L'Eglise et la Gnose
L'accueil fait, à toutes ces doctrines par les communautés chrétiennes ne pouvait guère être favorable. La solidarité des deux Testaments, la réalité de l'histoire évangélique, l'autorité de la morale commune, étaient choses trop solidement ancrées dans la tradition et dans
l'éducation religieuse pour qu'il fût aisé de les ébranler. On ne voit pas qu'aucune église, dans son ensemble, se soit laissé séduire. Ce n'est pas qne les chefs de secte ne s'y essayassent. A Rome surtout, point particulièrement important, divers efforts furent tentés, dit-on, par Yalentin, Cerdon et Marcion, pour s'emparer de la di~ rection de l'Eglise. Vers la fin du IIe siècle on rencontre encore un gnostique, Florinus, parmi les prêtres romains en exercice !, L'attitude d'Hermas est très intéressante. Il insiste énergiquement sur la divinité du Créateur. C'est le premier commandement du Pasteur : « Avant » tout, crois que Dieu est un, qu'il a tout créé et orga- » nisé, tout fait passer du néant à l'être et qu'il con- » tient tout » . Tout aussi rigoureusement il proolame la solidarité de l'àme dans les œuvres de la chair : « Prends » bien garde de laisser entrer dans ton cœur la pensée y> que cette chair peut être corrompue et de l'aban- » donner à quelque souillure. Si tu souilles ta chair, tu » souilles en même temps l'Esp rit-Saint. Si tu souilles » l'Esprit-Saint, tu ne vivras pas » 2. Avec ces deux recommandations, Hermas met son monde en garde contre le danger théologique et contre le danger moral, le dualisme et le libertinisme. En d'autres endroits il esquisse des portraits d'hérétiques, tant des prédicateurs d'hérésie que de leurs auditeurs.
1 Irénée, dans Eusèbe, V, 15, 20. Ses opinions connues, Florinus, naturellement, fut destitué.
2 Cette idée est développée d'une manière encore plus expressive dans la //« démentis.
« Voilà, dit-il, ceux qui sèment des doctrines étran- » gères, qui détournent de la voie les serviteurs de Dieu, » surtout les pécheurs, ne les laissant pas se convertir et » leur inculquant leur enseignement insensé. Il y a pour- » tant lieu d'espérer qu'ils se convertiront, eux aussi. » Tu vois que déjà beaucoup d'entre eux sont revenus » depuis que tu leur as communiqué mes préceptes; » d'autres encore se convertiront » . Après les maîtres, les disciples : « Ce sont des fidèles ; ils ont la foi, mais » sont difficiles à instruire, audacieux, se complaisant » en eux-mêmes, cherchant à tout savoir et ne connais- » sant rien du tout. Leur audace a fait que l'intelli- » gence s'est obscurcie en eux. Une sotte imprudence » les envahit. Ils se targuent d'une grande pénétration ; » ils se transforment volontiers et d'eux-mêmes en maî- » très de doctrine : mais ils n'ont pas le sens commun. . . » C'est un grand fléau que l'audace et la vaine présomp- » tion : plusieurs lui doivent leur perte. Il y en a qui, re- » connaissant leur égarement, sont revenus à une foi sin- » cère et se sont soumis à ceux qui ont vraiment l'intelli- » gence. Les autres peuvent se convertir aussi, car ce ne » sont pas de méchantes gens, mais plutôt des imbéciles » l.
Ceci a été écrit au moment où Valentin et autres docteurs de renom propageaient leurs doctrines dans la société chrétienne de Rome. Hermas, s'il s'agit d'eux, s'est montré bien optimiste. Mais, qu'il ait eu en vue les rêveries subtiles de Valentin, ou, ce qui est bien
1 Sim. V, 7; IX, 22.
possible, des gnoses plus vulgaires importées de Syrie et d'Asie, il faut avouer que la théologie sublime des Gnostiques avec ses plérômes, ses ogdoades, ses archontes et tout son personnel d'éons célestes ne paraît pas lui avoir fait beaucoup d'impression, et qu'il n'y voit même pas un danger bien sérieux. La simplicité de l'esprit et la droiture du cœur lui semblent être ici des défenses invincibles.
