‹ Histoire ancienne de l'église (volume 4)Chapitre 39 sur 68 · Saint Cyprien et la jiersêcHtion de Dèce · texte numérisé non relu

Saint Cyprien et la jiersêcHtion de Dèce

Caecilius Cyprianus ^ était, avant sa conversion, un homme du meilleur monde africain. Riche ou du moins fort à l'aise, très distingué d'éducation, rhéteur expert et maître d'éloquence, avocat recherché, il comptait de nombreux amis dans l'éHte de la société. Rien ne faisait prévoir qu'il pût un jour se joindre aux chrétiens et devenir un de leurs chefs. Pourtant, dans la gravité

' Il s'appelait aussi Thascius.

de sa xie son âme s'ouvrait aux perspectives sérieuses. La grâce le toucha; un prêtre vénérable, Cécilien, l'aida à faire les premiers pas : il demanda le baptême, le reçut (v. 246) et s'émerveilla aussitôt du grand changement qui s'ensuivit en lui-même. De ces joies de la conversion nous avons le tableau dans son livre Ad Donafuni, le plus ancien de ses écrits.

C'était une conversion complète. Cyprien renonça au monde, à sa fortune, qu'il distribua en grande partie aux pauvres, et même aux lettres profanes. Tertullien et saint Jérôme ont beau maudire poètes, orateurs et philosophes ; ils continuent de les lire et de les citer. Cj'prien, une fois chrétien, ne connut plus d'autre littérature qne l'Ecriture sainte. E ne tarda pas à la posséder à fond. Xous avons de lui deux recueils de textes bibliques, classés par ordre de matières, pour la contro verse avec les juifs, pour la justification des règles de la vie chrétienne, pour inculquer la résistance au paganisme jusqu'à l'effusion du sang '. Ces extraits, comme tous ses écrits du reste, témoignent de sa grande familiarité avec les livres sacrés de l'Ancien et du Xouveau Testament.

Peu après sa conversion il fut agrégé au corps presbytéral ; puis, le siège épiscopal de Carthage étant devenu vacant, il y fut porté par une élection presque imanime. Quelques prêtres, cependant, firent opposition au néophyte, et, en dépit des efforts qu'il fit plus tard

1 Tesfimouia ad Qniriuinn I-III; ad FoHîmaUnn.

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pour se les concilier, observèrent toujours à son égard une attitude assez malveillante.

11 n'était évêque que depuis un an environ, lorsque la persécution de Dèce vint s'abattre sur l'Eglise. On estima autour de lui, et il jugea lui-même, que, connu comme il l'était à Cartilage, il serait immanquablement arrêté et que, dans une crise aussi violente, la conservation de l'évêque importait plus que son martyre. Il quitta la ville et trouva au dehors une retraite sûre, où il put échapper aux recherches de la police, tout en se maintenant en communication avec ses fidèles et surtout avec les membres du clergé qui avaient pu demeurer parmi eux.

La situation était fort grave. Dans la longue paix qui avait précédé la persécution, les chrétiens d'Afrique s'étaient singulièrement affadis. Du haut de sa sévérité Jitransigeante, Tertullien avait fort malmené les « ps}-- 3hiques». Cyprien, qui part de principes moins exceslifs, n'est guère plus content de ses Africains. Il nous es montre attachés aux biens de la terre, âpres au gain, lurs, haineux, indociles aux exhortations de leurs chefs, •rompts à se mêler au monde païen par des mariages lixtes. Les femmes se fardent, les prêtres sont à peine eligieux, les diacres à peine honnêtes ; on voit des évêues qui acceptent des places dans l'administration finanière, et qui, pour en remphr les devoirs, néghgent leur linistère : pendant que leurs pauvres meurent de faim, s soignent leur fortune personnelle, fréquentent les arches publics, ne reculent ni devant la fraude ni ?vant l'usure.

