L EMPIRE ROMAIX. PATRIE DU CHRISTIANISME
en trois parts ; celle qui comprenait Jérusalem échut à son fils Archélaiis : il la garda jusqu'en Tan 6 de notre ère. Alors il fut destitué et remplacé par des procurateurs, dont la série, sauf un intervalle de trois ans (Hérode Agrippa, 42-14), se prolongea jusqu'à la grande insurrection de 6(3.
Au moment où elle éclata, le cliristianisme était déjà né et sa propagande avait inauguré ses voies. Elles ne le conduisirent pas d'abord vers l'Orient : ce n'est que plus tard qu'on le voit prendre pied dans l'empire parthe. Dès ses débuts il regarda du côté du monde grec et de l'empire romain.
L'empire romain, malgré les scandales dont Eome était le théâtre, assurait la paix, la sécurité, la liberté même, en ce sens qu'il favorisait volontiers la vie des organisations municipales. Les provinces, gouvernées les unes par des proconsuls annuels au nom du sénat, les autres par des légats propréteurs au nom du prince, pouvaient être considérées comme des groupes de circonscriptions communales administrées par les magistrats élus de la ville chef-lieu. Dans les pays où le régime municipal n'avait pas été introduit, l'autonomie était organisée autrement. Les fonctionnaires, sauf ceux de l'impôt, étaient peu nombreux: la justice, sauf — et encore pas partout — les causes criminelles, restait aux mains des magistrats municipaux. Cependant les jiersonnes qui jouissaient du droit de cité romaine n'étaient justiciables que des tribunaux de Rome. Les provinces frontières étaient les seules qui eussent des troupes im-
périales : le maintien de la paix intérieure était encore affaire locale, confiée aux autorités des villes. Cette organisation libérale n'entraînait pas de désordres graves: des précautions avaient été prises pour que le pouvoir municipal ne sortit pas des classes aisées: les masses populaires n'avaient aucime influence sur le gouvernement communal.
Sous ce régime le monde prospérait, la civilisation grecque et romaine conquérait rapidement les pays où jusque là avaient régné soit des mœurs différentes, soit la barbarie. Les campagnes conservaient Tusage des anciens idiomes, comme le celte, le punique. 1" ibère, 1" illyrien, le syriaque, rég\'ptien : dans les villes on ne parlait guère que le grec ou le latin. Un vaste système de routes reliait entre elles les diverses parties de l'empire : la poste impériale y circulait, en même temps que les voitures des particuliers. La Méditerranée était elle-même une voie immense, sûre et rapide. Aussi les relations, devenues faciles, étaient-elles fréquentes.
Cependant il circulait dans ce grand corps plus de vie matérielle que de sève intellectuelle. Le siècle d'Auguste était passé; l'éloquence et la poésie ne jetaient plus aucun éclat ; les grammairiens avaient succédé aux grands écrivains. La philosophie elle-même subissait une éclipse. Les sectes en vues, Tépicuréisme et le stoïcisme, ne se préoccupaient guère de métaph^-sique ; les rares esprits qui méditaient encore, comme Sénèque, méditaient sm- la morale. A Rome, quelques nobles caractères, les Thraséas, les Helvidius Priscus, entretinrent contre
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la tyramiie des Césars et des Flaviens la protestation de la conscience humaine, en même temps qu'une demirevendication de la liberté disparue. Mais ni cette généreuse opposition ni la philosophie spéculative n'avaient d'action appréciable sur le populaire de Rome ou sur les masses provinciales.
En religion, les classes supérieures étaient généralement sceptiques. Des anciens cultes, romains ou helléniques, il ne restait gTière que les cérémonies officielles. En dehors du rite, la vieille religion de Rome avait été peu de chose. Elle s'adressait à des dieux abstraits, sans forme, sans poésie, quelquefois sans nom.' L'imagination grecque, au contraire, avait su revêtir de formes brillantes les abstractions du naturalisme primitif, ■en avait fait des hom.mes transcendants en beauté, en force et en intelhgence. De ces séduisants immortels les poètes chantaient les exploits et les aventures: mais nulle théologie sérieuse ne fut déduite de leur panthéon. La philosophie, il est vrai, s'ingénia à donner un sen.s cosmogonique aux fables religieuses: mais on arriva' ainsi à les discréditer beaucoup plus qu'à les expliquer. Détourné de l'Olympe traditionnel, l'instinct religieux se porta vers les mystères, où l'on prétendait donner le m.ot des énigmes étemelles, .délivrer l'âme captive et lui assurer le bonheur dans une autre vie. 3Iais les initiations grecques n'attiraient guère le peuple: quelques-unes, où la morale courait trop de risques, avaient été déjà ou prohibées ou soumises à une étroite, surveillance.
La conquête de rOrient et de VEgypte introduisit d'autres éléments religieux. Des cultes bruyants, excitants, immoraux, dont les cérémonies admettaient pêlemêle hommes et femmes, riches et j^auvres, libres et esclaves, se répandirent de toute part. L'Egypte fournit ceux d'Isis et de Sérapis, la Syrie ceux d'Adonis et d'Astarté, la Perse celui de Mithra, la Plnygie ceux de Cybèle et de Sabazius. D'innombrables associations se fondèrent partout en l'honneur de ces divinités nouvelles, et leur culte ne tarda pas à donner au sentiment religieux un aliment qu"il ne trouvait plus guère dans les cérémonies officielles.
Celles-ci, d'ailleurs, subissaient une transformation. Les anciens sanctuaires nationaux continuèrent sans doute à être desservis: mais une divinité nouvelle, plus présente et plus puissante, s'installa à côté des ancieimes et leur fit une redoutable concurrence. Je veux parler du culte de Eome et d'Auguste \ Ce culte fit sa première apparition, en province, sous l'empereur Auguste, et se repandit avec une extrême rapidité. Dans chaque province unie assemblée de délégués des cités se réunissait chaque année auprès d'un temple consacré à Rome et à l'empereur. Ces délégués élisaient parmi eux un prêtre, qui, jusqu'à l'année suivante, exerçait le sacerdoce de ce culte au nom de la province, sous le titre de flamen, de sacerdo^, d'ip/iepsô: (grand-prêtre). On
' Dans cette formule le nom d'Auguste né désigne pas l'empereur Octavien-Auguste en particulier, mais l'Auguste vivant, Tt-nipereur en fonctions.
