IV. 152) il écrivit sa première apologie, où il revien
à deux reprises sur l'hérésiarque : « Un certain Marcior
» du Pont, qui enseigiie encore, au moment présent, ii!
» autre dieu plus grand que le Créateur. Grâce à l'appu
» des démons il a persuadé à nombre de persomies e
» en tout pays (y.y-y- 'av ^(ho: à.vOpw-6.v) de blasphème
» et de renier Dieu, l'auteur de cet univers... Bien de
» gens l'écoutent comme le seul qui possède la vérit-
» et se moquent de nous. Pourtant ils n'ont aucui:
» preuve de ce qu'ils disent. Comme des agneaux eii
» portés par le loup, ils se laissent stupidement dév
» rer par ces doctrines athées et par les démons».!
ton de ces propos montre combien la blessure était en
santé, et quel avait été, dès ses premiers débuts,
succès de Marcion.
• Les Gnostiques ont beaucoup écrit. Cela était n turel, puisqu'ils se donnaient comme les initiateurs < l'élite intellectuelle aux secrets d'une science supérieur Il n'est pas moins naturel que la défaite de ce pai religieux ait entraîné la disparition de sa littératui Aussi, jusqu'à ces derniers temps, les livres gnostiqn n'étaient-ils connus que par ce qu'en rapportent les ii teurs orthodoxes. Des indications de titres, des citati
' Justin, Apol., I, "26.
* Iren., Haer., IV, 6.
éparses, des descriptions de systèmes évidemment tirées des œuvres des sectaires, c'est tout ce qui nous est venu par cette voie \ Il y a cependant une exception à signaler: la lettre citée plus haut, de Ptolémée à Flora, conservée par saint Epiphane, où l'on voit comment l'enseignement gnostique se propageait en argumentant de la tradition biblique et chrétienne.
Depuis quelque temps les manuscrits d'Egypte commencent à nous rendre, en des versions coptes, les livrées mêmes des anciens hérétiques. Ceux que l'on a décou- [verts jusqu'ici proviennent, non des écoles alexandrines |de Basilide, Valentin et Carpocrate, mais des sectes d'origine syrienne, que saint Irénée décrit ^ sous le nom générique de Gnostiques. Il a sûrement eu sous les yeux ■'un de ces écrits: le chapitre qu'il consacre aux Gnosio,ues du type Barbelo (I, 29) n'en est qu'un extrait issez incomplet ^.
' M. Harnack a eu la patience de dresser un catalogue nnutieux de tous ces renseignements bibliographiques, Dl^ eberhererung uncl der Bestand der cdtchrisUichen Literatur 144-2:^1 . '
^ Haer., I, 29 et suiv.
3 C!e livre, qui paraît avoir porté le titre d'Evangile de Marie -id Apocryphe de Jean, est contenu dans un ms. de papy- 's, conservé actuellement à Berlin. Il y est suivi d'un autre cpose synthétique intitulé « Sagesse de Jésus-Christ », et d'une ^toire de saint Pierre, d'inspiration gnostique, où figure pour première fois l'épisode de sa fille paralytique, guérie par lui, 'is rendue à son infirmité (Pétronille). Sur ces pièces, qui sent publiées dans le t. II du recueil de M. Cari Schmidt (v. note n.j, on peut consulter, en attendant, les Sitzungsherichte àe i-cademie de Berlin, 1896, p. 8.39.
D"antres ^ moins anciens, du III" siècle plus ou m' '^.^ avancé, témoignent d'évolutions intéressantes ac•:^Jmplie^ dans les mêmes sectes. On sait que, dans ce monde étrange, deux tendances morales se révélèrent de bonne heure, l'une plutôt ascétique, l'autre favorable aux plu^ dégoûtantes aberrations. Les livres retrouvés s'inspirent de la première et combattent fort nettement la seconde.
En face de cette littérature hérétique se développe la polémique des auteurs orthodoxes. Les mis s'atta quaient à une secte en particulier: Yalentin et Marcion celui-ci surtout, ont donné lieu à nombre de réfutation^ D'autres entreprenaient de dresser le catalogue des secte et se plaisaient à en étaler les bizarreries, en leur op
1 Réunis par M. Cari Schmidt dans le recueil patristiqu
de rAcadémie de Berlin. Sa publication est intitulée Koptisch
Gnostische Schriften. Le second volume contiendra les texte
énumérés dans la note précédente ; le premier (19051 reprodui
ceux qui figurent dans deux mss., V Askeu:ianus, en parchemi
[Brit. Mus. AdcL, 5114), et le Brucianus, en papyrus, consen
à la Bodléienne d'Oxford. I.' Askeicianus contient une comp
lation à laquelle on a donné improprement le nom de Pist
Sophia. Selon M. Harnack, le plus clair de cette farrago sera
à identifier avec les « Petites questions de IMarie » , mentionné.
