PROPAGANDE ET APOLOGIE AU II0 SIÈCLE
résultait, dans les groupes chrétiens et dans les individus, une tension religieuse, un enthousiasme, dont l'influence doit être comptée au nombre des plus puissants moyens de conversion. Les âmes subissaient l'attraction du divin.
Et il fallait que l'attraction fût bien forte, car en ces temps-là le candidat au christianisme était, par le fait même, candidat au martyre. Nul ne pouvait se dissimuler qu'en se faisant chrétien il se mettait en quelque sorte hors la loi. On encourait des pénalités énormes, généralement la mort, pour peu que la police eût l'œil ouvert ou que l'on eût des voisins malveillants. Mais le martyre lui-même était un attrait pour certaines âmes ; pour le grand nombre, assurément, il était un argument très fort. La constance du confesseur, la sérénité avec laquelle il endurait la question et marchait au supplice, l'assurance de son regard fixé sur les perspectives célestes, tout cela était nouveau, frappant et contagieux '.
Un autre attrait, plus ordinaire peut-être, mais non moins fort, c'était celui de la fraternité, de la douce et profonde charité qui unissait les membres de l'association chrétienne. Entre eux les distinctions de rang, de classes sociales, de races et de patries, ne se faisaient guère sentir. L'effort général tendait à les détruire. Que pouvait faire à Jésus que l'on fût patricien ou prolétaire, esclave ou libre, grec ou égyptien? On était tous
1 Marc-Aurèle (Pensées, XI, 3) relève cette attitude, mais sans l'approuver. Peut-être est-elle visée aussi dans un mot d'Epictète (Arrien, Diss., IV, vu, 6), si les Galiléens dont il parle en cet endroit sont vraiment des chrétiens.
frères et l'on s'appelait ainsi; les réunions prenaient souvent le nom d'agape (amour); on s'entre-aidait, simplement, sans fracas ni hauteur. De communauté à communauté c'était une perpétuelle circulation de conseils, de renseignements, de secours matériels. Heureux d'appartenir à 1' « église de Dieu » dans leur localité, les fidèles ne l'étaient pas moins de se sentir membres du grand peuple de Dieu, de l'Eglise dans son ensemble, de l'Eglise catholique, et destinés à devenir bientôt les citoyens du royaume de Dieu. Tout cela était autrement chaud, autrement vivant que les confréries païennes, associations funéraires ou religieuses, les seuls groupements que l'on pût avoir l'idée de comparer à ceux des chrétiens. De ceux-ci combien devaient dire: Que leur religion est simple et pure! Quelle confiance ils ont en leur Dieu et en ses promesses! Comme ils s'entre-aiment ! Comme ils sont heureux entre eux! l.
Toutefois la masse des gens échappait à l'attrait. Beaucoup apercevaient à peine le christianisme, ou même ne l'apercevaient pas du tout, car il s'en faut qu'il se fût implanté partout. D'autres professaient pour lui la plus profonde horreur. Outre qu'il s'agissait d'un culte nouveau, ou, pour mieux dire, d'une façon de vivre nouvelle, importée d'un pays barbare et propagée d'abord par des représentants d'une race méprisée, il courait
1 Sur l'attrait du christianisme naissant, v. Harnack, Die Mission tuid Ausbreitung des Christ enthums in den ersten drei Jahrhnnderten, 1902, p. 72-209.
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sur le christianisme, sur les assemblées chrétiennes en particulier, des bruits aussi horribles que fortement accrédités. Les chrétiens étaient des athées, des impies : ils n'avaient pas de dieu, ou plutôt ils adoraient un dieu à tête d'âne. Dans leurs réunions, quand ils se sentaient bien entre eux, ils se livraient à des débauches infâmes et prenaient part à des festins d'anthropophages. Ces sottises avaient cours partout et il y a lieu de croire qu'elles furent mises en circulation de très bonne heure. Le populaire y croyait, les mondains les répétaient; elles trouvaient écho même auprès des gens sérieux et sages. Ceux-ci, du reste, avaient d'autres griefs. Ils reprochaient aux chrétiens leur désintéressement des affaires publiques, leur ségrégation, leur inertie, et comme leur apostasie, non seulement de la religion romaine, mais de la vie ordinaire et des communs devoirs de la société. Il y a de tout cela dans les jugements de Tacite et de Suétone. Pour Tacite le christianisme est une superstition exécrable; les chrétiens sont des gens odieux, criminels, dignes des derniers châtiments. Suétone l aussi parle d'une superstition pernicieuse.