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célébrait des sacrifices, et surtout des jeux publics, avec la plus grande solennité : puis l'assemblée se séparait, après avoir contrôlé la gestion du prêtre sortant de charge. En dehors de ces cérémonies d'un caractère provincial, le culte de Eome et d'Auguste avait, dans la plupart des villes, ses temples et ses prêtres municipaux, et, de plus, ses associations religieuses. Moulé sur l'organisation municipale et provinciale, qu'il rattachait par une sorte de lien sacré au gouvernement suprême de l'empire, il ne tarda pas à représenter le plus clair de la religion officielle.
Tous ces cultes, si divers d'origine et de sens, vivaient ensemble sans qu'aucun d'eux prétendit exclure les autres. On se décidait entre eux suivant ses goûts et ses commodités : en général on admettait qu'ils jjouvaient tous être pratiqués, suivant les circonstances. Le christianisme n'a pas trouvé la place vide. Il lui a fallu extirper des âmes qui s'ouvraient à lui, non seulement l'attachement particulier à tel ou tel culte, mais encore une certaine sympathie pour tous les paganismes qui s'étaient peu à peu croisés ou superposés dans la dévotion vulgaire.
De ce Cjui vient d'être dit on peut conclure que la propagation du christianisme a trouvé dans la situation de l'empire romain à la fois des facilités et des obstacles. Parmi les facilités il faut mettre au premier rang la paix universelle, l'uniformité de langue et d'idées, la rapidité et la sûreté des communications. La philosophie, par les coups qu'elle avait portés aux vieilles légendes
et par son impuissance à créer quelque chose qui les pût remplacer, peut aussi être considérée comme un utile auxiliaire : les Pères de TEglise parlent du paganisme comme Lucien. Enfin les religions orientales, en domiant un aliment quelconque au sentiment religieux, Font empêché de mourir, lui ont permis d'attendre la renaissance évangélique. Mais à côté des facilités, que d'obstacles ! L"empire romain deviendra bientôt persécuteur : à plusieurs reprises il entreprendra une^ lutte à mort contre le christianisme. L"esprit raisonneur de la philosophie grecque s'emparera des éléments doctrinaux de l'enseignement chrétien : il en fera sortir cent hérésies diverses. Quant aux cultes jDopulaires, s'ils conservaient d'une certaine façon le sentiment religieux, ce n'est pas d'eux que l'on devait attendre un secours quelconque contre ces passions égoïstes et honteuses qui forment toujours, dans les nations comme dans les individus, le plus dilïicile obstacle à l'œuvre du salut.
La primitive église à Jérusalem.
Le judaïsme dans rem^iire et en Palestine. — Les disciples de Jésus: leur propagande, leur organisation. — Saul de Tarse. — Premières conversions parmi les gentils favorables au judaïsme.
«Le salut vient des Juifs» disait Jésus à la Samaritaine. Ce mot caractérise l'aspect extérieur de la pro- ]3agande évangélique. C'est à Jérusalem qu'elle a son premier point de départ; c'est en passant par les juiveries établies un peu partout dans l'empire qu'elle atteint les populations païennes.
Depuis que le monde avait été ouvert par Alexandre et par les Romains, le judaïsme avait essaimé. En dehors de la Palestine, son berceau, il possédait, depuis l'exil, im. centre important à Babylone. Celui-ci, pourtant, est à peu. près négligeable dans l'histoire du christianisme primitif. Il n'en est pas de même de la colome juive d'Alexandrie, qui formait environ les deux cinquièmes de la population de cette grande ville. De là sortirent, outre l'exégèse de Philon, le livre canonique de la Sagesse et plusieurs apocryphes importants. Cependant,comme l'évangélisation de l'Egypte est entourée d'mie obscurité profonde, il n'y a pas non plus à s'arrêter sur ce poiat. Dans le reste de l'empire, les principales villes avaient une population juive plus ou moins nom--
J2 CHAPITRE n.
breuse. occupée de petit commerce et protégée par des privilèges, plusieurs fois renouvelés depuis les premiers successeurs d'Alexandre. Les enfants d'Israël se réunissaient dans leurs synagogues pour entendre la lecture et l'explication des Livres Saints, prier en commun et traiter les affaires spirituelles ou temporelles de la congrégation locale. Leur formation religieuse comportait d'abord une séparation aussi absolue que possible d'avec les païens, puis la foi au Dieu d'Israël, les espérances messianiques et l'observation de la Loi, mais tempérée par les circonstances et dégagée du formalisme étroit qui régnait à Jérusalem.
En Palestine, le Temple, sanctuaire unique du culte de Jalivé, conservait un puissant prestige. La hiérarchie sacerdotale, dirigée par le parti aristocratique des Sadclucéens. maintenait avec rigueur les prescriptions rituelles. Mais le luxe, la dépravation, l'indifférence religieuse, qu'affichaient les chefs du sacerdoce, leur platitude en face des autorités romaines, leur mépris pour les espérances messianiques et la doctrine de la résurrection, leur avaient enlevé l'affection du peuple et jetaient, aux yeux de quelques-uns, une certaine déconsidération sur le Temple lui-même. Il se trouvait des gens qui, saisis de dégoût, fuyaient le sanctuaire officiel et ses desservants, pour se livrer, loin du monde, au service de Dieu et à la pratique scrupuleuse de la Loi. Les Esséniens représentent ce mouvement.- Ils vivaient groupés en petites communautés sur les bords de la mer Morte, aux environs d'Engaddi.
