‹ Histoire ancienne de l'église (volume 4)Chapitre 6 sur 68 · LE CHRÉTIEN DANS L'AGE APOSTOLIQUE · texte numérisé non relu

LE CHRÉTIEN DANS L'AGE APOSTOLIQUE

et avec lui toute une série de faits, de persomies, de croyances, d'institutions, qui rattachaient l'Evangile à riiistoire la plus anciemie, à l'origine même du monde, à Dieu son créateur.

Ce long passé était représenté sous les yeux du nouveau disciple par une nation religieuse, très vivante en son centre palestinien et dans ses colonies du monde hellénisé. Il était représenté en outre par une littérature sacrée, dont les dernières productions étaient des livres contemporains. Considéré comme le dépôt des souvenirs du vieil Israël, l'Ancien Testament s'étend, inclusivement, jusqu'à Josèphe. C'est cet auteur qui a raconté, pour le public de son temps, en fait surtout pour les chrétiens, les catastrophes où s'abîma la nation juive. Après lui, les juifs ressemblent plutôt à des chrétiens dissidents et arriérés: avant lui c'est le contraire: les chrétiens sont des juifs progressistes.

Quoiqu'il en soit d'ailleurs de ces rapports passagers, il est sûr que le christianisme a ses racines dans la tradition juive, que les premières crises de son histoire sont comparables à celle qui sépare un enfant de sa mère, que l'histoire juive a toujours été considérée par lui comme la préface de la siemie, comme sa préhistoire, que les livres sacrés d'Israël sont aussi ses livres sacrés à lui, et même qu'il fut un temps où il . n'en comiut pas d'autres.

Ainsi l'agrégation au christianisme doit être et était réellement conçue comme une incorporation à un Israël élargi; mais au fond identique à lui-même. Sur cette iden-

tité, toutefois, les opinions divergèrent de bomie heure. Les juifs du premier siècle étaient surtout préoccupés de leiu' loi nationale, les chrétiens de leur chef et fondateur. Ceux des judéo-chrétiens qui doimaient, entre les deux, la prépondérance à la Loi et n'admettaient qu'à titre exceptioimel la prédication aux gentils, furent bientôt hors de la voie commmie ; au IP siècle ils étaient classés parmi, les hérétiques. Ceux qui admirent ime participation des gentils aux bienfaits de l'Evangile, tout en maintenant une certame inégalité, furent vite entraînés plus loin: et cela, moins par Tiniluence spéciale de saint Paid que par le développement général de la situation. Il fallut bien en venir à recomiaitre qu'il n'y a pas de parité, dans l'essence du christianisme, entre Jésus-Christ et Moïse : que le fondement est Jésus et non le législateur du Sinaï, que c'est la Foi qui sauve et non robsei'\'ation de la Loi. Telle est en somme la situation dont témoignent — sauf pour la Palestine — toutes les lettres de saint Patd, quand elles nous, montrent les premières chrétientés dans leur état normal et non dans certains jours de conflit.

Que la pensée persomielle de l'apôtre ait été plus loin, c'est ce qui n"est pas douteux. Mais il ne paraît pas avoir été suivi dans certaines de ses théories, par exemple sur l'efficacité « tentatrice » de la Loi. On resta un peu en deçà de sa pensée : la Loi fut conçue comme ime règle abrogée, mais qui n'avait pu avoir en son temps que de bons effets; on lui recoiuiut même une valeur d'ombre, destmée à faire ressortir la clarté nou-

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Telle de l'Evangile, ou même de figure, de type imparfait, de premier essai.

Ce serait bien mal comprendre le christianisme des anciens gentils que de se le représenter comme chargeant tête baissée contre la Loi, à la façon de saint Paul dans répître aux Galates. La plupart des primitives recrues Cjui forment ce que l'on appelle les helléno-ckréfien.sétaient des gens très frottés de judaïsme. Saint Paul luimême, il faut le répéter, est sans doute incomplètement représenté par certains de ses propos: on aura une impression plus exacte de son attitude ordinaire en considérant ce que l'Eglise a retenu de lui qu'en s'attachant exclusivement à ce qu'elle en a ou laissé tomber, ou interprété dans son sens à elle.