[Haer., XXM:. 8) par saint Epiphane.. Cependant les « Grand.
questions de Marie », que saint Epiphane cite en même temps ■
comme provenant du même milieu, appartenaient à la teudan.
obscène, ce qui n'est pas le cas de la Pistis Sopliia. Dans
Bnicianus, on trouve d'abord un ouvrage en deux livres, '
M. Scbmidt reconnaît les deux livres de Jeu, allégués dans
Pistis Sophia, puis un morceau d'exposition générale qui se n
tache sûrement au svstème des Séthiens ou Archoutiques, décri
par saint Epiphane,"'jToe/-. XXXIX et XL. Quoiqu'il en soit d
identifications proposées, il est sûr que les écrits contenus da
ces deux mss. proviennent d'un même groupe hérétique.
posant le sobre, universel et traditionnel enseignement de l'Eglise authentique. Ce thème fut cultivé de très bonne heure. Saint Justin avait déjà écrit contre toutes les hérésies lorsqu'il publia son Apologie ^ ; Hégésippe traita aussi ce sujet, non dans un livre spécial, mais dans ses « Mémoires » . Tout cela est à peu près perdu. En revanche nous avons l'ouvrage de saint Irénée, livre capital, où, bien qu'il soit dirigé spécialement contre la secte valentinienne, on trouve une description des principales hérésies jusqu'au temps (v. 185) où l'auteur écrivait. Après lui vint Hippolyte, qui dressa deux fois le catalogue des sectes, sous deux formes et à deux moments de sa carrière. Son premier écrit, son « Syntagma contre toutes les hérésies » , est maintenant perdu ; mais il est possible de le reconstituer ^, grâce à la description qu'en donne Photius •'', et aux extraits qui s'en sont conservés *. Hippolyte, comme Irénée, du reste, ne s'en tenait pas aux systèmes gnostiques ; sa description s'étendait à d'autres hérésies ; la 32*' et dernière était l'hérésie modaliste de Noët. Il descendit un peu plus bas
' l'J'jTX-^y.a /.aTà Tra-j'ov ■'lî^vir.ij.itto'i aloio-iri [Apol., I, 26).
* C'est ce qu'a fait R. A. Lipsius, Die QueUeukrifik des Epiphanioa, AVieii, 1865.
3 Cod. 121.
* Le catalogue d'hérésies imprimé à la suite du De Prsscriptionibus de Tertullien n'est qu'un résumé du Syntagma d'Hippolyte; ce petit écrit paraît êti-e des environs de l'an 210. Epiphane (v. 377) et Philastrius (v. 385), le premier surtout, ont aussi très largement exploité le Syntagma. Enfin le chapitre sur Noët, qui forme la fin de l'ouvrage, nous est parvenu isolément.
DcciŒSKE. HUt. anc. de l'E(jl. - T. I. 13
dans sou second ouvrage. « Réfutation de toutes les hérésies», plus connu sous le titre àe, Philosophiimena.
Dans la littérature des temps postérieurs, il faut faire une place de premier rang au grand traité de saint Epiphane, le Panarion, compilation fort critiquable à certains points de vue, mais dont les éléments ont été puisés ■ à des sources de grande valeur, le SjTitagma d'Hippolyte, celui de saint Irénée, nombre de livres hérétiques, ' connus, dépouillés ou cités par l'auteur, sans parler des ^ observ^ations directes qu'il avait faites lui-même sur les : sectes survivantes. Les compositions de Philastrius de . Brescia, de saint Augustin, de Théodoret, n'ont auprès de celle-ci qu'une valeur secondaire.
CHAPITEE Xn.
Propagande et apologie au 11^ siècle.