Les prêtres saclducéens furent les persécuteurs de Jésus-Christ et de ses disciples. Quant aux Esséniens, ils vécurent à côté du christianisme naissant, et, s'ils se joignirent à lui, ce ne fut que tardivement. Les Pharisiens, si souvent stigmatisés dans l'Evangile pour leur hypocrisie, leur faux zèle et leurs observances bizarres, ne formaient pas une secte particulière : leur nom servait à désigner en général les gens scrupuleux pour le culte de la Loi, et non seulement de la Loi, mais de mille pratiques dont ils l'avaient surchargée, y attribuant autant de valeur qu'aux préceptes essentiels de la morale. Du reste ils étaient les défenseurs fidèles des espérances messianiques et de la croyance à la résurrection. Sous leur attachement excessif et orgueilleux aux détails des observances ils conservaient mi fond sérieux de foi et de piété. L'Evangile fit parmi eux de nombreuses et d'excellentes recrues.
Mais comment et en quelles circonstances commença, dans ce monde religieux de Palestine, le mouvement qui devait aboutir à la fondation de l'Eglise ? Tous les renseignements s'accordent à nous indiquer, comme point de départ, un groupe de personnes qui vivaient à Jérusalem dans les dernières années de l'empereur Tibère (30-37). Ces premiers fidèles se réclamaient du nom et de la doctrine de Jésus de Nazareth, récemment supplicié par ordre du procurateur Pilate, à l'instigation des autorités juives. Bon nombre d'entre eux l'avaient connu vivant; tous savaient qu'il était mort crucifié ; tous aussi croyaient qu'il était ressuscité, encore qu'une partie seulement d'en-
tre eux eussent joui de sa présence après sa résurrection. Ils le considéraient comme le Messie promis et attendu, l'envoyé, le Fils de Dieu, qui devait rétablir en ce monde le règne de la justice et donner au bien une revanche éclatante sur le mal. Il avait promis de fonder un rovaume, le royaume de Dieu, dont les méchants seraient exclus et dont l'accès était assuré à tous ceux qui s'attacheraient à lui. Son supplice, il est vrai, avait retardé l'accomplissement de la promesse : mais celle-ci ne tarderait pas à se réaliser. On en avait le gage dans le triomphe remporté sur la mort par la résurrection du Maître. Celui-ci était présentement assis à la droite de Dieu son Père, d"où il allait venir manifester sa gloire et fonder son royaume.
En l'attendant, ses fidèles s'occupaient à répandre la bonne nouvelle, l'Evangile, et à former ainsi le personnel des élus. Us vivaient en miion spirituelle : mie même foi, une même attente, les tenaient serrés les mis contre les autres. Leiu's chefs étaient douze hommes qui, les années précédentes, avaient vécu dans l'entourage intime de Jésus, avaient reçu de lui les enseignements qu'ils distribuaient en son nom, et se trouvaient en situation d'attester ses miracles. Cette intimité avec le Maître ne les avait pas, à la vérité, empêchés de l'abandonner au moment critique, et ce n'est pas sans résistance qu'ils avaient admis sa résurrection. Maintenant leur conviction était au-dessus de toute contradiction et de toute épreuve. On ne tarda pas à le constater.
Ce premier groupe de fidèles demeurait profondément imbu de l'esprit juif. Entre eux et les juifs pieux il n'y avait guère de dissidence possible. Tout ce que croyaient, espéraient ou pratiquaient, les personnes sincèrement religieuses de leur nation, ils le croyaient aussi, l'espéraient, le pratiquaient. Comme les autres ils allaient au Temple, comme les autres ils se soumettaient aux observances communes du mosaïsme. Un seul point les caractérisait : le Messie, pour eux, n'appartenait pas aux indéterminations de l'avenir. Jls l'avaient trouvé, car il était venu et s'était fait connaître : ils étaient sûrs de le revoir bientôt.
Mais s'il n^j avait là rien qui sortît du cercle des idées ou préoccupations juives, on ne saurait dire qu'une telle espérance, avec le groupement dont elle était la raison d'êti^e, pût agréer au sacerdoce juif, pût même lui demeurer indifférente. Se réclamer de Jésus, et surtout le désigner comme l'espoir d'Israël, c'était protester contre l'exécution d'un personnage que les chefs de la nation avaient jugé dangereux, coupable, digne de mort. D'autre part, le mouvement populaire, dont les manifestations avaient si fort alarmé le grand-prêtre, reprenait sous une autre forme. Au lieu d'acclamations bruyantes on se Trouvait en présence d'une prédication discrète: mais les adhérents solides paraissaient déjà plus nombreux qu'au temps de Jésus : ils se multipliaient chaque jour: une société s'organisait ]30ur les encadrer. Ils avaient leurs chefs, et c'étaient précisément les amis que Jésus ayait recrutés en Galilée, dès la première heure.
Dans ces conditions il était difficile que les autorités juives ne fissent pas la vie dure aux disciples de Jésus. C'est en effet ce qui arriva, comme nous le voyons dans les récits du livre des Actes '. Les apôtres, arrêtés et réprimandés, faisaient tête aux prohibitions, supportaient verges et prison, sans se laisser intimider. Les prêtres, d'ailleurs, ne pouvaient faire tout ce qui leur plaisait. Le procurateur, apparemment, ne se prêtait pas volontiers à de nouveaux supplices. D j eut un moment plus dur à passer. Etiemie, l'un des premiers eonvertis, auxiliaire zélé<les apôtres, fut accusé de blasphème contre le lieu saint et contre la loi de Moïse. A en juger par le discours que le livre des Actes lui fait tenir, il semble bien que ses propos aient eu quelque véhémence spéciale. Toujours est-il que le sanhédrin, enhardi peut-être par la mollesse du procurateur, ou profitant d'un moment de vacance de cet emploi, prononça contre Etienne une sentence de mort et le fit lapider selon les formes traditionnelles. A la suite de cet événement, des mesures rigoureuses furent prises contre les fidèles, et la commmiauté, effrayée, se disj^ersa pour un temps. L'alarme, cependant, ne fut pas bien longue, et 1' « Eglise » , comme on commençait à dire, ne tarda pas à se reformer.
