Simon et la gnose vulgaire
Mais on peut concevoir un milieu où l'éducation biblique fût assez répandue pour servir de support à la spéculation tliéologique, sans c^ue cependant on y fût embarrassé de scrupules à l'égard du dieu de Jérusalem. Ce milieu n'est pas idéal : il a réellement existé : c'est le inonde des Samaritains. Aussi bien la tradition de^ Pères de l'Eglise, quand ils exposent l'histoire des hé résies, concorde-t-elle à fixer leur point de départ r Samarie et à indiquer Simon de Gitton \ dit le Ma gicien, comme leur premier auteur. Ceci, bien entendu, doit être accepté avec quelque réserve. Ni Ebion, n Cérinthe ne peuvent être considérés comme des desceL; dants spirituels de Simon.
C'est donc à Samarie, la vieille rivale de Jérusalem que la gnose proprement dite fait sa première apparitid dans l'histoire chrétienne. Simon dogmatisait déjà e:| ce pays, qui était le sien, quand Philippe ' y vint porte! l'Evangile : « Il exerçait la magie et détournait le peupl » de Samarie, prétendant être quelqu'un de grand ; petil; » et grands, tous s'attachaient à lui, disant : " Celui-»
' Gitton était un bourg de la circonscription de Samarie j ^ Act., Xlll. :
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» est la Puisance de Dieu, la Grande Paissance "" ». Son attitude était comme un décalque samaritain de celle de Jésus en Galilée et en Judée. Suivant la tradition des J.cfev, il se rallia au christianisme prêché par Philippe, puis par les apôtres Pierre et Jean, et reçut le baptême. Emerveillé des effets de Tinspiration chez les néophytes, il s'efforça d'obtenir que les apôtres lui conférassent, à prix d'argent, le pouvoir de faire de tels miracles. Cette prétention fut écartée. Toutefois, à Samarie, où il était sur son terrain, il lui fut donné de prévaloir contre l' Esprit-Saint. Saint Justin, qui était du même pays, rapporte ^ que, de son temps, presque tous les Samaritains honoraient Simon comme un dieu. comme le dieu suprême, supérieur à toutes les j)ni!5sances *. En même temps que lui on adorait sa Pensée rKvvo'.y.), incarnée comme lui, en une femme appelée Hélène. Saint Irénée domie plus de détails sur la doctrine simonienne. « Il y a, dit-il, une Puissance suprême. '■liiblimL'isima V/rfus; laquelle a un correspondant féminin, sa Pensée (svvoiz). Sortie de son Père, la Pensée créa les anges, qui, à leur tour, créèrent le monde. Mais comme ils ne voulaient pas j)ai'aîti'e ce qu'ils étaient, c'est-à-dire des créatures d'Ennoia, ils la retinrent, la maîtrisèrent, l'enfermèrent dans un corps féminin, j^uis la firent transmigrer de femme en femme. Elle passa notamment dans le corps d'Hélène, épouse de Ménélas : enfin elle devint prostituée à Tyr. La Puissance suprême
^AjioL, I, 20, 56: Dlal. 120.
;sv •j-cîavd) TïxaT,; a;/,v;; x.at s^s'jaia; /.ai o'jvav.îj); x.ai O'ru.'j.id
s'est manifestée aux Juifs comme Fils, en Jésus : à Samarie comme Père, en Simon: dans les autres pays, comme Saint-Esprit ». Lïntervention de Dieu dans le monde est expliquée, d'abord par la nécessité de délivrer Ennoia, puis par la mauvaise administration des anges. Les prophètes ont été inspirés par eux : il n'y a pas à s'en occuper. Ceux qui croient en Simon peuvent, en pratiquant la magie, triompher des esprits maîtres du monde. Quant aux actions, elles sont indifférentes; c'est la faveur de Dieu qui sauve: la Loi, œuvre des anges, n'est qu'un instrument de ser\àtude. Irénée rapporte encore que Simon et Hélène étaient, dans la secte l'objet d'homieurs divins, qu'on leur élevait des statue> où ils étaient figurés en Jupiter et en Minerve.
