n'ont d'autre avance sur les gentils que leur situation de gardiens des paroles de Dieu. Le salut, la justification, c'est-à-dire la réconciliation avec Dieu, ne vient que de la foi. C'est le régime inaugTiré avec Abraham.

Le péché règne depuis Adam, et, par le péché, la mort. De même, par Jésus-Christ, nouvel Adam, la grâce circule et vivifie. La loi de Moïse, jadis inefficace, plutôt

1 liom., I-XI.

faite pour faire pécher les gens que j)oiir les justifier, est maintenant abrogée et remplacé par la loi chrétienne, loi de liberté, qui consiste dans la simple obligation de se conformer à Jésus-Christ.

Cette théologie écarte en bloc tout le mosaïsme, non seulement son obligation, mais même son utilité. La Loi ne sert à rien : il ne sert de rien d"être juif. Ici, Paul se place brusquement en face d'une question de fait. Quelle est maintenant la situation d'Israël? L'ajDÔtre n'hésite pas. En dépit de ses sentiments de nationalité, encore très vifs, il déclare que le rôle d'Israël est fini, ou plutôt interrompu. Dieu, irrité de son incrédulité, s'est détourné de lui: c'est désormais aux gentils que la Promesse s'adresse. Israël est comme une branche détachée de l'olivier: à sa place est greffée la gentilité. Cependant un temps viendra où les restes du peuple de Dieu auront part à l'héritage.

Ce manifeste, adressé aux chrétiens de Rome et commmiiqué tout aussitôt à d'autres chrétientés, devait avoir précédé l'apôtre à Jérusalem. Aux yeux de ses adversaires c'était mie déclaration d'apostasie \ La Loi, la circoncision, la vie juive, la dignité du peuple de Dieu, tout cela il le répudiait. On se figure aisément l'accueil qui l'attendait dans la viUe sainte. En ce moment le sentiment national était très excité. Rapace et brutal, le gouvernement des procurateurs aliénait de plus en plus à

^ C'est le terme que le livre des Actes met dans la bouche des judaïsants de Jérusalem: à-scTa^iav oioàa/.-:; àrri M^'j'jiu);. Act., XXI, 21.

l'empire l'esprit de ces populations difficiles. Le sacerdoce officiel, débordé par le fanatisme des zélotes, sentait son autorité défaillir ; l'émeute, dominée avec peine, grondait sans cesse autour du Temple ; l'insurrection s'annonçait. Sans doute les fidèles de Jésus, absorbés par leur espérance à eux, ne se sentaient pas entraînés à ces extrémités : mais, dans ce milieu d'exaspération farouche, comment auraient-ils fait pour se maintenir en patience ?

Accueilli par des amis, Paul se présenta chez Jacques le lendemain de son arrivée. Il y trouva réuni le conseil des « anciens » , leur raconta ses voyages apostoliques, ses fondations, et sans doute leur remit le produit de la quête qu'il avait faite à l'intention de l'église-mère. Quand il eut fini, on commença par le féliciter. Puis son attention fut attirée sur le grand nombre des juifs convertis \ sur leur attachement extrême à la Loi et sur la fâcheuse réjDutation dont il jouissait auprès d'eux. Pour dissiper ces bruits il n'y avait qu'une chose à faire, c'était de prouver, par une démonstration éclatante, qu'il avait été calomnié et qu'il était toujours un fidèle observateur de la Loi.

Paul, qui avait pour principe de se faire tout à tous, accepta cette solution. Il se joignit à quatre fidèles qui avaient fait le vœu des nazirs, se fit raser la tête, se soumit en leur compagnie aux purifications rituelles, et commença avec eux, dans l'enceinte du Temple, une série

DccHESNE. Ilist. anc. de VEyl. - T. I. 3

d'exercices spéciaux: leur durée était de sept jours; ils se terminaient par un sacrifice. L'auteur de l'épître aux Romains, après avoir, d'un ton si décidé, pris congé de la loi de Moïse, la sentait de nouveau peser sur ses épaules rebelles.