Il avait raison, pour le commun du monde. Mais, comme on l'a dit plus haut, les rêveries philosophiques avaient pourtant leur clientèle, et la pénitence prêchée par Hermas était moins commode que la justification gnostique. Aussi ne faut-il pas s'étonner que le langage des chefs ecclésiastiques trahisse, en général, plus d'appréhension et plus d'indignation que celui du brave prophète. Celui-ci, du reste, ne paraît pas avoir connu Marcion ; au moins peut-on dire qu'il n'a pas connu la grande propagande de l'église marcionite, concurrence autrement redoutable que les écoles des aventuriers de Syrie et des docteurs alexandrins.
Saint Polycarpe et saint Justin nous donnent ici des impressions moins optimistes. Le vieil évêque de Smyrne, dont la vie se prolongea très longtemps, avait connu Marcion avant que celui-ci ne fît le voyage de Rome. Il le rencontra après sa rupture avec l'Eglise et Marcion lui ayant demandé s'il le reconnaissait : « Je reconnais, dit-il, le premier-né de Satan» l. Justin ne se borna
*Iren., Haer., III, 3.
pas à comprendre Marcion parmi les hérétiques réfute dans son fyntagma1 contre toutes les hérésies: il lui consacra un autre Syntagma, un traité spécial 2. Le premier de ces deux ouvrages était déjà publié quand (v. 152) il écrivit sa première apologie, où il revient à deux reprises sur l'hérésiarque: «Un certain Marcion. » du Pont, qui enseigne encore, au moment présent, un » autre dieu plus grand que le Créateur. Grâce à l'appui » des démons il a persuadé à nombre de personnes et » en tout pays (*arà rcSv ysvo; àvOpoj-ojv) de blasphémer » et de renier Dieu, l'auteur de cet univers... Bien des » gens l'écoutent comme le seul qui possède la véritér » et se moquent de nous. Pourtant ils n'ont aucune » preuve de ce qu'ils disent. Comme des agneaux em- » portés par le loup, ils se laissent stupidement clévo- » rer par ces doctrines athées et par les démons » . Le ton de ces propos montre combien la blessure était cuisante, et quel avait été, dès ses premiers débuts, le succès de Marcion.
Les Gnostiques ont beaucoup écrit. Cela était naturel, puisqu'ils se donnaient comme les initiateurs de l'élite intellectuelle aux secrets d'une science supérieure. Il n'est pas moins naturel que la défaite de ce parti religieux ait entraîné la disparition de sa littérature. Aussi, jusqu'à ces derniers temps, les livres gnostiques n'étaient-ils connus que par ce qu'en rapportent les auteurs orthodoxes. Des indications de titres, des citations
1 Justin, Apol., I, 26.
2 Iren., Haer., IV, 6.
éparses, des descriptions de systèmes évidemment tirées des œuvres des sectaires, c'est tout ce qui nous est venu par cette voie l. Il y a cependant une exception à signaler: la lettre citée plus haut, de Ptolémée à Flora, conservée par saint Epiphane, où l'on voit comment l'enseignement gnostique se propageait en argumentant de la tradition biblique et chrétienne.
Depuis quelque temps les manuscrits d'Egypte commencent à nous rendre, en des versions coptes, les livres mêmes des anciens hérétiques. Ceux que l'on a découverts jusqu'ici proviennent, non des écoles alexandrines de Basilide, Yalentin et Carpocrate, mais des sectes d'origine syrienne, que saint Irénée décrit 2 sous le nom générique de Gnostiques. Il a sûrement eu sous les yeux l'un de ces écrits : le chapitre qu'il consacre aux Gnostiques du type Barbelo (I, 29) n'en est qu'un extrait assez incomplet 3.
1 M. Harnack a eu la patience de dresser un catalogue minutieux de tous ces renseignements bibliographiques, Die Uéberlieferung und der Bestand der altchristlicJien Literatui\ p. 144-231.