En ce qui regarde la christologie, Simon enseignait que la Puissance suprême, pour n'être pas reconnue pendant son vo3'age en ce monde, avait pris successive' ment les apparences de différentes classes d'anges, puii-i la forme humaine en Jésus. Ainsi, parmi les homnei-| il avait paru être homme, sans Têtre en réalité ; il s'étailj domié en Judée le semblant de la souffrance, sann souffrir véritablement.
Dans cet exposé il peut se faire que certains t^ait^j correspondent à un développement de la doctrine aprè>' la première fondation de la secte. Mais l'ensemble sti rattache bien à ce C[ue dit Justin et à ce que nous lisons dans les Actes. Cette préoccupation de la Bible, alorf même qu'on en méconnaît l'autorité, ce mélange d'idée; dualistes et de rites helléniques, cette pratique de h
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magie, tout cela convient bien au milieu de Samarie terre bénie du syncrétisme religieux. La gnose, qui s'épanouira plus complètement ailleurs, laisse déjà voir ici ses données caractéristiques : le Dieu abstrait, le monde œuTi-e d'êtres célestes inférieurs, la divinité partiellement déchue dans l'humanité, la rédemption qui Feu dégage. D n'est pas jusqu'aux couples (s^^zjgies) du système valentinien dont on ne trouve ici, dans la suprême Puissance et la première Pensée (Simon, Hélène), comme une première esquisse.
Un trait notable c'est que l'initiateur de ce mouvement religieux se présente comme une incarnation divine. Ceci est évidemment imité de l'Evangile.
De la secte de Simon, les anciens auteurs rapprochent celle d'un autre samaritain, Ménandre de Capparétée: il est aussi question d'un Dosithée, peut-être antérieur à Simon lui-même et au christianisme, et d'un Cleobius \ Ménandre enseignait à Antioche. Tous ces chefs de secte paraissent avoir fait comme Simon et ^'être attribué mie origine divine. Leurs successeurs turent plus modestes.
Un des premiers qui nous soient signalés est Saumil d'Antioche, qui fit parler de lui vers le temps de ^rajan^ Il enseig-nait un Dieu-Père, que nul ne peut
^ ' Hégésippe, dans Eusèbe, //. E., IV, 22 : Irénée, /. c. ; Pseudoert. de l'rcwHcr., 4().
''Nommé par Justin, Dial. 35, et Hégésippe, l. c. Ce qu'on n sait est représenté par Irénée, I, 24, que copient les autres eresiologues. Dans tous ces textes il figure entre le groupe de imon et les grands gnostiques du temps d'Hadrien.
nommer ni connaître, créateur des anges, archanges, puissances, etc. Le monde sensible est l'œuvre de sept anges. Ils créèrent l'homme d'après une image briUante venue du Dieu suprême, qui leur apparut en un moment fugitif: mais leur œuvre fut d"abord imparfaite. Lliomme primitif rampait à terre sans pouvoir se lever Dieu en eut pitié, parce qu'il y reconnaissait quelque image de lui-même : il lui envoya une étinceUe de vie qui acheva de le constituer. A la mort, cette étinceUe se dégage et va rejoindre son principe divm.
Le dieu des Juifs est un des anges créateurs. C'est d'après ceux-ci que les prophètes ont parlé, quelques.^ uns même d'après Satan, leur ennemi. Ces anges créa teurs sont en révohe contre Dieu: c'est pour le vaincre, pour vaincre surtout le dieu des Juifs, c^ue le Sau veur est venu. Le Sauvem^ émane du Dieu suprême ^ il est sans naissance, incorporel. Outre la victoire sur le dieu des Juifs et ses collègues, il a eu en vue le salut des hommes, ou plutôt de ceux qui. dans leur étincelle de vie, ont un élément divin et sont susceptibles, d'être sauvés ^
Le mariage et la procréation des enfants étaient considérés dans la secte comme des œuvres de Satan La plupart des SaturnUiens s'abstenaient de manger des
1 Ceci est nécessité par le système, mais le document n'er dit rien.
2 II Y a ici quelque incohérence dans le résumé de saint Iré née. Il semble d'abord que tous les hommes aient une étincell» de vie, un élément divin ; on voit ensuite cet avantage se res treindre à une catégorie de privilégiés
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choses ayant en vie, et cette abstinence lenr valait, paraît-il, un grand snccès.
