‹ Histoire ancienne de l'église (volume 3)Chapitre 9 sur 49 · L ÉPISCOPAT · texte numérisé non relu

L ÉPISCOPAT

vêque, chef de l'église locale, pour résister aux attaques de l'hérésie. C'est précisément à cause de ce témoignage rendu à l'institution épiscopale que ses lettres ont été si longtemps soupçonnées dans certains milieux. Mais Ignace ne parle pas de l'épiscopat unitaire comme d'une institution nouvelle ; s'il exhorte les fidèles d'Asie à se tenir serrés autour de l'évêque, il ne leur parle pas avec moins d'insistance des autres degrés de la hiérarchie. Ses recommandations se ramènent à ceci: « Serrez-vous autour de vos chefs spirituels! » La circonstance que ces chefs sont distribués en une hiérarchie à trois degrés, plutôt qu'à deux, est secondaire dans son raisonnement; cette distribution est visée par lui comme un état de fait, incontesté et traditionnel : il n'a pas à la recommander \ C'est aussi comme lui état de fait, incontesté et tiaditionnel, que l'épiscopat unitaire nous apparaît, vers le milieu du IP siècle, dans les chrétientés occidentales, à E/Ome, à Lyon, à Corinthe, à Athènes, en Crète, tout comme dans les provinces situées plus à l'est. Xulle part il n'3^ a trace d'une protestation contre un changement brusque et comme révolutionnaire, qui aurait fait passer la direction des communautés du régime collégial au régime monarchique. Dès ce temps-là on pouvait, en certains endroits au moins, énumérer les évê-

^ Si l'on était plus au clair sur les « anges » des églises d'Asie dont il est question au commencement de l'Apocalypse, il serait peut-être permis d'affirmer que cette dénomination symbolique vise les évêques de ces églises. Et il n'y aurait pas lieu de s'en étonner, car entre l'Apocalypse et les lettres d'Ignace il y a à peine vingt ans. Ce sens, toutefois, n'est pas certain.

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ques par lesquels le temps présent se reliait aux apôtres. Hégésippe, qui fit un long voyage d'église en église, recueillit en plusieurs endroits des listes épiscopales, ou les établit lui-même, d'après les souvenirs et les documents indigènes. La succession des évêques de E-ome nous est connue par saint Irénée ; celle d'Athènes par saint Denys de Corinthe : la première se rattache aux apôtres Pierre et Paul, l'autre à Denys l'Aréopagite. A Rome la succession épiscopale était si bien connue, si bien classée chronologiquement, qu'elle servait à dater les événements. On disait des hérésies qu'elles avaient paru sous Anicet, sous Pie, sous Hygin. Dans la querelle à propos de la Pâque, Irénée datait de la même façon, en remontant plus haut encore, jusqu'à Télesphore et à Xyste I, c'est-à-dire jusqu'au temps de Trajan et de saint Ignace \

^ L'impression qui se dégage de ces dates aurait un peu moins de valeur — elle subsisterait pourtant — si l'on admettait avec M. Harnack [Chronologie, t. I, p. 158 et suiv.) qu'elles proviennent toutes d'une petite chronique épiscopale romaine, du temps de Marc-Aurèle, à laquelle auraient puisé saint Irénée et divers chronologistes ou hérésiologues postérieurs. Mais l'existence de ce Liber pontificalis primitif est loin d'être établie par les arguments dont on l'appuie, et il serait bien imprudent de raisonner en partant d'un document aussi hypothétique. Même en acceptant comme ayant réellement existé le texte que M. Harnack a cru pouvoir reconstituer, il resterait à expliquer comment, s'il n'y a point eu d'évêque (unitaire) à Rome avant Anicet, on aurait pu, quelques années après celui-ci, le présenter comme le successeur de toute une série d'évêques et faire accepter cela tant au public local, à qui la petite chronique était évidemment destinée, qu'à des personnes comme Hégésij)pe, Irénée, Tertullien, Hippolyte, bien placées pour être renseignées.

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Que conclure de tout cela, sinon que l'épiscopat unitaire existait déjà, dans les pays situés à l'occident de l'Asie, au temps où furent écrits des livres comme le Pasteur d'Hermas, la 77" démentis, la Doctrine des Apôtres, l'épître de saint Clément, et que, par suite, les témoignages donnés par ces vieux textes à l'épiscopat collégial ne sont nullement exclusifs de l'épiscopat unitaire? Vers la fin du IP siècle, l'auteur du Canon de Muratori disait, en parlant d'Hermas, que cet auteur avait écrit tout récemment, sous l'épiscopat de son frère Pie: niipen-ime, temporihws no-stri.s, sedente cafhefra (sic) nrbfs JiOmae ecclesiae P'io episcopo frafre élus. Ainsi Hermas ne semble connaître que l'épiscopat collégial: et pourtant il écrit sous un évêque unitaire, qui est son propre frère. Vers le temps de l'empereur Commode, un docteur modaliste comparaît à diverses reprises devant l'autorité ecclésiastique de Smyrne. Hippolyte, qui raconte le fait \ emploie ici l'expression « les prêtres » (ot TTpîT^uTîpoi). Il est pourtant bien sûr que Smyrne avait alors un évêque.