Son organisation intérieure ne paraît pas avoir été bien compliquée. On y entrait par le baptême, symbole de l'adhésion à Jésus, au nom de qui il était conféré,
> Cf. Matth. X, 16-24; / The.^.s. II, 14.
et en même temps de la conversion, de la réforme morale, que le fidèle s'imposait. Un repas commun et quotidien était le signe et le lien de la vie corporative. On y célébrait FEucliaristie, mémorial sensible et mystérieux du Maître invisible. Dans les premiers jours le besoin de vivre ensemble fut si intense que l'on alla jusqu'à la communauté des biens. De là des dévelopjDements administratifs: les apôtres se choisirent sept auxiliaires qui devinrent les prototypes des diacres. Un peu plus tard on voit apparaître une dignité intermédiaire, un conseil d'anciens ipre.shyteri, prêtresi, qui assistent les apôtres dans la direction générale et délibèrent avec eux.
Bien qu'elle eût pris rapidement un dévelopjDement assez considérable, cette première communauté clirétieime dut renoncer de bomie heure à s'incorporer l'ensemble des juifs palestiniens. Sa propagande se heurta, non seulement à la malveillance des autorités religieuses, mais aussi à la résistance de l'opinion générale. Contrariée à Jérusalem, elle se répandit ailleurs, moins, semble-t-il, en vertu d'un plan préconçu que sous l'action des circonstances. La dispersion qui suivit la mort d'Etiemie transporta au loin nombre de fidèles enthousiastes, qui semèrent la « bonne nouvelle » par toute la Palestine et même au delà, en Phénicie, en Syrie, jusque dans l'Ile de Chypre. La Galilée, première patrie de l'Evangile, devait avoir conservé un noyau d'anciens disciples ; il y en avait même à Damas, dans le ro^'aume d'Arabie. C'est à ce moment et dans ces circonstances
DcciiEsxE. Hist. anc. de l'Eyl. - T. I. 2
que vint à TEglise naissante l'adhésion la moins prévue, en la personne de Saul de Tarse, ardent et savant zélateur de la Loi, jusqu'alors persécuteur fanatique det^ disciples de Jésus. Converti par une apparition du Seigneur sur la route de Jérusalem à Damas, il se joignit d'abord aux fidèles de cette dernière ville, puis se mit à évangéliser le royaume d'Arabie.
Comme toutes les recrues de cette première heure, Saul était un juif de race, imbu de l'esprit exclusif et dédaigneux qui animait ses congénères et réglait leursrapports avec les gens étrangers à leur nation. Dan& ce petit monde il allait de soi que le royaume de Dieu était pour le peuple de Dieu, pour cette nation privilégiée que Dieu avait comblée de tant de faveurs, à qui il avait fait tant de promesses. Mais comme le peuple de Dieu semblait peu disposé, dans son ensemble, à se ranger parmi les fidèles de Jésus, il se produisit chez ceux-ci une certaine tendance à élargir les bases de leur communauté. Quelques-uns d'entre ceux que la persécution avait chassés de Jérusalem s'adressèrent à des personnes bien disposées pour la religion juive et la pratiquant d'une certaine façon, comme le ministre de la reine d'Ethiopie et le centurion Corneille. Les Samaritains eux-mêmes furent atteints par la prédication évangéhque. Le livre des Actes rapporte à ce propos quelques épisodes choisis, bien propres à caractériser cette situation. On sent dans ces récits, même tpand cela n'est pas dit expressément, que de telles conversions n'allaient pas sans quelque difi&culté. L'ad-
mission du centurion Corneille et de son groupe souleva chez les fidèles de Jérusalem des objections assez vives pour que l'apôtre Pierre se sentît obligé de les écarter ; il ne le fit qu'en se couvrant d'une intervention divine.
Les événements et développements rapportés jusqu'ici se placent entre les années 30 et 42; c'est à peu près tout ce qu'on en peut dire, au point de vue de la chronologie, laquelle, faute de données bien sûres, demeure, pour le détail, très incertaine. En l'année 42 on revit un roi juif à Jérusalem, Hérode Agrippa, petitfils d'Hérode le Grand, qui, depuis quelques amiées déjà, gouvernait les tétrarchies de Philippe et d'Hérode Antipas (TransJordanie et Galilée). Listallé dans la ville sainte par la grâce de l'empereur Claude, il y régna trois ans. Ce fut mi dnr moment pour la communauté chrétiemie. Agrippa avait tout intérêt à flatter les chefs de l'aristocratie sacerdotale; il se mit au serv^ice de leurs rancmies contre les disciples de Jésus. Plusieurs d'entre eux en pâtirent. L'un des apôtres les plus en vue, Jacques, fils de Zébédée, fut décapité : Pierre fut arrêté aussi : le même sort lui était réservé: il n'y échappa que par miracle.
Mais Hérode mourut peu après (44); le régime des procurateurs fut rétabli et les fidèles retrouvè-rent mie sécurité relative.
Une anciemie tradition rapporte à ce temps la dispersion des douze apôtres, demeurés jusque là dans la communauté de Jérusalem. Les violences d'Hérode,
dirigées surtout contre eux, expliqueraient assez leur départ. Toutefois Pierre se trouvait encore à Jérusalem quelques aimées après '.
' Sur cette tradition, v. Harnack, Chronologie, t. I, p. 243, et Dobschiitz, Texte und Unters., t. XI i, p. 51. M. Harnack attache, je crois, trop d'importance à cette tradition, qui semble dériver de quelque écrit apocryphe, comme le Kérygme de Pierre.
CHAPITEE III.
Antioche et les missions de saint Paul.
Juifs hellénistes. — Fondation d'un groupe chrétien à Antioche. — Mission de Saul et de Barnabe dans la haute Asie-Mineure. — Situation des convertis dit paganisme : conflits intérieurs. — Saint Paul en Macédoine, eu Grèce et à Ephèse. — Son retottr à Jéritsalem. — Sa situation en face des judéo-chrétiens. — Ses lettres, sa captivité.