I L'attrait du christianisme, de ses croyances et de ses espérances - Le
j spectacle du martyre et de la fraternité chrétienne. - Impoinilarité des chrâ- [ tiens. - Animosité des philosophes. - Celse et son «Discours véritable. j L'apologie du christianisme. - Apologies adressées aux empereurs- Quadra- I tus, Aristide, Justin, Méliton, Apollinaire, Miltiade, Athénagore - Marc- . Aurèle et les chrétiens. - Apologies adressées au pubUe : Tatien.
En dépit des lois répressives, le christianisme ne j cessait pas de se répandre. Vers la fin du règne de :Marc-Am-èle, c'est-à-dire nn siècle et demi environ de- ■ puis les premières origines, on le trouve établi dans les jprovinces les plus éloignées. Il y a des groupes chréjieiis en Espagne, en Gaule, en Germanie, en Afrique, en Egypte, jusqu'au delà de TEuphrate et de la frontière 'OBttame. L'Evangile avait commencé par les commmiaués juives et leurs prosélytes: mais il n'avait pas tardé i s'adresser directement aux païens. Cette propagande, •ivale de celle des juifs, qu'elle absorba d'aiHeurs assez apidement, se présentait avec les avantages de la reli- ,i(m d'Israël, augmentés encore par mie plus gi^ande icilité d'adaptation. Au polythéisme grec, romain, égyp- :en, elle opposait la doctrine du Dieu vmique et souve- *na: à l'idolâtrie, le culte en esprit; aux sacrifices sauvants, aux pompes officielles et tapageuses,' des exer-
cices religieux fort simples, prières, lectures, homélies, repas communs : au débordement des mœurs, que n'arrêtaient guère les religions antiques, une morale sévère soutenue par le contrôle de la vie d'association. Les communes préoccupations sur l'origine des choses et sur : la destinée des hommes trouvaient satisfaction dans les enseignements déduits de livres sacrés, antiques et vénérables, bien plus autorisés que les fictions des poètes. La doctrine des anges et celle des démons, celle-ci surtout, permettait de résoudre nombre de questions sur l'origine et la puissance des erreurs rehgieuses. Satan et son personnel expliquaient le mal en général et le^ maux en particulier, et ceci était une défense contre la propagande concurrente du culte dualiste de Mithra. | Tout cela les juifs l'avaient fait valoir avant les chré tiens. Ceux-ci précisaient les choses en présentant El l'amour, à la reconnaissance, à l'adoration des homme:| leur fondateur Jésus, Fils de Dieu, révélateur et saul veur, apparu dans l'humanité, siégeant actuellement au près du Dieu-Père pour reparaître bientôt comme jug^ souverain et roi des élus. Vers lui, vers son histom' telle que la présentaient les nouveaux livres sacrés, veij son apparition dans l'avenir, but constant de l'espcj rance, tous les esprits étaient tendus. Mieux que cel{| à certains égards Jésus était présent. Il vivait par l'El charistie au miheu de ses fidèles et en eux. Et ceux-; possédaient encore, dans les merveilles des charismes, prj phéties, visions, extases, guérisons miraculeuses, comrj un second contact avec l'invisible divinité. De tout ct^
résultait, dans les groupes chrétiens et dans les individus, une tension religieuse, un enthousiasme, dont l'influence doit être comptée au nombre des plus puissants moyens de conversion. Les âmes subissaient l'attraction du divin.
Et il fallait que l'attraction fût bien forte, car en ces temps-là le candidat au christianisme était, par le fait même, candidat au martyre. Nul ne pouvait se dissimuler qu'en se faisant chrétien il se mettait en quelque sorte hors la loi. On encourait des pénalités énormes, généralement la mort, pour peu que la police eût l'œil ouvert ou que l'on eût des voisins malveillants. Mais le martyre lui-même était un attrait pour certaines âmes; pour le grand nombre, assurément, il était un argument très fort. La constance du confesseur, la sérénité avec laquelle il endurait la question et marchait au supplice, l'assurance de son regard fixé sur les perspectives célestes, tout cela était nouveau, frappant et contagieux '.
