‹ Histoire ancienne de l'Eglise (volume 5)Chapitre 17 sur 54 · TH., III · texte numérisé non relu

TH., III

fils de l'hérésiarque Basilide, était de l'île de Céphalonie l. Sur le continent grec, l'église de Corinthe, fondée par saint Paul et dont il a été question à propos de saint Clément, conservait une situation très importante. Hégésippe, au cours de son voyage à Rome, s'était entretenu à Corinthe avec l'évêque Primas.

Le règne d'Antonin avait été dur pour les chrétiens de ces contrées. Comme toujours et partout, l'opposition qu'ils rencontraient venait moins des magistrats impériaux que des autorités locales. Le zèle de celles-ci avait été modéré par Antonin : Méliton, sous Marc-Aurèle, pouvait citer des rescrits du précédent empereur adressés, soit à l'assemblée d'Achaïe2,soit.aux municipalités d'Athènes, de Larisse, de Thessalonique.

Denys, qui succéda à Primus sur le siège de Corinthe, était un personnage très considéré. On le consultait de tous les côtés et ses lettres se répandaient avec rapidité 3. Un recueil en fut formé, peut-être de son vivant; Eusèbe l'eut entre les mains et en fit, pour son histoire, un dépouillement fort intéressant. Outre celle que reçurent les Romains \ il y en avait une à l'église de Lacédémone, où il recommandait la saine doctrine, le

1 Ci-dessus, p. 172.

2 ITpi; TràvTXî "EXXvjva;: c'est le /.smov d'Achaïe, qui s'assemblait à Corinthe.

3 II y avait des personnes mal intentionnées qui les falsifiaient pour couvrir de son patronage leurs opinions particulières. Eusèbe désigne ces lettres par l'expression aafbXi/.ou «pi; rà; fe/.aXr.aîa; ÈTîiaTsXaî, qui correspond sans doute à un titre. H. E., IV, 23.

4 Ci-dessus, p. 244.

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soin de la paix et de l'unité, et une autre à l'église d'Athènes, qui venait de traverser une crise presque fatale. Les Athéniens, ayant perdu dans une persécution leur évêque Publius, s'étaient lassés de la foi et de la vie chrétienne. Ils étaient presque retournés au paganisme. Heureusement, le zèle de leur nouvel évêque, Quadratus, les avait remis dans le bon chemin. Dans cette lettre, Denys parlait aux Athéniens de leur premier évêque, Denys l'Aréopagite, converti par saint Paul.

La Crète possédait dès lors au moins deux églises, celle de Gortyne et celle de Knossos. A celle de Gortyne, dont l'évêque s'appelait Philippe, il adressait ses félicitations pour le courage qu'elle avait montré, sans doute pendant quelque persécution : il recommandait en même temps de se défier des hérétiques. C'est peut-être à l'instigation de Denys que Philippe écrivit contre les Marcionites !. Dans sa lettre aux Knossiens, Denys conseillait à leur évêque Pinytus de ne pas exagérer le devoir de la continence et de tenir compte de la faiblesse humaine. Pinytus répondit, remerciant l'évêque de Corinthe et le priant de recommencer, en ne craignant pas de s'élever au dessus des éléments et de distribuer aux Cretois un aliment plus substantiel. Denys écrivit aussi à de plus lointaines églises, celles de Nicomédie et d'Amastris, ainsi qu'à une dame appelée Chrysophora.

» Eus., IV, 25.

26S CHAPITBB XIV.

Ce recueil de lettres ne nous ouvre qu'un faible jour sur les chrétientés de Grèce au déclin du second siècle. Pour les pays plus au nord il n'y a aucun renseignement l.

De l'autre côté de la mer Egée, le christianisme avait, comme en Grèce, des racines anciennes et profondes. Autour de l'église d'Ephèse, la principale des fondations de saint Paul, on en voit de bonne heure se former beaucoup d'autres. Celles d'Alexandria Troas, de Colosses, de Laodicée, d'Hiérapolis, sont mentionnées dans ses lettres. L'Apocalypse marque en plus celles de Smyrne, Pergame, Sardes, Philadelphie, Thyatires. Les églises de Magnésie (du Méandre) et de Tralles apparaissent dans les lettres de saint Ignace. Bien d'autres sans doute existaient dès le commencement du IIe siècle qui ne se manifestent que plus tard.

En arrière de l'Asie proprement dite, le plateau phrygien comptait aussi des chrétientés nombreuses. Pays essentiellement agricole, la Phrygie était habitée par des gens de mœurs simples et douces; leurs cultes indigènes, d'une antiquité fabuleuse, n'avaient pas subi très profondément l'adaptation hellénique. Ils comportaient de grandes assemblées religieuses, près des sanctuaires en renom, et des cérémonies à grand ramage, excitantes, présidées par des prêtres exaltés, Galles et

1 Depuis saint Paul jusqu'au IVe siècle, le seul document que l'on ait sur les églises de Macédoine c'est l'épître de saint Polycarpe à l'église de Philippes, écrite au temps du passage de saint Ignace, vers 115.

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Corybantes, dont les fureurs sacrées étaient célèbres dans le monde entier.

Dès sa première mission, saint Paul avait fait séjour à Antioche de Pisidie et à Iconium, vers la limite sudest du pays phrygien. Un peu plus tard il l'avait traversé à deux reprises, en allant de Syrie en Macédoine et en Asie. Soit qu'il y eût établi lui-même de nouvelles chrétientés, soit que l'Evangile y eût été porté des églises les plus voisines, Iconium, Antioche de Pisidie, Hiérapolis, le fait est qu'à la fin du IIe siècle le pays était déjà presque à moitié chrétien.

En Bithynie aussi et sur la côte de la mer Noire, le christianisme se répandit de très bonne heure. Le gouverneur Pline se plaignait à Trajan de cette contagion superstitieuse « qui envahissait non seulement les villes, mais les bourgs et les champs, faisait le vide autour des temples et ruinait le commerce des victimes». Le père de Marcion était, vers ce temps-là ou peu après, évêque à Sinope. Sous Marc-Aurèle nous entendons parler des églises d'Amastris et de Nicomédie; Denys de •Corinthe, écrivant aux fidèles de Nicomédie, les encourageait à résister à la propagande marcionite; à ceux d'Amastris, dont l'évêque s'appelait Palmas, il expliquait certains textes des Ecritures, enseignait la véritable doctrine sur le mariage et la continence, et conseillait la bienveillance envers les pécheurs repentis et les hérétiques touchés de la grâce. De ce foyer bithynien le christianisme rayonna vers la Thrace, où nous trouvons, vers le même temps, les deux églises voisines

de Debelte et d'Anchiale ', dont il est question à propos du montanisme,

Après saint Paul, leur premier apôtre, les chrétiens de l'Asie proprement dite ne demeurèrent pas dépourvus de chefs illustres. Timothée paraît avoir eu quelque temps la direction de ces églises. Comme on Fa vu plus haut, elles accueillirent plusieurs des témoins de l'Evangile chassés de leur pays par la guerre juive ou émigrés pour d'autres raisons. Ainsi leur furent apportées les traditions de la primitive église de Jérusalem. Philippe le diacre et ses filles s'installèrent à Hiérapolis, au seuil de la Phrygie ; saint Jean paraît avoir résidé plus spécialement à Ephèse. Sous Domitien il fut exilé à Patmos, d'où il écrivit aux sept églises et leur communiqua le livre de ses visions. Les sept lettres de l'Apocalypse et les deux petites du recueil johannique témoignent de son autorité sur les églises d'Asie et nous le montrent sous cet aspect à la fois terrible et doux qu'il a dans la tradition. Sous son nom parut, après sa mort, le quatrième de nos évangiles canoniques et aussi la première des épîtres johanniques. Ces écrits venaient un peu tard, et la forme qu'y prenait le récit évangélique ressemblait peu à celle à laquelle on était accoutumé déjà. Aussi ne passèrent-ils pas sans quelque opposition. Mais la même inspiration qui avait porté l'Eglise à accepter sans bénéfice d'inventaire l'Ancien Testament tout entier, y compris quelques appendices d'as-

1 Sur le golfe de Bourgaz.

LES ÉGLISES AU IIe SIÈCLE 265

sez fraîche date, la décida a recevoir aussi l'évangile de saint Jean et à lui faire place à côté des textes déjà reçus. Le renfort doctrinal qu'elle tira de la « théologie johannique » lui fut une compensation pour les difficultés d'exégèse, alors en somme assez légères, auxquelles elle s'exposait en l'acceptant.

La persécution dont le vieil apôtre s'était ressenti paraît avoir épargné ses derniers moments. Mais l'Asie eut de bonne heure ses martyrs. L'Apocalypse relève à Pergame un Antipas, égorgé près de la demeure de Satan, c'est-à-dire du célèbre temple de Zeus Asclepios.

L'hérésie avait, dès le temps de saint Paul, travaillé les chrétientés asiatiques: nous en avons suivi la trace et dans l'Apocalypse et dans les lettres de saint Ignace. Nous avons vu aussi que chacune des églises de ce pays était dirigée, dès le temps de Trajan, par une hiérarchie à trois degrés, évêque, prêtres, diacres. L'un de ces évoques, Polycarpe de Smyrne, nous est déjà connu. Vers le même temps ou peu après, Papias, évêque d'Hiérapolis, consigna en un livre dont on ne saurait trop regretter la perte, des traditions et des essais d'exégèse. Autour des chefs d'église et en grande considération parmi les fidèles vécurent longtemps de vieux chrétiens de la première heure, qui racontaient beaucoup, et aussi des prophètes et prophétesses dont l'inspiration était très respectée, comme les filles de Philippe, Ammias de Philadelphie, Quadratus l'apologiste.

Le fait que celui-ci était un écrivain et un écrivain qui ne craignait pas de s'adresser même aux empereurs,

266 CHAlMTKi; XIV.

montre que le don de prophétie n'excluait pas l'activité littéraire dans les conditions communes. On cita bientôt, parmi les prophètes, l'érudit évêque de Sardes, Méliton.