Ici encore, en dépit de l'tiGstilité contre le judaïsme, nous avons la donnée biblique des anges. Mais il n'y a point de syzygies célestes ; le fondateur de la secte ne prétend pas à la divinité ; enfin la morale est ascétique. Autant de traits qui distinguent la gnose de Saturnil de celle de Simon. Son docétisme très marqué, son Sauveur qui n'a de l'humanité qu'mie pure apparence, correspond bien aux préoccupations que nous avons signalées chez saint Ignace, d'Antioche lui aussi, et, comme Saturnil, contemporain de Trajan.
Ces hérésies primitives ne paraissent pas avoir eu i beaucoup de succès en dehors de leur cercle originaire. Saint Justin, par qui nous savons que les Samaritains du temps d'Antonin le Pieux étaient presque tous disciples de Simon, dit que cette secte n'avait ailleurs que très peu d'adhérents \ Sur la foi d'une inscription mal comprise * il se figurait que Simon avait été, à Rome, honoré d'une statue par les autorités de l'Etat. Mais il est peu probable que le Magicien ait instrumenté si loin de son pays. Tout ce qu'on raconte de son séjour à Rome et du conflit qu'il y aurait eu avec saint Pierre, est désormais classé dans le domaine de la légende. Ménandre avait promis à ses disciples qu'ils ne mourraient point.
^ Un siècle après Justin, Origène (Cels. I, 57) assure qu'il ne devait plus y avoir trente Simoniens dans le monde entier.
^ Confusion célèbre du vieux dieu sabin Semo Sanciis, Deiis Fldius, avec Sbno sanctas Dsiis.
Ddchesne. Hist. anc. de VEgl. - T. I. 11
IQ2 CHAPITRE Xr.
E y eu avait encore quelques-uns au temps de saint
Justin.
En S}Tie le succès spécial de Simon est loin de représenter toute la fortune de la gnose. C'est en ce pays que se produisit, soit par développement, soit par imitation, cette extraordinaire pullulation de sectes que saint Irénée rattache étroitement au simonisme et qu'il compare à des champignons. Il les appelle d'un nom commun, celui de Gnostiques, et en décrit quelques variétés \ C'est à cette catégorie de sectes que l'on donne assez souvent la dénomination de sectes ophifiqaes (ooi:, serpent I, qui ne semble convenir qu'à certaines d'entre elles, où le serpent biblique avait un rôle spécial. Les noms des éons célestes, les combinaisons étabhes entre les fantaisies métaphysiques et l'histoire bibhque varient plus ou moins d'un système à l'autre. Mais il y a toujours au sommet des choses un être ineffable et une pensée suprême (Emioia, Barbelo, etc.) d"où procèdent les ogdoades et les hebdomades : toujours aussi un éon (Promiicos, Sophia, etc.) à qui il arrive une infortune, à la suite de laquelle certaines étincelles divines tombent dans les régions inférieures. A cette catastrophe divine se rattache la production du Démiurge, appelé souvent laldabaoth. Le Démiurge ignore absolument le monde divin supérieur à lui : il se croit le seul et véritable Dieu, et l'affirme volontiers dans la Bible, inspi-
1 iraf-r. I. -20-31. Xi Justin ni Hégésippe ne font une catégorie spéciale de ces hérétiques: je pense qu'ils les rangent sous 1 "appellation générale de Siuioniens.
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rée par lui. Mais les étincelles divines doivent être dégagées du monde inférieur. A cet effet l'éon Christ, l'un des premiers du plérôme, vient s'unir momentanément à l'homme Jésus et inaugurer en lui l'œuvre du salut.