Un autre attrait, plus ordinaire peut-être, mais non moins fort, c'était celui de la fraternité, de la douce et profonde charité qui unissait les membres de l'association chrétienne. Entre eux les distinctions de rang, de classes sociales, de races et de patries, ne se faisaient guère sentir. L'effort général tendait à les détruire. Que pouvait faire à Jésus que l'on fût patricien ou prolétaire^ esclave ou libre, grec ou égyptien? On était tous
' Marc-Aurèle {Pensées, XI. 3) relève cette attitude, mais sans l'approuver. Peut-être est-elle visée aussi dans un mot d'Epictète (Arrien, Diss., lY, "sai, 6), si les Galiléens dont il parle en cet endroit sont vraiment des chrétiens.
frères et Ton s'appelait ainsi: les réunions prenaient souvent le nom d'agape (amour); on s'entre-aidait, simplement, sans fracas ni hauteur. De communauté à commmianté c'était une perpétuelle circulation de conseils, de renseignements, de secours matériels. Heureux d'appartenir à r « église de Dieu » dans leur localité, les fidèles ne l'étaient pas moins de se sentir membres du grand peuple de Dieu, de l'Eglise dans son ensemble, de l'Eglise catholique, et destinés à devenir bientôt les citoyens du royaume de Dieu. Tout cela était autrement chaud, autrement vivant que les confréries païennes, associations frméraires ou religieuses, les seuls groupements que l'on pût avoir l'idée de comparer à ceux des chrétiens. De ceux-ci combien devaient dire : Que leur reUgion est simple et pure! Quelle confiance ils ont en leur Dieu et en ses promesses! Comme ils s'entre-aiment! Comme ils sont heureux entre eux! ^
Toutefois la masse des gens échappait à l'attrait Beaucoup apercevaient à peine le christianisme, oal même ne l'apercevaient pas du tout, car il s'en fautj qu'il se fût implanté partout. D'autres professaient pouTj lui la plus profonde horreur. Outre qu'il s'agissait d'un ; culte nouveau, ou, pour mieux dire, d'une façon de vi"VTe| nouvelle, importée d'un pays barbare et propagée d'air] bord par des représentants d'une race méprisée, il courait
^ Sur l'attrait du cliristiauisnie naissant, v. Hamack, Diel Mission imd Ausbreituny des Chrisienthums in deii ersteu drei\ Jahrhiindtrten, 1902, p. 72-209.
PROPAGANDE ET APOLOGIE AU Il« SIÈCLE 199
sur le christianisme, sur les assemblées chrétiennes en particulier, des bruits aussi horribles que fortement ac- ■crédités. Les chrétiens étaient dés athées, des impies; ils n'avaient pas de dieu, ou plutôt ils adoraient un dieu à tête d'àne. Dans leurs réunions, quand ils se sentaient bien entre eux, ils se livraient à des débauches infâmes et prenaient part à des festins d'anthropophages. Ces sottises avaient cours partout et il y a lieu de croire qu'elles furent mises en circulation de très bonne heure. Le populaire y croyait, les mondains les répétaient ; elles trouvaient écho même auprès des gens sérieux et sages. Ceux-ci, du reste, avaient d'autres griefs. Ils reprochaient aux chrétiens leur désmtéressement des affaires publiques, leur ségrégation, leur inertie, et comme leur apostasie, non seulement de la religion romaine, mais de la vie ordinaire et des communs devoirs de la société. Il y a de tout cela dans les jugements de Tacite et de Suétone. Pour Tacite le christianisme est une superstition exécrable; les chrétiens sont des gens odieux, criminels, dignes des derniers châtiments. Suétone ^ aussi parle d'mie superstition pernicieuse.
Quant aux rhéteurs et aux philosophes, on n'a pas idée à quel point le christianisme les agaçait. Ils y voyaient une concurrence. La direction des âmes, pour laquelle, en ce temps de sages empereurs, ils croyaient bonnement avoir vocation spéciale, ils la voj^aient passer aux mains d'obscurs prédicants, sans titres ni prébendes,
^ Xero, 16.
200 CHAPITUE XII.
sans lettres même. Cette nouvelle doctrine que des inconnus, des gens de rien, insinuaient aux femmes, aux enfants, aux esprits inquiets et timorés, faisait autrement d'adeptes que les plus belles conférences des orateurs officiels. Aussi ne lui épargnaient-ils pas leurs malédictions, soit de vive voix, comme ' le cynique Crescens auquel saint Justin eut affaire, soit par écrit, comme Fronton, le précepteur de Marc-Aurèle, et surtout le philosophe Celse. Fronton croyait aux festins de Thyeste et les reprochait aux chrétiens *. Nous ne connaissons que bien imparfaitement ses autres objections. Il n'en est pas de même du livre de Celse, intitulé « Discours véritable » : il peut être reconstitué presque entièrement d'après les citations d'Origène, qui le réfuta longtemps après sa publication ^.