Polycarpe couronna par le martyre son long et fructueux épiscopat. Peu de temps après son retour de Rome un vent de fanatisme s'éleva dans la ville de Smyrne. On criait : « A bas les athées ! » On réclamait Polycarpe. Celui-ci ne se montrait pas à Smyrne ; il passait de ville en ville, exhortant les fidèles et prédisant son prochain martyre. Pendant ce temps, une douzaine de chrétiens, dont un certain Germanicus, étaient jugés et livrés aux bêtes. La persécution exaltait les proscrits; on en vit quelques-uns, dont un phrygien appelé Quintus, s'offrir d'eux-mêmes aux magistrats. Quintus avait trop présumé de ses forces. Au dernier moment il faiblit. Cependant Polycarpe était arrêté près de Smyrne et conduit à l'amphithéâtre, où le proconsul le fit comparaître dans sa loge. Requis de crier: « A bas les athées! » il y consentit, et proféra ces mots, dans un sens évidemment tout autre que celui de la foule païenne ; mais quand on l'invita à maudire le Christ, il répondit : « Voilà quatre-vingt-six » ans que je le sers; il ne m'a jamais fait de mal. C'est » mon roi et mon sauveur, comment pourrais-je le mau- » dire ? » Il fut brûlé vif l.

1 Les chrétiens de Smyrne envoyèrent à ceux de Philomelium, bien loin au fond de l'Asie Mineure, le récit du martyre de Polycarpe. Cette pièce est la plus ancienne de celles que l'on appelle « Actes des martyrs » . Il faudrait, suivant M. Harnack

LES ÉGLISES AU IIe SIÈCLE 267

Après lui, Méliton fut la grande célébrité de l'Asie chrétienne. Il ne nous reste que de menus fragments de son œuvre littéraire, dont Eusèbe a dressé le catalogue : elle était considérable. Outre ses traités apologétiques, dont il a été question plus haut *, il écrivit sur divers sujets philosophiques ou religieux, sur la nature de l'homme, sur les sens, sur l'âme, le corps et l'intelligence: sur la création et la génération du Christ, sur le diable, sur l'apocalypse de Jean, sur la foi, sur le baptême, sur le dimanche, sur l'Eglise, sur l'hospitalité, sur la Pàque, sur les prophètes 2, probablement à propos du montanisme naissant. Nous avons encore la préface, adressée à un certain Onésime, d'une sorte de florilège ('Exloyai), formé par lui avec les textes de l'Ancien Tes-

{Texte und Unt., t. III, sub finem; cf. Chronologie, 1. 1, p. 362), rapporter au temps de Marc-Aurèle et de L. Verus (161-169) le martyre des saints Carpus, Papylus et Agathonicé, exécutés à Pergame. La passion de ces saints (Harnack, T. u. U., t. c, p. 440) ■est de bonne note, mais, je crois, incomplète. A en juger par l'unique manuscrit subsistant, le martyre d' Agathonicé serait un véritable suicide, et pourtant il inspirerait aux spectateurs cette réflexion: « Tristes jugements! Ordres injustes! ». Il est clair qu' Agathonicé a passé en jugement, comme les deux autres, et -qu'une partie du texte s'est perdue à cet endroit. Les calendriers •du IVe siècle donnent à Carpus la qualité d'évêque (de Pergame?) et à Papylus celle de diacre. On voit par la passion que Papylus était citoyen de Thyatires. Interrogé s'il a des enfants, il répond qu'il en a « selon Dieu » dans toutes les provinces et dans toutes les villes. Je pense que ceci doit s'interpréter d'après Matth., XII, 48-50, plutôt que d'après l'idée d'une situation spéciale dans l'évangélisation de l'Asie.

2 V. au ch. suivant.

tament qui lui paraissaient se rapporter au Sauveur. Avant d'entreprendre cet ouvrage, il avait cru devoir faire le voyage de Palestine et s'enquérir sur les lieux du véritable contenu de l'ancienne Bible. De là il rapporta une liste qui comprend tous les livres de l'Ancien Testament conservés en hébreu, sauf celui d'Esther. C'est à ces livres, exclusivement, qu'il emprunta ses extraits, répartis en six tomes. Un dernier écrit de Méliton était intitulé «La Clef»; on ne sait de quoi il y était question *,

En dehors de cette littérature, Méliton laissa une éclatante réputation de sainteté 2. L'épiscopat asiatique comptait alors bien d'autres illustrations : Papirius, qui avait remplacé Polycarpe à la tête de l'église de Smyrne ; Sagaris, évêque de Laodicée, qui subit le martyre sous le proconsul Sergius Paulus (v. 167): Thraséas, évêque d'Euménie en Phrygie, qui fut martyrisé à Smyrne ; Apollinaire, évêque d'Hiérapolis, lettré et apologiste, comme son collègue de Sardes 3. Saint Irénée, qui était d'Asie et qui, dans son enfance, avait vu et entendu Polycarpe, se souvenait d'anciens « prêtres » dont il aimait à opposer les dires aux nouveautés des gnostiques. L'un d'entre eux avait écrit contre Marc, disciple de

1 Le cardinal Pitra dépensa beaucoup de temps et de travail à la recherche de cette Clef. Il crut l'avoir trouvée dans une compilation latine de basse époque, qu'il publia avec un soin extrême (Spic. Solesm., t. II et III).

2 McXiTwva tôv sùvsu^ov, riv |v àpcp 7rvsuv.aTt ràvxa 77oXcTîuaàu.sv5v (Lettre de Polycrate d'Ephèse, Eus., V, 24).

3 Ci-dessus, p. 209.

LES ÉGLISES AU IIe SIÈCLE 269

Valentin, une satire en vers iambiques, dont il nous reste un fragment l.

On voit, par ces quelques souvenirs et ces débris échappés à tant de naufrages, combien en Asie le christianisme était déjà vivant et agissant. Rome et l'Asie, tels sont, au IIe siècle, les deux grands centres chrétiens. Rien d'important ne se passe en dehors de là. Aucun événement ne se produit en Asie sans retentir tout aussitôt à Rome, et réciproquement. Les communications par mer, accessibles à tout le monde, facilitaient les relations. Polycarpe, Marcion, Justin, Tatien, Rhodon, Irénée, Attale de Pergame, Alexandre le Phrygien, ces derniers établis tous les trois à Lyon, nous offrent ici des exemples. On peut y joindre celui d'Abercius, évêque d'Hiéropolis, au fond de la Phrygie, qui vint à Rome, où il put voir la majesté impériale et vivre au milieu du « peuple marqué d'un sceau illustre » , comme il appelle le peuple chrétien 2. Du reste les questions qui s'élevèrent bientôt à propos de la prophétie montaniste, de la Pâque et du modalisme, vont donner un relief encore plus grand à ce continuel échange de rapports entre les vénérables églises d'Asie et la grande métropole de l'Occident.

1 Iren., Haer., I, 15. Les fragments des presbyteri ont été réunis dans les récentes éditions des Pères apostoliques.

2 Sur l'épitaphe d'Abercius je reste toujours fidèle aux idées développées dans mon article L'épitaphe d'Abercius, publié en 1895 dans les Mélangea de l'Ecole française de Rome, t. XV, p. 154.

CHAPITEE XV.

Le Montanisme.

Montan et ses coprophétesses. — La Jérusalem céleste. — Répudiation de la prophétie extatique. — Les saints de Pépuze. — Le montanisme jugé à Lyon et à Eome. — Tertullien et Proculus. — Survivance du montanisme en Phrygie.

Le mouvement montaniste ] commença dans la Mysie phrygienne, en nn bourg appelé Ardabau 2, sous le proconsulat de Gratus. Montan, un néophyte qui, d'après certaines traditions, aurait été d'abord prêtre de Cybèler se signala à l'attention par des extases et des transports, au milieu desquels il tenait des discours étranges. A ces moments sa personnalité paraissait l'abandonner ; ce n'était plus lui qui parlait par sa bouche, mais un inspirateur divin. Deux femmes, Prisque (ou Priscille) et Maximille, présentèrent bientôt les mêmes phénomènes et se joignirent à lui. De tout cela il fut mené grand bruit, non seulement dans le canton perdu où se trouvait le village d'Ardabau, mais dans toute la Phrygie et l'Asie et jusqu'en Thrace. C'était, disaient les partisans des

1 Voir la note à la fin de ce chapitre.

2 Localité non identifiée ; elle doit être cherchée dans la région, encore peu explorée, qui s'étend à l'est de Balikesri, vers le Makestos et le Rhyndakos.

LE MONTANISME 271

nouveaux prophètes, le Paraclet qui se révélait au monde. D'autres refusaient leur adhésion et déclaraient qu'il s'agissait tout bonnement de possession démoniaque.

Le Paraclet annonçait avec insistance le retour du Christ et l'apparition de la Jérusalem céleste. Celle-ci devait descendre du ciel, et, après s'être montrée dans les nuages, se poser sur la terre en un point que l'on indiquait. C'était une plaine située à l'autre bout de la Phrygie, entre les deux petites villes de Pépuze et de Tymion. Les trois prophètes s'y transportèrent, on ne sait au juste ni quand, ni à quel propos; ils furent suivis d'une foule innombrable. Certaines localités, entièrement gagnées au mouvement, se vidèrent de chrétiens l. Dans l'attente fiévreuse du dernier jour, il ne pouvait plus être question de patrie, de famille, de commodités terrestres. Les mariages furent rompus ; on pratiqua la communauté des biens et l'ascétisme le plus rigoureux. La tension des esprits était maintenue par les discours des extatiques ; le Paraclet était en eux, on l'entendait, on se réconfortait à ses exhortations.

1 L'exode montaniste n'est pas un fait isolé. Hippolyte (In Dan., IV, 18) parle d'un fait de ce genre arrivé de son temps. Un évêque syrien emmena au désert, à la rencontre du Christ, une grande foule de chrétiens, hommes, femmes et enfants. Les malheureux finirent par être arrêtés comme brigands. Un autre évêque, du Pont celui-là, avait prédit la fin du monde dans l'année ; ses fidèles vendirent leurs bestiaux et abandonnèrent leurs champs pour se préparer au grand jour. Au IIIe siècle il est question en Cappadoce d'une prophétesse qui mit toute une multitude sur le chemin de Jérusalem (Cypr. ep., LXXV, 10).