Ainsi la tradition juive, l'Ancien Testament, a été adoptée dans son ensemble par le christianisme. De ce fait résultait pour les nouveaux fidèles un avantage très important. La Bible leur donnait une histoirej et quelle liistoire! Avec elle on remontait bien au delà des traditions grecques, j'entends de celles qui demeuraient sur le terrain du raisonnable et n'enchevêtraient pas les hommes avec les dieux. Par delà les Macédoniens, les Perses, les Juifs, eux-mêmes, en tant qu'état, on atteignait les plus anciennes régions de l'archéologie égj'ptienne et chaldéenne. On remontait \ ce qui était

* Nous savons maintenant que les étapes de ce développement sont plus courtes dans la Bible qu'elles ne l'ont été en réalité. Mais il s'agit ici de l'histoire telle que la percevaient les anciens et non de celle qui s'allonge sans cesse devant nos yeux par les découvertes de l'ai-cliéologie.

infiniment plus important, à l'origine même des choses. On voyait le monde sortir de la main créatrice du Dieu suprême, le mal introduit par l'abus de la liberté: on assistait à la première propagation de la race humaine, à la fondation de ses premiers établissements.

En dehors de ces histoires grandioses, la Bible en fournissait encore beaucoup d'autres, dont le charme et l'utilité se révélèrent bientôt. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur les monuments de l'art chrétien primitif pour voir quelle impression féconde ressortait de récits comme ceux de Job, de Jonas, de Daniel, de Susamie, des trois jeunes hébreux dans la fournaise. Les livres prophétiques donnaient le témoignage de l'attente du peuple de Dieu; on y trouvait tous les traits du Messie et de son royaume; ils justifiaient l'abandon des sacrifices et autres rites mosaïques. H n'est pas jusqu'aux livres gnomiques d'où, à côté des maximes de commun et perpétuel usage, on ne tirât des données importantes sur la Sagesse incréée. Quant au Psautier, il est à peine besoin d'en parler; ces admirables prières ont toujours été sur lés lèvres des chrétiens; elles sont le fond de leur liturgie.

Il va de soi qu'en acceptant, ou plutôt en conservant, des livres si anciens et si divers, les primitives communautés chrétiennes acceptaient ou conservaient en même temps la façon dont on s'en servait avant elles et autour d'elles. Soit à l'état de lectures publiques, dans les assemblées religieuses, soit comme aliment de l'édification ou comme ressource de contre-

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verse, rEcriture-Sainte comportait toujours une interprétation. De cette interprétation les procédés pouvaient varier d'un milieu à l'autre et aussi d'un livre à l'autre: au fond toutes les exégèses s'accordaient à donner aux textes sacrés le sens susceptible d'une application présente, que ce sens fût ou non identique à celui qui en avait été déduit lors de l'apparition de chacun d'eux. Tous ces livres sont divins; les choses qu'ils nous disent sont l'enseignement même de Dieu. Ce principe général, souvent proclamé dans l'Eglise, c'est le fond même de la religion des saintes Ecritures telle que la pratiquaient les premiers chrétiens et telle que les juifs ravaient' pratiquée avant eux.

Ce n'est pas seulement sur le passé que la tradition d'Israël offrait des ressources à la pensée chrétienne: elle l'orientait aussi vers l'avenir, vers la région des espérances. Ici il ne faut pas faire trop de différences entre les livres de l'Ancien Testament et ceux du Nouveau, entre les canoniques et les apocryphes. Tous ils témoignent d'une même préoccupation : nous touchons à la fin des choses: Dieu va avoir sa revanche; son Messie va paraître ou reparaître. Malgré certains traits épars qui nous montrent saint Paul affranchi par instants de cette obsession, il faut bien reconnaître qu'elle a pesé sur l'esprit des premières générations chrétiemies.

