‹ Histoire ancienne de l'église (volume 3)Chapitre 3 sur 49 · LE CHRÉTIEN DANS L'AGE APOSTOLIQUE · texte numérisé non relu

LE CHRÉTIEN DANS L'AGE APOSTOLIQUE

rigoureusement proscrit. La virginité absolue était louée et même recommandée, vu l'imminence du dernier jour, mais nullement imposée. Dans la vie ordinaire, le chrétien devait se montrer soumis aux autorités, et à ses maîtres s'il était esclave ; l'oisiveté était flétrie : on insistait fortement sur l'honnêteté, l'amabilité dans les rapports, la gaîté qui procède d'un cœur pur, la charité, et particulièrement l'hospitalité.

La vie religieuse ressemblait beaucoup à celle des synagogues. On se réunissait pour prier et poiu' lire la sainte Ecriture, dans laquelle les beaux exemples des justes étaient l'objet d'une attention particulière. Les éléments spécifiquement chrétiens de ce culte primitif étaient l'Eucharistie et les charismes, effusions extraordinaires de l'Esprit-Saint. L'Eucharistie se célébrait le soir, à la suite d'un repas frugal (agape) que l'on prenait en commun. On reprodusait ainsi la Cène du Seigneur au soir de sa passion. Quant aux manifestations de l'Esprit-Saint, elle se produisaient sous des formes diverses; tantôt c'étaient des guérisons ou autres actes miraculeux, tantôt des visions (à-oîcaXutLîi;), tantôt une illumination de l'esprit qui se traduisait en discours sur les mystères de la foi ou sur les obligations de la conscience (Aoyo; Y'^^Tîw;, ^^oyo; co-pia;, 7:i(7ti;). Les plus remarquables étaient la prophétie et la glossolalie. La prophétie était le don de comiaître les choses cachées, notamment les secrets des consciences ^ Ce don. tout-à-fait

» / Cor., XIV, 24, 25.

temporaire, doit être distingué de la qualité de prophète que possédèrent certains personnages des temps apostoliques, comme Judas Barsabbas, Silas, Agabus \ et même de la génération suivante, comme les filles de Philippe, Ammias, Quadratus et autres dont il sera question plus tard. De même le don des langues qui permit aux apôtres de se faire comprendre, le jour de la Pentecôte, par des gens de nationalités diverses, n'a rien de commun avec la glossolalie que saint Paul décrit dans sa première épître aux Corinthiens. Ni le glossolale lui-même, ni les assistants, ne comprennent ce qu'il dit; la communication ne peut s'établir entre eux, ou plutôt entre les assistants et l'Esprit-Saint, que par l'intermédiaire d'un interprète inspiré. Cependant, en dehors de toute interprétation, on peut déjà saisir, dans les sons étranges que profère le glossolale, l'accent de la prière, de la louange, de la reconnaissance.

Ces phénomènes surnaturels étaient bien propres à frapper les esprits et à entretenir l'enthousiasme des premières chrétientés. Cependant l'abus n'était pas loin de l'usage; l'usage lui-même pouvait avoir ses inconvénients, «'il n'était réglé avec sagesse. L'église de Corinthe n'a encore que quatre ans et déjà saint Paul est obligé d'intervenir pour discipliner l'inspiration de ses fidèles. Même dans la célébration de l'Eucharistie des abus se produisirent de bonne heure. On fut obligé de simplifier le plus possible le repas qui en était comme

» Act., XI, 27, 28; XV, 22, 32; XXI, 10, 11.

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le premier acte; plus tard on le sépara de la liturgie et ^nfin on la supprima plus ou moins complètement. L'homélie ecclésiastique suppléa aux manifestations primitive du >.oYo; GO'^i'a;. Les visions, les prophéties, les guérisons miraculeuses, n'étaient sans doute pas destinées à disparaître tout à fait ; mais, comme elles n'étaient guère compatibles avec la régularité du service liturgique, elles cessèrent bientôt de s'y produire.