L'épreuve allait se terminer, et Dieu sait ce qui aurait ' pu arriver quand Paul se serait retrouvé en face de ceux qui la lui avaient imposée, lorsque le cours des. événements changea soudain. Si Paul était mal vu des zélotes chrétiens, on se figure quel bien lui pouvaient vouloir les zélotes juifs. Ceux-ci l'aperçurent dans le Temple et déchaînèrent une émeute. Il allait périr, lorsque le commandant de la garnison romaine se saisit de lui, le défendit contre les fanatiques, et, pour plus de sûreté ^ l'expédia à Césarée, au procurateur Félix. Là, il fat accusé dans les règles, mais sans résultat, par les chefs du sacerdoce Israélite. Enfin, comme il excipait de son titre de citoyen romain et de son droit d'être jugé par l'empereur, on l'expédia à Rome, après l'avoir gardé deux ans à Césarée.

Ainsi Paul échappa aux luttes intestines pour prendre la situation de défenseur de la foi commune. Comme Jésus, il était dénoncé aux Romains par les Juifs ses compatriotes.

Ceux-ci, du reste, distribuaient leur haine avec impartialité. Jacques aussi, Jacques le judaïsant, le chef de l'église judaïsante, en sentit les effets. En 62, le grand prêtre Hanan le jeune, profitant de la mort du procurateur Festus, le fit comparaître, avec plusieurs autres

chrétiens, devant le sanhédrin, comme violateur de la Loi, et rendit contre eux une sentence de lapidation, qui fut exécutée.

Profitons de cet instant d'arrêt forcé dans les polémiques intérieures pour nous rendre compte de ce qu'étaient, au point de vue des masses chrétiennes, les rapports entre l'ancienne tradition hébraïque et le développement nouveau introduit par FEvangile.

CHAPITEE IV.

Le chrétien dans l'âge apostolique.

La tradition religieuse d'Israël. — La loi de Moïse et la foi en Jésus- Christ. — L'éducation biblique. — La fin des choses. — La personiae du Christ: sa divinité. — Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur. — La vie chrétienne: renoncement au monde, groupement en confréries locales. — Assemblées religieuses imitées des synagogues. — Eucharistie, charismes. — Organisation des églises naissantes.

Qu'il vînt à la communauté des rangs du judaïsme pur ou du sein du paganisme, l'adepte de la prédication chrétienne y arrivait par un acte de foi en Jésus-Christ.

Il croyait que Jésus était le Messie attendu d'Israël, qu'il était mort et ressuscité, suivant ce qui était marqué d'avance dans les saintes écritures des Juifs ^ Sa foi au Christ était comme enveloppée dans une foi plus compréhensive, dont l'objet était la tradition religieuse des Israélites, quelles que fussent d'ailleurs les restrictions ou interprétations que celle-ci pût subir de la part de tel ou tel prédicateur. Le plus ardent disciple de saint Paul, pourvu qu'il demeurât fidèle à la pensée essentielle de son maître, ne pouvait avoir l'idée de présenter le christianisme comme une religion tout-à-fait nouvelle. Moïse pouvait être atténué, Abraham subsistait,

1 / Cor., .XV, 3 etc.

LE CHRÉTIEN DANS l'aGE APOSTOLIQUE 37

et avec lui toute une série de faits, de personnes, de croyances, d'institutions, qui rattachaient l'Evangile à l'histoire la plus ancienne, à l'origine même du monde, à Dieu son créateur.