Du reste l'épiscopat collégial, par lequel on a sûrement commencé en plus d'un endroit, ne pouvait être considéré comme une institution définitive: il dut se transformer de très bonne heure. On ne gouverne avec une commission que quand elle est présidée par un chef qui la tient dans sa main, qui l'inspire, la dirige et agit pour elle. Il est vraisemblable que les collèges épisco-

^ Adi'. Xoetinn, 1.

paux de ces très anciens temps comptaient mi peu plus^ à côté de leurs présidents, que les chanoines de nos jours auprès de leur évêque. D'après certains souvenirs lui peu confus que nous a transmis la tradition, ils auraient conservé assez longtemps le pouvoir d'ordination, caractéristique actuelle de la dignité épiscopale. Les prêtres d'Alexandrie pourvoyaient au remplacement de leur évêque défunt, non seulement en élisant, mais aussi en consacrant son successeur \ Cet état de choses remontait sans doute à un temps où l'Egypte n'avait d'autre église que celle d'Alexandrie; il ne serait pas étonnant que la même situation eût porté les mêmes conséquences à Antioche, à Rome, à Lyon, partout où les églises locales avaient un ressort extrêmement étendu. Et l'on s'explique aussi l'usage de comprendre président et conseillers dans une dénomination commune. Nous disons le clergé, les prêtres, de la paroisse, bien qu'il y ait entre le curé et ses vicaires une grande différence d'autorité. De même on pouvait, en parlant des prêtres de Rome ou des évêques de Corinthe, réunir dans une seule expression les deux degrés supérieurs de la hiérarchie. Mais le progrès naturel des choses allait à une concentration de l'autorité entre les mains d'un seul : ce changement, si changement il y eut, était de ceux qui se font tout seuls, insensiblement, sans révolution. Le président du conseil épiscopal avait, à E-ome,

^ Voir les textes rassemblés par dom F. Cabrol dans son Dictionnaire d'archéologie chrétienne, t. I, p. 1204. Cf. Canones Hipjjolyti, c. 10.

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à Alexandrie, à Antioclie et bien aillenrs, assez de relief au milieu de ses collègues pour c^ue son souvenir se soit conservé isolément et facilement. « L'église de Dieu (jui habite Rome » pouvait avoir hérité collégialement de l'autorité supérieure de ses fondateurs apostoliques; cette autorité se concentrait dans le corps de ses prêtres-évêques; l'un d'entre eux l'incarnait plus spécialement et l'administrait. Entre ce président et Févêque unique des siècles suivants il n'y a pas de diversité spécifique.

CHAPITEE YIII.

Le christianisme et la légalité,

Rapports avec l'autorité juive en Palestine. — La religion dans l'état gréco-romain. — Situation spéciale du judaïsme et du christianisme. — Les chrétiens confondus avec les juifs, puis distingués d'eiix par les magistrats romains. — Prohibition du christianisme. — Procédure contre les chrétiens. — Le rescrit de Trajan. — La raison d'Etat et la propagande évangélique.

La première autorité temporelle avec laquelle le christianisme eut à compter est celle des chefs de la nation juive. A la mort d'Hérode le Grand (4 av. J.-C.) ses états avaient été partagés entre ses trois iils, Philippe, Hérode Antipas et Archélaùs. A Philippe étaient échus, pour la plupart, les pays situés au delà du Jourdain jusqu'à la frontière du royaume nabathéen; Antipas avait eu le nord, Galilée, Décapole et Pérée; Archélaiis le centre et le sud, Samarie, Judée, Idumée. Archélaiis fut écarté de bonne heure (6 après J.-C.) et remplacé par un procurateur romain. Philippe conserva sa tétrarchie, comme on disait, jusqu'à sa mort, arrivée en 34; Antipas lui survécut, mais il finit par être destitué, lui aussi (39). La principauté de Philippe, rattachée quelques années (34-37) à la province de Syrie, fut donnée par Caligula (37) à Hérode Agrippa, petit-fils du grand Hérode, lequel hérita en 39 de la tétrarchie d' Antipas, et finit (41) par se faire attribuer la province du pro-

LE CHRISTIANISME ET LA LÉ(iALlTÉ 97

curateur, avec Jérusalem et les pays voisins. Le royaume d'Hérocle le Grand était reconstitué. Ces princes sont tous mentionnés dans les premières pages de l'histoire chrétienne, mais ils n'eurent en somme que peu de rapports avec l'Eglise naissante. Hérode Antipas, celui qui fit périr saint Jean-Baptiste, ne joue qu'un rôle secondaire dans la Passion. On ne voit pas que ni lui ni son frère Philippe aient tracassé les disciples que l'Evangile pouvait avoir dans leurs principautés respectives. Agrippa lui-même ne se montra hostile que quand il fut devenu roi de Jérusalem. Là était l'ennemi, le sacerdoce juif, dont l'influence dominait absolument dans le grand conseil national ou sanhédrin (cuvif^piov), analogue aux sénats des cités grecques. Cette autorité, en quelque sorte municipale, n'avait pas de compétence en dehors de la province du procurateur. Dans les petits royaumes juifs et, à plus forte raison, dans les pays soumis à d'autres princes, comme Damas, son influence ne pouvait être que d'ordre moral et religieux. Même dans son ressort immédiat elle ne pouvait pas tout. Ainsi le procurateur avait seul, en Judée, le lus gladii, et il n'était pas toujours disposé à le mettre au service des rancunes sacerdotales. C'est ce qui fait que les sentences capitales aient été si peu nombreuses: après Jésus luimême, on ne cite que saint Etienne, Jacques fils de Zébédée et Jacques « frère du Seigneur » , pour qui les choses aient été poussées jusqu'au bout. Les prêtres se rattrapaient sur les mesures de moindre sévérité, telles que les verges et la prison.

DccHESNE. Hist. anc. de l'Egl. - T. I. 7

Après la mort d'Agrippa I (44), son ro^'aume avait été remis sous le régime des procurateurs. Cependant^ dès l'année 50, son fils Agrippa II, très en faveur auprès de l'empereur Claude, obtenait, avec la petite principauté de Chalcis, dans l' Anti-Liban, le droit de surveillance sur le Temple et la nomination du grand-prêtre ; trois ans plus tard, il échangea sa principauté contre un ro3'aume qui lui fut constitué au delà du Jourdain avec l'ancienne tétrarchie de Philippe et une partie de celle d'Antipas. Les chrétiens n'eurent pas à se plaindre de lui. Il se montra plutôt bienveillant pour saint Paul pendant son procès devant le jDrocurateur romain ; quand saint Jacques « frère du Seigneur » eut été lapidé par sentence du grand-prêtre Hanan le jeune, il s'en montra fort irrité et n'hésita pas à destituer le pontife. Enfin c'est dans ses états que la communauté chrétienne de Jérusalem se retira au moment de l'insurrection. Ce prince bienveillant vécut jusqu'à l'an 100.