Dans le milieu clirétien primitif, les éléments les plus traditionnels, les plus conservateurs, au point de vue juif, étaient représentés par les convertis venus du judaïsme palestinien, dont la langue était l'araméen et dont l'esprit ne jDOuvait être que fermé aux influences extérieures. Mais il j avait aussi, même à Jérusalem, des juifs venus du dehors, des juifs de race et de religion, mais non de langue et de patrie. Ceux-ci étaient originaires des colonies juives établies depuis longtemps dans les pays grecs. Ils se sentaient de leur milieu, si différent de la ville sainte. En dépit de leur attachement à la tradition nationale et aux observances religieuses de leur paj^s d'origine, ils avaient trop de points de contact avec riieUénisme pour n'être pas un jdcu ouverts à des idées différentes des leurs. Dès les premiers jours, un certain nombre d"entre eux, résidant à Jérusalem, s'étaient attachés aux apôtres. Lorsque la persécution eut dispersé pour un temps la communauté hiérosoljmite, quelques-uns de ces convertis portèrent l'Évangile dans les
villes de la côte phénicienne, dans l'île de Chypre et jusqu'à Antioche. E y en eut même — ils étaient originaires de Chypre et de Cyrénaïque — qui se hasardèrent à le prêcher aux « Grecs » d'Antioche, c'est-à-dire à des personnes qui, si bien disposées qu'elles aient pu être à l'égard du Dieu d'Israël, n'appartenaient pourtant pas au peuple circoncis. Beaucoup de conversions se produisirent, et ainsi se forma le noyau de l'église d'Antioche, qui devint promptement comme un second centre de développement chrétien et surtout de propagande évangélique.
L'éghse d'Antioche fut organisée par Barnabe, fidèle d'origine chypriote, un des plus anciens et des plus zélés parmi les disciples de la première heure. La communauté de Jérusalem, émue d'abord de cet afflux de gentils, le commissionna pour arranger les choses. C'était un heureux choix. Barnabe avait assez de largeur d'esprit pour comprendre la situation et l'avenir du nouveau groupe. B s'associa Saul, le persécuteur converti, qui, depuis quelque temps, était retourné dans son pays de Tarse. Grâce à eux le nombre des croyants s'augmenta très rapidement. C'est à Antioche que les disciples de Jésus furent d'abord appelés chrétiens ', c'est-à-dire gens du Messie ou du Christ.
' En dehors du passage des Actes (XI, 2G) où se trouve sij^nalée rapparition de ce nom, on ne le rencontre que deux fois dans le N. T. [Ad., XXVI, 28; I Peir., IV, 16), et encore comme une dénomination usitée parmi les non-chrétiens. 11 ne figure l)as non plus dans les Pères apostoliques, sauf chez saint Ignace, qui était d'Antioche (Haruack, Mission, p. 295;.
Là s'organisa la première mission lointaine. C'est encore Saul et Barnabe qui en furent chargés. Ils se rendirent d'abord dans File de Chypre et la traversèrent tout entière de Salamine à Paphos, où le proconsul Sergius Paulus, frappé de leurs miracles, embrassa la foi. De là Us passèrent en Asie-Mineure et séjournèrent longtemps en diverses localités de Pamphylie, de Pisidie et de Lycaonie. Ils s'arrêtaient dans les villes où il y avait des colonies juives, se rendaient le samedi à la synagogue et y commençaient leur prédication. Celle-ci n'avait jamais, auprès des vrais juifs, qu'un succès limité; mais les prosélytes, «les gens craignant Dieu »,* c'est-àdire les païens plus ou moins ralliés au monothéisme Israélite, récoutaieut jdIus volontiers. Il 3^ eut beaucoup de conversions parmi eux et même parmi les païens proprement dits, quand la prédication apostolique, évincée des synagogues, s'adressa directement à eux. Au bout de quatre ou cinq ans, les missionnaires reprirent le chemin d'Antioche; les villes où ils avaient séjourné avaient toutes une petite communauté chrétienne, séparée de la communauté juive et organisée sous la conduite •d"« anciens» (pre.shyteri, prêtres), installés par eux.
Saul, qui s'appelait maintenant Paul, et son compagnon Barnabe furent chaleureusement accueillis f)ar l'Eglise. Leurs conversions et spécialement les succès qu'ils avaient obtenus auprès des païens ne pouvaient manquer d'mtéresser au plus haut point. Cependant elles soulevaient avec une intensité très grande un problème qui avait dû se poser déjà, surtout daiis la communauté
crAntioche. A quelles conditions devait-on admettre ces recrues, faites soit directement dans le paganisme, soit parmi les prosélytes du judaïsme? Devait-on leur imposer toutes les obligations religieuses qui pesaient sur les juifs de race, et spécialement les soumettre à la circoncision? Tel n'était pas l'avis de tout le monde, surtout des missionnaires. Mais la solution rigoriste avait aussi des partisans nombreux et influents. Un conflit s'éleva et l'on se décida à le porter devant les apôtres et les « anciens » de Jérusalem. Une députation partit d'Antioche pour la ville sainte: Paul et Barnabe en firent partie. Ils eurent d'abord à lutter, et cela se conçoit dans un tel milieu, contre une opposition très décidée. Cependant les autorités, surtout Pierre, Jean et Jacques, « frère du Seigneur » , se rangèrent à leur avis et le firent prévaloir. On partit, semble-t-il, de cette idée que, de même qu'il y avait un peu partout des prosélytes à côté des juifs proprement dits et que les uns et les autres étaient admis aux assemblées des s^aiagogues, de même aussi les églises chrétiennes pouvaient comporter deux classes de fidèles, identiques au point de vue de l'initiation au cliristiani.sme, mais distinctes au point de vue de l'incorporation au ju'laïsme. Cette solution fut notifiée à l'église d'Antioelie, par une lettre que lui portèrent Judas Barsabba et Silas, deux membres de celle de Jérusalem.