Cependant les jours, les mois, les années, se j tassaient et la Jérusalem céleste se faisait toujours attendre, De l'Eglise terrestre, après le premier moment d'entraînement, il venait beaucoup de protestations. Sans doute il n'y avait rien à dire contre l'orthodoxie des prophètes; ils trouvaient même un appui dans les circonstances de temps et de milieu. L'évangile de saint Jean, dans la force de sa récente popularité, éveillait la préoccupation du Paraclet ; l'Apocalypse offrait d'imposantes descriptions de la Jérusalem céleste et du règne de mille ans. Celui-ci, peu de chrétiens, en Asie et même ailleurs, l'écartaient de leurs perspectives sur la fin des choses. Le droit des prophètes à parler au peuple chrétien, au nom de Dieu, était consacré par la tradition et par l'usage.

On voit par la Didaché et par le Nouveau Testament quelle place la prophétie avait tenu dans la vie des communautés primitives. L'évêque de Sardes Méliton passait pour avoir le don prophétique. Avant lui Quadratus, Ammias, les filles de Philippe, en avaient été favorisés. Ils étaient restés en grande célébrité. L'ascétisme pratiqué par les montanistes ne dépassait pas les limites admises, quoique non imposées, dans les autres cercles chrétiens. Il ne s'inspirait d'aucune idée dualiste, comme celui des gnostiques et des marcionites; ce qu'il pouvait avoir d'extrême se justifiait par la préoccupation du dernier jour.

Cependant cette exaltation soudaine, ces exodes, ces déterminations de temps et de lieu, introduisaient un

LE MONTANISME 273

trouble profond dans les chrétientés, dont beaucoup, déjà vieilles de près ou plus d'un siècle, avaient pris l'habitude de vivre en ce monde et de moins se préoccuper de la fin des choses. On ne tarda pas à objecter aux prophètes que leurs procédés étaient contraires à tous les usages. Dans l'Ancien Testament et dans le Nouveau, les prophètes n'avaient point parlé en état d'extase. La communication qu'ils établissaient entre Dieu et leur auditoire n'excluait pas l'exercice de leur personnalité. Ils parlaient au nom de Dieu, mais c'étaient eux qui parlaient. Avec Montan et ses prophétesses on entendait directement le Paraclet, tout comme en certains sanctuaires païens on entendait directement les dieux parlant par la bouche des pythonisses. « L'homme est une lyre, disait la voix inspirée, et moi je suis l'archet qui le. fais vibrer Je ne suis pas un ange, ni un envoyé, je suis le Seigneur, le Tout-Puissant». Cela parut extraordinaire, excessif et blâmable.

Il est possible que Méliton se soit déjà occupé de cette affaire dans ses livres sur la prophétie l, dont nous n'avons que les titres. Apollinaire, évêque d'Hiérapolis, intervint résolument contre les nouveaux prophètes 2. Un autre personnage, très en vue dans le monde chrétien d'Asie, Miltiade, écrivit un traité pour établir « qu'un prophète ne doit pas parler en extase ». Il lui fut ré-

' TTcpt TToXiTcta; xat Trpacpvnrwv, IIspi irpocpvjTsîa; (Eus., H. E., IV, 26).

2 Eus., H. E., IV, 27; V, 16, 19.

Duchesne. Hist. anc. de VEgl. - T. I.

ls

pondu par ceux des montanistes qui faisaient œuvre de plume l. Du reste, les catholiques ne se bornèrent pas à écrire; ils recoururent à de bien autres moyens. Sotas, évêque d'Anchiale en Thrace, essaya d'exorciser Priscille; deux évêques phrygiens, Zotique de Comane et Julien d'Apamée, se transportèrent à Pépuze et s'attaquèrent à Maximille. Mais ces tentatives échouèrent par l'opposition des sectaires.

Le mouvement se propageait en Asie, jetant partout la division dans les esprits. En maint endroit se réunissaient des synodes où les titres des prophètes étaient examinés et discutés. L'union ecclésiastique finit par se rompre; les adversaires du Paraclet excommunièrent ses sectateurs. Quelques-uns, entraînés par leur zèle, ne craignirent pas de mettre en question l'autorité des livres saints dont se réclamaient les montanistes: ils rejetèrent en bloc tous les écrits de saint Jean, l'Apocalypse comme l'Evangile. Telle est l'origine du parti religieux que saint Epiphane combattit plus tard sous le nom dJAloges 2.

lEus., H. E., V, 17.

2 Les Aloges objectaient entre autres choses à l'Apocalypse qu'il y était question d'une église de Thyatires, laquelle n'existait pas de leur temps. Saint Epiphane (Haer., LI, 33) concède le fait, mais seulement pour la fin du IIe siècle et le commencement du IIIe, et l'explique en disant que les chrétiens de Thyatires étaient tous passés au montanisme, qu'ils auraient abandonné plus tard. Mais la conversion au montanisme ne suffit pas pour motiver l'assertion qu'il n'y avait pas d'église à Thyatires. Il faut admettre que cette chrétienté avait disparu pendant quelque temps, au cours du IIe siècle.

LE MONTAXISME 275

Si Montan n'avait pas réussi à conquérir les églises d'Asie dans leur ensemble, il était au moins parvenu à les diviser profondément, La Jérusalem céleste n'apparut point sur la terre; en revanche le mouvement aboutit à la fondation d'une Jérusalem terrestre. On changea le nom de Pépuze, on l'appela la nouvelle Jérusalem. Elle devint le lieu saint et comme la métropole du Paraclet. La nécessité de faire vivre les multitudes qui s'y pressèrent aux premiers moments conduisit les sectaires à s'organiser. Auprès de Montan on trouve de bonne heure d'autres personnages qui furent avec lui et après lui de grandes autorités : un certain Alcibiade \ Théodote, qualifié dans un de nos documents 2 de premier administrateur (èrcirporroç) de la prophétie, Thémison enfin, qui écrivit, pour la défendre et la répandre, une sorte d'encyclique 3. Celui-ci, disait-on, était un confesseur de la foi. Les montanistes, en effet, ne biaisaient pas sur le martyre ; ils énuméraient volontiers leurs mérites en ce genre.

Tout cela était très discuté par les opposants. On critiquait vivement l'organisation financière de la secte, les collecteurs d'offrandes, les messagers salariés. On prétendait que prophètes et prophétesses menaient une vie agréable, élégante même, aux frais de leurs adeptes.

1 Eus. H. E., V, § 3 : t/;v twv xarà MiXTiâoinv Xspaî'vcov aî'p-aiv (il faut évidemment corriger MiX-riâSr.v en ,AX>u|3iàSr1v). Cf. V, 3, § 4. où la secte est désignée par l'expression: eî àu.cpt xiv MovTavèv xoù

'AXx.lplâÔY^ X.CÙ 0SSÔ3TOV.

2 Eus., H. E., V, 16, § 14, 15.

*lbid., Y, 16, § 17; Y, 18, § 5.

« Jugeons-les sur leurs œuvres, disait-on. Est-ce qu'un » prophète se lave, se farde, soigne sa toilette? Est-ce » qu'il joue aux dés? Est-ce qu'il prête à intérêt? » \ On élevait des doutes sur la virginité de Priscille, qui, disait-on, avait, tout comme sa compagne Maximille, abandonné son mari pour s'attacher à Montan. Thémison était un faux confesseur: il avait acheté sa mise en liberté. Un autre confesseur, très honoré dans la secte, un certain Alexandre, valait beaucoup moins encore. S'il avait comparu devant les tribunaux, ce n'était pas comme chrétien, mais comme brigand. La chose s'était passée sous le proconsulat d'iEmilius Frontinus 2; on pouvait s'en assurer dans les archives d'Ephèse.

Montan et Priscille moururent les premiers. Maximille demeura seule. L'opposition dont la secte était l'objet la faisait beaucoup souffrir. Le Paraclet gémissait en elle: «On me poursuit comme un loup. Je ne suis pas loup, je suis Parole, Esprit et Puissance ». Elle finit par mourir, après avoir annoncé des guerres et des révolutions. Les gens malveillants prétendirent qu'elle s'était pendue ; on racontait la même chose de Montan ; quant à Théodote, on disait que, dans une extase, il s'était élevé vers le ciel et qu'il s'était tué en tombant. Ces commérages sont rapportés par l'Anonyme 3 d'Eusèbe, mais il déclare expressément qu'on ne saurait s'y fier. Il a bien raison. Ce n'est pas avec des historiet-

•Eus., H. E., Y. 18, § 11,

2 Proconsulat de date indétf

3 Sur cet auteur, v. p. 284.

2 Proconsulat de date indéterminée, comme celui de Gratus.

LE MONTANISME 277

tes que l'on peut rendre compte d'une agitation religieuse aussi considérable que celle-ci. La mort des prophètes ne l'apaisa pas. Treize ans après celle de Maximille, la communauté chrétienne d'Ancyre se divisait sur la nouvelle prophétie. Il fallut, longtemps encore, discuter et écrire contre les montanistes, et cela non seulement en Asie-Mineure, mais à Antioche, à Alexandrie et dans les églises d'Occident. L'évêque d' Antioche Sérapion les combattit dans une lettre adressée à Caricus et Pontius; il s'y trouvait plusieurs signatures d'évêques avec leurs protestations contre les novateurs \ Clément d'Alexandrie annonce, dans ses Stromates 2, un livre « sur la Prophétie » , où il se proposait de traiter le même sujet. Mais c'est surtout en Occident qu'il importe de suivre l'histoire du montanisme.

