‹ Histoire ancienne de l'église (volume 4)Chapitre 32 sur 68 · Le temps des Sévère · texte numérisé non relu

Le temps des Sévère

Septime-Sévère est le premier empereur qui ait porté un édit de ce genre. Personnellement il était loin d'être défavorable aux chrétiens. Sa maison en était remplie. Son fils Caracalla fut élevé par luie nourrice chrétienne *. Cette circonstance n'empêchait pas les gouverneurs de sévir. L'Apologétique de Tertulien, ses deux livres Ad Xatione.s, en 197, sa requête au proconsul Scapula. en 211, sont des protestations coiître les rigueurs des magistrats de Sévère. Ce ne sont cependant pas des documents sur la persécution spéciale à laquelle le nom de cet empereur doit rester attaché. Ce que Sévère essaya, ce fut d'arrêter le prosélytisme chrétien. L'édit qu'il rendit à cet effet fut publié vers l'année 2(X), pendant son séjour en Syrie. Spartien le rapporte en termes laconiques, mais clairs : « Il interdit, sous des peines graves, de faire des juifs et des chrétiens » ^. Il y avait longtemps que la circoncision de personnes étrangères à la nationalité juive était rigoureusement interdite ; la même prohibition fut appliquée au baptême chrétien. Elle ne paraît jjas l'avoir été longtemps: en tout cas les écrivains chrétiens ne distinguent pas les victimes de cet édit d'avec celles de la persécution ordinaire. Cependant il est remarquable que l'école catéchétique

ï Tert., ad Scop., 4.

^ ludaeos fieri snb gravi jioena vefuit; idem etiam de christianis sanxif. Spartien, Sévère, 17 (t. I, p. 137, Peter).

cV Alexandrie fut désorganisée juste à ce moment et que Clément, son clief, se vit obligé de quitter l'Egj^pte. Cette école était, en Eg^'pte, le plus aj)parent organe de la propagande clirétiemie: ses membres, maîtres et disciples, tombaient évidemment sous le coup de Tédit. Origène, ayant tenté de la reconstituer, se vit poursuivi; et, s'il ne périt pas lui-même, plusieurs de ses disciples, nouvellement convertis, furent arrêtés et exécutés. On était à l'aimée 202. C'est alors que périrent à Cartilage les célèbres martyrs Perpétue, Félicité, Saturas, et leurs compagnons, tous néophytes ou catéchumènes. Pendant que l'empereur Sévère ^ instrumentait ainsi suivant les vieux procédés romains, sa maison devenait le centre d"mi mouvement intellectuel d'où pouvait sortir pour le clii-istianisme une sorte de concurrence religieuse. Avant son élévation à l'empire. Sévère était allé chercher femme dans une vieille famille sacerdotale de Syrie, attachée à la desservance du temple d'El- Gabal. à Emèse. Julia Domna. iille du grand-prêtre Bassiaiius, était une personne de forte volonté, d'esprit distingué et de grande culture. Devenue impératrice, elle fut bientôt entoui'ée de tout ce que l'empire comptait de beaux-esprits. En ce temps là les beaux-esprits n'étaient plus, comme jadis, portés à plaisanter les dieux. Ils devenaient religieux. Le mj'sticisme philosophique ne se formulait pas encore dans le sj-stème néoplato-

^ Sur rétat des esprits en ce temps là, au point de vue philosophique et religieux, v. Jean Réville, La religion à Home sous les Sévères, 1886, p. 190 et suiv.

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nicien ; mais il avait, un peu partout, une tendance à liiérarchiser le panthéon reçu de façon à le concilier avec une certaine imité divine : en morale, il prônait volontiers l'ascèse p^'tliagoricienne. En somme, il cherchait sa voie. Julia Domna lui aidait à la trouver. Une femme d'esprit aussi pratique, qui eût volontiers gouverné l'Etat si on l'avait laissée faire, ne pouvait négliger la situation religieuse. Elle y intéressa ses académiciens. En dépit des édits anciens et nouveaux, les progrès du christianisme devenaient chaque jour plus menaçants. Les vieux cultes ne lui opposaient qu'une résistance en ordre dispersé. N'était-il pas possible de les grouper autour de quelque idée, de quelque symbole, et de leur dernier ainsi une sorte d"unité ? Les dieux des divers temples, des diverses nations, ne pouvaient-ils pas être c-onçus comme les représentants d'un dieu suprême, auteur du monde, qu'il dirige par leur intermédiaire et iont ils ne sont que des manifestations partielles? De 3e dieu suprême, le sjmibole le plus naturel en même emps que le plus magnifique, c'est le soleil, qui verse partout la lumière et la chaleur. Elevée près des autels Tim dieu sémitique, initiée à toutes les mythologies ou ihilosophies de la Grèce, entourée au Palatin d'mi aréopage de penseurs venus des quatre coins de l'empire, a belle impératrice était elle-même la vivante personlification de cet esprit nouveau, la grande prêtresse (iéale du s^mcrétisme religieux.

Elle avait trop de sens pour assumer elle-même le Ole de révélateur. Il fat dévolu à un personnage assez

mystérieux, Apollonius de Tyane, que Ton savait avoir vécu au temps des Césars et des Flaviens. Il avait laissé, en Asie-Mineure et autre part, la réputation d'un ascète pythagoricien, prédicateur ambulant et thaumaturge, d'autres disent sorcier. Un des lettrés de l'impératrice, Philostrate, fut chargé d'écrire sa vie; Julia Domna avait par devers elle des mémoires, peu authentiques, d'unj certain Damis, soi-disant compagnon d'Apollonius. Elle I les confia à Philostrate. Sur ce canevas il broda largement, empruntant à droite et à gauche et prenant, jusque ' dans les évangiles chrétiens, les traits les plus propres i à relever l'importance et les vertus du héros: son amour i pour ses semblables, sa grande pitié des misères humaines, sa profonde religion, qui s'adressait à tous les dieux en général, mais surtout au Soleil divin.