Dans ce discours Celse s'attache à convertir les chrétiens en leur faisant honte de leur religion. Au moins i s'est-il donné la peine d'étudier son sujet. Il ne reproduit pas les calomnies populaires: il a lu la Bible eti beaucoup de li\'res écrits par les chrétiens. Il connaît;
^ Je ne crois pas, bien que cela soit admis assez générale- ! ment, que le rhéteur Aristide ait eu en vue les chi-étiens dans les objurgations par lesquelles se termine son discours irsi; nxâr'ijia {or. 46 1. Tout ce qu'il dit là se rapporte bien plutôt aux philosophes plus ou moins cyniques, du type de Crescens, Peregrinus, etc. En un endroit (p. 402, Dindorf) il les assimile tsT; Î'» ■:f, riaXaiarr-y; ôuoocpfot, c'est-à-dire aux juifs de Palestine.
- Octavius, 9. 31. Il est fort possible que Cécilien, l'interlocuteur païen du dialogue de Minucius Félix, se soit inspiré largement du discours de Fronton ; mais le détail des festins est le seul qui soit expressément cité de celui-ci.
3 Aube, Histoire des persécutions, II, p. 277.
leurs divisions et fait très bien la dififërence entre les sectes gnostiques et « la grande . Eglise » . Le christianisme est d'adord réfuté en partant du judaïsme, dans mie sorte de prosopopée où l'on entend un juif argumenter contre Jésus-Christ. Celse intervient ensuite pour son compte et malmène en bloc les deux religions juive et chrétienne, revendiquant pour les idées religieuses et philosophiques des Grecs une éclatante supériorité, critiquant l'histoire biblique, le fait de la résurrection du Christ, affirmant que les apôtres et leurs successeurs ont encore ajouté aux absurdités primitives. Cependant il n'est pas toujours aveuglément injuste : certaines choses lui agréent, notamment la morale évangélique et la doctrine du Logos. Il finit même par exhorter les chrétiens à se départir de leur isolement religieux et politique, à se rallier à la religion commune, pour le bien de l'Etat, de la patrie romaine, que ces divisions affaiblissent. C'est là, au fond, ce qui le préoccupe. Celse est un homme du monde, un esprit cultivé, mais de tendances pratiques, La philosophie l'intéresse en général, comme tous les gens bien élevés, mais il n'est le champion d'aucune secte en particulier. Il défend la religion établie, non par une conviction bien profonde, mais parce qu'un homme comme il faut doit avoir une religion, bien entendu la religion reçue, celle de l'Etat.
Le «Discours véritable » , publié vers la fin du règne de Marc-Aui'èle, ne paraît pas avoir fait beaucoup d'impression sur ceux auxquels il était adressé. Les écrivains chrétiens du II*" siècle n'en parlent jamais. C'est par hasard
qu'il tomba, vers 246, entre les mains d'Origène, lequel n'avait jamais entendu parler ni du livre ni de Tauteur. Celse, pourtant, n'est pas un inconnu. C'était un des amis de Lucien, qui lui dédia son livre sur « Le faux prophète » . Lucien, lui aussi, a parlé des chrétiens, mais à sa façon légère, en passant. Ils lui ont fourni plusieurs traitt* de la célèbre caricature intitulée « La mort de Peregrinus » . Mais on ne peut pas dire qu'il les ait combattus. Il les a plutôt servis par ses plaisanteries sans fin contre ' les dieux et les religions de son temps. Dans son « Faux prophète», il constate, sans amertume, qu" ils nétaient pas plus tendres que lui pour les imposteurs religieux.
Les chrétiens, de leur côté, avaient extrêmement à cœur le bon renom de leur religion. Us ne pouvaient! supporter que Ton calomniât leurs rémiions. Il est vrai que, contre de telles calomnies, la défense n'est guère possible. La sottise humaine, qui les entretient, est inexpugnable. Xe voyons-nous pas de nos jours renaître à chaque instant et se dresser contre les juifs la stupide accusation du meurtre rituel'? Cependant il fallait protes-' ter. D "autre part il devenait naturel, sous de bons empereurs, que l'on cherchât à s'expliquer avec l'autorité,! à lui faire comprendre que les fidèles du Christ ne mé-î ritaient pas d'être persécutés. Et puisque la haine contre} les chrétiens trouvait, sous la plume des rhéteurs et de.'^j philosophes, une expression Uttéraire, ne convenait-il pas] que ceux des « frères » à qui Dieu avait départi les talents! opportmis en fissent usage pour la défense commune?!