Mais la situation du christianisme, sur ce théâtre palestinien, est trop spéciale pour que l'on s'y arrête longtemps. Portons nos yeux sur l'ensemble de l'empire et voyons dans quelles conditions de sécurité extérieure les communautés chrétiennes allaient s'3^ trouver.

Que ' l'homme ait des devoirs envers la divinité^ que le citoyen d'un état déterminé ait des devoirs en-

1 Mommsen, Beligionsfrevel nacli rômisclien Becht, dans VHistorische Zeitschrifi , t. LXIV (1890), p. 421, et surtout lïômisches Sir a f redit (1899), p. 5G7 et suiv.

ver»- les -dieux de sa patrie, c'était, dans l'antiquité, un principe fondamental. Un romain doit un culte aux dieux de Eome, un athénien à ceux d'Athènes, et ainsi de suite. D'autre part, non seulement il est libre de toute obligation à l'égard des dieux des autres états, mais il lui est interdit de leur rendre un culte. La religion est essentiellement nationale ; il est aussi incongru de s'affilier à un culte étranger que de prendre du service dans une armée étrangère, ou de consacrer à un état étranger une part quelconque de son activité politique.

Ce principe n'exclut pas l'exercice d'un culte étranger sur le sol de la patrie, pourvu que ce culte soit exclusivement pratiqué par les étrangers domiciliés (métèques, incolae)^ qui, écartés du culte national de leur lieu d'habitation, seraient privés de religion s'ils ne pouvaient exercer celle de chez eux. Mais cette contiguïté locale n'entraîne aucune fusion des religions, aucune atténuation des barrières qui les séparent, aucun affaiblissement des devoirs des citoyens envers leurs dieux respectifs.

La distinction des religions, connexe à la distinction des états, devait être entamée par la fusion de ceux-ci. Le droit de cité romaine, en s'étendant aux habitants, aux citoyens, de cités d'abord distinctes de celle de Eome, devait avoir pour conséquence l'extension de la religion romaine elle-même. Les cultes locaux ne pouvaient être abolis. Xi la Fortune de Préneste, ni la Diane d'Aricie, ne pouvaient être considérées comme déchues de leur divinité et de leur droit au culte, parce

100 CHAPITRE VIIT.

que les citoyens de Préneste et d'Aricie étaient devenus des citoyens romains, obligés comme tels envers Vesta, Jupiter Capitolin et autres dieux de la cité maîtresse. De même que les dieux de Rome devinrent les dieux des nouveaux citoyens, de même aussi les dieux des nouveaux citoyens devinrent les dieux de Rome. Cette fusion divine, devenue un principe de conduite politique, porta bientôt de graves conséquences. L'annexion de l'Italie méridionale à l'état romain introduisit dans le panthéon de celui-ci toutes les divinités des diverses tribus grecques, représentées sur la terre italique par d'anciennes et illustres colonies.

Cette adlectlo in divorum ordinem, comme on pourrait l'appeler en style romain, n'avait pas lieu sans formalités. Nous savons encore comment on s'y prit pour Apollon et pour Asclepios. En bien des cas, on paraît avoir procédé par voie d'identification : Ares était considéré comme le même dieu que Mars, Aphrodite comme identique à Vénus, et ainsi de suite.

Avec cette compilation religieuse on pouvait faire face aux nécessités créées par les annexions en pays grec et par la colonisation de l'Occident. C'était beaucoup. Mais il restait, d'un côté comme de l'autre, des religions nationales qui ne rentraient ni dans le polythéisme grec, ni dans les cadres religieux de l'Italie latine.

Les chefs de l'empire ne pouvaient avoir l'idée d'enlever leurs dieux à ces sujets lointains : on peut constater qu'ils s'en gardèrent avec soin. Tout ce qu'ils firent à cet égard, ce fut de prohiber certains usages

qui paraissaient contraires aux bonnes mœurs, comme les sacrifices humains, la castration, la circoncision. En ce qui regarde la religion celtique, Auguste alla plus loin: il l'interdit aux citoyens romains.

On ne peut pas dire cependant que ces religions exotiques se soient jamais fondues avec celle de l'empire. Isis, Astarté, Mithra, demeurèrent, tout comme Tentâtes et Odin, à l'état toléré, et ne parvinrent jamais à l'état officiel. La religion celtique disparut à peu près, grâce aux progrès de la civilisation romaine, plus précisément grâce à l'extension du droit latin ou romain. On peut en dire autant des religions ibériques, mauritaniennes, illyriennes, qui se trouvèrent soumises aux mêmes influences. Les religions orientales eurent la vie plus dure : non seulement elles se maintinrent sur leurs sols respectifs: elles se propagèrent fort loin dans le monde grec, en Italie et bien au delà.

Au commencement cette propagande fut assez mal accueillie. Un grec, et surtout un romain, quand il tenait à ses traditions, hésitait à prendre part à ces cultes exotiques: à la fin, l'empire devint si mêlé que les répugnances cessèrent. Les Romains du plus haut rang fréquentèrent les temples orientaux, non seulement en Orient, comme pèlerins, mais à Rome même, dans les succursales établies au voisinage du Capitole.

Cette fusion pratique était facilitée par l'absence d'exclusivisme de la part des religions étrangères. Un dévot d'Isis n'avait pas l'idée qu'il pût être mal vu de Jupiter Capitolin: au lY® siècle les sacerdoces romains

sont cumulés avec les sacerdoces orientaux par les représentants des plus vieilles familles de Rome. On pouvait être membre du collège des pontifes et de celui des augures sans que cela empêcliât de se faire tauroboliser suivant le rite de Mitlira ou même de présider aux tauroboles.