De Forigine des choses ou de leur fin, la pensée des fidèles était toujours ramenée sur le présent de leur état religieux. Ils étaient chrétiens par Jésus-Christ, parce

«|u"un homme appelé Jésus, qu'ils n'avaient pas tu pour la plupart, les avait appelés à lui. Cet homme était mort, il était ressuscité: assis maintenant à la droite de Dieu, il allait bientôt reparaître tout glorieux et livrer au mal une bataille décisive. Qu'était-il? Quelle était Torigine de ce rôle de chef religieux, de représentant efficace de Dieu, de juge de l'humanité entière? Comme messie juif, il avait une histoire en arrière: il avait été prédestiné par Dieu, pressenti, amioncé, décrit par les prophètes. Un de ses titres les plus élevés était celui de Fils de Dieu. Mais, sur ce point essentiel, il ne pouvait être question de s'en tenir à la tradition juive. Elle est manifestement dépassée par les affirmations de saint Paul, de saint Jean, de l'auteur de l'épître aux Hébreux. Et ces affirmations elles-mêmes ne sont que l'épanouissement de la croyance commune, encore indigente en formules, mais profonde et résistante. Jésus, bien qu'il appartienne par sa réalité d'homme à la catégorie des créatures visibles, tient aussi, par le fond de son être, à la divinité. Comment, c'est ce qui s'éclaircira peu à peu. Mais l'essentiel de cette croyance est dans les âmes chrétiemies, dès la première génération. Le Nouveau Testament la révèle, depuis ses plus anciens livres jusqu'aux plus récents. A la suite du Nouveau Testament, les autres livres chrétiens du premier âge, orthodoxes ou gnostiques, supposent tous cette croyance fondamentale, universellement acceptée et solidement ancrée dans la tradition.

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Et ici il faut tenir grand compte de Téducation juive par laquelle avait passé la pensée chrétienne. Pour des païens il y avait bien des façons d'être dieu ; les anciens dieux de l'Olympe avaient eu des parents; on connaissait leurs généalogies ; quelques-uns n'étaient que des héros divinisés. Les rois macédoniens, maures, et bien d'autres, avaient été adorés ; les empereurs Tétaient encore. Un dieu de plus ou de moins, pour une conscience polythéiste, ce n'était pas une affaire.

Il en était tout autrement pour mie conscience formée par les idées religieuses d'Israël. « Ecoute, Israël ! ton Dieu, le Dieu d'Israël, est un ». Ce Credo des juifs ûiodernes comme des juifs antiques exprime ce qu'il j a de plus profond et de plus apparent en même temps dans leur religion. Admettre que Jésus-Christ et l'Esprit- Saint sont Dieu, c'était admettre qu'ils participent à l'essence même du Dieu unique, qu'ils lui sont respectivement identiques, sans cependant être dépourvus de certaines spécialités.

Ceci, c'est la Trinité chrétiemie, non sans doute à l'état de formulation qu'elle atteindra plus tard et que l'on opposera à des hérésies passagères, mais à l'état où elle pénètre la conscience commune des chrétiens et réclame l'adhésion de leur foi. Le commun des chrétiens, au premier siècle, au temps même des apôtres, en est, sur ceci, à peu près exactement au même point que le commun des chrétiens d'à présent. Les théologiens en savent, ou du moins en disent, notablement plus long. Mais il s'agit ici de religion et non d'école.