De tels chrétiens, dirigés par de tels prêtres, on ne pouvait attendre un grand héroïsme. Devant la persécution leur attitude fut lamentable. La plupart cédèrent aux premières menaces, non pas même de mort, mais de confiscation. Dans les premiers jours les magistrats de Carthage et les préposés spéciaux furent débordés par la foule des apostats qui réclamaient des certificats de sacrifice (libelU). Il y eut des défections jusque dans le clergé. Cependant une bonne partie des prêtres et des diacres parvint à se soustraire aux recherches ; il en fut de même d'un assez grand nombre de fidèles ; quelques confesseurs furent jetés en prison.

La retraite de l'évêque ne fut pas, on le pense bien, approuvée de tout le monde. A Home, en particulier, où Ton n'avait pas une idée nette de la situation de Cyprien à Carthage et des dangers spéciaux qu'il yj pouvait courir, il s'éleva des critiques assez vives. Trèsj peu de temps après la mort de Fabien, on y vit arriver' un sous-diacre de Carthage, Crementius : les prêtres lui | remirent deux lettres: Tune, adressée à Cyprien, lui: annonçait le martyre de son collègue: l'autre, écrite: d'après les nouvelles apportées de Carthage par Crementius, ne portait ni adresse, ni signatures; mais lej texte indiquait assez qu'elle était destinée au clergé dej Carthage. Toutes les deux furent remises, en même! temps, à Cyprien. La seconde Tétonna fort. Les rédac-j teurs parlaient au clergé de Carthage comme s'il n'avait plus été sous le gouvernement de son évêque : « Non » avons appris, disait-on, que le saint pape Cyprien s'es'i

» retiré. On nous dit qu'il a bien fait, étant un person- » nage en vue (persona inslgnis) » . Cette raison ne semblait pas suffisante aux prêtres romains, car ils commentaient aussitôt la parabole où le bon Pasteur qui meurt pour ses brebis (Fabien) est comparé au mercenaire (Cyprien) qui les abandonne à l'approche du loup. Un peu plus loin, en parlant des chrétiens qui avaient apostasie à Rome, on attribuait la chute d'une partie d'entre eux à ce qu'ils étaient des personnages en vue (quocl essent insignes personae). Cette circonstance donnait au terme insignis persona un sens fâcheux, et le ton de la lettre n'était pas de nature à atténuer cette impression. Le clergé de Kome insistait beaucoup sur son propre éloge et sur le zèle avec lequel il remplissait les devoirs que la persécution lui imposait. Il se proposait comme exemple au clergé de Carthage et ne lui ménageait pas des conseils, dont la forme, à tout le moins, pouvait paraître un peu dure.

Cyprien devait être blessé: il le fut en effet. Il écrivit aussitôt à Rome (ep. 9), accusant réception de la lettre par laquelle on lui avait notifié le martyre de Fabien et félicitant l'église romaine de la gloire qui rejaillissait sur elle. Quant aux instructions données au clergé de Carthage, il fit semblant de n'en pas connaître les auteurs, ou plutôt de douter qu'elles eussent été réellement écrites par les prêtres de Rome. « J'ai lu, dit-il, » une autre lettre, sans adresse ni signature. L'écriture, » le contenu, le papier lui-même m'ont un peu étonné. » Peut-être y a-t-on retranché ou changé quelque chose.

DncHESKE. Hist. anc. de l'E;/!. - T. I. 26

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» Je vous la renvoie telle quelle afin que vous voyiez » si c'est bien celle que vous avez remise au sous-diacre » Crementius » .