Ce long passé était représenté sous les yeux du nouveau disciple par une nation religieuse, très vivante en son centre palestinien et dans ses colonies du monde hellénisé. Il était représenté en outre par une littérature sacrée, dont les dernières productions étaient des livres contemporains. Considéré comme le dépôt des souvenirs du vieil Israël, l'Ancien Testament s'étend, inclusivement, jusqu'à Josèphe. C'est cet auteur qui a raconté, pour le public de son temps, en fait surtout pour les chrétiens, les catastrophes où s'abîma la nation juive. Après lui, les juifs ressemblent plutôt à des chrétiens dissidents et arriérés; avant lui c'est le contraire: les chrétiens sont des juifs progressistes.

Quoiqu'il en soit d'ailleurs de ces rapports passagers, il est sûr que le christianisme a ses racines dans la tradition juive, que les premières crises de son histoire sont comparables à celle qui sépare un enfant de sa mère, que l'histoire juive a toujours été considérée par lui comme la préface de la sienne, comme sa préhistoire, que les livres sacrés d'Israël sont aussi ses livres sacrés à lui, et même qu'il fut un temps où il n'en connut pas d'autres.

Ainsi l'agrégation au christianisme doit être et était réellement conçue comme une incorporation à un Israël élargi, mais au fond identique à lui-même. Sur cette iden-

titéy toutefois, les opinions divergèrent de bonne heure. Les juifs du premier siècle étaient surtout préoccupés de leur loi nationale, les chrétiens de leur chef et fondateur. Ceux des judéo-chrétiens qui donnaient, entre les deux, la prépondérance à la Loi et n'admettaient qu'à titre exceptionnel la prédication aux gentils, furent bientôt hors de la voie commune ; au 11^ siècle ils étaient classés parmi les hérétiques. Ceux qui admirent une participation des gentils aux bienfaits de l'Evangile, tout en maintenant une certaine inégalité, furent vite entraînés plus loin: et cela, moins par l'influence spéciale de samt Paul que par le développement général de la situation. Il fallut bien en venir à recomiaître qu'il n'y a pas de parité, dans l'essence du christianisme, entre Jésus-Christ et Moïse ; que le fondement est Jésus et non le législateur du Sinaï, que c'est la Foi qui sauve et non l'observation de la Loi. Telle est en somme la situation dont témoignent — sauf pour la Palestine — toutes les lettres de saint Paul, quand elles nous montrent les premières chrétientés dans leur état normal et non dans certains jours de conflit.

Que la pensée personnelle de Tapôtre ait été plus loin, c'est ce qui n'est pas douteux. Mais il ne parait pas avoir été suivi dans certaines de ses théories, par exemple sur Teflicacité « tentatrice » de la Loi. On resta un peu en deçà de sa pensée : la Loi fut conçue comme une règle abrogée, mais qui n'avait pu avoir en son temps que de bons effets; on lui reconnut même une valeur d'ombre, destinée à faire ressortir la clarté nou-

LE CHRÉTIEN DANS l'AGE APOSTOLIQUE 3U

velle de l'Evangile, ou même de figure, de type imparfait, de premier essai.

Ce serait bien mal comprendre le chri-stianisme des anciens gentils que de se le représenter comme chargeant tête baissée contre la Loi, à la façon de saint Paul dans l'épître aux Galates. La plupart des primitives recrues qui forment ce que l'on appelle les helléno-chrétiens étaient des gens très frottés de judaïsme. Saint Paul luimême, il faut le répéter, est sans doute incomplètement représenté par certains de ses propos ; on aura une impression plus exacte de son attitude ordinaire en considérant ce que l'Eglise a retenu de lui qu'en s'attacliant exclusivement à ce qu'elle en a ou laissé tomber, ou interprété dans son sens à elle.