Mais Jésus n'est pas seulement Messie et Fils de Dieu, il est encore le Sauveur des hommes \ S'il doit accueillir ses fidèles dans le roj^aume des Cieux, c'est qu'ils sont à lui: et s'ils sont à lui, ce n'est pas seulement parce qu'ils croient en lui et se sont agrégés à TEglise, c'est parce qu'il les a rachetés d'une sorte d'esclavage spirituel. Il est leur Rédempteur, et c'est par sa mort sur la croix qu'il a conquis ses droits sur eux. Il ne faut pas croire que cette idée, sur laquelle saint Paul insiste si souvent et si fortement, soit un simple produit de sa réflexion individuelle, ni même, ce qui serait plus admissible, d'une inspiration spéciale. Du moment où la société chrétienne se fut ouverte à des païens et à des samaritains — et ce n'est pas à Paul que ce mouvement a commencé — il fallut bien admettre que l'essentiel, dans l'œuvre du salut, ce n'était pas la Loi, mais la Foi ; que la qualité de disciple de Moïse non seulement ne servait plus à rien si l'on n'était disciple de Jésus, mais qu'on pouvait s'en passer et qu'elle n'offrait , qu'un avantage secondaire. Que cette conséquence supportât la foi à la rédemption ou fût inspirée par elle, il est sûr qu'entre les deux la distance n'était pas grande. D'autre part saint Paul nous atteste ' que, se trouvant à Jérusalem après sa première mission, il exposa aux chefs de l'Eglise, Pierre, Jacques, Jean, et

' C'est la définition exprimée par la célèbre formule 'Iraiù? .XstîTi; 0£i3 Yti; -uTrp, qui a donné l'anagramme IX0T- et le symbole du poisson.

2 Gai., II, 1, 2.

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autres, la doctrine qu'il enseignait aux païens, « afin, dit-il, de ne pas courir en vain ». On se demande ce qu'il leur aurait exposé sïl ne leur avait pas parlé d'un point si grave et qui tenait tant de place dans ses prédications. Comme on ne lui fit pas d'objections, il faut admettre que l'efficacité rédemptrice de la mort du Seigneur était dès lors chose reçue parmi les apôtres. Enfin, quand Paul discute sur la valeur de la Loi avec des adversaires judaïsants, quel est son argument principal ? « Si c'est la Loi qui justifie, c'est donc pour rien que le Christ est mort » \ De quelle grâce eût-il produit mi tel raisonnement si les judaïsants, n'avaient partagé sa croyance à la Rédemption?

Ainsi l'éducation des premières générations chrétiemies comportait, avec une somme considérable d'éléments empruntés à la tradition juive, des croyances tout à fait spéciales, qui ne pouvaient manquer, en se développant, d'introduire une grande différence entre les deux confessions.

Et ce qui se constate pour l'enseigiiement se révèle tout aussi bien dans les institutions. Jetons un coup d'œil sur l'organisation et la vie des sociétés chrétiennes, que la prédication des apôtres constituait mi peu partout dans le monde hellénisé. Les lettres de saint Paul nous ofirent ici des renseignements précieux.

L'adhésion au christianisme était mie démarche de très grave conséquence. Il fallait, sur bien des points, se

* Gah, II, 21.

séquestrer de la vie ordinaire. Les théâtres, par exemple, et. en général, les jeux publics, écoles d'immoralité, figuraient au premier rang des pompes de Satan auxquelles il fallait renoncer. Il en était de même de la fornication. H va de soi que l'on rompait avec l'idolâtrie: mais il n'était pas toujours aisé d'en éviter le contact: la vie privée des anciens était si pénétrée de religion! Les mariages, les naissances, les moissons, les semailles, l'inaugiiration et l'exercice des magistratures, les fêtes de famille, tout était prétexte à sacrifices avec libations, encens, banquets. Sur ce dernier point. Paul admettait quelques concessions. Il défendit sévèrement toute participation aux festins sacrés célébrés dans l'enceinte des temples: mais la circonstance qu'mi morceau de viande avait fait partie d'ime victime n'était pas à ses yeux ime raison définitive de s'en abstenir, pourvu que personne n'en fût scandalisé. C'était se montrer plus facile qu"on ne l'avait été, en 51. à Jérusalem, et que ne Tétaient les sjmagogues à l'égard de leurs prosélytes.