Telle n'était pas la situation de la religion juive et de la religion cbrétienne. L'une et l'autre elles professaient un exclusivisme absolu, un exclusivisme fondé sur tout autre chose que le sentiment patriotique, un exclusivisme théorique. Le dieu d'Israël et des chrétiens n'était pas le dieu d'un peuple déterminé, un dieu entre d'autres dieux. C'était le Dieu unique, le Dieu de tout le monde, le créateur de l'univers, le législateur et le juge de l'humanité entière. Les autres dieux n'étaient que de faux dieux, des hommes divinisés, des démons, des idoles; ils ne comptaient pas. En dehors du sien, tout culte était une impiété: les religions des cités, des nations, de l'empire, n'étaient que de prétendues religions, des erreurs diaboliques contre lesquelles tout homme avait le droit et le devoir de protester.

Ces dieux, ces cultes divers, groupés dans une réprobation commune du côté juif et chrétien, trouvaient, dans cette réprobation même et dans la réaction collective qu'elle suscitait, une certaine raison d'unité. Le paganisme existait en face du monothéisme: il avait une certaine conscience de lui-même, qui lui était donnée précisément par l'hostilité dont il était l'objet.

Et non seulement il avait conscience de l'ennemi commun; il avait encore conscience de l'ami, du protecteur commun, l'Etat. Encore que le Panthéon fût à plusieurs étages et que la déesse syrienne, par exemple, ne fût pas aussi haut placée que Jupiter ou Apollon, une certaine communion régnait entre les divers cultes. Si tous les dieux n'étaient pas les dieux de la patrie, aucun d'eux n'était conçu comme radicalement opposé au groupe central, celui des dieux romains, renforcé depuis l'Empire par deux personnages universellement respectés, la déesse E-ome et le dieu Auguste. Ces derniers, représentés et comme incarnés sur terre en tous les dépositaires du pouvoir central, offraient aux autres un supplément de prestige qui ne contribuait pas peu à préciser la notion officielle de la divinité. Qui n'était pas de ce côté, était évidemment en dehors de la religion nationale, en tant que Tempire en avait une : c"é talent des sans Dieu, des athées.

Tant que les juifs avaient eu une existence nationale, leurs colonies en dehors du centre palestinien pouvaient être considérées comme se rattachant à ce centre, leur culte comme un culte étranger, licite, et même obligatoire pour les personnes de leur nationalité, en quelque lieu qu'elles fussent établies. Les rois successeurs d'Alexandre s'étaient montrés fort bienveillants pour ces juiveries. Il les avaient non seulement tolérées, mais protégées, mais encouragées. Lors de la conquête romaine, les Juifs purent exhiber aux proconsuls des chartes de privilège où leur existence était reconnue,

OÙ diverses facilités leur étaient spécialement accordées, au point de vue de l'observation du sabbat, des serments, du service militaire. Les E-omains reconnurent tout cela. Dans les localités où de tels privilèges faisaient défaut, et surtout à Rome, ils partaient en principe des idées généralement admises sur les cultes étrangers et laissaient les juifs tranquilles. Cependant s'il arrivait, et cela se vit assez souvent, que des juifs fussent en même temps citoyens romains, la situation se compliquait et des portes s'ouvraient à l'arbitraire. Au premier siècle de notre ère, des juifs authentiques parvinrent, dans l'empire, à d'assez hautes dignités: d'autres, bien autrement nombreux, furent, sous Tibère, enrégimentés dans l'armée de Sardaigne, armée malsaine, ou expulsés d'Italie ^ Ceux-ci étaient, ou leurs parents avaient été, d'anciens esclaves, que l'affranchissement avait faits citoyens de Rome. Un autre cas pouvait se poser, celui des recrues que le judaïsme faisait dans le monde païen. Tant qu'il ne s'agissait que de l'adhésion au monothéisme, de l'acceptation de la morale juive et même de certaines observances, comme le sabbat ou l'abstention de la chair de porc, il ne devait guère y avoir de difficulté, surtout, bien entendu, pour les petites gens et les personnes restées en dehors de la cité romaine.

^ Tacite, Ann., II, 85: Actum et de sacris Aegyptiis ludaicisque pellendis, factiimque Patrum consultum ut quattuor milia lïbertini generis ea supearstitione infecta quis idonea aetas in insulani Sardiniam veherentur coercendis illic latrociniis, et si ob gravitatem caeli interissent, vile damnnm; ceteri cédèrent Italia nisi certam ante diem profanes ritus exiiissent.

Mais si le prosélytisme atteignait les classes supérieures, les familles aristocratiques ; si la conversion était poussée jusqu'à ses conséquences extrêmes, jusqu'à la circoncision ou autres rites impliquant l'incorporation complète à la société Israélite, alors on se trouvait dans le cas d'une sorte d'abjuration de la cité romaine ; on était un apostat, un traître,

Aussi les prosélytes proprement dits paraissent-ils avoir été fort rares, même avant que, sous Hadrien, la circoncision commençât d'être interdite ou que Sévère n'édictât des lois fort dures contre la conversion au judaïsme.

Théoriquement la destruction du sanctuaire de Jérusalem aurait dû entraîner la suppression ou la prohibition du culte juif. Il n'en fut rien. Vespasien, en homme pratique, vit bien qu'il y avait là plus qu'une question de nationalité, que le judaïsme survivait à l'état juif et même au Temple. Il se borna à diriger vers Jupiter Capitolin le tribut du didrachme que les iils d'Israël payaient autrefois à Jahvé et à son sanctuaire. Clients involontaires du grand dieu romain, les juifs n'eurent pas à se plaindre de lui, ou plutôt de l'état qui se réclamait de son patronage. On leur laissa la liberté et même les privilèges dont ils avaient joui antérieurement. Ainsi le judaïsme continua d'être une religion autorisée {religio Ucita). Le christianisme, au contraire, devint très vite une religion proscrite (religio illicifa). et il le devint dès que l'on se fut bien rendu compte de la différence qui le séparait du judaïsme.