Ainsi la traditio». juive, l'Ancien Testament, a été adoptée dans son ensemble par le christianisme. De ce fait résultait pour les nouveaux fidèles un avantage très important. La Bible leur donnait une histoire, et quelle histoire! Avec elle on remontait bien au delà des traditions grecques, j'entends de celles qui demeuraient sur le terrain du raisonnable et n'enchevêtraient pas les hommes avec les dieux. Par delà les Macédoniens, les Perses, les Juifs, eux-mêmes, en ta,nt qu'état, on atteignait les plus anciennes régions de l'archéologie égyptienne et chaldéenne. On remontait \ ce qui était

* Nous savons maintenant que les étapes de oe développement sont plus courtes dans la Bible qu'elles ne l'ont été en réalité. Mais il s'agit ici de l'histoire telle que la percevaient les anciens et non (Je celle qui s'allonge sans cesse devant nos yeux par les découvertes de l'archéologie.

infiniment plus important, à l'origine même des choses. On voyait le monde sortir de la main créatrice du Dieu suprême, le mal introduit par l'abus de la liberté; on assistait à la première propagation de la race humaine^ à la fondation de ses premiers établissements.

En dehors de ces histoires grandioses, la Bible en fournissait encore beaucoup d'autres, dont le charme et l'utilité se révélèrent bientôt. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les monuments de l'art chrétien primitif pour voir quelle impression féconde ressortait de récits comme ceux de Job, de Jonas, de Daniel, de Susanne, des trois jeunes hébreux dans la fournaise. Les livres prophétiques donnaient le témoignage de l'attente du peuple de Dieu: on y trouvait tous les traits du Messie et de son royaume; ils justifiaient l'abandon des sacrifices et autres rites mosaïques. Il n'est pas jusqu'aux livres gnomiques d'où, à côté des maximes de commun et perpétuel usage, on ne tirât des données importantes sur la Sagesse incréée. Quant au Psautier, il est à peine besoin d'en parler; ces admirables prières ont toujours été sur les lèvres des chrétiens; elles sont le fond de leur liturgie.

Il va de soi qu'en acceptant, ou plutôt en conservant, des livres si anciens et si divers, les primitives communautés chrétiennes acceptaient ou conservaient en même temps la façon dont on s'en servait avant elles et autour d'elles. Soit à l'état de lectures publiques, dans les assemblées religieuses, soit comme aliment de l'édification ou comme ressource de contro-

LE CHRÉTIEN DANS l'AGE APOSTOLIQUE 41

verse, l'Ecriture-Sainte comportait toujours une interprétation. De cette interprétation les procédés pouvaient varier d'un milieu à l'autre et aussi d'un livre à l'autre: au fond toutes les exégèses s'accordaient à donner aux textes sacrés le sens susceptible d'une application présente, que ce sens fût ou non identique à celui qui en avait été déduit lors de l'apparition de chacun d'eux. Tous ces livres sont divins; les choses qu'ils nous disent sont l'enseignement même de Dieu. Ce principe général, souvent proclamé dans l'Eglise, c'est le fond même de la religion des saintes Ecritures telle que la pratiquaient les premiers chrétiens et telle que les juifs l'avaient pratiquée avant eux.

Ce n'est pas seulement sur le passé que la tradition d'Israël offrait des ressources à la pensée chrétienne; elle l'orientait aussi vers l'avenir, vers la région des espérances. Ici il ne faut pas faire trop de différences entre les livres de l'Ancien Testament et ceux du Nouveau, entre les canoniques et les apocryphes. Tous ils témoignent d'une même préoccupation: nous touchons à la fin des choses; Dieu va avoir sa revanche; son Messie va paraître ou reparaître. Malgré certains traits épars qui nous montrent saint Paul affranchi par instants de cette obsession, il faut bien reconnaître qu'elle a pesé sur l'esprit des premières générations chrétiennes.