Séparés du paganisme, les fidèles devaient vivre entre eux. Chaque éghse formait une société complète, dont les membres demeuraient sans doute obligés par les lois, fiscales ou autres, de la cité et de l'empire, mais devaient éviter de porter leurs diiïérends devant d'autres juridictions que celle de la communauté. On se mariait entre chrétiens. Le mariage antérieur à la conversion, lorsqu'un seul des conjoints passait au christianisme, n'était dissous que sur la demande de la partie restée païenne. En dehors de ce cas. le divorce était

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rigoureusement proscrit. La virginité absolue était louée et même recommandée, vu Timminence du dernier jour, mais nullement imposée. Dans la vie ordinaire, le chrétien devait se montrer soumis aux autorités, et à ses maîtres s'il était esclave: l'oisiveté était flétrie; on insistait fortement sur l'iionnêteté, Tamabilité dans les rapports, la gaîté qui procède d'un cœur pur, la charité, et particulièrement l'hospitalité.

La vie religieuse ressemblait beaucoup à celle des sjniagogues. On se réunissait pour prier et pour lire la sainte Ecriture, dans laquelle les beaux exemples des justes étaient l'objet d'une attention particulière. Les éléments spécifiquement chrétiens de ce culte primitif étaient l'Eucharistie et les charismes, effusions extraordinaires de l'Esprit-Saint. L'Eucharistie se célébrait le soir, à la suite d'un repas frugal (agape) que l'on prenait en commun. On reprodusait ainsi la Cène du Seigneur au soir de sa passion. Quant aux manifestations de l'EspritrSaint, elle se produisaient sous des formes diverses ; tantôt c'étaient des guérisons ou autres actes miraculeux, tantôt des visions {x~(j7,yl'Aii-\ tantôt une illumination de l'esprit qui se traduisait en discours sur les mystères de la foi ou sur les obligations de la conscience (AÔyo; yvwTîoj;, Vr^o-^ Topta;, -t'^ri;). Les plus remarquables étaient la prophétie et la giossolalie. La prophétie était le don de connaître les choses cachées, notamment les secrets des consciences \ Ce don, tout-à-fait

' / Cor,., XIV, 24. 25.

temporaire, doit être distingué de la qualité de prophète que possédèrent certains personnages des temps apostoliques, comme Judas Barsabbas, Silas, Agabus ', et même de la génération suivante, comme les filles de Philippe, Ammias, Quadratus et autres dont il sera question plus tard. De même le don des langues qui permit aux apôtres de se faire comprendre, le jour de la Pentecôte, par des gens de nationalités diverses, n'a rien de commmi avec la glossolalie que saint Paul décrit dans sa première épître aux Corinthiens. Ni le glossolale lui-même, ni les assistants, ne comprennent ce qu'il dit; la communication ne peut s'établir entre eux, ou plutôt entre les assistants et l'Esprit-Saint, que par l'intermédiaire d"un interprète inspiré. Cependant, en dehors de toute interprétation, on peut déjà saisir, dans les sons étranges que profère le glossolale, l'accent de la prière, de la louange, de la reconnaissance.

Ces phénomènes surnaturels étaient bien propres à frapper les esprits et à entretenir l'enthousiasme des premières chrétientés. Cependant l'abus n'était pas lom de l'usage; l'usage lui-même pouvait avoir ses inconvénients, s'il n'était réglé avec sagesse. L église de Corinthe n'a encore que quatre ans et déjà saint Paul est obligé d'intervenir pour discipliner l'inspiration de ses fidèles. Même dans la célébration de l'Eucharistie des abus se produisirent de bonne heure. On fut obligé de simplifier le plus possible le repas qui en était comme

> Act., XI, 27, 28; XV, 22, 32; XXI, 10, 11.

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le premier acte ; plus tard on le sépara de la liturgie et enfin on le supprima plus ou moins complètement. L'homélie ecclésiastique suppléa aux manifestations primitive du >.r>Yo; crooi-/:. Les visions, les prophéties, les guérisons miraculeuses, n'étaient sans doute pas destinées à disparaître tout à fait: mais, comme elles n'étaient guère compatibles avec la régiilarité du service liturgique, elles cessèrent bientôt de s'y produire.