On n'y arriva pas tout de suite. Les gouverneurs romains, gens positifs, n'entraient pas volontiers dans les querelles de secte. Ils eurent quelque peine, ne s'y appliquant guère, à distinguer les chrétiens d'avec les juifs et à comprendre pourquoi les premiers étaient si mal vus des autres. Les perplexités de Pilate se retrouv^èrent chez le proconsul d'i^chaïe Gallion, quand saint Paul eut maille à partir avec les juifs de Corinthe, de même que chez les procurateurs Félix et Festus, quand il fut poursuivi devant eux par le grand-prêtre de Jérusalem. Dès avant ces événements, la police de Rome ayant constaté que les juifs se disputaient outre mesure à propos d'un certain Chrestus, avait mis les parties d'accord en expulsant tout le monde.

Une telle incertitude ne pouvait durer. Les juifs ne pouvaient admettre qu'une secte abhorrée profitât de leurs privilèges, ni surtout qu'elle les compromît par les excès de sa propagande. Ils ne purent manquer de renseigner les autorités. Dès le temps de Trajan la profession du christianisme était interdite. Pline \ gouverneur de Bithj'iiie en 112, n'avait jamais, avant d'être revêtu de ces fonctions, assisté à des procès de christianisme (cognltloneb' de christlanls): mais il savait qu'on en faisait et qu'ils aboutissaient à des pénalités graves. Il a dû y avoir un moment où l'autorité supérieure, en ce genre de choses, a défini que le fait d'être chrétien était im fait punissable. Quel est au juste ce moment?

» Plin. Ep., X, 96.

LE CHRISTIANISME ET LA LÉCiALITÉ 107

Cela est bien difficile à savoir. Avant Trajan on compte communément deux persécutions, celle de Néron et celle de Domitien. Mais les faits que l'on rapporte à ces persécutions, les supplices des chrétiens de E-ome, faussement chargés de l'incendie de l'année 64, et la mort d'un certain nombre de personnes de rang élevé que Domitien fit disparaître sous prétexte d'athéisme, sont des faits un peu particuliers, qui s'expliqueraient aisément en dehors de toute prohibition officielle du christianisme. Us pourraient donc être antérieurs à la loi prohibitive et il n'y a pas grand chose à en tirer dans la question présente.

L'épître de saint Pierre adresse aux fidèles la recommandation suivante: « Que personne d'entre vous ne » souflPre {TzxGy^izoi) comme meurtrier ou comme voleur, » ou comme malfaiteur, ou comme se mêlant de ce qui » ne le regarde pas (àAAOTpiîTrtc/.oTro;): mais [s'il souffre] » comme chrétien, qu'il n'en ait point de honte » \ Les souffrances que vise ici l'apôtre sont les châtiments que l'on peut encourir de la part des autorités préposées à la répression des voleurs, des assassins, etc., c'est-à-dire de la part des tribunaux réguliers. Il est naturel de croire que ces paroles n'ont pas été écrites avant que ces tribunaux n'aient commencé à instrumenter expressément contre les chrétiens. Si la date de l'épître pouvait être établie avec précision et certitude, elle fournirait, dans la question présente, une indication de grande valeur.

^ / Petr., IV, 15.

108 CHAPITRE viir.

Les autorités supérieures de l'empire eurent, dans la période qui nous occupe, plus d'une occasion de se renseigner sur la situation des communautés chrétiennes par rapport au judaïsme et aux lois en vigueur. Il est difficile que le procès de saint Paul, par exemple, n'ait point attiré leur attention sur de tels sujets. On peut en dire autant de l'incendie de Rome et de la persécution soulevée alors contre ceux que « le vulgaire appelait chrétiens » .

D'après un renseignement qui nous est parvenu, il est vrai, sous une forme un peu tardive \ Titus aurait fait la différence des deux religions, et, s'il se décida à brûler le Temple de Jérusalem, c'était dans l'espoir de les extirper l'une et l'autre. Domitien s'attacha à augmenter le rendement de l'impôt du didrachme. Il l'exigea, non seulement des juifs inscrits comme tels, mais de ceux qui dissimulaient leur origine, et de ceux qui sans être juifs de race, vivaient à la juive et s'abstenaient de se faire inscrire. Cette opération, menée avec une extrême sévérité, entraîna néoessairement des recherches rigoureuses sur la situation confessionnelle des juifs et des chrétiens. En dehors de ces faits connus, on peut être sûr qu'il s'en produisit nombre d'autres,

^ C'est un passage de Sulpice Sévère, Chron., II, 30, que l'on croit avoir été copié dans la partie perdue des Histoires de Tacite. Au conseil de guerre qui eut lieu la veille de la prise de Jérusalem, Titus fut d'avis de détruire le Temple, quo iilenius ludaeorum et Christianorum religio tôlier etur ; quippe has religiones, licet contrarias sïbi, isdem tamen ah aiictoribits profectas: Christianos ex ludaeis extitisse; radiée suhlata stirpetn facile perituram. Josèphe prête à Titus de tout autres dispositions.

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qui purent appeler l'attention du législateur et le décider à prendre un parti.

Une fois proscrite, la profession du christianisme pouvait donner lieu à un procès engagé par un accusateur privé devant le tribunal compétent; elle pouvait aussi être signalée à l'attention du personnel policier et mettre en miouvement les magistrats, à Rome le préfet, en province les gouverneurs et leurs subalternes. Comme l'affaire était capitale, c'est presque toujours ^ aux gouverneurs qu'elle aboutissait: c'est eux, en tout cas, qui apparaissent invariablement dans les récits relatifs aux martyrs.

On a cherché souvent, à la suite de Tertullien, à quelle catégorie criminelle se ramenait le fait d'être chrétien. C'est là, je crois, une affaire de mots. La terminologie juridique des Romains ne contenait aucune désignation correspondant à l'apostasie de la religion nationale. L'expression crimen laesae Romanae reUglonisy qui se rencontre une fois sous la plume de Tertullien, caractériserait bien ce dont il s'agit, mais elle n'était pas en usage. Le crimen laesae maiestatis, était, au contraire, bien défini par les lois. Au temps où nous sommes et dans les conditions où le problème se posait, il n'y avait pas loin de l'un à l'autre. Un accusateur qui aurait voulu procéder dans toutes les formes aurait peut-

^ Certaines villes avaient conservé la juridiction criminelle complète. Leurs magistrats auront sans doute fait plus d'un martyr; mais, sur ce point, les renseignements font défaut.