Quant aux rhéteurs et aux philosophes, on n'a pas idée à quel point le christianisme les agaçait. Ils y voyaient une concurrence. La direction des âmes, pour laquelle, en ce temps de sages empereurs, ils croyaient bonnement avoir vocation spéciale, ils la voyaient passer aux mains d'obscurs prédicants, sans titres ni prébendes,
1 Xero, 16.
sans lettres même. Cette nouvelle doctrine que des inconnus, des gens de rien, insinuaient aux femmes, aux enfants, aux esprits inquiets et timorés, faisait autrement d'adeptes que les plus belles conférences des orateurs officiels. Aussi ne lui épargnaient-ils pas leurs malédictions, soit de vive voix, comme ! le cynique Crescens auquel saint Justin eut affaire, soit par écrit, comme Fronton, le précepteur de Marc-Aurèle, et surtout le philosophe Celse. Fronton croyait aux festins de Thyeste et les reprochait aux chrétiens 2. Nous ne connaissons que bien imparfaitement ses autres objections. Il n'en est pas de même du livre de Celse, intitulé « Discours véritable » : il peut être reconstitué presque entièrement d'après les citations d'Origène, qui le réfuta longtemps après sa publication 3.
Dans ce discours Celse s'attache à convertir les chrétiens en leur faisant honte de leur religion. Au moins s'est-il donné la peine d'étudier son sujet. Il ne reproduit pas les calomnies populaires; il a lu la Bible et beaucoup de livres écrits par les chrétiens. Il connaît
1 Je ne crois pas, bien que cela soit admis assez généralement, que le rhéteur Aristide ait eu en vue les chrétiens dans les objurgations par lesquelles se termine son discours xpi; riXàro^a (or. 46). Tout ce qu'il dit là se rapporte bien plutôt aux philosophes plus ou moins cyniques, du type de Crescens, Peregrinus, etc. En un endroit (p. 402, Dindorf) il les assimile tsT; iv T7Ï YizkaKJz'v.f) S'joGiftioi) c'est-à-dire aux juifs de Palestine.
2 Octavius, 9, 31. Il est fort possible que Cécilien, l'interlocuteur païen du dialogue de Minucius Félix, se soit inspiré largement du discours de Fronton ; mais le détail des festins est le seul qui soit expressément cité de celui-ci.
3 Aube, Histoire des 'persécutions, II, p. 277.
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leurs divisions et fait très bien la différence entre les sectes gnostiques et « la grande Eglise » . Le christianisme est d'adord réfuté en partant du judaïsme, dans une sorte de prosopopée où l'on entend un juif argumenter contre Jésus-Christ. Celse intervient ensuite pour son compte et malmène en bloc les deux religions juive et chrétienne, revendiquant pour les idées religieuses et philosophiques des Grecs une éclatante supériorité, critiquant l'histoire biblique, le fait de la résurrection du Christ, affirmant que les apôtres et leurs successeurs ont encore ajouté aux absurdités primitives. Cependant il n'est pas toujours aveuglément injuste: certaines choses lui agréent, notamment la morale évangélique et la doctrine du Logos. Il finit même par exhorter les chrétiens à se départir de leur isolement religieux et politique, à se rallier à la religion commune, pour le bien de l'Etat, de la patrie romaine, que ces divisions affaiblissent. C'est là, au fond, ce qui le préoccupe. Celse est un homme du monde, un esprit cultivé, mais de tendances pratiques. La philosophie l'intéresse en général, comme tous les gens bien élevés, mais il n'est le champion d'aucune secte en particulier. Il défend la religion établie, non par une conviction bien profonde, mais parce qu'un homme comme il faut doit avoir une religion, bien entendu la religion reçue, celle de l'Etat.
Le «Discours véritable » , publié vers la fin du règne de Marc-Aurèle, ne paraît pas avoir fait beaucoup d'impression sur ceux auxquels il était adressé. Les écrivains chrétiens du IIe siècle n'en parlent jamais. C'est par hasard
qu'il tomba, vers 246, entre les mains d'Origène, lequel n'avait jamais entendu parler ni du livre ni de l'auteur. Celse, pourtant, n'est pas un inconnu. C'était un des amis de Lucien, qui lui dédia son livre sur « Le faux prophète » . Lucien, lui aussi, a parlé des chrétiens, mais à sa façon légère, en passant. Ils lui ont fourni plusieurs traits de la célèbre caricature intitulée « La mort de Peregrinus ». Mais on ne peut pas dire qu'il les ait combattus. Il les a plutôt servis par ses plaisanteries sans fin contre les dieux et les religions de son temps. Dans son « Faux prophète » , il constate, sans amertume, qu'ils n'étaient pas plus tendres que lui pour les imposteurs religieux.