Nous ne trouvons, dans les épîtres apostoliques, aucun détail sur les rites de l'initiation chrétienne, C|ui prirent pourtant d'assez bonne heure des formes arrêtées et significatives. Paul se reposait sur ses collaborateurs pour l'accomplissement de ces cérémonies \ Quelques fidèles, non contents de se faire baptiser eux-mêmes, cherchaient à se faire baptiser aussi pour leurs parents ou amis défunts ^.

Parmi les charismes, il faut remarquer ceux qui se rapportent ^ aux services intérieurs des communautés. Saint Paul parle de ceux des membres de l'association qui travaillent pour elle, qui président, qui exhortent, et des devoirs que les fidèles ont envers eux: il mentionne le don de gouvernement, de dévouement \ Bientôt apparaîtront les termes d'évêques, de diacres, de prêtres. Mais, dans les commencements, l'autorité réelle ou priiicipale demeure tout naturellement entre les mains

' / Cor., I, 14-17.

2 / Cor., XV, 29.

3 / Thess., Y, 12, 13.

* I Cor., Xn, 28: Y'Ë-p'ir.on;, k-nù-rUi;.

DccHESXE. Hist. anc. de l'Egl. - T. L 4

des missionnaires, des fondateurs. Ils ont une toute autre importance que ceux d'entre les néophytes par lesquels ils se font assister sur place dans les détails de la vie

corporative.

Les réunions se tenaient dans des maisons particulières, surtout dans ces grandes pièces de l'étage supérieur, qui, de tout temps, ont été d'usage en Orient. Les gens de ces pays excellent à se tasser dans un petit espace. Les assemblées avaient lieu le soir et se prolongeaient souvent dans la nuit. A côté du sabbat juif, le dimancbe fut, de très bomie heure, consacré au

sei-^'ice divin.

On s'est demandé souvent si les premières chrétientés des pavs grecs n'ont pas été organisées sur le modèle des associations religieuses païennes. H y a des analogies, dans le recrutement, par exemple. Comme les thiases. les éranes et les coUèges religieux de tout genre, les églises chrétiennes admettent sans distinction les étrangers, les esclaves, les femmes: l'mitiation est entourée d'un certain rituel, qui devint bientôt imposant: on célèbre des repas sacrés. Mais ces analogies ne vont pas bien loin. Quand même on ferait abstraction des différences de croyance et de morale, et même des formes du culte, qui, chez les païens, comporte toujours le temple, l'idole, le sacrifice, il resterait encore un contraste radical dans la conception et la distribution de l'autorité. Les chefs des associations païemies sont toujours temporaires, généralement annuels, tandis que les prêtres et les diacres chrétiens sont à vie. Les pou-

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Toirs des premiers dérivent de la communauté qui les a nommés et dont ils ne sont que les agents: les autres, au contraire, parlent, agissent, gouvernent, au nom de Dieu et des apôtres dont ils sont les auxiliaires et les représentants.

n suffit d'ailleurs d'im médiocre sens historique pour comprendre que les premières églises, composées de gens qui sortaient des synagogues, devaient tendre à se modeler sur celles-ci, et que les apôtres missionnaires, qui avaient vécu plus ou moins longtemps au milieu des communautés clirétiemies de Jérusalem et d'Aiitioclie, portaient avec eux des habitudes, des traditions, déjà précises. On n'avait nul besoin de demander à des institutions païennes le type d'une organisation qui existait déjà. Du reste l'horreur profonde que l'on éprouvait pour le paganisme s'opposait à toute imitation de ce genre.

^ En somme, les chrétientés se sont constituées à peu près de la même façon que les synagogues juives. Comme ceUes-ci. elles ont été des sociétés religieuses, fondées sur la communauté de foi et d'espérance, mais d'ime foi et d'mie espérance qui ne connaissaient plus aucune barrière de race et de nationalité. Comme les synagogues, elles ont cherché à supprimer tout contact dangereux avec les institutions ou usages païens: elles ont offert à leurs membres une vie sociale à la fois très intense et très douce: un gouvernement à peu près complet, comportant une caisse commune, des tribunaux et des services charitables. Même au point de vue du

Kr) CHAPITRE IV.