2 Haer., I, 29 et suiv.
3 Ce livre, qui paraît avoir porté le titre d'Evangile de Marie ou d'Apocryphe de Jean, est contenu dans un ms. de papyrus, conservé actuellement à Berlin. Il y est suivi d'un autre exposé synthétique intitulé « Sagesse de Jésus-Christ » , et d'une histoire de saint Pierre, d'inspiration gnostique, où figure pour la première fois l'épisode de sa fille paralytique, guérie par lui, puis rendue à son infirmité (Pétronille). Sur ces pièces, qui seront publiées dans le t. II du recueil de M. Cari Schmidt (v. note suiv.), on peut consulter, en attendant, les Sitzungsberichte de l'Académie de Berlin, 1896, p. 839.
D'autres *, moins anciens, du IIP siècle plus ou moins avancé, témoignent d'évolutions intéressantes accomplies dans les mêmes sectes. On sait que, dans ce monde étrange, deux tendances morales se révélèrent de bonne heure, l'une plutôt ascétique, l'autre favorable aux plus dégoûtantes aberrations. Les livres retrouvés s'inspirent de la première et combattent fort nettement la seconde.
En face de cette littérature hérétique se développe la polémique des auteurs orthodoxes. Les uns s'attaquaient à une secte en particulier : Valentin et Marcion, celui-ci surtout, ont donné lieu à nombre de réfutations. D'autres entreprenaient de dresser le catalogue des sectes et se plaisaient à en étaler les bizarreries, en leur op-
1 Réunis par M. Cari Schmidt dans le recueil patristique de l'Académie de Berlin. Sa publication est intitulée Koptisch- Gnostische Schriften. Le second volume contiendra les textes énumérés dans la note précédente; le premier (1905) reproduit ceux qui figurent dans deux mas., V Askewiaiuis, en parchemin (Brit. Mils. Add., 5114), et le Brucianus, en papyrus, conservé à la Bodléienne d'Oxford. UAskewianus contient une compilation à laquelle on a donné improprement le nom de Pistis Sophia. Selon M. Harnack, le plus clair de cette farrago serait à identifier avec les « Petites questions de Marie » , mentionnées (Haer., XXVI, 8) par saint Epiphane. Cependant les « Grandes questions de Marie » , que saint Epiphane cite en même temps et comme provenant du même milieu, appartenaient à la tendance obscène, ce qui n'est pas le cas de la Pistis Sophia. Dans le Brucianus, on trouve d'abord un ouvrage en deux livres, où M. Schmidt reconnaît les deux livres de Jeu, allégués dans la Pistis Sophia, puis un morceau d'exposition générale qui se rattache sûrement au système des Séthiens ou Archontiques, décrits par saint Epiphane, Haer. XXXIX et XL. Quoiqu'il en soit des identifications proposées, il est sûr que les écrits contenus dans ces deux mss. proviennent d'un même groupe hérétique.
posant le sobre, universel et traditionnel enseignement de l'Eglise authentique. Ce thème fut cultivé de très bonne heure. Saint Justin avait déjà écrit contre toutes les hérésies lorsqu'il publia son Apologie l ; Hégésippe traita aussi ce sujet, non dans un livre spécial, mais dans ses « Mémoires » . Tout cela est à peu près perdu. En revanche nous avons l'ouvrage de saint Irénée, livre capital, où, bien qu'il soit dirigé spécialement contre la secte valentinienne, on trouve une description des principales hérésies jusqu'au temps (v. 185) où l'auteur écrivait. Après lui vint Hippolyte, qui dressa deux fois le catalogue des sectes, sous deux formes et à deux moments de sa carrière. Son premier écrit, son « Syntagma contre toutes les hérésies » , est maintenant perdu ; mais il est possible de le reconstituer 2, grâce à la description qu'en donne Photius 3, et aux extraits qui s'en sont conservés 4. Hippolyte, comme Irénée, du reste, ne s'en tenait pas aux systèmes gnostiques ; sa description s'étendait à d'autres hérésies; la 32e et dernière était l'hérésie modaliste de Noët. Il descendit un peu plus bas
1 SûvTOC-v-y.a xaTà waawN pi'-vra-'vwv oup-'asov {Apol., I, 26).
2 C'est ce qu'a fait R. A. Lipsius, Die QueUenkritik des Epiphanios, Wien, 1865.
3 Cod. 121.
* Le catalogue d'hérésies imprimé à la suite du De FrescHptionïbus de Tertullien n'est qu'un résumé du Syntagma d'Hippolyte ; ce petit écrit paraît être des environs de l'an 210. Epiphane (v. 377) et Philastrius (v. 385), le premier surtout, ont aussi très largement exploité le Syntagma. Enfin le chapitre sur Noët, qui forme la fin de l'ouvrage, nous est parvenu isolément.