Dès l'année 177, au temps des martyrs de Lyon, la nouvelle prophétie passionnait les esprits en Gaule et à Rome. La jeune église de Lyon, qui comptait parmi ses membres des asiates et des phrygiens, était en situation d'être avertie de ce qui se passait en Asie. A Rome aussi la question se posa de bonne heure, et, comme en bien d'autres endroits, elle causa d'abord de grandes perplexités. Les confesseurs lyonnais écrivirent à ce sujet, du fond de leur prison, « aux frères d'Asie et de Phrygie et aussi à Eleuthère, évêque de Rome » . Ces lettres furent insérées dans le célèbre document sur les martyrs de Lyon, avec un jugement des « frères de Gaule »

1 Eus., H. E., V, 19.

2 Strom., IV, 13, 93; cf. I, 24, 158; Y, 13, 88; VII, 18, 108.

278 < iiaimtuh xv.

sur l'esprit prophétique revendiqué par Montan, Alcibiade et Théodote. Eusèbe, qui a eu la pièce sous les yeux, la qualifie de sage et de très orthodoxe ; cependant on sent à le lire qu'elle n'était pas absolument défavorable au mouvement phrygien. Saint Irénée, qui porta ces lettres à Rome, ne saurait être classé parmi les adversaires du montanisme. On peut croire que les chrétiens de Lyon recommandaient plutôt la tolérance et le maintien de la paix ecclésiastique. Nous ne pouvons mesurer l'effet que cette intervention put avoir sur l'esprit d'Eleuthère, ni quel temps s'écoula jusqu'au moment où l'église de Rome se décida. Il semble bien qu'à Rome aussi on jugeait qu'il n'y avait pas lieu de s'entre-excommunier. Tertullien raconte que la décision ne fut pas défavorable aux prophètes et que le pape avait déjà expédié en ce sens des lettres pacifiques, lorsqu'il arriva d'Asie un confesseur, appelé Praxeas, qui lui apporta des renseignements nouveaux et réussit à le détourner de sa première résolution l.

1 Adv. Prax., 1 : « Nam idem (Praxeas) episcopum Romanum agnoscentem iam prophetias Montani, Priscae, Maximillae, et ex ea agnitione pacem ecclesiis Asiae et Phrygiae inferentem, falsa de ipsis prophetis et ecclesiis eorum asseverando, praedecessoruni eius auctoritates defendendo, coegit et litteras pacis revocare iam emissas et a proposito recipiendorum charismatum concessare » . — Le pape n'est pas nommé. Mais il est difficile qu'il s'agisse d'un autre qu'Eleuthère. Cette attitude hésitante ne se concevrait pas plus tard, alors que les églises d'Asie eurent pris nettement position contre le mouvement montaniste. Il est, d'autre part, assez naturel que la décision de Rome ait été prise vers le même temps que celle des chrétiens de Gaule.

LE MONTANISME 279

Ainsi l'inspiration montaniste ne parvint pas à se faire accepter à Rome. Il est possible que, pendant quelque temps, on s'y soit borné à une certaine réserve !. Les querelles à propos de la Pâque étaient peu propres à recommander auprès de l'église romaine l'autorité de l'épiscopat asiatique. Cependant on finit- par prendre une attitude plus décidée. Dès les premières années du troisième siècle, comme on le voit par la Passion de sainte Perpétue et par la littérature de Tertullien, il fallait choisir entre la communion de l'Eglise et l'adhésion aux récentes prophéties.

Le mouvement fut donc enrayé, en Occident comme en Asie. Cependant la propagande continua. Une fois les prophètes morts, les objections soulevées contre leurs extases durent aller en s'atténuant. Ce qu'il pouvait y avoir d'excessif et de critiquable dans l'organisation phrygienne et dans les assemblées dePépuze, avait moins de relief en dehors de l'Asie. Ce que l'on saisissait le mieux à distance, c'était la grande sévérité morale des montanistes. Leurs jeûnes, leurs règles spéciales, n'avaient Jrien que les ascètes orthodoxes ne pratiquassent depuis longtemps. Quant aux visions, aux extases, aux prophéties, on y était également accoutumé. En bien des pays, les chrétiens de stricte observance, les enthousiastes, les gens préoccupés du dernier avènement,

1 Tertullien ne dit nullement que le pape avec qui Praxeas fut en rapport ait condamné la nouvelle prophétie ; il dit seulement qu'après l'avoir admise il revint sur son intention de la reconnaître par acte public.

se sentirent attirés par la nouvelle prophétie. Tertullien, après avoir vécu longtemps dans ce qu'on pourrait appeler l'état d'esprit montaniste, finit par se rallier ouvertement à Montan, Prisque et Maximille (v. 205). Il ne pouvait le faire alors sans rompre avec l'Eglise catholique. Cette considération ne l'arrêta pas. Les montanistes d'Afrique le prirent pour chef et s'appelèrent même Tertullianistes. Des écrits qu'il publia avant et après sa séparation d'avec l'Eglise, ce n'est pas ici le lieu de parler. On se bornera à dire que le plus important de ses ouvrages montanistes, le traité sur l'extase, De Extasi, divisé en sept livres, ne s'est pas conservé. Dans le septième livre il s'attachait à réfuter Apollonius l. Les Tertullianistes durèrent jusqu'au temps de saint Augustin, qui ramena à l'Eglise catholique leurs derniers adhérents de Carthage 2.

Vers ce même temps le montanisme était représenté à Rome par un certain Proculus ou Proclus, pour qui Tertullien professait une grande vénération. Saint Hip-

1 Sur cet écrivain antimontaniste, v. p. 285.

2 Ang., Contra haereves, 86. C'est sans doute la dénomination, usuelle à Carthage, de Tertullianistes, qui a porté saint Augustin à croire que les Tertullianistes étaient une secte différente des montanistes et que Tertullien, après avoir été d'abord montaniste, se serait séparé des Cataphryges pour former une secte particulière. — Sous l'usurpateur. Eugène (392-394), une dame tertullianiste, Octaviana, venue d'Afrique à Rome, réussit à installer son culte dans l'église des saints Procès et Martinien, sur la voie Aurélia (Praedestinatus, c. 86). Il résulte de ce fait que les montanistes n'avaient à Rome, en ce temps là, aucun lieu de réunion.

LE MOXTANISME 281

polyte s'occupe des montanistes, mais sans insister beaucoup; il s'en prend à leurs jeûnes et surtout à leur confiance en Montan et en ses prophétesses. Un autre écrivain romain, Caïus, écrivit contre Proclus un dialogue dont nous avons quelques lignes l. Il ne semble pas que la secte ait jeté de bien profondes racines dans le sol romain, car après saint Hippolyte il n'en est plus question.

En Phrygie elle dura bien plus longtemps. La nouvelle Jérusalem demeura en vénération. Là se trouvait la communauté-mère. A l'exode en masse les pèlerinages annuels s'étaient substitués de bonne heure. Il y avait une grande fête, Pâques ou Pentecôte, qui commençait par des jeûnes et offrait d'abord un appareil lugubre, pour se terminer par de grandes réjouissances. Aux prophètes et à leurs premiers lieutenants avait succédé une organisation durable. La première place était occupée par les patriarches, au dessous desquels venaient les Kenons 2. Ces deux degrés paraissent avoir représenté la direction générale du parti ; la hiérarchie locale, évêque, prêtres, etc., leur était subordonnée. Les femmes avaient joué un grand rôle à l'origine du mouvement; elles conservèrent toujours, dans la secte, une situation plus grande que dans l'Eglise. Celle-ci avait connu des prophétesses, tout comme les montanistes; elle avait encore et elle eut longtemps des diaconesses. Au rap-

1 Eus., II, 25; III, 28; III, 31; cf. VI, 20.

2 Cenonas à l'accusatif, dans saint Jérôme ; on en a déduit les ternies Kotvcovsî ou Ot/..o'vsy.st.

port de saint Epiphane 1 les montanistes auraient admis les femmes au presbytérat et à l'épiscopat. 11 raconte aussi que, dans leurs cérémonies, on voyait souvent apparaître sept vierges en vêtements blancs, tenant à la main des torches allumées. Elles s'abandonnaient aux enthousiasmes de l'extase, pleuraient sur les péchés du monde et provoquaient l'assistance à fondre aussi en larmes. De son temps la secte était connue sous divers noms, Priscillianistes, Quintillianistes, Tascodrugites, Artotyrites. Les deux premiers noms étaient dérivés de ceux de notabilités montanistes. Celui de Tascodrugites venait de deux mots phrygiens dont le premier signifiait l'index de la main, l'autre le nez. Certains sectaires, paraît-il, se mettaient le doigt dans le nez pendant la prière. Quant à la dénomination d'Artotyrites, elle venait de ce que, dans leurs mystères, on se servait de pain et de fromage. Tout ceci est peu sûr. A plus forte raison doit-on se défier du bruit, évidemment calomnieux, d'après lequel ils auraient pratiqué le rite de l'enfant saigné par des piqûres 2.

Ce qui est mieux attesté c'est leur façon particulière de déterminer la date de Pâques. Au milieu des conflits entre les divers computs des orthodoxes, ils se seraient décidés pour une date fixe du calendrier julien, le 6 avril 3.

» Haer., XLIX.

*Haer.: XL VIII, 14; XLIX, 2.

3 Sozomène, H. E., VII, 18.

LE MONTANISME 283

Mais tous ces détails sur les montanistes des temps postérieurs n'ont qu'un intérêt relatif. Ce qui importe c'est l'origine et le caractère du mouvement primitif ainsi que l'attitude de l'Eglise à son égard. Si intense que fût encore, au déclin du IIe siècle, la préoccupation du retour du Christ, si profond que fût le respect que l'on avait alors pour l'esprit prophétique et ses diverses manifestations, l'Eglise ne se laissa pas entraîner par Montan en dehors de ses voies ; elle ne voulut exclure ni le prophétisme en général, ni les espérances relatives au dernier jour; mais elle maintint sa tradition contre les aventures religieuses, et l'autorité de sa hiérarchie contre les prétentions de l'inspiration privée.