De là les apologies, dont quelques-unes se sont conservées, d'autres ont laissé des traces plus ou moins importantes.
Il faut noter d'abord celles qui furent adressées aux empereiu's. On commença dès le temps d'Hadrien (117-138;. C'est à ce prince que fut présentée l'apologie de Quadi-atus. Ce personnage semble bien être identique à un Quadratus qui vivait en Asie vers le même temps, en grand renom de missionnaire et de prophète. Sou écrit, qu'on lisait encore au temps d'Eusèbe \ n'est pas venu jusqu'à nous. Ce qui avait décidé Quadratus à le composer, c'est, dit Eusèbe, que « de méchantes gens cherchaient à tracasser les nôtres ». L'indication est un peu vague, mais elle correspond assez bien à la situation que révèle, poiu' la province d'Asie, le rescrit à Fundanus. Quadratus parlait dans son apologie de ipersonnes guéries ou ressuscitées par le Sauveur, qui ivaient continué à vivre jusqu'à son temps *.
A l'empereur Antonin (138-161) ' furent adressées es apologies d'Aiistide et de Justin. Le premier était m philosophe d'Athènes. Son plaidoyer n'a été retrouvé
' H. E., lY, 3; cf. sur le prophète Quadratus, III, 37, et Y, 17. EL: Tsù; ^u.£Tc>3u; xpivou;. Passage reproduit par Eusèbe, L c. :'ela ne veut pas dire jusqu'au temps d'Hadrien. Papias. qui einble avoir lu l'apologie de Quadratus [T. u. U., t. Y, p. 170), n aura déduit l'assertion exorbitante ?u,; 'Aôp-.avîS IW>. Quadraus, qui écrivait entre 117 et 138, a fort bien pu considérer les unées 80-100 environ comme appartenant à son temps.
' Il n'est pas aisé de choisir, pour Ai-istide, entre ces dates xtrêmes; toutefois il y a plus de vraisemblance en faveur des IX premières années (138-147).
que dans ces derniers temps ^ Il est fort simple. C'est une comparaison entre les idées que se font de la divinité les Barbares, les Grecs, les Juifs et les Chrétiens, comparaison tout à l'avantage de ces derniers, cela va sans dire, avec un éloge de leurs mœurs et de leur charité. On insinue qu'ils sont calomniés, mais sans détail. Il n"3^ a non plus aucune protestation contre la législation persécutrice. L'auteur se met tout de suite en scène, racontant au prince Timpression que lui a faite le spectacle du monde, les conclusions qu'il en a tirées relativement à la nature de Dieu, au culte qu'on doit lui rendre et à celui qui lui est rendu effectivement dans les diverses catégories de l'humanité. Ces catégories rappellent ceUes de la « Prédication de Pierre»». Aristide, du reste, n'omet pas de renvoyer l'empereur, pour plus ample informé, aux « livres des chrétiens » Justin est beaucoup mieux connu qu^lristide. Ce pendant nous n'avons pas tous ses écrits, même apolo gétiques. Mais nous avons les apologies ou plutôt l'apo logie adressée par lui à l'empereur Antonin le Pieux vers l'année 152. Comme Aristide, Justm était philc
1 The apology of ArisUdes iRendel Harris et Armitage K( binson), dans les Texts and étudies de Cambridge, t. I (1891 Le début a d'abord été retrouvé en arménien ; puis le texte ei tier dans un manuscrit syriaque du Sinaï ; enfin l'original gn a été reconnu dans une composition publiée depuis longtemp la légende de Barlaam et Josaphat ^Boissonnade, Aiiecdot graeca, t. IV, p. 239-255 = Migne, P. G., t. XCVI, p. 1108-112- 'K-;w, PaaO.îv, -ss-^sia Qiyj . . .).
* Ci-dessus, p. 150.