De l'origine des choses ou de leur fin, la pensée des fidèles était toujours ramenée sur le présent de leur état religieux. Ils étaient chrétiens par Jésus-Christ, parce

qu'un homme appelé Jésus, qu'ils n'avaient pas vu pour la plupart, les avait appelés à lui. Cet homme était mort, il était ressuscité; assis maintenant à la droite de Dieu, il allait bientôt reparaître tout glorieux et livrer au mal une bataille décisive. Qu'était-il? Quelle était l'origine de ce rôle de chef religieux, de représentant efficace de Dieu, de juge de l'humanité entière ? Comme messie juif, il avait une histoire en arrière; il avait été prédestiné par Dieu, pressenti, annoncé, décrit par les prophètes. Un de ses titres les plus élevés était celui de Fils de Dieu. Mais, sur ce point essentiel, il ne pouvait être question de s'en tenir à la tradition juive. Elle est manifestement dépassée par les affirmations de saint Paul, de saint Jean, de l'auteur de l'épître aux •Hébreux. Et ces affirmations elles-mêmes ne sont que l'épanouissement de la croyance commune, encore indigente en formules, mais profonde et résistante. Jésus, bien qu'il appartienne par sa réalité d'homme à la catégorie des créatures visibles, tient aussi, par le fond de vson être, à la divinité. Comment, c'est ce qui s'éclaircira peu à peu. Mais l'essentiel de cette croyance est dans les âmes chrétiennes, . dès la première génération. Le Nouveau Testament la révèle, depuis ses plus anciens livres jusqu'aux plus récents. A la suite du Nouveau Testament, les autres livres chrétiens du premier âge, orthodoxes ou gnostiques, supposent tous cette croyance fondamentale, universellement acceptée et solidement ancrée dans la tradition.

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Et ici il faut tenir grand compte de l'éducation juive par laquelle avait passé la pensée chrétienne. Pour des païens il y avait bien des façons d'être dieu ; les anciens dieux de l'Olympe avaient eu des parents ; on connaissait leurs généalogies ; quelques-uns n'étaient que des héros divinisés. Les rois macédoniens, maures, et bien d'autres, avaient été adorés ; les empereurs l'étaient encore. Un dieu de plus ou de moins, pour une conscience polythéiste, ce n'était pas une aifaire.

Il en était tout autrement pour une conscience formée par les idées religieuses d'Israël. « Ecoute, Israël î ton Dieu, le Dieu d'Israël, est un ». Ce Credo des juifs modernes comme des juifs antiques exprime ce qu'il y a de plus profond et de plus apparent en même temps dans leur religion. Admettre que Jésus-Christ et l'Esprit- Saint sont Dieu, c'était admettre qu'ils participent à l'essence même du Dieu unique, qu'ils lui sont respectivement identiques, sans cependant être dépourvus de certaines spéciaHtés.

Ceci, c'est la Trinité chrétienne, non sans doute à l'état de formulation qu'elle atteindra plus tard et que l'on opposera à des hérésies passagères, mais à l'état où elle pénètre la conscience commune des chrétiens et réclame l'adhésion de leur foi. Le commun des chrétiens, au premier siècle, au temps même des apôtres, en est, sur ceci, à peu près exactement au même point que le commmi des chrétiens d'à présent. Les théologiens en savent, ou du moins en disent, notablement plus long. Mais il s'agit ici de religion et non d'école.

Mais Jésus n'est pas seulement Messie et Fils de Dieu, il est encore le Sauveur des hommes ^ S'il doit accueillir ses fidèles dans le royaume des Cieux, c'est qu'ils sont à lui ; et s'ils sont à lui, ce n'est pas seulement parce qu'ils croient en lui et se sont agrégés à l'Eglise, c'est parce qu'il les a rachetés d'une sorte d'esclavage spirituel. Il est leur Rédempteur, et c'est par sa mort sur la croix qu'il a conquis ses droits sur eux. Il ne faut pas croire que cette idée, sur laquelle saint Paul insiste si souvent et si fortement, soit un simple produit de sa réflexion individuelle, ni même, ce qui serait plus admissible, d'une inspiration spéciale. Du moment où la société chrétienne se fut ouverte à des païens et à des samaritains — et ce n'est pas à Paul que ce mouvement a commencé — il fallut bien admettre que l'essentiel, dans l'œuvre du salut, ce n'était pas la Loi, mais la Foi ; que la qualité de disciple de Moïse non seulement ne servait plus à rien si l'on n'était disciple de Jésus, mais qu'on pouvait s'en passer et qu'elle n'offrait qu'un avantage secondaire. Que cette conséquence supportât la foi à la rédemption ou fût inspirée par elle, il est sûr qu'entre les deux la distance n'était pas grande. D'autre part saint Paul nous atteste ^ que, se trouvant à Jérusalem après sa première mission, il exposa aux chefs de l'Eglise, Pierre, Jacques, Jean, et