Note sur les sources de l'histoire du montanisme et sur sa chronologie.

l.° Sources. — C'est dans les écrits de Tertullien que l'on peut au mieux se renseigner sur la doctrine des montanistes ; mais Tertullien écrivit un demi-siècle environ après les premières origines ; un certain développement est donc à supposer. De plus nous avons affaire, chez lui, à un montanisme importé de loin et adapté à des circonstances assez différentes de celles où il apparut d'abord. — Quant aux origines en Phrygie, nous disposons de deux écrits, ou plutôt de fragments de deux écrits, conservés par Eusèbe, H. E., V, 16, 17. Tous deux sont antimontanistes. Le premier, adressé à un certain Avircius Marcellus, qui s'identifie assez naturellement avec Abercius évêque d'Hiéropolis vers la fin du IIe siècle, était divisé en trois livres. Quand l'auteur écrivait, il y avait treize ans passés que Maximille était morte ; dans cet intervalle on n'avait eu à déplorer ni guerre ni persécution. Ces treize ans de paix sont bien difficiles à trouver. Le mieux est, je crois, de les identifier avec le règne de Commode (17 mars 180 - 31 déc. 192) prolongé au besoin des quelques mois

pendant lesquels Pertinax et Didins Julianus occupèrent l'empire. L'autre ouvrage, œuvre d'un certain Apollonius, avait paru quarante ans après la première apparition de Montan. En se servant de ces écrits on ne doit pas oublier que ce sont des livres de polémique et de polémique très ardente. — Saint Epiphane (Hat-r., XL VIII, 2 et suiv.) et Didyme, dans son traité sur la Trinité, mettent en œuvre des écrits antimontanistes qui pourraient n'être pas identiques à ceux-ci. — En fait de livres montanistes, nous ne disposons que de quelques propos du « Paraclet » , conservés par Tertullien ou par les livres de polémique ci-dessus énumérés. Il semble que la secte en ait possédé un recueil officiel, constitué par un certain Astère Urbain (Eus., H. E., V, 16, § 17). Ce qui nous est resté des oracles montanistes a été réuni par M. Bonwetsch, à la fin (p. 197) de son livre sur le montanisme, Die < ><-schichte des Montanismus, Erlangen, 1881, la meilleure monographie de ce mouvement religieux 1.

2.° Chronologie. — Nos deux auteurs phrygiens connaissaient exactement la date des commencements de Montan ; l'Anonyme l'indique même avec précision : « sous le proconsulat de Gratus » . Malheureusement nous ignorons encore à quelle année correspond ce proconsul. La Chronique d'Eusèbe marque le début du montanisme à l'année 172, saint Epiphane (Haer., XL VIII, 1) à l'an 19 d'Antonin le Pieux, c'est-à-dire 156-7. Il n'est pas facile de choisir entre ces deux dates. C'est seulement en 177 que le montanisme préoccupa les esprits dans le monde chrétien d'Occident. Suivant que l'on s'en rapportera à saint Epiphane ou à Eusèbe, il faudra admettre, pour ce mouvement, une .période d'incubation plus ou moins longue. D'après ce qui vient d'être dit sur la date de l'Anonyme à Abercius Marcellus, cet écrit serait de l'année 193 et Maximille serait morte à peu près en même temps que l'empereur Marc-Aurèle, vers 180. Les deux autres prophètes, Montan et Priscille, avaient disparu avant elle. Tout débat serait tranché si quelque inscription venait nous révéler la date exacte du proconsulat de Gratus. Malheureusement les découvertes épigraphiques, d'où il est sorti tant de précision sur la chronologie de proconsuls indifférents à l'histoire, s'obstinent à ne nous rien apporter sur celui-ci.

1 Cf. l'article Montanismus du même auteur dans l'encyclopédie de Hauck, t, XIII (1933), p. 417.

CHAPITEE XVI.

La question pascale.

La Paque chez les chrétiens. — Observances diverses. — Conflit entre l'usage asiatique et l'usage romain. — Le pape Victor et saint Irénée. — Abandon de l'usage asiatique.

Du système rituel des juifs l'Eglise dériva l'usage de consacrer plus spécialement au service de Dieu un des sept jours de la semaine. Laissant subsister pour les judéo-chrétiens l'observance du sabbat, elle introduisit de très bonne heure celle du dimanche, caractérisée beaucoup moins par la cessation du travail manuel que par des réunions de culte. Ces réunions étaient au nombre de deux, la vigile, dans la nuit du samedi au dimanche, et la liturgie, dans la matinée. A cette observance s'était coordonnée celle des stations ou jeûnes, fixée de très bonne heure au mercredi et au vendredi !. Quant aux fêtes et jeûnes du calendrier juif, il n'y avait aucune raison de les maintenir dans l'usage chrétien. On les laissa tomber en désuétude. Toutefois l'un de ces jours sacrés, la fête

1 Le dimanche est mentionné dans les Actes des Apôtres (XX, 7) à propos d'un fait de l'année 57. La « Didaché » et le « Pasteur » d'Hermas parlent des stations.

de Pâques ou des Azymes, ramenait chaque année La pensée vers la Passion du Sauveur. On pouvait avoir cessé de s'intéresser aux souvenirs qu'Israël avait rattachés et rattachait encore à cet anniversaire; on ne pouvait oublier que c'était en ces jours-là que le Seigneur était mort pour le salut du monde. On conserva donc la fête de Pâques, tout en éliminant, dans la célébration, les détails rituels de l'observance juive l.

Cependant, comme on ne s'était pas concerté à l'origine, il y eut bientôt diverses manières de solenniser la Pâque chrétienne. En Asie, on observait le 14 du premier mois juif, ou 14 nisan2; à Rome et un peu partout, on n'observait pas précisément ce jour, car on tenait à ce que la fête eût lieu le dimanche, mais on s'en servait pour déterminer, entre les dimanches, celui que l'on consacrait à la solennité pascale.

Cette différence de jour se coordonna tout naturellement avec une diversité dans la façon dont on comprenait la fête. Ce qui avait eu lieu le 14 nisan ou le lendemain, suivant les évangélistes, c'était la mort du Christ; ce qui avait eu lieu le dimanche, c'était sa résurrection. Aucun de ces deux grands faits ne pouvait

1 L'immolation de l'Agneau ne pouvait avoir lieu qu'au Temple. En réalité la fête de Pâques était spéciale à Jérusalem. Cependant, même en dehors de Jérusalem, il y avait, ce jour là, dans les familles, un repas d'un caractère religieux.

2 II ne faut pas perdre de vue que le jour, chez les anciens, allait du soir au soir et non de minuit à minuit. L'agneau pascal était immolé dans l'après-midi du 14. Le repas du soir était déjà compris dans la journée du 15 (fête des Azymes;.

être négligé. L'observance dominicale eut aussitôt pour corrélative la solennité du vendredi-saint. Le jeûne stational ordinaire fut, cette semaine-là, observé avec une extrême rigueur ; la tendance générale était de le prolonger jusqu'au matin du dimanche. Ainsi les chrétiens gardaient le deuil de leur maître tout le temps que celui-ci était resté au pouvoir de la mort.

En Asie, où l'on tenait à la coïncidence du 14, on paraît être parti de cette idée que Jésus est le véritable agneau pascal. On substituait donc, le soir de ce jour, le repas eucharistique au festin rituel des juifs. A la vérité, d'après la tradition des évangiles synoptiques, le Seigneur avait été crucifié non le 14, mais le 15 seulement : on n'y regarda pas de si près et l'immolation du Calvaire fut raccordée, par une légère anticipation, à son prototype symbolique, l'immolation de l'agneau pascal !. Du reste le quatrième évangile remédia bientôt à cette discordance en transportant la Passion du 15 au 14.

Comment, après cela, les Asiates s'arrangeaient-ils pour fêter la Résurrection ? Lui consacraient-ils le surlendemain du 14 ou le dimanche suivant? En faisaient-ils même une commémoration spéciale? Nous n'en savons rien. Tout ce que nous savons, c'est que le jeûne qui précédait leur fête de Pâques — car eux aussi observaient un jeûne — prenait fin le 14.

1 Le symbole de l'agneau, pour désigner le Sauveur, est extrêmement ancien (Act. VIII, 32; I Petr. I, 19; Joh. I, 29, 36; Apoc., passim).

On comprend que, d'une situation si peu réglée, des querelles aient pu naître. C'est ce qui arriva, même entre Asiates. L'église de Laodicée fut troublée, en 1G7, par une grave discussion à propos de l'observance pascale. C'est à ce propos que Méliton de Sardes écrivit sur ce sujet l. Apollinaire d'Hiérapolis en fit autant. Tous deux étaient attachés à l'observance du 14 2, à l'observance quartodécimane. On ne voit donc pas bien sur quoi portait le débat de Laodicée ; ce qui est sûr, c'est qu'Apollinaire défendait le 14 par l'évangile de saint Jean, refusant d'admettre que le Seigneur eût fait la Pâque la veille de sa mort 2. Etait-il en désaccord avec Méliton, et ce point était-il celui sur lequel ils se divisaient? Nous n'en savons rien.

Mais le plus grand litige était celui qui devait, un jour ou l'autre, s'ouvrir entre l'usage quartodéciman, particulier aux Asiates, et l'usage dominical, presque

1 Eus., IV, 26.

2 Méliton est formellement cité par Polycrate au nombre de ses autorités. Il n'en est pas de même d'Apollinaire. Mais dans les passages de lui que nous a conservés la Chronique pascale, il emploie un langage tout-à-fait quartodéciman. Hippolyte et Clément d'Alexandrie (ibicl.) disent: «Le Christ est la vraie Pâque » ; Apollinaire dit ; « Le 14 est la vraie Pâque » . On sent la nuance.