être pu intenter à un chrétien une action de lèse-majesté. Je ne sais si le cas s'est jamais présenté K

Dans la pratique, les chrétiens étaient dénoncés, recherchés, jugés, condamnés, comme chrétiens. L'opinion publique pouvait les charger de toute espèce d'horreurs; jamais on ne les voit condamner pour magie, infanticide, inceste, sacrilège, lèse-majesté. Tertullien, qui, comme tous les apologistes, s'est fort étendu sur ces calomnies et leur absurdité, déclare expressément qu'elles n'entraient pour rien dans les motifs des sentences rendues: « Vos sentences ne visent autre chose que l'aveu du » chrétien; aucun crime n'est mentionné; le seul crime » c'est le nom »^. Il cite la formule de ces sentences: « Enfin, qu'est-ce que vous lisez sur vos tablettes ? Un » tel, chrétien. — Pourquoi n'ajoutez-vous pas: et homi- » cide ? » '"'.

Pline ignorait, dit-il, si l'on devait poursuivre le chrétien comme tel ou pour les crimes que ce nom supposait,

1 Le seul fait connu qui pourrait se rapporter à cette forme de procédure, c'est celui dont parle Justin dans sa seconde Apologie, c. 2. Une femme de Rome fut accusée de christianisme par son mari. Celui-ci «déposa contre elle une accusation, disant qu'elle était chrétienne »: /carr-yc/ptav TTî-irsirTat Xs-yw^ aÙT^v -/.piartav/;v £tvai. Etait-ce vraiment une accusation devant une quaestio criminelle, ou tout simplement une dénonciation à la police?

^ « Sententiae vestrae nihil nisi christianum confessum notant; nullum criminis nomen extat, nisi nominis crimen est; haec etenim est rêvera ratio totius odii adversus nos » [Ad naiiones, I, 3).

3 « Denique quid de tabella recitatis? Illum christianum. Cur non et homicidam?» [ApoL, 2). Le juge était obligé de Lire la sentence ; de là la mention des tablettes.

LE f'HUTSTlAXTSME ET LA LÉCJALITÉ 111

iwmen ipsutn si jiagitiis careaf^ an fia gifla cohaerentia nomini. Dans sa réponse Trajan ne vise pas expressément ce doute; mais il laisse voir clairement que le nom seul était poursuivi et c'est ce qui résulte aussi de tous les documents, apologies, récits de martyre, etc. Du reste, cette réponse impériale contient deux traits bien propres à montrer que le crime de christianisme n'était pas un crime comme les autres. Le magistrat, dit l'empereur, ne doit pas rechercher les chrétiens, mais se borner à les punir (évidemment de la peine capitale), s'ils sont dénoncés et convaincus: Conquirendl non sunt; 6'i deferantur et argiiantur, piiniendi sunt. De plus s'ils déclarent ne plus être chrétiens et le prouvent en sacrifiant aux dieux, il faut pardonner à leur repentir: ita tamen ut qui negaverlt se clinstlanum esse idque re ipsa manifestitm fecerit^id est stippUcando dils nostris, quamvis suspectas in praeteritum veniani ex paenitentia impetret. Si les chrétiens avaient été ce que la calomnie les accusait d'être, on ne voit pas pourquoi les crimes commis par eux n'auraient pas été discutés et châtiés. Les juges criminels n'ont pas à statuer sur les dispositions des coupables au moment de l'audience, mais sur la réalité des méfaits qui leur sont imputés. Tout aussi extraordinaire est la recommandation de ne point rechercher: conquirendl non sunt. S'il se fût agi de gens coupables et dangereux, le devoir de la police eût été de se mettre à leurs trousses.

Le rescrit de Trajan est un document précieux de la situation fausse où se trouvait le gouvernement par

suite du progrès de la propagande chrétienne. Ses principes et ses traditions, on l'a vu plus haut, lui faisaient un devoir de l'arrêter. Néron et Domitien ont été de mauvais empereurs: les violences dont les chrétiens, avec bien d'autres, ont eu à souffrir sous leurs règnes, engagent très nettement leur responsabilité personnelle et se rattachent aux plus mauvais traits de leur caractère. C'est avec raison que les polémistes chrétiens signalent ces monstres comme ouvrant le cortège des persécuteurs. Mais il n'en est pas moins vrai que la répression de la propagande chrétienne, répression qui paraît avoir été décidée dans les conseils impériaux de ce temps-là, s'inspirait et des principes traditionnels et des nécessités de l'Etat ^

E/Cste pourtant à savoir si l'on n'avait pas manqué de mesure en édictant la peine de mort pour le seul fait d'être chrétien. De telles lois sont aisées à porter; mais comment les appliquer ? Pline s'effraie du grand nombre des personnes impliquées ; il y a des chrétiens de tout âge, de toute condition: on en trouve dans les villes, les bourgs, les campagnes. Les temples sont déserts, les fêtes abandonnées, les sacrifices négligés, au point que les victimes ne trouvent plus d'acheteurs. Et ce qui est plus grave encore que le nombre des chrétiens, c'est leur innocence. Le gouverneur Ta vérifiée

^ La répression de l'hérésie par l'Etat, chose si longtemps et si universellement admise, se fondait sur les mêmes principes que les persécutions de l'empire romain contre le christianisme naissant.

lui-même, par divers moyens, y compris, bien entendu, la question, à laquelle il a soumis deux diaconesses. Leurs assemblées, leurs repas de corps, sont tout ce qu'il y a de plus correct; les engagements qu'ils prennent entre eux ne visent nullement des crimes à commettre, mais précisément le contraire ; ils jurent de ne se rendre jamais coupables de vol, de brigandage, d'adultère, de manquement à la foi jurée, et ainsi de suite.