Il semblait que tout fût arrangé. On en était loin. Battus sur le principal, les juifs de stricte observance se rejetèrent sur le détail. Ils n'avaient pu empêcher qu'on prêchât aux païens et qu'on les admit dans la
communauté : ils clierclièrent à leur faire assigner une place à part. Un des points sur lesquels sévissait le scrupule juif, c'était la question des repas. Manger avec des païens, des incirconcis, répugnait extrêmement aux israélites de vieille roche. Ceci était très grave dans la circonstance, car le principal acte religieux de la communauté chrétienne, c'était précisément un repas commun. Du moment où les fidèles du lieu ne pouvaient pas manger ensemble, c'en était fait de la communion, de l'unité. De cette situation ce qui serait sorti, c'eût été, non pas la fraternité chrétienne, mais une société religieuse à deux étages, comme le fut plus tard la secte des Manichéens.
A Jérusalem, où l'on était entre juifs, on n'avait pas le sentiment de ce danger. Paul, dont le regard portait plus loin, se désolait de voir, même à Antioche, les circoncis se segréger de ceux qui ne l'étaient pas. Pierre s'étant transporté dans la capitale syrienne, il le décida tout d'abord à entrer dans ses vues et à prendre part aux mêmes repas que les chrétiens incirconcis. Mais le parti juif avait l'œil sur le chef des apôtres. On vit arriver des gens de Jérusalem, venus de la part de Jacques ou le disant, qui le firent changer d'attitude. Son exemple entraîna beaucoup de défections : Barnabe lui-même se sépara du compagnon de ses travaux apostoliques. Mais Paul ne s'abandonna pas. Il résista en face au grand chef des fidèles et lui reprocha, en termes assez durs, l'inconséquence de son attitude.
On ne saurait dire quelle fut l'issue immédiate et locale de ce conflit. Une chose est certaine, c'est que les
idées de Paul finirent par prévaloir dans l'organisation des sociétés ckrétieimes. Cela était inévitable. Les juifs convertis, sauf en Palestine, se trouvaient déjà et se trouvèrent de plus en plus, dans la situation de minarite. L'expansion chrétienne, partie d'eux, s'opéra en dehors d'eux.
A procurer ce résultat Paul employa le reste de sa carrière. Il ne tarda pas à repartir pour l' Asie-Mineure, en compagnie, non plus de Barnabe, avec lequel, en raison du récent coniiit et pour d'autres motifs \ il se trouvait un peu en froid, mais de Silas, notable chrétien de JéiTisalem, gagné évidemment à sa manière de voir. En passant par la L^'caonie, il s'adjoignit un auxiliaire précieux, Timothée, né d'iui père « hellène » et d'ime mère juive. Il le fit circoncire, car il savait se plier aux circonstances et ne votdait pas se créer des difficultés inutiles. Par la Phrygie et la Galatie il atteignit le port de Troas en Mysie et de là passa en Macédoine ; puis il séjourna à Philippes, Thessalonique et autres heux, s'embarqua pour Athènes, où il s'arrêta peu de temps, et s'établit enfin à Corinthe où il demeura dix-huit mois (53-54). C'est ce qu'on appelle sa seconde mission. De là il s'embarqua pour Ephèse, ne fit qu'j'' toucher et, par Césarée de Palestine, revint à Antioche. Il n'3' resta pas longtemps et repartit bientôt pour son troisième voyage. Traversant l'Asie-Mineure de l'est à l'ouest, il arriva à Ephèse où il se fixa pour trois ans (55-57;.
1 Act., XY, 36-39.
Là il trouva deux vieux clirétiens de Rome, Aquilas et Priscille, qui l'avaient déjà accueilli à Corintlie au cours de son précédent voyage. Aquilas et sa femme ne semblent pas s'être occupés de propagande. Avant l'arrivée de Paul ils avaient pourtant eu l'occasion de conférer avec un juif alexandrin, appelé Apollo, qui prêcliait l'Evangile, mais ne connaissait d'autre baptême que celui de Jean. Il avait fait des disciples, qui, entre les mains de Paul, formèrent le premier noyau de l'église épliésiemie. Celle-ci se développa par l'effet des prédications, à la sjaiagogue d'abord, puis ailleurs. Non seulement Eplièse, mais beaucoup d'autres localités de la province d'Asie furent alors initiées à l'Evangile. Enfin l'apôtre se décida à revenir une fois encore en Syrie, mais non sans avoir revu ses chrétientés de Macédoine et d'Achaïe. Il liiverna (Ô7-58) à Corintlie et, le printemps suivant, repassant encore par la Macédoine et la côte d'Asie, il fit décidément voile pour la Phénicie et la Palestine. Vers le temps de la Pentecôte (58j ' il arrivait à Jérusalem.
Paul revenait au berceau du christianisme après de longues années employées à prêcher l'Evangile en des pays lointains, où personne ne l'avait porté avant lui. Il avait semé de fondations sérieuses et vivaces la plus
* Cette date a été fort discutée. M. Harnack, Chronologie, t. I, p. 233 et suiv., la reporte de quatre ou cinq ans eu arrière. Je ne puis accepter ses arguments, auxquels, du reste, M. Schurer, Gesch. desjiicUschen Volkes, o« éd., t. I, p. 578, a suffisamment répondu.,
28 CHAPITRE ni.
grande partie de l' Asie-Mineure, de la Macédoine et de TAeliaïe. Les grandes villes d'Ephèse, de Thessalonique, de Corintlie, bien d'autres encore, avaient, gi'âce à lui, des églises remplies de foi, d'ardeur, de charité. Ce que ces résultats lui avaient coûté, on peut le supposer, et, du reste, il en dit quelque chose dans une de ses lettres \ où. à côté des désagréments de voyage, faim, soif, brigands, naufrages, il énumère les conséquences de ses conflits avec les diverses autorités, flagellations, lapidations, bastonnades. L'apôtre était déjà doublé d'un martyr. Xul n'avait tant travaillé et tant souffert pour la foi commune. A l'église mère de Jérusalem il apportait l'hommage des fondations nouvelles et, en signe de leur charité respectueuse, un large tribut d'aumônes. Cependant il se sentait très peu rassuré sur l'accueil qui l'attendait, et ses craintes, comme on le vit bientôt, n'étaient que trop fondées.