Duchkske. Hist. anc. de l'Egl. - T. I. 13
194 CHAPITRE xi.
dans son second ouvrage, « Réfutation de toutes les hérésies», plus connu sous le titre de Philosophumena.
Dans la littérature des temps postérieurs, il faut faire une place de premier rang au grand traité de saint Epiphane, le Panarion, compilation fort critiquable à certains points de vue, mais dont les éléments ont été puisi's à des sources de grande valeur, le Syntagma d'Hippolyte, celui de saint Irénée, nombre de livres hérétiques, connus, dépouillés ou cités par l'auteur, sans parler des observations directes qu'il avait faites lui-même sur les sectes survivantes. Les compositions de Philastrius de Brescia, de saint Augustin, de Théodoret, n'ont auprès de celle-ci qu'une valeur secondaire.
Propagande et apologie au IIe siècle.
L'attrait du christianisme, de ses croyances et de ses espérances. — Le spectacle du martyre et de la fraternité chrétienne. — Impopularité des chrétiens. — Animosité des philosophes. — Celse et son «Discours véritable». — L'apologie du christianisme. — Apologies adressées aux empereurs: Quadratus, Aristide, Justin, Méliton, Apollinaire, Miltiade, Athénagore. — Marc- Aurèle et les chrétiens. — Apologies adressées au public: Tatien.
En dépit des lois répressives, le christianisme ne cessait pas de se répandre. Vers la fin dn règne de Marc-Aurèle, c'est-à-dire un siècle et demi environ depuis les premières origines, on le trouve établi dans les provinces les plus éloignées. Il y a des groupes chrétiens en Espagne, en Gaule, en Grermanie, en Afrique, en Egypte, jusqu'au delà de l'Euphrate et de la frontière romaine. L'Evangile avait commencé par les communautés juives et leurs prosélytes ; mais il n'avait pas tardé à s'adresser directement aux païens. Cette propagande, rivale de celle des juifs, qu'elle absorba d'ailleurs assez rapidement, se présentait avec les avantages de la religion d'Israël, augmentés encore par une plus grande facilité d'adaptation. Au polythéisme grec, romain, égyptien, elle opposait la doctrine du Dieu unique et souverain ; à l'idolâtrie, le culte en esprit ; aux sacrifices sanglants, aux pompes officielles et tapageuses, des exer-
cices religieux fort simples, prières, lectures, homélies, repas communs ; au débordement des mœurs, que n'arrêtaient guère les religions antiques, une morale sévère soutenue par le contrôle de la vie d'association. Les communes préoccupations sur l'origine des choses et sur la destinée des hommes trouvaient satisfaction dans les enseignements déduits de livres sacrés, antiques et vénérables, bien plus autorisés que les fictions des poètes. La doctrine des anges et celle des démons, celle-ci surtout, permettait de résoudre nombre de questions sur l'origine et la puissance des erreurs religieuses. Satan et son personnel expliquaient le mal en général et les maux en particulier, et ceci était une défense contre la propagande concurrente du culte dualiste de Mithra.
Tout cela les juifs l'avaient fait valoir avant les chrétiens. Ceux-ci précisaient les choses en présentant à l'amour, à la reconnaissance, à l'adoration des hommes leur fondateur Jésus, Fils de Dieu, révélateur et sauveur, apparu dans l'humanité, siégeant actuellement auprès du Dieu-Père pour reparaître bientôt comme juge souverain et roi des élus. Vers lui, vers son histoire, telle que la présentaient les nouveaux livres sacrés, vers son apparition dans l'avenir, but constant de l'espérance, tous les esprits étaient tendus. Mieux que cela: à certains égards Jésus était présent. Il vivait par l'Eucharistie au milieu de ses fidèles et en eux. Et ceux-ci possédaient encore, dans les merveilles des charismes, prophéties, visions, extases, guérisons miraculeuses, comme un second contact avec l'invisible divinité. De tout cela