II
en Asie au temps de l'Apocalypse. Et la tradition n'apporte ici aucune lumière. Saint Irénée ne connaît l'hérésie des Nicolaïtes ^ que par le texte de saint Jean; il en résume les données par les mots indiscrète vivunt. Clément d'Alexandrie en est au même point. Cependant ces deux auteurs s'accordent à rattacher la secte nicolaïte au diacre Nicolas, nommé dans les Actes des apôtres ^. Ceci n'est rien moins que prouvé ^.
Les Nicolaïtes ne sont pas les seuls hérétiques qui se soient rencontrés avec l'auteur de l'Apocalypse. Polycarpe racontait que Jean, le disciple du Seigneur, étant entré dans un bain, à Ephèse, y aperçut un certain Cérinthe et qu'il sortit aussitôt en disant : « Fuyons, la maison pourrait s'écrouler, puisqu'elle abrite Cérinthe, l'ennemi de la vérité » ^ Saint Irénée, qui nous a con-
J Irénée, I, 26; III, 11; Clément, Sirom., II, 118; III, 25, 26. La description d'Hippolyte (Pseiido-Tert., 48; Epiph., 25, 26; Philastr., 33; cf. Photius, cod. 232) se rapporte à un système ophitique.
"^ Act., VI, 5; c'était un des Sept: xai NticoXasv TroocrX-jTov, 'AvTt3x-'a; pas d'autre détail. Clément atteste l'immoralité de la secte, mais il disculpe Nicolas, sur le compte duquel il raconte l'histoire suivante. Nicolas avait une femme dont il était extraordinairement épris. Les apôtres le lui ayant reproché, il l'amena dans l'assemblée et permit à qui voudrait de la prendre (-j^ry.ai). Il vécut depuis dans son unique mariage, dont il eut un fils d'une conduite exemplaire et des filles qui passèrent leur vie dans la virginité. Sa maxime était qu'il fallait malmener la chair (Trapay^p-^aôxi t*^ aap/.i). Matthieu en disait autant. Ces mots avaient pour eux un sens ascétique, mais les sectaires les interprétaient dans un sens pervers.
^ Harnack, Chronologie, p. 536, note.
••Irénée, Haer., III, 3; cf. Eusèbe, IV, 14.
serve ce récit de Poljcarpe. domie ^ des détails sur la doctrine de Cérinthe et saint Hippolj'te ^ ajoute quelques traits à son exposé. On voit par ce qu'ils en disent que Cérinthe était en somme un docteur juif, attaché au sabbat, à la circoncision et autres rites. Com.me les Ebionites de Palestine, il enseignait que Jésus était fils de Joseph et de Marie. Dieu (y; O-èp tz o/a y.rj^t^ziy.) est trop au-dessus du monde pour pouvoir s'en occuper autrement que jDar intermédiaire. C'est un ange qui a créé l'univers, un autre qui a donné la Loi: celui-ci est le dieu des juifs. Us sont l'un et l'autre tellement au-dessous- de l'Etre suprême qu'ils n'en ont aucune connaissance. Au baptême de Jésus une vertu divine, le Christ (Irénée ) ou le Saint-Esprit (Hippolyte), procédant du Dieu suj)rême, descendit sur lui et habita en lui jusqu'à sa Passion, exclusivement ^.
Une vingtaine d'aimées après rApocah3)se, Ignace, évêque d'Antioche, condamné à mort comme chrétien et destiné à subir à Rome le supplice des bêtes féroces, traversait rapidement la province d'Asie. Dans les lettres qu'il eut occasion d'écrire à certaines églises de ce pays, il vise à son tour la situation doctrinale et prémunit les fidèles contre les hérésies que l'on semait chez eux.
1 Haer., I, 26.
'^ Représenté par Pseudo-Tert., 48; Epiph., 28; Pliilastr., 36. Lies Philosophumena (^TI, 33 ne font que reproduire saint Irénée.
3 D'après Hippolyte, Cérinthe aurait enseigné que Jésus n'était pas encore ressuscité, mais qu'il ressusciterait avec les autre» justes. Cette assertion invraisemblable est contredite par Irénée.
Ce qui le frappe avant tout, c'est la tendance aux coteries et aux schismes. Il avait vu de ses yeux, à Philadelphie, des réunions hérétiques.
« Quelques-uns ^ ont voulu me tromper selon la chair, » mais l'Esprit ne s'égare pas, car il est de Dieu. H sait » d'où il vient, où il va, et dévoile les choses cachées. » Je criai au milieu de leurs discours, je criai à haute » voix: Tenez-vous à l'évêque, au presbytère et aux » diacres. — Certains d'entre eux supposèrent que je » parlais ainsi parce que je connaissais leur séparation : » mais, Celui pour qui je porte des chaînes en est té- » moin, ce n'est pas la chair, ce n'est pas l'homme qui » me l'avait appris. C'est l'Esprit, qui proclame cet ensei- » gnement : Ne faites rien sans l'évêque : gardez votre » chair comme le temple de Dieu: aimez l'union, fuyez » les divisions, soyez les imitateurs de Jésus-Christ, » comme il l'est de son Père ».