Nous n'avons plus la réponse que fit le clergé de Eome à la lettre de Cyprien ; mais nous voyons qu'en la recevant il put constater que de faux rapports avaient été faits à Eome contre lui. Il sentit le besoin de se justifier. A cet effet il envoya à Eome une collection de treize lettres écrites par lui aux prêtres, aux diaprés^ aux confesseurs et à diverses persomies de son église'. Ces documents étaient propres à montrer qu'il n'avait nullement abandonné ses devoirs de pasteur. En même temps il donnait les motifs de sa retraite. Le clergé et les confesseurs de Eome, qui avaient continué jusque là de correspondre directement avec le clergé de Cartilage, mieux instruits maintenant de la situation, finirent par approuver la conduite de Cyprien. Ils changèrent aussi de rédacteur pour leur correspondance. A la plume précipitée et peu correcte qui avait écrit la première lettre, on substitua celle de l'éloquent Novatien. Ce, changement, qui put coûter à Cyprien quelques sacrifices d"amour-propre, lui valut un appui bien précieux. Déjà, dans les dernières lettres de la collection qu'il avait envoyée à Eome, on voit se révéler les difficultés d'une situation étrange, créée à Carthage par l'alliance inattendue des confesseurs et des apo.stats. Parmi les premiers, beaucoup étaient des gens simples,

1 Ep. 5, G, 7, 10-19.

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I grossiers même, quelques-uns d'une moralité un peu som- 1 maire. Il y en avait qui avaient confessé la foi et vaincu k torture plutôt par fanfaronnade que par la conviction dm.e piété réfléchie. La considération universeUe dont jomssa.ent les martyrs, les hom.eurs qu'on leur rendait après leur mort, la vénération extrême, la sollicitude les soms matériels, dont on entourait les confesseurs emprisonnés, tout cela était fait pour tourner des têtes peu sohdes. Ces braves gens avaient mie tendance à se croire fort au dessus des autres chrétiens, à se considérer comme de grandes autorités religieuses, à se poser au besom en rivaux des chefs spirituels régulièrement institues. La situation s'aggravait à Carthage de ce fait que l'évêque était absent et en fuite. Les raisons qui lui avaient imposé de se cacher échappaient facilement au populaire: celui-ci réservait son enthousiasme pour les vaillants qui avaient subi le chevalet, les verges les atrocités de la prison, et n'attendaient plus qu'mie dermere sentence pour aller au ciel régner avec le Christ De tels sentiments étaient très répandus, non seulement parmi les fidèles qui n'avaient pas failli fêtante.) mais aussi et surtout parmi les lapsl, c'est-à-dire ceux qui, a un degré ou à un autre, s'étaient compromis en obéissant à l-édit. Ceux-ci, se trouvant ou se crovant désormais à l'abri des rigueurs, cherchaient à rentrer dans la commimion de l'Eglise. Mais cela n'allait pas sans difficulté. L'apostasie était un cas de pénitence perpétuelle. Sans doute les coupables étaient trop nombreux pour quim adoucissement des anciemies règles ne fût

pas considéré comme nécessaire : mais ce n'était pas au milieu de la persécution qu'on pouvait délibérer sur mie mesure aussi grave, apprécier la diversité des cas et proportionner la sévérité de la réparation à la culpabilité de cliacun. Il était donc admis en principe,, à Cartilage et à Eome, que Ton attendrait, pour régler la situation des apostats, que les évêques pussent reprendre la direction immédiate de leurs églises, conférer entre eux et domier à leurs décisions Tautorité et rmiiformité convenables. Jusque là les lap.si devaient faire pénitence et s'abstenir des saints mystères ^

Ce délai sembla trop long aux intéressés. Autour d'eux, d'ailleurs, on voyait s'agiter cinq prêtres qui avaient déjà fait de l'opposition à Cyprien au moment de son élection et depuis: c'est eux sans doute qui Tavaieni calomnié à Rome. Ils se mirent à recevoir les lapsi à la communion et à célébrer chez eux ou pour eux le saint sacrifice. La seule formalité qu'ils exigeassent était un billet de recommandation délivré par quelque confesseur sur le point de subir le martyre. C'était en effet l'usage que les recommandations des martj-rs fussent prises en considération par les évêques et servissent s abréger pour les pécheurs le temps de la pénitence ca noiiique. Mais il n'était pas dans l'ordre que cette in didgence fût appliquée directement par les martyrs n

1 Dans les premiers mois, Cyprien avait exchi les apostat indigents de l'assistance ecclésiastique. C'était assez naturel Toutefois l'exemple de l'église romaine, plus miséricordieuse e ceci, le décida à se montrer plus large.