^ C'est la définition exprimée par la célèbre formule 'IraiO; XpiTTÔç 0Î5λ ïti; SfoTTp, qui a donné l'anagramme IX0ÏI et le symbole du poisson.

2 Gai., II, 1, 2.

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autres, la doctrine qu'il enseignait aux païens, « afin, dit-il, de ne pas courir en vain ». On se demande ce qu'il leur aurait exposé s'il ne leur avait pas parlé d'un point si grave et qui tenait tant de place dans ses prédications. Comme on ne lui fit pas d'objections, il faut admettre que l'efficacité rédemptrice de la mort du Seigneur était dès lors chose reçue parmi les apôtres. Enfin, quand Paul discute sur la valeur de la Loi avec des adversaires judaïsants, quel est son argument principal ? « Si c'est la Loi qui justifie, c'est donc pour rien que le Christ est mort » \ De quelle grâce eût-il produit un tel raisonnement si les judaïsants, n'avaient partagé sa croyance à la Rédemption?

Ainsi l'éducation des premières générations chrétiennes comportait, avec une somme considérable d'éléments empruntés à la tradition juive, des croyances tout à fait spéciales, qui ne pouvaient manquer, en se développant, d'introduire une grande différence entre les deux confessions.

Et ce qui se constate pour l'enseignement se révèle tout aussi bien dans les institutions. Jetons un coup d'œil sur l'organisation et la vie des sociétés chrétiennes, que la prédication des apôtres constituait un peu partout dans le monde hellénisé. Les lettres de saint Paul nous offrent ici des renseignements précieux.

L'adhésion au christianisme était une démarche de très grave conséquence. Il fallait, sur bien des points, ^e

1 Gai., II, 21.

séquestrer de la vie ordinaire. Les théâtres, par exemple^ et, en général, les jeux publics, écoles d'immoralité, figuraient au premier rang des pompes de Satan auxquelles il fallait renoncer. H en était de même de la fornication, n va de soi que l'on rompait avec l'idolâtrie: mais il n'était pas toujours aisé d'en éviter le contact: la vie privée des anciens était si pénétrée de religion! Les mariages, les naissances, les moissons, les semailles, l'inauguration et l'exercice des magistratures, les fêtes de famille, tout était prétexte à sacrifices avec libations, encens, banquets. Sur ce dernier point, Paul admettait quelques concessions. Il défendit sévèrement toute participation aux festins sacrés célébrés dans l'enceinte des temples : mais la circonstance qu'un morceau de viande avait fait partie d'une victime n'était pas à ses yeux une raison définitive de s'en abstenir, pourvu que persomie n'en fut scandalisé. C'était se montrer plus facile qu'on ne l'avait été, en 51, à Jérusalem, et que ne l'étaient les S3rQagogues à l'égard de leurs prosélytes.

Séparés du paganisme, les fidèles devaient vivre entre eux. Chaque église formait une société complète, dont les membres demeuraient sans doute obligés par les lois, fiscales ou autres, de la cité et de l'empire, mais devaient éviter de porter leurs difîerends devant d'autres juridictions que celle de la communauté. On se mariait entre chrétiens. Le mariage antérieur à la conversion, lorsqu'un seul des conjoints passait au christianisme, n'était dissous que sur la demande de la partie restée païenne. En dehors de ce cas, le divorce était

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