L'esprit étroit auquel les tendances universalistes de Paul s'étaient heurtées, dix ans auparavant, ^Douvait avoir eu le dessous à Antioche: à Jérusalem il en allait tout autrement. Les apôtres avaient depuis longtemps quitté la ville sainte. Ce qu'il pouvait y avoir, en un tel milieu, d'esprits ouverts à des conceptions un peu larges, parait les avoir suivis, s'être transporté à Antioche ou employé dans les missions. Restés entre eux. les vieux conservateurs n'avaient pu que renforcer leurs tendances. Ils avaient pour chef Jacques, « frère du Seigneur » , qui
» // Cor., XI, XII.
AXTIOCHE ET LES MISSIOXS DE SAIXT PAUL 29
déjà, du temps des apôtres, jouissait d"une grande considération et gouvernait avec eux l'église locale. C'était un homme d"une sainteté reconnue, d'une piété profonde, mais très attaché aux coutumes juives et peu disposé à transiger sur leur caractère obligatoire. Dans son entourage les hardiesses de Paul avaient été subies plutôt qu'acceptées. C'est de là qu'étaient sorties les inspirations qui divisèrent momentanément la chrétienté d'Antioche et mirent Pierre et Paul aux prises. De là aussi partirent divers émissaires qui, suivant les traces de Paul en Asie-Mineure et en Grèce, entreprirent de ramener au judaïsme strict les païens ou prosélytes convertis par lui, de leur imposer la circoncision, et, pour en arriver là, de déconsidérer personnellement l'apôtre des gentils. Sur ces conflits et ces crises, le livre pacifique des Actes passe très rapidement. Mais à la date à laquelle nous sommes arrivés, six lettres de saint Paul étaient déjà en circulation. Elles nous renseignent avec plus de précision. Dans les deux épîtres aux Thessaloniciens, écrites de Corinthe pendant le premier séjour que Paul fit en cette ville, il n'est pas encore question de l'opposition judaïsante. L'apôtre s'épanche avec des disciples particulièrement aimés : il leur rappelle les tribulations qu'ils ont eu à endurer de la part des juifs au moment de la première prédication de l'Evangile. Ces tribulations n'ont pas cessé. Il faut savoir les supporter avec douceur. Paul est heureux de féliciter ses Thessaloniciens sur leur conduite et leur attitude : il est fier d'eux. Ils sont très préoccupés du prochain retour du Seigneur:
l'apôtre répond à leurs questions et s'efforce de les
calmer.
A cette correspondance idyllique font suite les épîtres aux Corinthiens. Elles témoignent l'une et l'autre d'une sorte de brouille sui^enue entre l'apôtre et ses néophytes. Ceux-ci lui ont donné, par leur conduite, plusieurs sujets de plainte: mais ce qui le touche davantage c'est qu'il s'est formé parmi eux diverses écoles et que son autorité est mise en question. D'autres missiomiaires ont passé par Corinthe après lui. Les uns ont fait montre d'un enseignement plus élevé que celui de Paul, lequel avait dû s'en tenir aux éléments. D'autres se sont présentés avec des lettres de recommandation, faisant valoir bien haut le nom et l'autorité des grands apôtres, auprès desquels Paul n'était, à les entendre, qu'un mis.sionnaire de second ordre. De tout cela il est résulté des divisions : il y a, dans l'église de Corinthe. un parti d'Apollo, un parti de Paul : d'autres se réclament de Pierre, d'autres enfin du Christ lui-même.
Cependant il n'y a rien dans ces lettres d'où l'on puisse déduire que les rivaux de l'apôtre eussent introduit à Cormthe des tendances judaïsantes. La façon dont il est parlé de la circoncision et des idolothytes * supposerait plutôt que Paul se sentait parfaitement à l'aise de ce côté.
Il n'en était pas de même en Gralatie. Ce pays, évangélisé par saint Paul dès sa première mission et qu'il
' / Cor., Vn, 17-24: YllI-X.
avait visité deux fois depuis, contenait plusieiu's chrétientés qui avaient bien des raisons de le considérer comme leur directeur spécial. Il y vint des prédicateurs judaïsants: ceux-ci leur apprirent que Paul était un apôtre sujet à caution et que leur salut ne serait assuré que par la circoncision. Les braves Galates se laissèrent endoctriner et circoncire. A cette nouvelle Paul s'empressa de leur écrire une lettre enflammée, où son indignation pour la stupidité de ses disciples se heurte, dans un coniiit animé, à la tendresse paternelle qu'il leur a conservée. Paul n'était pas d'mi caractère endurant: les judaïsants sont fort malmenés dans la lettre aux Gralates.
Les idées qu'il y exprime assez tumultueusement, à cause des circonstances, se retrouvent dans les développements calmes de l'épître aux Romains \ Celle-ci fut écrite à Corinthe, pendant l'hiver qui précéda le retour à Jérusalem.
Gentils, juifs, tous sont pécheurs, les uns sans la Loi. les autres avec la Loi. Les juifs n'ont d'autre avance sur les gentils que leur situation de gardiens des paroles de Dieu. Le salut, la justification, c'est-à-dire la réconciliation avec Dieu, ne vient que de la foi. C'est le régime inauguré avec Abraham.
Le péché règne depuis Adam, et. par le péché, la mort. De même, par Jésus-Christ, nouvel Adam, la grâce circule et vivifie. La loi de Moïse, jadis inefiîcace, plutôt
1 Bon]., I-XI.
go CHAPITRE III.
faite pour faire péclier les gens que pour les justifier, est maintenant abrogée et remplacé par la loi chrétiemie, loi de liberté, qui consiste dans la simple obligation de se conformer à Jésus-Christ.
Cette théologie écarte en bloc tout le mosaïsme, non seulement son obligation, mais même son utilité. La Loi ne sert à rien : il ne sert de rien d"être juif. Ici. Paul se place brusquement en face d'une question de fait. Quelle est maintenant la situation d'Israël? L'apôtre n'hésite pas. En dépit de ses sentiments de nationalité, encore très vifs, il déclare que le rôle d'Israël est fini. ou plutôt interrompu. Dieu, irrité de son incrédulité, s'est détourné de lui: c'est désormais aux gentils que la Promesse s'adresse. Israël est comme mie branche détachée de l'olivier: à sa place est grefifée la gentilité. Cependant un temps viendra où les restes du peuple de Dieu auront part à l'héritage.