Les chrétiens, de leur côté, avaient extrêmement à cœur le bon renom de leur religion. Ils ne pouvaient supporter que l'on calomniât leurs réunions. Il est vrai que, contre de telles calomnies, la défense n'est guère possible. La sottise humaine, qui les entretient, est inexpugnable. Ne voyons-nous pas de nos jours renaître à chaque instant et se dresser contre les juifs la stupide accusation du meurtre rituel? Cependant il fallait protester. D'autre part il devenait naturel, sous de bons empereurs, que l'on cherchât à s'expliquer avec l'autorité, à lui faire comprendre que les fidèles du Christ ne méritaient pas d'être persécutés. Et puisque la haine contre les chrétiens trouvait, sous la plume des rhéteurs et des philosophes, une expression littéraire, ne convenait-il pas que ceux des « frères » à qui Dieu avait départi les talents opportuns en fissent usage pour la défense commune?
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De là les apologies, dont quelques-unes se sont conservées, d'autres ont laissé des traces plus ou moins importantes.
Il faut noter d'abord celles qui furent adressées aux empereurs. On commença dès le temps d'Hadrien (117-138). C'est à ce prince que fut présentée l'apologie de Quadratus. Ce personnage semble bien être identique à un Quadratus qui vivait en Asie vers le même temps, en grand renom de missionnaire et de prophète. Son écrit, qu'on lisait encore au temps d'Eusèbe !, n'est pas venu jusqu'à nous. Ce qui avait décidé Quadratus à le composer, c'est, dit Eusèbe, que « de méchantes gens cherchaient à tracasser les nôtres ». L'indication est un peu vague, mais elle correspond assez bien à la situation que révèle, pour la province d'Asie, le rescrit à Fundanus. Quadratus parlait dans son apologie de personnes guéries ou ressuscitées par le Sauveur, qui avaient continué à vivre jusqu'à son temps 2.
A l'empereur Antonin (138-161) 3 furent adressées les apologies d'Aristide et de Justin. Le premier était un philosophe d'Athènes. Son plaidoyer n'a été retrouvé
1 H. E., IV, 3; cf. sur le prophète Quadratus, III, 37, et V, 17.
2 Et; tcù; fy.sTc'psuç y^povou;. Passage reproduit par Eusèbe, l. c. Cela ne veut pas dire jusqu'au temps d'Hadrien. Papias, qui semble avoir lu l'apologie de Quadratus (T. u. U., t. V, p. 170), en aura déduit l'assertion exorbitante ?w; 'ASpiavou IÇwv. Quadratus, qui écrivait entre 117 et 138, a fort bien pu considérer les années 80-100 environ comme appartenant à son temps.
3 II n'est pas aisé de choisir, pour Aristide, entre ces dates extrêmes ; toutefois il y a plus de vraisemblance en faveur des dix premières années (138-147).
que dans ces derniers temps l. Il est fort simple. C'est une comparaison entre les idées que se font de la divinité les Barbares, les Grecs, les Juifs et les Chrétiens, comparaison tout à l'avantage de ces derniers, cela va sans dire, avec un éloge de leurs mœurs et de leur charité. On insinue qu'ils sont calomniés, mais sans détail. Il n'y a non plus aucune protestation contre la législation persécutrice. L'auteur se met tout de suite en scène, racontant au prince l'impression que lui a faite le spectacle du monde, les conclusions qu'il en a tirées relativement à la nature de Dieu, au culte qu'on doit lui rendre et à celui qui lui est rendu effectivement dans les diverses catégories de l'humanité. Ces catégories rappellent celles de la « Prédication de Pierre » 2. Aristide, du reste, n'omet pas de renvoyer l'empereur, pour plus ample informé, aux «livres des chrétiens». Justin est beaucoup mieux connu qu'Aristide. Cependant nous n'avons pas tous ses écrits, même apologétiques. Mais nous avons les apologies ou plutôt l'apologie adressée par lui à l'empereur Antonin le Pieux, vers l'année 152. Comme Aristide, Justin était . philo-
1 The apology of Aristides (Rendel Harris et Armitage Robinson), dans les Texts and Studies de Cambridge, t. I (1891). Le début a d'abord été retrouvé en arménien ; puis le texte entier dans un manuscrit syriaque du Sinaï; enfin l'original grec a été reconnu dans une composition publiée depuis longtemps, la légende de Barlaam et Josaphat (Boissonnade, Anecdota graeca, t. IV, p. 239-255 =z Migne, P. G., t. XCVI, p. 1108-1124: 'E-yw, paatXîu, wpovoia 0iôy . . . ),