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j surtout qu'on en usât avec une libéralité sans limites.

I Les confesseurs, surtout un certain Lucien, qui se disait mandataire d'un martyr appelé Paul, déjà exécuté, distribuaient sans compter les billets d'indulgence. Pour la forme ils renvoyaient les Icqjsi devant l'évêque: mais leurs recommandations étaient impératives. On sent à les lire, que ces braves gens s'appuyaient sur l'opinion, et qu'il n'était pas aisé de leur refuser quelque chose. Cyprien, quand il leur écrivait, s'ingéniait à se montrer respectueux et caressant, tout en cherchant à leur faire accepter de bons conseils et à sauvegarder sa propre autorité.

Mais, en dépit de sa bonne volonté, de sa condescendance, de son humilité, il ne pouvait les satisfaire toujours. Leurs billets concernaient souvent des famil- .68 entières, des groupes considérables et indéfinis. Comnunicet ille eu m suis, écrivait-on à l'évêque. Le cum suis îtait aussi large que le communicet était peu poli. Cy- )rien fit des objections. On lui répondit par un bilet où les confesseurs passaient l'éponge sur toutes es apostasies de l'Afrique. L'évêque de Carthage était hargé de l'exécution dans son église et requis de faire )arvenir aux autres évêques cette étrange décision du louveau pouvoir ecclésiastique.

La situation se tendait. Sans doute l'évêque avait pour

II les gens sages du clergé et du peuple ; quelques-uns es confesseurs désapprouvaient la conduite de Lucien t ses orgueilleuses distributions d'indulgences. Mais les ens sages sont toujours en minorité, surtout dans les

moments de crise. Cj^prieii sentit le besoin de s'appuyer sur Tautorité de l'église romaine et en particulier de ses confesseurs, dont quelques-uns, comme les prêtres Moïse et Maxime, étaient depuis de longs mois en prison. On lui écrivit des lettres où sa conduite était hautement approuvée. En même temps il saisissait toutes les occasions de montrer son respect pour les martyrs : il introduisait dans son clergé quelques-uns des confesseurs les plus méritants, choisis naturellement parmi ceux qm ne s'étaient point compromis dans l'affaire des indulgences.

Mais l'opposition ne désarmait pas: au contraire, elle s'organisait. Les cinq prêtres rebelles étaient toujours à sa tâte. On distinguait parmi eux un certain Novatns. Un laïque riche et influent, Félicissime, appuyait énergiquement cette coterie. Vers la fin de l'amiée 250, Cyprien ayant envoyé à Carthage mie commission d'évêques et de prêtres pour préparer son retour et distribuer ses aumônes, Félicissime fit tout son possible pour que leur mission échouât et pour que l'on méconnût rautorité de l'évêque. Cyprien se défendit. Ses représentants à Carthage prononcèrent, par son ordre, mie sentence d'excommunication contre Félicissiine et ses principaux adhérents. Les prêtres rebelles s'étaient mis d'eux-mêmes eu dehors de la communion de l'évêque. L un d eux, Novatus, partit pour Rome, afin d'assurer aux opposants de Carthage le concours du pape que l'on ne pouvait manquer d'élire bientôt, la persécution ayant commence à s'apaiser.

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Après Pâques, c'est-à-dire au mois d'avril 251. Cvprien put rentrer dans son église troublée. Deux instructions pastorales \ sur la situation des hqj.si et sur le schisme, furent adressées par lui à son peuple en fermentation.

Il convoqua, comme il l'avait annoncé depuis longtemps, mie assemblée des évêques africains, p.:,ur régler, avec plus d'autorité, les questions pendantes.

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