3 Texte conservé dans la Chronique pascale (Migne, P. G., t. XCII, p. 80). Apollinaire reprochait à ses adversaires d'introduire une discordance entre les évangiles. Il croyait sans doute pouvoir ramener les Synoptiques à saint Jean. Je l'ai essayé aussi, après bien d'autres. Mieux vaut reconnaître que, sur ce point, nous ne sommes pas en mesure de concilier les évangélistes.

universellement accepté. Le désaccord était très apparent. Dès le temps de Trajan et d'Hadrien on en avait conscience à Eome. Les Asiates y étaient dès lors en grand nombre; les très anciens papes Xyste et Télesphore les voyaient chaque année célébrer la Pâque le même jour que les juifs. Ils prétendaient que c'était la bonne manière. On les laissait dire, et, tout en suivant un autre usage, on ne se brouillait pas avec eux. Plus tard, cette divergence parut valoir la peine qu'on s'efforçât de la réduire. Polycarpe, dans son voyage à Eome, essaya de convaincre le pape Anicet que l'usage quartodéciman était le seul admissible. Il n'y parvint pas. Anicet non plus ne put décider le vieux maître à adopter le système romain. Cependant ils se séparèrent en termes pacifiques. Sous Soter, successeur d'Anicet, les rapports paraissent avoir été un peu plus tendus. C'est vers ce temps que se produisirent les troubles de Laodicée: la question se passionnait. Vers l'année 190, Victor, second successeur de Soter, résolut d'en finir. Il exposa ses vues aux évêques d'Asie et pria Polycrate, évêque d'Ephèse, de les réunir pour en conférer. Polycrate les réunit en effet. Mais il tinrent bon pour leur ancien usage. L'évêque d'Ephèse répondit en leur nom au pape Victor par une lettre singulièrement énergique, où il énumère toutes les illustrations chrétiennes de l'Asie, à commencer par les apôtres Philippe et Jean. Il était lui-même d'une famille fort anciennement consacrée à l'Eglise, car avant lui sept de ses parents avaient été évêques. Tous les saints, tous les évê-

Duciiesxe. Hist. anc. de VEgl. - T. I. 19

2'JO ciiAi'iTki.; xvr.

ques qu'il é minière avaient observé le quatorzième jour. 11 se déclare décidé à, l'observer, lui aussi, « sans se » laisser effrayer par les menaces, car il est écrit: Mieux » vaut obéir à Dieu qu'aux hommes » .

Cependant il devint manifeste que les Asiates étaient seuls de leur avis. D'autres assemblées d'évêques se réunirent à propos de cette affaire. Toutes leurs lettres synodales, dont Eusèbe dépouilla le recueil, étaient favorables à l'usage dominical. Au concile de Palestine prirent part les évêques Théophile de Césarée, Narcisse de Jérusalem, Cassius de Tyr, Clarus de Ptolémaïs et plusieurs autres. Ils déclarèrent qu'ils avaient coutume de s'entendre avec l'église d'Alexandrie sur la détermination du jour de Pâques. Les évêques d'Osroène opinèrent dans le même sens. Leur usage ne pouvait être différent de celui d'Antioche, qui ne nous est pas attesté directement. Ceux du Pont présidés par leur doyen,. Palmas, évêque d'Amastris, Bacchyle, évêque de Corinthe, Irénée au nom des chrétientés de Gaule auxquelles il présidait, exprimèrent les mêmes sentiments.

Fort de tant d'adhésions, Victor alla plus loin. Il entreprit de briser la résistance des Asiates en les séparant de la communion de l'Eglise. Mais les lettres qu'il envoya en ce sens ne furent pas accueillies aussi favorablement que son appel à la tradition. Irénée intervint et beaucoup d'autres évêques avec lui. Tout en donnant raison, pour le fond, à l'église romaine, ils n'admirent pas que, sur une question aussi menue, de vénérables églises, fondées par les apôtres, fussent trai-

tées comme des foyers d'hérésie et rejetées de la famille chrétienne.

On peut croire que Victor Tevint sur ses mesures sévères. Mais une chose est certaine ; c'est que, dans l'ensemble, les églises d'Asie finirent par adopter l'usage romain. Au quatrième siècle, et nommément au concile de Nicée, il ne fut plus question de cette affaire. Il y avait alors des Quartodécimans ; mais c'était, même en Asie, une petite secte, tout-à-fait en dehors des églises catholiques *. A Eome il y eut, sur le moment, quelque résistance, évidemment parmi les Asiates établis. Un certain Blastus organisa une sorte de schisme. Irénée, qui le connaissait, lui écrivit à ce sujet 2. Mais cette opposition ne dura guère 3.

1 Voir, sur ceci, mon mémoire La question de la Pâque au concile de Nicée, dans la Revue des questions historiques, juillet 1880.

2 TUçi Qi«rp«x»; (Eus., V, 15, 20); cf. Pseudo-Tert., 53.

3 Dans les Philosophumena, écrits une quarantaine d'années plus tard, les Quartodécimans sont indiqués comme des individus isolés: Ttvà; oiXo'vs:>40i tt;v oûaa, iôitoTOU t^v -pwotv, p.a^iuwTspst tsv tpâro (VIII, 18).

CHAPITEE XVII.

Les conflits romains. — Hippolyte,

Les empereurs : Commode, Sévère. — Le pape Zéphyrin et le diacre Calliste. — Hippolyte. — La ohristologie adoptianiste : les Théodotiens. — Los Aloges romains et les Montanistes : Caius. — La théologie du Logos. — L'école modaliste: Praxéas, Noët, Epigone, Cléomène, Sabellius. — Perplexités de Zéphyrin. — Condamnation de Sahellius. — Schisme d'Hippolyte : les Philosopha mena. — La doctrine de Calliste, son gouvernement. — L'œuvre littéraire d'Hippolyte, sa mort, son souvenir. — L'église romaine après Hippolyte. — Le pape Fabien et le prêtre Novatien.

Depuis Nerva et Trajan les empereurs se succédaient par adoption et gouvernaient avec sagesse. La tendresse paternelle de Marc-Aurèle fit revivre le système de l'hérédité naturelle : ce fut un grand malheur pour l'empire. Avec son fils Commode, Rome vit refleurir la tyrannie folle des Caligula et des Néron. Le souverain absorbé par l'amphithéâtre, où la canaille applaudissait ses talents de gladiateur; les gens de bien avilis par la terreur, décimés par la proscription; la garde prétorienne devenue le principal instrument de règne : tel fut le régime que l'empereur philosophe se trouva avoir préparé en associant son fils à l'empire. Cela dura treize ans.

Le 31 décembre 192, Marcia, la femme morganatique, ayant remarqué son nom sur la liste des personnes à tuer la nuit prochaine, prit les devants et mit fin à

l'orgie. On fit acclamer aux prétoriens un vieil officier, Pertinax, dont la sévérité ne tarda pas à les dégoûter, si bien qu'ils le massacrèrent. Deux sénateurs alors se présentèrent à eux, comme candidats à la succession. Le plus offrant, Didius Julianus, fut choisi et imposé par la garde au sénat et au peuple romain. Cette transmission du pouvoir par la garnison de Eome n'agréa pas aux armées des frontières. Leurs généraux, Sévère, Niger, Albinus, furent par elles portés à l'empire. Sévère, qui commandait en Pannonie, arriva le premier à Eome et s'y installa. Puis, après s'être d'abord entendu avec Albinus, chef de l'armée de Bretagne et déjà acclamé en Gaule, il entreprit Niger, son compétiteur d'Orient, et le vainquit. Se retournant ensuite contre Albinus, il s'en débarrassa également et demeura seul maître de l'empire, maître sévère de fait comme de nom. L'ordre se rétablit, les frontières furent défendues, les Parthes revirent chez eux les armées romaines, qui poussèrent cette fois jusqu'au golfe Persique.

Sévère fut dur aux chrétiens, comme à tout le monde. C'est contre ses rigueurs que protesta Tertullien, dans ses divers écrits de l'année 197, Ad martyres, Ad Nationes, Apologeticus. Il renforça même la législation persécutrice et, par un édit spécial, interdit les conversions. Mais nous reviendrons sur ce point.

Le pape Victor mourut sous ce règne, en 198 ou 199. Il fut remplacé par Zéphyrin. Avec celui-ci l'histoire de l'église romaine entre dans une période un peu moins obscure. C'était un homme simple et sans lettres. A peine

294 ( 'iiai'itkk xvir.

installé, il fit venir d'Antium, où il vivait dans une aorte de retraite, un personnage appelé Calliste, se l'associa dans le gouvernement du clergé et lui confia en particulier l'administration du cimetière. « Le cimetière » avait été jusque là dans la villa des Acilii, sur la voie Salaria. Calliste le transporta sur la voie Appienne, près de laquelle se trouvaient déjà plusieurs sépultures familiales fort anciennes, désignées par les noms de Prétextât, de Domitille et de Lucine. A partir du IIIe siècle, ces sépultures de famille devinrent le noyau de nécropoles fort étendues; les papes y eurent une chambre funéraire spéciale. Sans que l'on cessât d'enterrer à Priscille ni d'ouvrir ailleurs des sépultures nouvelles, le nouveau cimetière prit un relief spécial. Le nom de Calliste y fut attaché, bien que, seul de tous les papes du IIIe siècle, il n'y eût point reçu la sépulture.

Calliste avait fait beaucoup parler de lui sous les papes précédents. Hippolyte, son ennemi acharné, nous raconte qu'il fut d'abord esclave d'un certain Carpophore, chrétien de la maison de César ] ; son maître lui avait confié des fonds pour une banque qu'il tenait dans le quartier de la Piscine publique 2. Calliste fit de mauvaises affaires et, pour échapper à la colère de Carpophore, il chercha à s'enfuir. Déjà il s'embarquait à Porto, lorsqu'il vit arriver son maître; il se jeta à l'eau, fut repêché, pris

1 Sans doute M. Aurelius Carpophorus, C. I. L., VI, 13040 ; cf. De Rossi, Bull., 1866, p. 3.

2 Cette piscine publique fut remplacée peu après par les thermes de Caracalla.

et mis au pétrin. Assailli par les créanciers de son esclave, parmi lesquels il y avait nombre de chrétiens, Carpophore le relâcha. Calliste se faisait fort de trouver de l'argent. Il avait en effet des débiteurs parmi les juifs. Il alla les trouver à la synagogue. Un grand tapage s'ensuivit. Les juifs prétendirent avoir été troublés dans leurs cérémonies et traînèrent leur créancier devant le préfet de Rome Fuscianus, l'accusant d'injures •et dénonçant sa qualité de chrétien. Malgré les instances de Carpophore, son esclave fut condamné, comme chrétien, aux mines de Sardaigne.