Le livre fit fortune, beaucoup plus que le système. Dans les milieux hostiles au christianisme on aperçut bientôt quel parti pouvait en être tiré, sinon pour le syncrétisme païen, au moins contre la propagande chrétienne. Acceptée comme vraie, la légende d'Apollonius permit d'opposer à l'Evangile une belle vie, pure, pieuse, dévouée, pleine de miracles et de bienfaits. Porphyre, Hiéroclès, Julien, ne manquèrent pas de s'en prévaloir. L'influence de Julia Domna se maintint après la mort de Sévère (211). tant que dura le règne de Caracalla. Quand son fils eut été assassiné (217), l'impératrice se laissa mourir plutôt que de s'incliner devant les meurtriers. Sa sœur Julia Mœsa, tout aussi ambitieuse qu'elle, intervint alors et domia à la dynastie sévérienne une

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continuation inattendue, en maintenant au pouvoir la famille des grands prêtres d'Emèse. Elle avait deux filles, Sohémias et Mammée, poiu'vues chacune d'un fils en bas-âge. On fit croire aux soldats de l'armée d'Orient, très attachés à Caracalla, que le fils de Sohémias était né des amours adultères de leur empereur et de cette princesse. L'enfant — il n'avait que treize ans — était déjà titulaire du pontificat d'Emèse. Macrin, substitué d'abord à Caracalla, fut bientôt évincé et le jeune prêtre devint empereur romain. Nous le connaissons sous le nom de son dieu Elagabal, qu'il transporta à Eome et dont il fut toujours le serviteur fanatique. Comme sa grand'tante Domna, le nouvel empereur était sjnicrétiste, mais à sa façon. C'est autour de son dieu que devait s'organiser l'Olympe. Il commença par le marier à la Junon Céleste de Carthage. Baal, émigré en Ocddent, y retrouvait Astoreth. Il y retrouva aussi son 3ulte syrien, avec ses rites obscènes et ses frénésies sacrées. L'empereur en personne conduisait cette orgie ■eligieuse, et prenait plaisir à y compromettre ce qui ■estait de la vieille dignité romaine. Enfin les préto- •iens se lassèrent du grand-prêtre et de ses processions ubriques. Il fut jeté au Tibre et remplacé par le fils le Mammée, le doux et vertueux Alexandre. Le dieu l'Emèse, la déesse de Carthage, et beaucoup d'autres livinités venues de loin pour les noces célestes, furent envoyés à leurs temples. Alexandre, lui aussi, avait une iropension vers le syncrétisme religieux. Dans sa chaelle domestique, sa piété, bien plus large que celle de

Julia Domiia, lionorait à la fois Abraham et Orphée,] Jésus-Christ et Apollonius de Tyane. Sa mère Mamméej fut eu rapport avec Origène et Hippolyte \ H est pos-j sible qu'iUexandre ait eu, lui aussi, quelque accointance. avec ces docteurs. Il faillit élever un temple à Jésus-| Christ et l'admettre officiellement au nombre des dieux.. Ses conseillers l'arrêtèrent. En revanche ils ne l'empê-; chèrent pas de tolérer ouvertement l'existence des com-i munautés chrétiemies, de faire l'éloge de leur moralel et de leur organisation, enfin de prendre à roccasion! leur défense contre des revendications injustes ^ ;

Ce règne tranquille dura treize ans. Alexandre fut assassiné le 19 mars 235 par des soldats révoltés, qui jetèrent la pourpre sur les épaules de Maximin, soldat grossier et fanatique. Une réaction violente commencé» aussitôt. Les chrétiens, favorisés par le défunt empereur, furent l'objet d'un édit spécial, dont Eusèbe nous apprend qu'il ne visait que les chefs des églises : Origène atteste que les édifices religieux furent brûlés \ C'eh^t alors que ses amis Ambroise, qui était diacre \ et Pro toctète, prêtre de Césarée en Palestine, furent arrêté;^ et qu'il leur écrivit son Exhortation au martyre. Lui même fat obhgé de se cacher. Tous les trois, pourtant ils sui-vécurent à la persécution. EUe fut très vive ei Cappadoce, où le légat ne se borna pas à poursuivi.

1 Ci-dessus, p. 318, 244.

2 Lampride, Alexander, 22, 29, 43, 45, 49, 51.

3 Eus., \1, 28; Origène, In Matth., 28. * Saint Jérôme, De rùi'.s, 5(3.

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les membres du clergé et sévit indistinctement contre tous les fidèles \ A Eome 1 evêque Pontien et Hippolyte, chef d'une commmiauté dissidente, furent arrêtés et exilés en Sardaigne, où ils ne tardèrent pas à mourir \ A Antioche, à Alexandrie, à Jérusalem, à Césarée de Cappadoce. les évêques échappèrent aux recherches, car on ne signale aucune vacance de ces sièges au temps de Maximin. On peut en dire autant de l'évêque de Carthage: aucun des prédécesseurs de saint Cyprien n'avait été martyr. En somme les édits de Maximin paraissent avoir été assez peu exécutés de son vivant: ils ne reeurent aucune application après sa mort. Gordien in (23&-243, et Philippe (243-249) laissèrent en paix les chrétiens. Philippe était chrétien lui-même, on le disait, du moms -^ mais seulement en son particulier, car ses monnaies et ce que l'on connaît de ses actes nïndiquent aucune différence extérieure, au point de ^^le religieux, entre lui et les autres empereurs.

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