Dans ces conditions, comment un sage empereur n'eût-il pas été embarrassé? On ne pouvait pourtant pas dépeupler, par la main du bourreau, l'Italie et les provinces, ni sévir avec tant de rigueur contre des gens dont les fonctionnaires eux-mêmes signalaient la vertu. De là des correctifs dans la pratique, de la réserve dans les recherches, le pardon accordé aux apostats.

Après Trajan d'autres empereurs se montrèrent au moins aussi portés que lui à modérer les conséquences de la loi. Hadrien écrivit en ce sens à divers gouverneurs de provinces, en particulier au proconsul d'Asie C. Minucius Fundanus^: nous avons encore ce dernier document. L'apologiste Méliton ^ pouvait citer ces lettres à Marc-Aurèle, en même temps que d'autres, adres-

^ Eus., IV, 9. Eusèbs avait trouvé cette pièce, en latin, à la suite de la première apologie de saint Justin. Il la traduisit en grec. C'est ce texte qu'on lit maintenant dans les manuscrits de Justin. On a supposé sans fondement que Rufin, au lieu de retraduire ce document en latin, serait allé en demander le texte original aux manuscrits de saint Justin. Ce serait bien étonnant de la part d'un tel auteur.

2Eusèbe, H. E., lY, 26.

DccHEsxE. Hist. anc. de l'Egl. - T. I. ^

114 CHAPITRE YlII.

sées par Antonin aux villes de Larissa, de Thessalonique^ d'Athènes, et à rassemblée (/.oivov) d'Acliaïe K

De tons ces documents, pour autant que nous les connaissons, se dégage une préoccupation, non de bienveillance, mais de mesure. Il ne faut pas croire qu'il en soit résulté, pour les chrétiens, une enviable tranquillité. Leurs écrits, sous ces bons empereurs, nous les montrent vivant avec la perspective du martyre et se familiarisant avec elle. Quelques faits précis et bien attestés s'encadrent tout naturellement dans ces lignes. Les martyrs dont, par un heureux hasard, nous connaissons le nom ou l'histoire, n'ont nullement l'apparence d'être des exceptions. C'est que la question ne se posait pas seulement entre le gouvernement et les chrétiens. Il j avait aussi les passions locales, les éclats d'opinion^ les émeutes, les pressions exercées sur l'esprit soit des magistrats municipaux, soit même des gouverneurs de province. C'est contre ces influences que réagissait, de temps à autre, le bon sens de l'empereur. Mais il ne réagissait pas toujours, et, même dans les cas où il intervenait, ce n"était pas sans tenir compte de ce qui demeurait la légalité, de cette légalité qu'avait appuyée dès l'origine et qu'appuyait encore la raison d'Etat.

^ Les rescrits d' Antonin le Pieux à l'assemblée d'Asie et de Marc-Aurèle au sénat romain (affaire de la Légion fulminante) à propos des chrétiens, sont apocryphes. On les imprime ordinairement à la suite des apologies de saint Justin. La première en imposa à Eusèbe, qui la reproduisit (sous le nom de Marc-Aurèle), H. E., IV, 13.

En somme, si les empereurs du second siècle ne se laissèrent pas entraîner à des mesures d'extermination, il s'en faut de beaucoup qu'ils aient assuré aux chrétiens un régime de sécurité. S'ils s'abstinrent de prendre l'attitude résolue des Dèce et des Dioclétien, c'est sans doute par suite de l'indifférence dédaigneuse où les trouvaient ces conflits de sectes et de doctrines, peut-être parce qu'ils se fiaient outre mesure à la résistance des autres sectes ou de l'esprit philosophique. Au III* siècle, alors que ces ressources eurent manifesté leur insuffisance et que le danger chrétien se fut montré plus pressant, on renforça l'action gouvernementale, mais par intervalles seulement, sans esprit de suite. Il était trop tard: l'Eglise échappa et ce fut l'empire qui fut vaincu.

La fin du judéo-christianisme.

Mort de Jacques, frère du Seignenr. — L'insurrection de l'an 66: émigration de l'église de Jérusalem. —La révolte de Bar-Kocheba: .Elia Capitolina. — Les évêques judéo-chrétiens. — L'évangile selon les Hébreux. — Eapports avec les autres chrétiens. — Hégésippe. — Les Ebionites. — Les Elkasaïtes.

Pendant qu'à Rome, devant le tribunal imj)érial, se débattait l'affaire de saint Paul, l'église judaïsante de Jérusalem traversait, elle aussi, une crise des plus graves. Le procurateur Festus étant venu à mourir, il fallut du temps pour que son successeur Albinus parvînt en Palestine. De là un intervalle de confusion et d'anarchie. Le grand-prêtre, à ce moment, était Hanan II, fils du Hanan (Anne) de la Passion, et parent de l'Ananie dont il est question dans l'histoire de saint Paul \ Comme eux il exécrait les « Nazaréens » . Profitant avec empressement des circonstances favorables, il s'attaqua à leur chef local, Jacques, frère du Seigneur. Ce personnage paraît avoir été universellement vénéré à Jérusalem, non seulement des chrétiens, mais des juifs eux-mêmes. On parla longtemps de ses austérités, de ses longues prières dans le Temple. Le populaire l'appelait le Juste, le rem-

» Acf., XXIII, XXIV.

part du pe.uple (Obliam). Cela ne le défendit pas contre les rancunes du haut sacerdoce. Hanan réunit le sanhédrin, fit comparaître Jacques et quelques autres et obtint contre eux une sentence de mort. Jacques et ses compagnons furent lapidés près du temple. On l'enterra au même endroit : cent ans plus tard on y voyait encore sa stèle funéraire ^

Hanan paya son audace. Des protestations furent adressées au procurateur, qui arrivait d'Alexandrie, et au roi Agrippa II, lequel destitua aussitôt le grand-prêtre.