Nous ne trouvons, dans les épîtres apostoliques, aucun détail sur les rites de l'initiation chrétienne, qui prirent pourtant d'assez bonne heure des formes arrêtées et significatives. Paul se reposait sur ses collaborateurs pour l'accomplissement de ces cérémonies \ Quelques fidèles, non contents de se faire baptiser eux-mêmes, cherchaient à se faire baptiser aussi pour leurs parents ou amis défunts -.

Parmi les charismes, il faut remarquer ceux qui se rapportent ^ aux services intérieurs des communautés. Saint Paul parle de ceux des membres de l'association qui travaillent pour elle, qui président, qui exhortent, €t des devoirs que les fidèles ont envers eux: il mentionne le don de gouvernement, de dévouement \ Bientôt apparaîtront les termes d'évêques, de diacres, de prêtres. Mais, dans les commencements, l'autorité réelle ou principale demeure tout naturellement entre les mains

• / Cor., I, U-17.

2 / Cor., XY, 29.

3 / Thess., Y, 12, 13.

* I Cor., XII. 28: ^-jêspvraît;, âvTt).r'|£i;.

DucHESXE. Hist. aiic. de VE(jl. - T. I.

des missionnaires, des fondateurs. Us ont une toute autre importance que ceux d'entre les néophytes par lesquels ils se font assister sur place dans les détails de la vie corporative.

Les réunions se tenaient dans des maisons particulières, surtout dans ces grandes pièces de l'étage supérieur, qui. de tout temps, ont été d'usage en Orient. Les gens de ces pays excellent à se tasser dans un petit espace. Les assemblées avaient lieu le soir et se prolongeaient souvent dans la nuit. A côté du sabbat juif, le dimanche fut. de très bonne heure, consacré au service divin.

On s'est demandé souvent si les premières chrétienté.s des pays grecs n'ont pas été organisées sur le modèle des associations religieuses païemies. Il y a des analogies, dans le recrutement, par exemple. Comme les thiases. les éranes et les collèges religieux de tout genre, les églises chrétieim.es admettent sans distinction les étrangers, les esclaves, les femmes: l'initiation est entourée d'un certain rituel, qui devint bientôt imposant : on célèbre des repas sacrés. Mais ces analogies ne vont pas bien loin. Quand même on ferait abstraction des différences de croyance et de morale, et même des formes du culte, qui. chez les païens, comporte toujours le temple, l'idole, le sacrifice, il resterait encore im contraste radical dans la conception et la distribution de l'autorité. Les chefs des associations païemies sont toujours temporaires, généralement annuels, tandis que les prêtres et les diacres chrétiens sont à ^-ie. Les pou-

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voirs des premiers dérivent de la communauté qui les a nommés et dont ils ne sont que les agents; les autres, au contraire, parlent, agissent, gouvernent, au nom de Dieu et des apôtres dont ils sont les auxiliaires et les représentants.

Il suffit d'ailleurs d'un médiocre sens historique pour comprendre que les premières églises, composées de gens qui sortaient des synagogues, devaient tendre à se modeler sur celles-ci, et que les apôtres missionnaires, qui avaient vécu plus ou moins longtemps au milieu des communautés chrétiennes de Jérusalem et d'Antioche, portaient avec eux des habitudes, des traditions, déjà précises. On n'avait nul besoin de demander à des institutions païennes le type d'une organisation qui existait déjà. Du reste l'horreur profonde que l'on éprouvait pour le paganisme s'opposait à toute imitation de ce genre.

En somme, les chrétientés se sont constituées à peu près de la même façon que les synagogues juives. Comme celles-ci, elles ont été des sociétés religieuses, fondées sur la communauté de foi et d'espérance, mais d'une foi et d'une espérance qui ne connaissaient plus aucune barrière de race et de nationalité. Comme les synagogues, elles ont cherché à supprimer tout contact dangereux avec les institutions ou usages païens: elles ont offert à leurs membres une vie sociale à la fois très intense et très douce; un gouvernement à peu près complet, comportant une caisse commune, des tribunaux et des services charitables. Même au point de vue du