Les promoteurs de ces réunions étaient des prédicateurs ambulants qui s'en allaient de ville en ville semer leur ivraie. Ils ne réussissaient pas toujours. Ainsi, sur la route de Philadelphie à Smyrne, Ignace s'était rencontré avec des prédicateurs hétérodoxes qui venaient d'Ephèse, où ils n'avaient eu aucun succès ^. Il est probable qu'Ignace connaissait ces hérétiques avant de venir en Asie, et qu'il cherche à prémunir les églises de ce pays contre un ennemi nouveau pour elles, mais auquel il était lui-même accoutumé.
ï Philad., YII.
^ Eph., IX.
80 CHAPITRE yi.
La doctrine que l'on inculquait dans ces conciliabules est qualifiée avant tout de judaïsme. Il ne s'agit plus, bien entendu, du simple judaïsme légal, mais de spéculations où se combinent trois éléments : le mosaïsme rituel, l'Evangile, et des rêveries étrangères à l'un et à l'autre. Les rites juifs, après avoir été défendus pour eux-mêmes et comme moyen de salut, servaient maintenant de recommandation, d'appareil extérieur, pour des systèmes religieux assez étranges. Ignace revient souvent sur le sabbat, la circoncision et autres observances, qu'il traite de surannées. Il insiste sur l'autorité du Testament nouveau et des Prophètes ; ceux-ci sont rattachés à l'Evangile et opposés indirectement à la Loi.
La christologie des hérétiques, seule partie du système qui soit clairement indiquée, est une christologie docète : « Devenez ^ sourds quand on vous parle en » dehors de Jésus-Christ, le descendant de David, le » fils de Marie, qui est réellement né, qui a mangé, qui » a bu, qui a été réellement persécuté sous Ponce Pi- » late, réellement crucifié : qui est réellement mort, à la » vue du ciel, de la terre, des enfers, qui est réellement
» ressuscité par la puissance de son Père ^ S'il a souf-
» fert en apparence, comme le prétendent certains athées, » c'est-à-dire certains infidèles, qui ne vivent, eux, qu'en » apparence, pourquoi donc suis-je enchaîné ? Pourquoi » souhaité-je combattre les bêtes? Est-ce pour rien que
1 TralL, IX, X.
^ Remarquer l'analogie avec le symbole apostolique, dans son deuxième article.
lp:s premières hérésies 81
y> je vais mourir? » Ces expressions ne s'appliquent pas seulement à la réalité de la mort et de la résurrection du Sauveur : elles embrassent toute la durée de sa vie terrestre. Elles ne visent pas le docétisme impropre de Cérinthe, mais un vrai docétisme, comme celui de Saturnil et de Marcion, pour lesquels Jésus-Christ n'avait jamais eu que l'apparence de la chair.
L'eschatologie (doctrine des fins dernières) n'est pas indiquée ; mais l'insistance avec laquelle Ignace appuie sur la résurrection réelle du Christ et sur l'espérance de la résurrection individuelle porte à croire que les hérétiques rejetaient aussi la foi à la résurrection de la chair ^ Cette négation privait la morale du plus clair de sa sanction. Le mot de l'épître aux Philadelphiens : « Gardez votre chair comme le temple de Dieu » donne à entendre que les dogmes nouveaux avaient des conséquences immorales. Cependant elles ne sont que faiblement indiquées. Ce n'est pas par leur inconduite, c'est plutôt par leur esprit de coterie que les hérétiques nouveaux mettent l'Eglise en danger.
La doctrine que saint Ignace oppose à cette prédication de contrebande est peu développée dans ses lettres. L'Ancien Testament était jadis un état religieux justifié, mais imparfait: maintenant il est aboli. Le martyr
' Cf. Polycarpe, Philipp., VII: «Celui qui ne confesse pas que Jésus-Christ est venu dans la chair, celui-là est un antechrist; celui qui n'accepte pas le témoignage de la croix, celuilà est du diable ; celui qui falsifie les paroles du Seigneur dans le sens de ses passions et dit qu'il n'y aura ni résurrection ni jugement, celui-là est le premier-né de Satan » .