Ce manifeste, adressé aux chrétiens de Eome et communiqué tout aussitôt à d'autres chrétientés, devait avoir précédé l'apôtre à Jérusalem. Aux yeux de ses adversaires c'était mie déclaration d'apostasie '. La Loi, la circoncision, la vie juive, la dignité du peuple de Dieu, tout cela il le répudiait. On se figure aisément l'accueil qui l'attendait dans la ville sainte. En ce moment le sentiment national était très excité. Rapace et brutal, le gouvernement des procurateurs aliénait de plus en plus à
* C'est le terme que le livre des Actes met dans la bouche des judaïsants de Jérusalem: à-jcTajia-; o-.oxrj/.i:^ à-i MaïUi-'o):. Act., XXI, 21.
l'empire l'esprit de ces populations difficiles. Le sacerdoce officiel, débordé par le fanatisme des zélotes, sentait son autorité défaillir; l'émeute, dominée avec peine, grondait sans cesse autour du Temple ; l'insurrection s'annonçait. Sans doute les fidèles de Jésus, absorbés par leur espérance à eux, ne se sentaient pas entraînés à ces extrémités ; mais, dans ce milieu d'exaspération farouche, comment auraient-ils fait pour se maintenir en patience ?
Accueilli par des amis, Paul se présenta chez Jacques le lendemain de son arrivée. Il y trouva réuni le conseil des « anciens » , leur raconta ses voyages apostoliques, ses fondations, et sans doute leur remit le produit de la quête qu'il avait faite à l'intention de l'église-mère. Quand il eut fini, on commença par le féliciter. Puis son attention fut attirée sur le grand nombre des juifs convertis \ sur leur attachement extrême à la Loi et sur la fâcheuse réputation dont il jouissait auprès d'eux. Pour dissiper ces bruits il n'y avait qu'une chose à faire, c'était de prouver, par une démonstration éclatante, qu'il avait été calomnié et quïf était toujours un fidèle observateur de la Loi.
Paul, qui avait pour principe de se faire tout à tous, accepta cette solution. Il se joignit à quatre fidèles qui avaient fait le vœu des nazirs, se fit raser la tête, se soumit en leur compagnie aux purifications rituelles, et commença avec eux, dans l'enceinte du Temple, une série
' ris'aat avptiôj;.
Duchesnt;. nist. anc. de l'Egl. - T. I. 3
34 CHAPITRE in.
d'exercices spéciaux: leur durée était de sept jours: ils se terminaient par uii sacrifice. L'auteur de l'épître aux Romains, après avoir, d'un ton si décidé, pris congé de la loi de Moïse, la sentait de nouveau peser sur ses épaules rebelles.
L'épreuve allait se terminer, et Dieu sait ce qui aurait pu arriver quand Paul se serait retrouvé en face de ceux qui la lui avaient imposée, lorsque le cours des événements changea soudain. Si Paul était mal vu des zélotes chrétiens, on se figure quel bien lui pouvaient vouloir les zélotes juifs. Ceux-ci l'aperçurent dans le Temple et déchaînèrent une émeute. Il allait périr, lorsque le commandant de la garnison romaine se saisit de lui, le défendit contre les fanatiques, et, pour plus de sûreté, l'expédia à Césarée, au procurateur Félix. Là, il fut accusé dans les règles, mais sans résultat, par les chefs du sacerdoce Israélite. Enfin, comme il excipait de son titre de citoyen romain et de son droit d'être jugé par l'empereur, on l'expédia à Rome, après l'avoir gardé deux ans à Césarée.
Ainsi Paul échappa aux luttes intestines pour prendre la situation de défenseur de la foi commune. Comme Jésus, il était dénoncé aux Romains par les Juifs ses compatriotes.
Ceux-ci, du reste, distribuaient leur haine avec impartialité. Jacques aussi, Jacques le judaïsant, le chef de l'église judaïsante, en sentit les effets. En 62, le grand prêtre Hanan le jeune, profitant de la mort du procurateur Festus, le fit comparaître, avec plusieurs autres
chrétiens, devant le sanhédrin, comme violateur de la Loi, et rendit contre eux une sentence de lapidation, qui fut exécutée.
Profitons de cet instant d'arrêt forcé dans les polémiques intérieures pour nous rendre comjjte de ce qu'étaient, au jioint de vue des masses clirétieiuies, les rapports entre l'ancienne tradition hébraïque et le développement nouveau introduit par l'Evangile.
CHAPITEE IV. Le chrétien dans l'âge apostolique.
La tradition religieuse d'Israël. — La loi de Moïse et la foi en .Jésns- Christ. — L'éducation biblique. — La fin des choses. — La personne du Christ: sa divinité. — Jésus-Christ, Fils de Dieu, Sauveur. — La vie chrétienne: renoncement au monde, groupement en confréries locales. — Assemblées religieuses imitées des synagogues. — Eucharistie, charismes. — Organisation des églises naissantes.
Qu'il vînt à la communauté des rangs du judaïsme pur ou du sein du paganisme, l'adepte de la prédication chrétienne y arrivait par un acte de foi en Jésus-Christ.
n croyait que Jésus était le Messie attendu d'Israël, qu'il était mort et ressuscité, suivant ce qui était marqué d'avance dans les saintes écritures des Juifs \ Sa foi au Christ était comme enveloppée dans une foi plus compréhensive, dont l'objet était la tradition religieuse des Israélites, quelles que fussent d'ailleurs les restrictions ou interprétations que celle-ci pût subir de la part de tel ou tel prédicateur. Le plus ardent disciple de saint Paul, pourvu qu'il demeurât fidèle à la pensée essentielle de son maître, ne pouvait avoir l'idée de présenter le christianisme comme une religion tout-à-fait nouvelle. Moïse pouvait être atténué, Abraham subsistait,
" / Cor., XV, 3 etc.