culte proprement dit, la ressemblance est encore très grande. A la synagogue, comme à l'église \ on prie, on lit la Bible, on Texplique; à l'église on n'a de plus que l'Eucharistie et les exercices d'inspiration. Dans ces premiers temps, ranalogie va encore plus loin. De même que les juifs de tous les pays se considèrent comme frères en Abraham, Isaac et Jacob, de même les chrétientés locales sentent très vivement leur fraternité en Jésus- Christ. Des deux côtés on regarde vers Jérusalem, qui est encore, au moment où nous sommes, le cœur du christianisme aussi bien que du judaïsme. Mais tandis que les yeux des juifs sont tournés vers le Temple, centre de leurs souvenirs, pôle de leurs espérances, les chrétiens songent aux lieux où fut plantée la croix de leur Maître, où vivent encore les témoins de sa résurrection, et d'où leur sont venus les chefs apostoliques sous la parole desquels se forme en tous lieux le peuple de. l'alliance nouvelle.

1 Remarquez que ces deux mots signifient la même chose, « l'assemblée », et qu'ils ont aussi été employés, l'un comme l'autre, pour désigner les édifices où cette assemblée se réunissait.

CHAPITEE Y.

Origines de l'église romaine.

La colonie juive de Rome. — Aquilas et Priscille. — L'épître aux Romains. — Paul à Rome. — Les plus anciens fidèles de l'église romaine. — Pierre à Rome. — L'incendie de l'au 6i et la persécution de Néron.

Les princes juifs de la maison asmonéenne avaient été de bonne heure en rapport avec les Eomains. De là sans doute les premières origines de la communauté juive de Rome. La prise de Jérusalem par Pompée (63) lui donna un subit et important accroissement \ Le vainqueur jeta sur le marché romain une énorme quantité de prisonniers de guerre. Achetés d'abord comme esclaves, puis affranchis, ils ne tardèrent pas à constituer, dès le temps d'Auguste, et même auparavant, un groupe considérable, localisé dans le Traiïstévère ^ Cette colonie n'était pas protégée, au moins directement, par des privilèges, comme ceux que les anciens rois macédoniens et les généraux romains avaient délivrés à tant de juiveries de l'Orient hellénique ou hellénisé. Tibère ne viola aucun engagement lorsqu'il les chassa de Eome

' Schûrer. Geschichfe cUr j Udischen Volkes etc., 3'^ éd., t. III, p. 28.

* Philon, Log. ad Caiiim, 23.

en 19^; ils étaient alors assez nombreux pour que l'on pût en envo^-er quatre mille combattre les barbares de Sardaigne. Cette mesure, dont le prétexte avait été un fait de conversion par trop avantageux à la communauté juive, était due à l'inspiration de Séjan. Après la chute de ce ministre (31) on se montra moins sévère. Lorsque Philon vint à Eome plaider devant Caligula (40) la cause des juifs d'Alexandrie, ceux de Eome avaient repris leur situation d'autrefois. L'année suivante (41), ou peu» après, Claude leur accorda un édit de tolérance^; mais plus tard il crut devoir prendre des mesures répressives.

C'est ici que, pour la première fois, l'Evangile se manifeste dans l'histoire de la communauté juive de Eome. Les Actes des Apôtres et Suétone s'accordent à dire que les juifs furent chassés de la capitale. D'après Dion Cassius, l'expulsion totale ayant paru difficile à exécuter, la poHce se serait bornée à interdire les réunions \ Il y eut certainement des expulsions : en 52, saint Patrl trouva à Corinthe un juif, Aquilas, et sa femme Priscille, qui s"y étaient transportés à la suite de l'édit de Claude. Aquilas était du Pont: lui et sa femme faisaient déjà profession de christianisme. Ce détail concorde très bien avec ce que Suétone rapporte

1 Josèphe, Ant., X^^II, 3, 5: Tacite, Anu., II, 85; Suétone, Tiberius, 36.

« Josèphe, .1»/., XIX. 5, 2.

^ Act., XVIII, 2: Suétone, Claudius, 25; Dion, LX, 6.

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