DucHESNE. Hist. anc. de l'Egl. - T. I. 6
ne le transforme pas en allégories ^: il y voit la préface de TEvangile. Sa christologie présente quelques traits remarquables. Jésus-Christ est vraiment homme et vraiment Dieu : « Notre Dieu ^, Jésus-Christ, a été » conçu dans le sein de Marie suivant la dispensation » divine, de la race de David et de l'Esprit Saint; il est » né, il a été baptisé, afin que par la vertu de sa pas- » sion l'eau fût purifiée » . Sa préexistence à l'Licarnation est vigoureusement affirmée : « Il n'y a ^ qu'un » médecin, en chair et en esprit, né et pas né {natiis » et innatus, y^^^v'/itg; /.aî 7.yh^T^roi)^ Dieu dans la chair^ » vie véritable dans la mort, issu de Marie et de Dieu^ » d'abord passible et alors même impassible, Jésus-Christ, » notre Seigneur » . Ignace connaît la doctrine du Verbe : ^> Il n'3' a qu'un Dieu, qui s'est manifesté par Jésus- » Christ, son Fils, qui est son Verbe, proféré après le » silence "*, qui a plu en tout à celui qui l'envoya » . Cette prolation temporelle n'empêche pas Jésus-Christ
1 Comme Pseudo-Barnabe, par exemple.
^Eph., XVIII.
^ Eph., VII.
^ Magn., VIII. — Les anciennes 'éditions portaient: h Icnv aOrs-j Aci'^'s; àtois;, où;c h.-b at-j'x; -pocX^or*. Saint Ignace semblait réfuter le valentinianisme, système où l'on trouve le Verbe sortant, par intermédiaire, il est vrai, de Sigé (Silence), la compagne de l'Abîme éternel. Il y avait là un argument contre Tauthenticité de cette lettre et des autres. M. Th. Zahn a prouvé iPF. aposi., t. II, p. 36) que les mots àfoio'; cù/- ne se lisent pas dans les textes les plus autorisés. Ils représentent une correction faite en un temps où la TrpsîXs'ja'.; temporelle du Verbe était abandonnée et condamnée par les théologiens orthodoxes. Mais cette doctrine fut longtemps cultivée : on le verra plus loin.
LES PllHMlÈKES HÉRÉSIES 83
d'être au-dessus du temps, en dehors du temps, d'avoir existé avant les siècles auprès du Père ^
Les hérésies, dans ces temps reculés, poussent sur un fond juif, mosaïste. Les faux docteurs sont toujours des docteurs de la Loi, attachés à la circoncision, au sabbat et autres rites. Mais ils n'enseignent pas que la Loi : il ne faut pas les confondre avec les bons scribes de Jérusalem et leurs disciples pharisiens, absorbés par le droit canonique et ses commentaires. Ce sont de vrais théologiens, qui profitent largement de l'indifférence relative de leurs coreligionnaires à l'égard de tout ce qui n'est pas le culte de la Loi, pour se livrer à des fantaisies doctrinales. Encore ne s'en tiennent-ils pas là. Un ascétisme bien caractérisé, célibat, alimentation végétarienne, abstinence du vin, se superpose chez eux aux observances déjà bien minutieuses du mosaïsme. Ceux d'entre eux qui ont accepté le christianisme combinent avec leurs « fables judaïques» les données nouvelles introduites par l'Evangile et cherchent à les inculquer aux nouveaux convertis, en même temps que leurs règles de vie austère. Ce sont en somme des gnostiques judaïsants, qui préludent, dans les premières églises, à l'invasion du gnosticisme philosophique.
^ 'Yrrip' y.otipiv, ây^pivo: i ad Polyc.^ III), Trpi auôvwv Trapà llarpi
(Magn., VI).
CHAPITEE VII L'épiscopat.
La fraternité chrétienne menacée par l'hérésie. — Nécessité de la hiérarchie. — Situation à Jérvisalem et à Antioche. — Organisation des églises au temps de saint Paul. — Le collège épiscopal, les diacres. — L'épiscopat unitaire, sa tradition. — Apparent conflit entre l'épiscopat collégial et l'épiscopat monarchique.
La plupart des documents allégués jusqu'ici concernent les églises de la province d'Asie: mais il est aisé de croire que la situation était la même à peu près partout. Elle était fort grave. Il ne s'agissait de rien moins que de savoir si le christianisme resterait fidèle à l'Evangile. La simple prédication des premiers jours allait-elle être submergée par des ilôts de doctrines étrangères? Cette religion si pure, héritée de ce qu'il y avait de plus recommandable en Israël, cette morale saine, cette piété confiante et calme, tout cela allait-il être livré sans défense aux colporteurs de doctrines bizarres et aux charlatans immoraux ? Car ils étaient nombreux et divers; ils couraient d'église en église sous les dehors d'apôtres ou de prophètes, se réclamant de traditions juives, d'autorités évangéliques, faisant valoir des considérations de philosophie abstruse, propres à étourdir les ânies simples.