2 Ci-dessus, p. 150.
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sophe, c'est-à-dire qu'il vivait en citoyen du monde, promenant d'une ville à l'autre son manteau court et sa parole indépendante. Originaire de Neapolis * en Palestine, dans le pays samaritain, il traversa diverses écoles. Les platoniciens le retinrent quelque temps; mais il ne trouvait pas chez eux l'entier repos de son âme. Il eut l'occasion d'assister à des scènes de martyre, qui l'émurent profondément et l'amenèrent à réfléchir sur la valeur des convictions d'où pouvait résulter une telle constance. Dans ces dispositions d'esprit, il eut un entretien avec un vieillard mystérieux et sa conversion ne se fit pas attendre. Devenu chrétien, il ne changea rien à son extérieur de philosophe ni à son genre de vie: ils lui fournissaient des facilités pour entretenir le public et lui exposer la doctrine évangélique, dont il se fit tout aussitôt le propagateur et le défenseur. C'est vers l'année 133 qu'il se fit chrétien, sans doute à Ephèse, où il eut peu après (v. 135) une conférence avec un savant juif appelé Tryphon. Il vint ensuite à Eome, où il fit un long séjour. Il écrivit beaucoup, et non seulement contre les ennemis du dehors *, mais
1 Actuellement Nablous, près de l'emplacement de l'antique Sichem.
2Eusèbe (IV, 18) parle de deux écrits «Aux Grecs», Iïpô; "EUr.va;, dont l'un traitait entre autres de la nature des démons, l'autre portait le titre spécial de « Kéfutation » , "EXrjxoç. Dans un troisième, « Sur la monarchie de Dieu », il établissait l'unité divine en se fondant à la fois sur les Ecritures et sur les livres des Grecs. Un autre enfin posait diverses questions sur le sujet de l'âme, indiquait les solutions des philosophes et promettait pour plus tard celles de l'auteur.
aussi contre les écoles hérétiques, alors dans leur plein épanouissement l.
Son apologie est adressée à l'empereur 2 Antonin Auguste, aux princes Marc-Aurèle et Lucius Yerus, au sénat et au peuple romain : « Pour ceux que le genre humain tout entier hait et persécute, Justin, fils de Priscus, petit-fils de Bacchius, de Flavia Neapolis en Syrie Palestine, l'un d'entre eux, présente cette adresse et requête » . Il proteste aussitôt (4-12) que les chrétiens ne doivent pas être persécutés pour le nom qu'ils portent, mais pour leurs crimes, s'il en commettent. Il écarte ensuite (13-67) les calomnies dont ils sont l'objet, et, après avoir montré ce qu'ils ne sont pas, il explique ce qu'ils sont en réalité. Ici il expose la morale des chrétiens, décrit leurs assemblées et leurs mystères tant calomniés, le baptême et l'eucharistie. Pourquoi, se demande-t-il à plusieurs reprises, tant de haine, de calomnies, de persécutions ? C'est, selon lui, la faute aux mauvais démons. C'est par eux qu'il explique, non seulement l'attitude hostile de l'opinion et du gouvernement, mais encore la division introduite parmi les chrétiens euxmêmes du fait des hérétiques, des Simon, des Ménandre, des Marcion. Dès avant le Christ, les mauvais démons ont persécuté les anciens sages, inspirés par le Yerbe
1 Un livre contre toutes les hérésies (ApoL, I, 26), un autre contre Marcion (Irénée, IV, VI, 2), nous sont connus de nom. Peut-être ne formaient-ils qu'un seul et même ouvrage.
2 Ce titre, mal conservé, a donné lieu à beaucoup de discussions, que l'on trouvera indiquées ou résumées dans la Chronologie de Harnack, p. 279 et suiv.
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de Dieu (Aoyo; cr-sp^aTixô;), chrétiens, eux aussi, à certains égards, comme Heraclite et surtout Socrate. Celuici, comme le Christ et les chrétiens, a été condamné à mort sous inculpation d'athéisme et d'hostilité envers les dieux officiels l.
Tout cela est dit sans beaucoup d'ordre, rudement, dans une langue incorrecte. Ainsi parlaient les philosophes du temps. La critique aussi laisse beaucoup à désirer. A propos de la légende des Septante, Justin fait d'Hérode un contemporain de Ptolémée Philadelphe, avec un anachronisme de deux cents ans. Il avait lu dans File du Tibre une inscription dédicatoire en l'honneur du dieu Semo Sancus ; de là il déduisit que Simon le Magicien, dont il était fort préoccupé, avait fait séjour à Home et que l'Etat lui avait accordé des honneurs divins.