PROPAGANDE ET APOLOGIE AU Il« SIÈCLE 205
sophe, c'est-à-dire qu'il vivait en citoyen du monde, promenant d'une ville à l'autre son manteau court et sa parole indépendante. Originaire de Neapolis ' en Palestine, dans le pays samaritain, il traversa diverses écoles. Les platoniciens le retinrent quelque temps; mais il ne trouvait pas chez eux l'entier repos de son âme. Il eut l'occasion d'assister à des scènes de martyre, qui Témurent profondément et l'amenèrent à réfléchir sur la valeur des convictions d'où pouvait résulter une telle constance. Dans ces dispositions d'esprit, il eut un entretien avec un vieillard mystérieux et sa conversion ne se fit pas attendre. Devenu chrétien, il ne changea rien à son extérieur de philosophe ni à son genre de vie: ils lui fournissaient des facilités pour entretenir le public et lui exposer la doctrine évangélique, dont il se fit tout aussitôt le propagateur et le défenseur. C'est vers l'année 133 qu'il se fit chrétien, sans doute à Ephèse, où il eut peu après (v. 135) une conférence avec un savant juif appelé Tryphon. Il vint ensuite à Rome, où il fit un long séjour. Il écrivit beaucoup, et non seulement contre les ennemis du dehors ^, mais
* Actuellement Xablous, près de l'emplacement de l'antique Sichem.
* Eusèbe (IV, 18) parle de deux écrits « Aux Grecs » , Hpi; 'ElXr.ici^ dont l'un traitait entre autres de la nature des démons, l'autre portait le titre spécial de « Réfutation » , 'EXe-^x^?- Dans un troisième, « Sur la monarchie de Dieu », il établissait l'unité divine en se fondant à la fois sur les Ecritures et sur les livres des Grecs. Un autre enfin posait diverses questions sur le sujet de l'âme, indiquait les solutions des philosophes et pi-omettait pour plus tard celles de l'auteur.
anssi contre les écoles hérétiques, alors dans leur plein épanouissement '.
Son apologie est adressée à Fempereur - Antonin Auguste, aux princes Marc-Aurèle et Lucius Verus. au sénat et au peuple romain : « Pour ceux que le genre humain tout entier hait et persécute, Justin, fils de Prisons, petit-fils de Bacchius, de Flavia Neapolis en Syrie Palestine. Tun d'entre eux, présente cette adresse et requête». Il proteste aussitôt ('4-12) que les chrétiens ce doivent pas être persécutés pour le nom qu'ils portent, mais pour leurs crimes, s'il en commettent. H écarte ensuite (13-67) les calomnies dont ils sont l'objet, et, aprè;avoir montré ce qu'ils ne sont pas, il explique ce qu'ils sont en réalité. Ici il expose la morale des chrétiens.^ décrit leurs assemblées et leurs mystères tant calomniés,: le baptême et l'eucharistie. Pourquoi, se demande-t-ili à plusieurs reprises, tant de haine, de calomnies, de persécutions ? C'est, selon lui, la faute aux mauvais dé-; mons. C'est par eux qu'il explique, non seulement l'attitiide hostile de l'opinion et du gouvernement, mai^i encore la division introduite parmi les chrétiens euxmêmes du fait des hérétiques, des Simon, des Ménandre,; des Marcion. Dès avant le Christ, les mauvais démonsj ont persécuté les anciens sages, inspirés par le Verbe!
^ Vn livre contre toutes les hérésies iApol., I, 26t, un autre conti-e Marcion (Irénée, lY, \i, 2), nous sont connus de nom. Peut-être ne formaient-ils qu'un seul et même ouvrage.
* Ce titre, mal conservé, a donné lien à beaucoup de discnssions, que l'on trouvera indiquées ou résumées dans la Chronolof/ie de Harnack, p. 2711 et sniv. i
PROPAGANDE ET APOLOGIE AU lie SIÈCLE 207
de Dieu (a6yo; '7-scy.7.Tt-/,ô:), chrétiens, eux aussi, à certains égards, comme Heraclite et surtout Socrate. Celuici, comme le Christ et les chrétiens, a été condamné à mort sous inculpation d'athéisme et d'hostilité envers les dieux officiels '.