l'épiscopat 85
Comment les écarter? En ces premiers temps l'Eglise ne disposait encore ni d'un canon bien défini de ses Ecritures saintes, ni d'un symbole universellement reconnu, ni même d'autorités ecclésiastiques bien assises, confiantes en elles-mêmes et appuyées sur une tradition solide. Dans les assemblées chrétiennes la parole était aussi facile à obtenir que dans les s^-nagogues ; si les discours prenaient une mauvaise tournure, il était sans doute aisé aux présidents de l'assemblée d'arrêter l'orateur. Mais s'il résistait, si la discussion s'engageait, que répondre à des gens qui se réclamaient soit des grands apôtres d'Orient, soit des docteurs de la Loi, soit même et surtout du Saint-Esprit? On a vu quelle peine avait saint Paul à régler l'inspiration de ses Corinthiens. Et comment empêcher la propagande en dehors des réunions communes, la formation de coteries où, même en dehors de toute perversion doctrinale, se dissolvait l'union fraternelle des premiers jours?
Il n'}^ avait qu'un moyen de sortir de là ; c'était de renforcer dans la communauté locale les organes d'unité et de direction. Aussi n'est il pas étonnant que les plus anciens documents sur l'hérésie soient aussi les plus anciens témoignages sur le progrès de l'organisation ecclésiastique. Les Pastorales insistent beaucoup sur le choix des prêtres ou évêques, sur leurs devoirs, sur leur compétence : c'est là aussi le thème presque unique des lettres de saint Ignace. C'est donc le moment d'étudier d'un peu plus près les origines du gouvernement hiérarchique dans la société chrétienne.
Nous avons vu que la communauté primitive de Jérusalem avait vécu d'abord sous la direction des douze apôtres, présidés par saint Pierre. Un conseil d'anciens {preshyteri, prêtres) et un collège de sept diacres complétaient cette organisation. Plus tard, un « frère » du Seigneur, Jacques, apparaît auprès des apôtres, partageant leur autorité supérieure. Après leur dispersion il les remplace à lui seul et prend le rôle de chef de l'église locale. A sa mort (61) on lui donne un successeur, lui aussi parent du Seigneur, Siméon, lequel vécut jusqu'en 110 environ. Cette liiérarchie hiérosolymite nous offre exactement les mêmes degrés qui seront plus tard d'usage universel.
Sur la deuxième communauté, celle d'Antioche, nous sommes moins renseignés. On voit d'abord à sa tête un groupe de personnages apostoliques ou inspirés: puis l'obscurité se fait et il faut attendre le temps de Trajan. Alors l'église d'Antioche est gouvernée comme celle de Jérusalem. Ignace, l'évêque, est le pendant de Siméon de Jérusalem. Quelquefois ^ il s'intitule évêque non d'Antioche, mais de Syrie, ce qui permet de conjecturer qu'alors il n'y avait encore que deux églises distinctes en ces contrées, celle de Jérusalem pour les chrétiens judaïsants de Palestine et celle d'Antioche pour les groupes hellénistes de Syrie. L'évêque syrien est assisté, comme celui de Jérusalem, de prêtres et de diacres. La tradition a conservé le nom d'un prédéces-
^ Rom., II; cf. Rom., IX, Magn., XIV, Trait. XIII.
l'épi SCO PAT 87
seur d'Igiiace, Evode. Par lui la liiérarcliie se reliait au temps apostolique.
Dans ses missions, saint Paul ne put manijuer de domier à ses chrétientés un commencement d'organisation ecclésiastique, et c'est bien ainsi que l'auteur des Actes présente les choses quand il montre * l'apôtre instituant dans chaque ville des presbi/teri (prêtres). Cependant ces chefs locaux sont rarement mentionnés dans ses lettres. Les plus anciennes parlent plutôt d'actes exercés que de fonctions constituées ^, ou, s'il s'agit de fonctions, celles de l'apostolat itinérant, œcuménique, sont plus clairement visées que celles du gouvernement local. C'est ainsi que Tépître aux Ephésiens ^ énumère en même temps les apôtres, les prophètes, les évangélistes, les pasteurs et les docteurs: ces termes ne sont pas tous techniques, et les trois premiers n'ont rien à voir avec l'organisation locale de l'Eglise. Il ne faut pas croire, du reste, que, dans ces groupes de néophytes, les dignitaires pussent avoir, aux yeux des apôtres, un relief bien prononcé. Tous étaient des convertis de fraîche date, à peine dégrossis du paganism^e : les véritables chefs étaient encore les ouvriers directs de l'évangélisation.
Cependant le personnel hiérarchique existait déjà: on le désignait même par les termes qui sont demeurés