A son apologie Justin annexa le rescrit d'Hadrien à Minucius Fundanus 2, dont il avait peut-être eu copie pendant son séjour à Ephèse. Peu de temps après il reprit la plume sous l'impression de trois condamnations sommaires, prononcées par le préfet Urbicus contre des chrétiens. C'est ce qu'on appelle sa seconde apologie 3.
1 Justin ne nomme jamais Epictète. Il est difficile qu'il n'en ait point entendu parler, mais il aura pu ignorer les écrits qui nous renseignent sur ce « saint» philosophe. On voudrait savoir si son estime pour les anciens sages se serait étendue jusqu'à celui-là. Des Pensées de Marc-Aurèle il est clair qu'il n'a pu avoir connaissance.
2 Ci-dessus, p. 113.
3 Eusèbe (IV, 18) parle de deux apologies de Justin, adressées l'une à Antonin, l'autre à Marc-Aurèle. Il aura sans doute pris le supplément à l'Apologie unique pour une apologie dis-
Il y interpelle directement l'opinion romaine, protestant à nouveau contre des rigueurs injustifiables et répondant à diverses objections.
Justin ne se bornait pas à écrire; il parlait volontiers dans les endroits publics. En butte à la malveillance des philosophes, il ne se gênait pas pour leur1 répondre, les traitant de goinfres et de menteurs. Un cynique, appelé Crescens !, qui déblatérait volontiers contre les chrétiens, eut spécialement affaire à lui. Il y eut entre eux deux un débat public dont il fut dressé procèsverbal. Crescens n'eut pas le dessus. Justin, dans sa grande naïveté, aurait voulu faire lire aux empereurs le compte-rendu de ce débat. Mais Crescens avait d'autres armes, et Justin s'aperçut bientôt qu'il cherchait à le faire condamner à mort, ce qui n'était pas bien difficile.
Après l'Apologie, Justin écrivit son Dialogue avec Tryphon 2, dans lequel il reprit, en l'étendant sans doute, la discussion qu'il avait eue à Ephèse, vingt ans auparavant, avec son adversaire juif. Cet ouvrage est d'un haut intérêt pour l'histoire des controverses entre chrétiens et juifs et des origines de la théologie chrétienne 3.
tincte. En tout cas ce supplément ne peut être du temps de Marc- Aurèle, car le préfet de Rome, Urbicus, qui s'y trouve mentionné, est un préfet d'Antonin, antérieur à l'année 160.
1 Sur Crescens, v. ApoL, II, 3, 11 ; Tatien, Oratio, p. 157.
2 On ne sait où fut écrit le Dialogue, peut-être hors de Rome.
3 Pour compléter rémunération des livres de Justin il faut ajouter son Psaltes, mentionné par Eusèbe. On sait que nombre d'apocryphes se réclament du philosophe martyr.
PROPAGANDE ET APOLOGTE AU IIe SIÈCLE 209
Quelques années après, Marc-Aurèle se trouvant seul empereur (169-177), deux apologies lui furent adressées par des évêques d'Asie, Méliton de Sardes et Apollinaire de Hiérapolis. La persécution était alors en recrudescence dans leur province; les fonctionnaires avaient, paraît-il, des ordres nouveaux et rigoureux. De l'apologie de Méliton nous n'avons plus que des fragments conservés par Eusèbe l. L'évêque y développe cette idée que le christianisme, né sous Auguste, est contemporain de l'empire et de la paix romaine; que seuls les mauvais princes, Néron et Domitien, ennemis du bien public, ont été ses persécuteurs. En somme la nouvelle religion porte bonheur à l'empire, et Méliton n'est pas loin d'insinuer qu'une entente serait possible. C'était beaucoup d'optimisme pour le temps où il écrivait. Mais son idée était destinée à prospérer.
De l'apologie d'Apollinaire nous ne connaissons rien, à moins que le passage de cet auteur où Eusèbe2 trouva mention de la Légion Fulminante, n'ait fait partie de cet écrit. Une troisième apologie, elle aussi œuvre d'un asiate, Miltiade, paraît être de ces temps-là 3.
Nous avons en revanche le texte entier d'une quatrième composition de ce genre, l'apologie d'Athénagore 4, adressée aux empereurs Marc-Aurèle et Commode (177-180). Athénagore était, comme Aristide, un