Ceci se passait sous l'épiscopat d'Eleuthère L. Quelque temps après, les confesseurs de Sardaigne furent libérés, comme il a été dit plus haut, par l'intervention de Marcia 2. Calliste ne figurait pas parmi ceux dont la liste avait été communiquée à Marcia par le pape Victor. Cependant le prêtre Hyacinthe, envoyé par celui-ci en Sardaigne, obtint du procurateur qu'on le libérât avec les autres. Il revint donc à Rome; mais, après ce qui s'était passé, il y avait trop de gens qui le voyaient d'un mauvais œil. Victor l'expédia à Antium et lui fit une pension mensuelle. C'est de cette situation de confesseur pensionné qu'il passa au conseil de Zéphyrin, sans doute en qualité de diacre. Dans cette retraite de huit à dix ans il eut peut-être le loisir de cultiver son esprit. Cependant il semble être resté toujours

1 Fuscianus fut préfet depuis 185 ou 186 jusqu'au printemps de 189.

2 Ci-dessus, p. 252.

un homme d'action et de gouvernement, plutôt qu'un théologien bien exercé.

Les théologiens ne manquaient pas à Rome. Le corps presbytéral en comptait un de premier ordre, Hippolyte, disciple de saint Irénée. Les querelles qu'il eut plus tard avec ses chefs et surtout le fait qu'il écrivit toujours en grec, alors que, peu après lui, cette langue cessa d'être parlée à Rome, ont concouru à faire tomber dans l'oubli la plupart de ses œuvres. Mais les recherches de l'érudition contemporaine les ramènent peu à peu au jour et l'on peut dès maintenant constater que le grand écrivain romain n'a guère à envier à la gloire littéraire d'Origène, son collègue d'Alexandrie. Origène le connut personnellement. Dans un voyage à Rome, au temps de Zéphyrin, il assista un jour à une homélie d 'Hippolyte et celui-ci trouva moyen d'introduire dans son discours une mention de l'illustre alexandrin \

Rome, du reste, n'avait pas cessé d'être le rendezvous favori des penseurs chrétiens et des aventuriers religieux. Ils continuaient d'y affluer, comme au temps d'Hadrien et d'Antonin, entretenant autour de l'église ou même dans son sein une perpétuelle agitation. De là des conflits intéressants, précurseurs de ceux qui agitèrent si gravement le quatrième siècle et les suivants.

Les premiers chrétiens, nous l'avons assez dit, étaient tous d'accord sur la divinité de Jésus-Christ. Ils chan-

1 Hieron., De viris ill., 61.

tent, dit Pline, des hymnes au Christ honoré comme dieu, quasi deo. « Mes frères, dit l'auteur de l'homélie pseudoclémentine, nous devons penser de Jésus-Christ comme de Dieu». Mais comment était-il Dieu? 1 Comment sa divinité se conciliait-elle avec le strict monothéisme que l'on professait d'accord avec Israël? Ici commençaient les divergences. Si l'on néglige les Glnosticfues, très explicites sur la divinité du Sauveur, mais en désaccord avec les autres chrétiens sur la notion de Dieu, les idées en circulation peuvent se ramener à deux types principaux : le premier, Jésus est Dieu parce qu'il est le Fils de Dieu incarné: l'autre, Jésus est Dieu parce que- Dieu l'a adopté pour Fils et élevé au rang divin. La première explication est proposée explicitement par saint Paul et saint Jean, qui tous deux enseignent sans ambages la préexistence du Fils de Dieu à son incarnation dans le temps. Saint Paul n'a pas employé, pour désigner le Christ préexistant, le terme de Logos. C'est dans les écrits de saint Jean qu'il apparaît, et, comme ces écrits, notablement postérieurs à ceux de saint Paul et aux premières prédications chrétiennes, mirent quelque temps à s'accréditer, il y a lieu, dans les commencements, de distinguer entre la doctrine, fondamentale et commune, du Christ préexistant et l'aspect particulier qui lui vient du terme spécial de Logos. Les apologistes, • à partir de saint Justin, firent beaucoup valoir la notion du Logos: mais c'était une notion philosophique, et les

1 A-î fu.à; cppovstv -rrsps. 'Ir.aiù Xptatsù w; ittçl Qiiï (11° Ckm., 1).

L'IIS (Il AIMTKK XVII.

déductions que l'on en pouvait tirer étaient destiné» passer le plus souvent au dessus de la tête des simples croyants.

Ceux-ci — défalcation faite des ébionites de Palestine, qui s'obstinaient à considérer Jésus comme un grand prophète et ne voyaient dans son titre de Fils de Dieu qu'un attribut messianique — ou s'abstenaient d'alambiquer leur croyance à la divinité du Sauveur (c'était sûrement le plus grand nombre), ou se l'expliquaient par une des deux notions ci-dessus indiquées, l'incarnation et l'adoption. Hermas tient, semble-t-il, un langage adoptianiste. Il a bien l'idée d'une personne divine distincte de Dieu le Père d'une certaine façon; c'est pour lui le Fils de Dieu ou le Saint-Esprit. Avec cette personne divine le Sauveur est, pendant sa vie mortelle, en rapports permanents, mais non pas tels qu'ils correspondent à ce qu'on appela plus tard l'union hypo statique. Son œuvre terminée, il est admis, en récompense de ses mérites, aux honneurs de l'apothéose.

Pour ces idées Hermas n'a pas soutenu thèse. Nous les voyons transparaître dans un coin de son livre, à propos de choses aussi propres que possible à en détourner l'attention. Mais le fait qu'un homme dans la situation d 'Hermas a pu avoir en tête une telle explication, et cela dans la plus parfaite bonne foi, n'en est pas moins remarquable. On va voir, du reste, qu'il se relie à d'autres manifestations du même système.

Sous le pape Victor on vit arriver à Borne un riche chrétien de Byzance appelé Théodote \ On l'appellait Théodote le corroyeur, parce qu'il avait acquis sa fortune dans cette industrie. C'était un homme fort instruit. Il se mit à dogmatiser. Suivant lui, Jésus était un homme comme les autres, sauf pourtant sa naissance miraculeuse. Il avait grandi dans les conditions ordinaires, manifestant une très haute sainteté. A son baptême, sur les "bords du Jourdain, le Christ, autrement dit le Saint- Esprit, était descendu sur lui sous la forme d'une colombe : il avait reçu ainsi le pouvoir de faire des miracles. Mais il n'était pas devenu dieu pour cela. C'est seulement après sa résurrection que cette qualité lui était reconnue, et encore par une partie seulement des Théodotiens.

Victor n'hésita pas à condamner de telles doctrines. Théodote fut excommunié 2. Il persista, et ses adhérents se trouvèrent assez nombreux pour qu'il leur vint l'idée de s'organiser en église. Un second Théodote,

1 Sur les deux Théodote et leur secte nous sommes renseignés par divers ouvrages de saint Hippolyte: 1° Syntagma (Pseudo-Tert., 53; Epiph., LIV, LV; Philastr., 50;) cf. Contra Noetum, 3 ; 2° Philosophumena, VII, 35 ; X, 23 ; 3° Le Petit Labyrinthe (Eus., H. E., V, 28)-

2 Hippolyte raconte que Théodote avait apostasie à Ityzance et que ses doctrines furent produites comme excuse de sa faute. Il n'avait pas, disait-il, renié Dieu : il n'avait renié qu'un homme. C'est une historiette, et peu croyable, car enfin, même en se plaçant au point de vue de Théodote, il aurait renié le Sauveur et Seigneur de tous les chrétiens, et son cas fût demeuré d'une gravité extrême.

banquier de son état, et un certain Asclépiodote, tous deux disciples dn byzantin, trouvèrent un confesseur romain appelé Natalis, qui consentit, moyennant traitement, à faire les fonctions d'évêque dans la nouvelle secte. Celui-ci ne persévéra pas. Il avait des visions où le Seigneur le réprimandait sévèrement. Comme il faisait la sourde oreille, « les saints anges » lui administrèrent de nuit une correction énergique, si bien que, le jour venu, il alla se jeter aux pieds du pape Zéphyrin, du clergé et des fidèles, demandant miséricorde. On finit par le prendre en pitié: il fut admis à la communion. C'est seulement un peu plus tard (v. 230?) qu'apparaît un autre docteur de cette secte, un certain Artémon ou Artémas, qui semble avoir vécu longtemps et joué un certain rôle.

Ceci est de l'histoire extérieure. La doctrine doit être examinée de plus près. D'après le sommaire qui en a été donné J, on voit que les Théodotiens admettaient auprès de Dieu une puissance divine appelée Christ ou Saint-Esprit. Il en est de même dans les explications d'Hermas 2. Un trait particulier, que saint Hippolyte relève dans la doctrine de Théodote le banquier, c'est le culte de Melchisédech. Melchisédech était identifié par lui avec le Fils de Dieu, le Saint-Esprit. Cette idée, suggérée par une mauvaise interprétation de l'épître aux Hébreux, se retrouve en dehors de la secte

1 D'après les Philosophumena .

2 Sauf que, chez Hermas, le terme de Christ n'est pas employé, mais seulement celui de Fils de Dieu.

tliéodotienne et bien longtemps après elle 1. Combinée avec le système du Christ devenu dieu par adoption, elle devait aboutir à donner à celui-ci un rang inférieur à Melchisédech. Le Fils de Dieu, en effet, ne peut qu'être supérieur au bon serviteur dont il a dirigé les actes et décidé l'avancement. Aussi est-ce à lui que le sacrifice était offert. « Le Christ a été choisi pour nous » appeler de nos voies diverses à cette connaissance; » il a été oint et élu par Dieu parce qu'il nous a dé- » tournés des idoles en nous montrant la vraie voie » 2. C'est tout-à-fait l'œuvre du Sauveur dans la parabole d'Hermas.

Aussi n'est-on pas trop surpris quand on voit cette école se chercher des ancêtres dans les générations précédentes. On prétendait, dans la secte, être fidèle à l'ancienne tradition, conservée à Eome jusqu'à Victor, et qui ne s'était altérée que sous Zéphyrin. Ceci était déjà inexact, puisque c'est précisément Victor qui condamna les théodotiens. D'autre part, nombre d'écrivains anciens, comme Justin, Miltiade, Tatien, Clément, Irénée, Méliton, avaient affirmé la divinité du Christ, le présentant comme étant à la fois Dieu et homme. Nombre de psaumes et de cantiques composés depuis l'origine par les fidèles exprimaient la même croyance 3. Cela est

1 Saint Epiphane l'atteste lui-même (Haer., LV, 5, 7); de son temps, l'auteur des Quaestiones Veteris et Novi Testamenti, qui écrivait à Rome, en était au même point (P. L., t. XXXV, p. 2329).