Tout cela est dit sans beaucoup d'ordre, rudement, ians une langue incorrecte. Ainsi parlaient les johilo- ^ophes du temps. La critique aussi laisse beaucoup à lésirer. A propos de la légende des Septante, Justin ait d'Hérode un contemporain de Ptolémée Philadelphe, vec un anachronisme de deux cents ans. H avait lu ans rile du Tibre une inscription dédicatoire en l'honeur du dieu Semo Sancus: de là il déduisit que Simon le fagicien, dont il était fort préoccupé, avait fait séjour à :ome et que l'Etat lui avait accordé des honneurs divins. A son apologie Justin annexa le rescrit d'Hadrien Miimcius Fmidanus ^ dont il avait peut-être eu copie ■ndant son séjour à Ephèse. Peu de temps après il prit la plume sous l'impression de trois condamnations mmaires, prononcées par le préfet Urbicus contre des irétiens. C'est ce qu'on appelle sa seconde apologie K
' Justin ne nomme jamais Epictète. Il est difficile qu'il n'en point entendu parler, mais il aura pu ignorer les écrits qui as renseignent sur ce « saint » philosophe. On voudrait savoir ^>on estime pour les anciens sages se serait étendue jusqu'à "i-là. Des Pensées de Marc-Aurèle il est clair qu'il n'a pu >ir connaissance.
* Ci-dessus, p. 11.3.
3 Ensèbe (IV, 18) parle de deux apologies de Justin, adres- ^ une a Antonin, l'autre à Marc-Aurèle. Il aura sans doute ?' le supplément à l'Apologie unique pour une apologie dis-
Il V interpelle directement l'opinion romaine, protestant à nouveau contre des rigueurs injustifiables et répondant, à diverses objections.
Justin ne se bornait pas à écrire; il parlait volon
tiers dans les «ndroits publics. En butte à la malveil
lance des philosophes, il ne se gênait pas pour leur ré
pondre, les traitant de goinfres et de menteurs. Un cj
nique, appelé Crescens \ qui déblatérait volontiers oontr,
les chrétiens, eut spécialement affaire à lui. E y ev
entre eus deux un débat public dont il fut dressé procè,
verbal. Crescens n'eut pas le dessus. Justin, dans h
grande naïveté, aurait voulu faire lire aux empereu:
le compte-rendu de ce débat. Mais Crescens avait d'à
très armes, et Justin s'aperçut bientôt qu'il cherchait-
le faire condamner à mort, ce qui n'était pas bien d|
ficile.
Après r Apologie, Justin écrivit son Dialogue av^ Tryphon^ dans lequel il reprit, en l'étendant sans doul la discussion qu'il avait eue à Ephèse, vingt ans aujiravant, avec son adversaire juif. Cet ouvrage est d'i haut intérêt pour l'histoire des controverses entre chitiens et juifV et des origines de la théologie chrétienni.
tincte. En tout cas ce supplément ne peut être du temps de Mi'- Aurèle, car le préfet de Rome, Urbicus, qui s'y trouve mention;, est un préfet d'Antonin, antérieur à l'année 160. ,
1 Sur Crescens, v. ApoL, II, 3, 11 ; Tatien, Oratio, p. 15< ; « On ne sait où fut écrit le Dialogue, peut-être hors de Ro ' 3 Pour compléter l'énumération des livres de Justm il 1 ajouter son Psaltes, mentionné par Eusèbe. On sait que non|'= d'apocryphes se réclament du philosophe martyr. 1
Quelques années après, Marc-Aurèle se trouvant seul
empereur (169-177), deux apologies lui furent adressées
par des évêques d'Asie, Méliton de Sardes et ApoUi-
j naire de Hiérapolis. La persécution était alors en recru-
I descence dans leur province : les fonctionnaires avaient,
j parait-il, des ordres nouveaux et rigoureux. De l'apo-
i logie de Méliton nous n'avons plus que des fragments
conservés par Eusèbe \ L'évêque y développe cette idée
que le christianisme, né sous Auguste, est contempo-
jrain de l'empire et de la paix romaine; que seids les
I mauvais princes, Néron et Domitien, ennemis du bien
public, ont été ses persécuteurs. En somme la nouvelle
religion porte bonheur à l'empire, et Méliton n'est pas
lom d'insinuer qu'une entente serait possible. C'était
beaucoup d'optimisme pour le temps où il écrivait. Mais
son idée était destinée à prospérer.
De l'apologie d'Apollinaire nous ne connaissons rien, à moins que le passage de cet auteur où Eusèbe - trouva mention de la Légion Fulminante, n'ait fait partie de :et écrit. Une troisième apologie, elle aussi œuvre d'un asiate, Miltiade, paraît être de ces temps-là ^
Xous avons en revanche le texte entier d'une quatrième composition de ce genre, l'apologie d'Athéna- ?ore^, adressée aux empereurs Marc-Aurèle et Comnode (177-180). Athénagore était, comme Aristide, un