On était à l'année 62. Quatre ans après, sous le procurateur Gessius Florus, successeur d'Albinus, la révolution, qui couvait depuis longtemps, éclata à Jérusalem. A l'automne de 66, la garnison romaine fut massacrée et l'insurrection s'étendit aussitôt à la Judée et aux pa^^s voisins. Une tentative de Cestius Gallus, légat de Syrie, pour reprendre la ville sainte, demeura infructueuse. L'année suivante, Vespasien, chargé par Néron de réprimer le mouvement, fit rentrer la Galilée dans l'obéissance. Mais la mort de l'empereur (68) et les troubles qui la suivirent arrêtèrent le progrès de la répression. Pendant ce temps Jérusalem était en proie aux factions et subissait le régime de la terreur. Le grand-prêtre Ananie et tous les chefs de l'aristocratie sacerdotale furent massacrés par l'émeute ; des fanatiques et des brigands se disputèrent la possession du Temple et des forteresses;

* Voir dans Eusèbe, H. E., II, 23, les récits de Josèphe et d'Hégésippe sur ces événements. Cf. Josèphe, Ant., XX, 9, 1.

118 CHAPITRE TX.

partout l'anarchie, l'iiicendie et le massacre. Ce n'était plus la cité sainte, c'était le vestibule de l'enfer.

Les chrétiens, à qui leurs chefs communiquèrent un avertissement céleste \ se décidèrent à la quitter. Ils se transportèrent à Pella, en Décapole, dans le royaume d'Agrippa II. Pella était une ville hellénique, païenne ; on s'en arrangea cependant. Longtemps après, d'autres groupes judéo-chrétiens sont signalés ^ par Jules Africain (v. 230j à Kokhaba, dans le pays transjordanéen, et à Nazareth en Galilée. Au IV*" siècle il y en avait un à Bérée (Alep) dans le nord de la Syrie ^. On ne peut dire à quel moment ils essaimèrent soit de la communauté de Jérusalem, soit de celle de Pella ^

La dispersion se maintint après la guerre. Il ne pouvait être question de revenir à Jérusalem, rasée jusqu'au sol, si bien qu'à peine pouvait-on s'apercevoir qu'elle avait été habitée. Pendant soixante ans il n'y eut là que le camp de la dixième légion (leg. X Fretemis). L'empereur Hadrien décida de fonder sur cet emplacement une ville nouvelle, une ville païenne, bien entendu, avec un temple qui devait s'élever dans l'enceinte de l'ancien sanctuaire. Cette profanation, analogue à ceUe d'Antio-

Eusèbe, H. E., III, 5.

2 Eusèbe, H. E., I, 7, 14.

3Epiph., Haer., XXIX, 7.

* La Didascalie des Apôtres, composition du III« siècle plus ou moins avancé, semble provenir d'un milieu sur lequel les communautés juives et judéo-chrétiennes pouvaient avoir encore quelque influence. Cf. Harnack, Chronologie, t. II, p. 495.

chus Epiphane, souleva les restes d'Israël. Le chef de l'insurrection, Simon-bar-Kochéba, soutenu par le célèbre rabbin Aquiba, se présenta aux juifs comme le Messie toujours attendu. La légion de Jérusalem fut chassée de son camp ; pendant quelque temps les juifs occupèrent les ruines de leur ville sainte. Mais Jérusalem n'avait plus d'importance militaire ; c'est dans une localité voisine, à Béther, que les insurgés durent être forcés. On y arriva, après trois ans (132-135) d'une guerre sanglante, d'où la Palestine sortit ruinée et dépeuplée.

Les judéo-chrétiens ne pouvaient reconnaître Bar- Kochéba comme le Messie d'Israël ; ils refusèrent de s'associer à la révolte. Mal leur en prit, car les insurgés les poursuivirent avec l'acharnement que l'on 23eut supposer en de telles circonstances ^ La victoire des Romains rendit la paix à leurs communautés, qui continuèrent leur existence obscure. Les plans d'Hadrien furent mis à exécution. La colonie d'^Elia Capitolina s'éleva sur l'emplacement de Jérusalem, avec ses édifices profanes, son théâtre, ses sanctuaires païens. Sur la colline du Temple, Jupiter eut son Capitole et l'empereur sa statue. On n'oublia pas les lieux saints des chrétiens: im temple de Vénus fut installé sur le Calvaire. Le séjour de la nouvelle ville fut interdit aux juifs, sons peine de mort. Dans ces conditions les chrétiens judaïsants ne pouvaient que s'en tenir éloignés. C'est ce qu'ils firent. Dans le monde judéo-chrétien, l'autorité paraît être, restée

^ Justin, Apol. I, 31.

très longtemps entre les mains des parents du Sauveur : Jacques était « frère du Seigneur » ; Siméon, qui lui succéda comme chef de l'église de Jérusalem et qui vécut jusqu'au temps de Trajan, était aussi parent du Christ, Deux fils d'un autre « frère du Seigneur » , Judas, furent signalés à la police de Domitien ; on leur fit faire le voyage de E/Ome et l'empereur les interrogea lui-même. Il se convainquit que des gens aussi chétifs ne pouvaient être dangereux et que le royaume des cieux n'était pas une menace pour l'empire romain. Les deux fils de David furent renvoyés dans leur pays, où ils « présidèrent aux églises » ^ L'évêque Siméon ne s'en tira pas à si bon compte. Nous savons par Hégésippe qu'il fut martyrisé sous Trajan, Atticus étant (v. 107) gouverneur de Palestine ^. Au temps de Jules Africain, en plein troisième siècle, il y avait encore des Desposyni (gens du Seigneur), que les cercles judéo-chrétiens tenaient en haute estime ■^. Eusèbe ^ nous a conservé une liste des anciens évêques de Jérusalem qu'il dit s'être succédé jusqu'à la révolte des juifs sous Hadrien (132). Les deux premiers sont Jacques et Siméon, avec lesquels on arrive à l'an 107 ; il resterait treize évêques à répartir en vingt-cinq ans; c'est beaucoup. Si l'on accepte la liste et la limite telles que les donne Eusèbe, il sera naturel d'y voir des évê-

' Hégésippe, cité par Eusèbe, H. E., III, 20. - Eusèbe, H. E., III, 32. La date de l'an 107 est celle de sa Chronique.

3 Eusèbe, H. E., I, 7.

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