culte proprement dit, la ressemblance est encore très grande. A la synagogue, comme à l'église \ on prie, on lit la Bible, on l'explique : à l'église on n'a de plus que l'Eucharistie et les exercices d'inspiration. Dans ces premiers temps, l'analogie va encore plus loin. De même que les juifs de tous les pays se considèrent comme frères en Abraham, Isaac et Jacob, de même les chrétientés locales sentent très vivement leur fraternité en Jésus- Christ. Des deux côtés on regarde vers Jérusalem, qftii est encore, au moment où nous sommes, le cœur du christianisme aussi bien que du judaïsme. Mais tandis que les yeux des juifs sont tournés vers le Temple, centre de leurs souvenirs, pôle de leurs espérances, les chrétiens songent aux lieux où fut plantée la croix de leur Maître, où vivent encore les témoins de sa résurrection, et d'où leur sont venus les chefs apostoliques sous la parole desquels se forme en tous lieux le peuple de l'alliance nouvelle.

^ Remarquez que ces deux mots signifient la même chose, «l'assemblée», et qu'ils ont aussi été employés, l'un comme l'autre, pour désigner les édifices où cette assemblée se réunissait.

CHAPITEE V.

Origines de l'église romaine.

La colonie juive de Rome. — Aqiiilas et Priscille. — L'épître anx Romains. — Paul à Rome. — Les phis anciens fidèles de l'église romaine. — Pierre à Rome. — L'incendie de l'an 64 et la persécution de Néron.

Les princes juifs de la maison asmonéenne avaient été de bonne heure en rapport avec les E-omains. De là sans doute les premières origines de la communauté juive de Rome. La prise de Jérusalem par Pompée (63) lui donna un subit et important accroissement ^ Le vainqueur jeta sur le marché romain une énorme quantité de prisonniers de guerre. Achetés d'abord comme esclaves, puis affranchis, ils ne tardèrent pas à constituer, dès le temps d'Auguste, et même auparavant, un groupe considérable, localisé dans le Transtévère ^. Cette colonie n'était pas protégée, au moins directement, par des privilèges, comme ceux que les anciens rois macédoniens et les généraux romains avaient délivrés à tant de juiveries de l'Orient hellénique ou hellénisé. Tibère ne viola aucun engagement lorsqu'il les chassa de Rome

' Schûrer, Geschichte der j ildischen Volkes etc., 3« éd., t. III, p. 28.

* Pliilon, Lej. ad Caium, 23.

en 19^; ils étaient alors assez nombreux pour que l'on pût en envoyer quatre mille combattre les barbares de Sardaigne. Cette mesure, dont le prétexte avait été un fait de conversion par trop avantageux à la communauté juive, était due à l'inspiration de Séjan. Après la chute de ce ministre (31) on se montra moins sévère. Lorsque Philon vint à Rome plaider devant Caligula (40) la cause des juifs d'Alexandrie, ceux de E-ome avaient repris leur situation d'autrefois. L'année suivante (41), ou peu après, Claude leur accorda un édit de tolérance ^ ; mais plus tard il crut devoir prendre des mesures répressives.

C'est ici que, pour la première fois, l'Evangile se manifeste dans l'histoire de la communauté juive de E-ome. Les Actes des Apôtres et Suétone s'accordent à dire que les juifs furent chassés de la capitale. D'après Dion Cassius, l'expulsion totale ayant parti difficile à exécuter, la police se serait bornée à interdire les réunions ^. Il y eut certainement des expulsions : en 52, saint Paul trouva à Corinthe un juif, Aquilas, et sa femme PrisciUe, qui s'y étaient transportés à la suite de l'édit de Claude. Aquilas était du Pont: lui et sa femme faisaient déjà profession de christianisme. Ce détail concorde très bien avec ce que Suétone rapporte

^ Josèphe, Â7it., XYIII, 3, 5; Tacite, Ann., II, 85; Suétone, Tiherius, 36.

* Josèphe, Ant., XIX, 5, 2.

^ Act., XVIII, 2; Suétone, Claudius, 25; Dion, LX, 6.

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