2Epiph., LV, 8.

3 «Petit Labyrinthe», dans Eus., V, 28.

vrai. Mais les écrits alléguas ou bien témoignaient de la simple croyance à la divinité du Christ, ou l'expliquaient par la théorie du Logos en s' inspirant de saint Jean. Cela n'exclut pas que d'autres idées ne fussent acceptées, çà et là, obscurément et sans insistance. Il ne faut pas oublier que, si insuffisante qu'elle nous paraisse, la théologie théodotienne trouva des adhérents jusqu'à la fin du IVe siècle, et que saint Augustin l, à la veille de sa conversion, croyait encore, et très sincèrement, qu'elle représentait le christianisme orthodoxe.

Un trait particulier de cette école, ce sont ses accointances avec la philosophie positive. Aristote y était très honoré, Théophraste aussi, avec Euclide et Gralien. On y cultivait le syllogisme, on en abusait même, en l'appliquant indûment à la Bible. La critique biblique, traitée dans un esprit terre à terre, foncièrement hostile à tout allégorisme, aboutissait souvent à des retouches et à des mutilations des textes sacrés. Les Théodotiens paraissent avoir eu le même eau on que l'Eglise; ils n'excluaient pas, comme les Aloges, les écrits de saint Jean, bien qu'il fût malaisé de les concilier avec leur doctrine. Mais leurs exemplaires des Livres Saints ne ressemblaient guère aux textes reçus: ils différaient même beaucoup entre eux. On citait ceux d'Asclépiade, de Théodote, d'Hermophile, d'Apollonide, ces derniers en désaccord les uns avec les autres.

1 Conf., VII, 19.

Le «Petit Labyrinthe», qui nous a conservé ces renseignements, est le seul ouvrage où ces travaux de critique biblique aient laissé trace. Il était dirigé expressément contre Artémas \ et de graves indices portent à croire qu'il fut écrit par Hippolyte, vers la fin de sa vie. Ce n'était pas pour la première fois que le grand docteur romain s'attaquait aux Théodotiens. Il leur avait déjà consacré des notes spéciales dans son Bgmtagma d'abord, puis dans les PMosopJiumena.

Les Aloges aussi eurent affaire à lui. On a vu plus haut comment ce parti s'était formé en Asie lors de la première apparition des prophètes montanistes, alors que les écrits de saint Jean étaient encore d'assez fraîche date pour qu'il ne fût pas trop insensé d'en contester l'autorité, Cette opposition visait surtout l'usage ou l'abus que les enthousiastes de Phrygie faisaient du Paraclet, des visions et des prophéties. On ne voit pas qu'elle ait eu des conséquences dans le domaine de la christologie. Saint Irénée l'avait repoussée. Hippolyte crut devoir la combattre. Il le fit dans un livre intitulé « Pour l'évangile de Jean et l'apocalypse » , dont

1 Les fragments contre Artémas, cités par Eusèbe sans nom d'auteur et que Théodoret (Haeret. fcîb., II, 5) dit avoir appartenu à un livre intitulé « Petit Labyrinthe », paraissent bien être d'Hippolyte. Photius (cod. 48). lui attribue (le confondant avec Caius) un livre « Contre l'hérésie d1 Artémas » . Du reste le titre « Petit Labyrinthe » suppose un Grand Labyrinthe, et cette expression a servi à désigner les « Philosophumena » , comme on le voit par le texte même de cet ouvrage (X, 5).

une bonne partie doit être entrée dans le chapitre que saint Epiphane consacre aux Aloges 1. Ces adversaires acharnés des Montanistes les avaient peut-être suivis à Rome, où, en ce moment, les disciples du Paraclet faisaient parler d'eux. Ceux-ci avaient plusieurs chefs, qui ne s'entendaient pas toujours, un certain Eschine et Proculus ou Proclus 2, ce dernier très vénéré de Tertullien 3. Proclus écrivit pour faire valoir la nouvelle prophétie. Il lui fut répondu par un chrétien 4 de Rome appelé Caius, lequel eut occasion d'invoquer contre son adversaire les tombeaux du Vatican et de la voie d'Ostie, qui consacraient le souvenir des apôtres Pierre et Paul. Le livre de Caius avait la forme d'un dialogue. Il contenait une très vive critique de l'Apocalypse, que l'auteur attribuait à Cérinthe, tout comme les Aloges 5. Hippolyte ne crut pas devoir laisser passer une telle assertion. Il écrivit contre Caius des Capita, dont certains fragments ont été récemment signalés 6.

1 Haer., LV.

2 Pseudo-Tert,, 52, 53; cf. Philoxoph., VIII, 19.

3 Adv. Valent., 5. — Sur Proclus v. Eus., II, 25; III, 31; VI, 20.

4 Photius (cod. 48) le qualifie de prêtre ; mais ceci peut résulter de la confusion qu'il fait entre Caius et Hippolyte.

5 II ne semble pas que Caius ait étendu ses critiques au quatrième évangile. Eusèbe ( v"I, 20), fort attentif à ses références bibliques, n'aurait pas laissé passer une telle attitude sans observation .

6 Sur Caius, v. Eus., III, 28; VI, 20. L'évêque nestorien Ebed Jesu (XIVe siècle), donne un catalogue des écrits d'Hippolyte, dans lequel les « Chapitres contre Gaius » sont marqués comme distincts du traité « Pour l'évangile de Jean et l'apo-

Mais déjà, dans ces premières années de l'épiscopat de Zéphyrin, son activité se dépensait en une bien autre controverse. Les Théodotiens, rejetés de l'Eglise, continuaient à faire bruit au dehors; dans le sein même de la communauté chrétienne un grand débat passionnait les esprits cultivés ou même sans culture.

Il s'agissait de s'entendre sur ce qu'était au juste la divinité incarnée en Jésus-Christ. Partant de la donnée johannique « le Verbe s'est fait chair », nombre d'écrivains, et surtout les apologistes, s'étaient mis à cultiver la théorie philonienne du Logos. Outre qu'ils y trouvaient un moyen de faire concorder leur propre foi avec leur éducation philosophique, ils avaient là un point de contact avec les auditeurs ou lecteurs instruits devant lesquels ils défendaient le christianisme. Celse lui-même approuve la doctrine du Logos. Mais qu'était-ce au juste que le Logos ? Au fond, et quelles que fussent les formes dans lesquelles se moulait leur pensée, le Logos, pour eux, c'était Dieu s'extériorisant, agissant au dehors de lui, se laissant ou se faisant connaître. Dieu est ineffable, abstrait, inconnaissable : entre lui et le monde il faut un intermédiaire. Cet intermédiaire ne peut être que divin : le Verbe procède de Dieu. A lui doit être rapportée toute l'action extérieure

calypse» (Assemani, Bïbl. Or., t. III1, p. 15). M. Gwynn a signalé récemment des fragments de ces « Chapitres » dans un commentaire inédit de Denys Bar Salibi sur l'Apocalypse (v. Texte und Uni., t. VI, p. 122 et suiv.).

Duchesne. Hist. anc. de VEgl. - T. I,

de Dieu, et d'abord la création, puis les manifestations divines (théophanies) dans l'Ancien Testament, enfin l'incarnation.

Quel est maintenant le rapport entre le Verbe, Dieu accessible, et le Père, Dieu inaccessible? C'est ici le point délicat. Le Verbe est de Dieu, de l'essence du Père, ex, T'?j; toO llarpo; otafoç, comme dira plus tard, et dans le même sens, le symbole de Nicée. Cependant il est autre par rapport à lui. C'est un autre dieu, dit crûment saint Justin. Ni ce terme excessif ni les autres que l'indigence du langage théologique amènent sous la plume de ces anciens auteurs ne doivent pourtant être pris dans un sens qui dépasse ce que nous entendons par la distinction des personnes. Ce qu'il y a de critiquable en cette théorie, c'est plutôt que la distinction personnelle n'est pas conçue comme éternelle, comme une nécessité de la vie intime de Dieu. Ces chrétiens platonisants n'avaient besoin du Verbe que pour expliquer les choses contingentes. Logiquement antérieur à la Création, le Verbe l'était aussi chronologiquement : rien de plus. Le terme grec de Logos, avec son double sens de Raison et de Parole, suggérait un arrangement. Comme Raison divine, le Verbe avait toujours existé au sein de Dieu ; comme Parole il en était sorti, d'une certaine manière, à un moment déterminé. Cette idée s'exprimait plus clairement par les termes de Verbe immanent (Aoyo; svàiaOero;) et de Verbe proféré (Aoyo; Trpoçopr/.o;), que l'on rencontre quelquefois.

Comme tous les accommodements entre la religion et la philosophie, celui-ci avait ses inconvénients. Il s'inspire, essentiellement et avant tout, d'une préoccupation cosmologique étrangère à la tradition chrétienne, cultivée plutôt soit par les platoniciens proprement ditsr soit par les penseurs de l'école de Philon, soit aussi et surtout par les gnostiques de toute catégorie. L'unité du principe divin, la Monarchie, comme on disait, n'y était sauvée que par une sorte de distribution (otxovouix). organisée, comme les plérômes, pour combler la distance entre l'Infini et le fini. C'est la personne du Verbe qui jouait ici, à elle seule, le rôle confié ailleurs à toute une série d'éons, d'archontes, de démiurges. Une fois atteint le monde fini, la Création, il n'y avait plus de difficultés. Le Logos créateur se répandait dans ses œuvres7 surtout dans l'humanité, pourvoyait aux besoins de celle-ci en fait de sagesse, se révélait dans la bonne philosophie des Grecs et dans les prophètes d'Israël, enfin donnait en Jésus ses suprêmes enseignements. La théorie n'allait pas plus loin. C'est à la seule tradition ecclésiastique qu'il fallait s'adresser pour parler de ce qui est le fond et l'originalité du christianisme, le salut par Jésus-Christ.

Ces défauts et ces lacunes expliquent le peu d'enthousiasme que la théologie du Logos excita, non seulement dans les masses chrétiennes, mais même chez des personnes comme saint Irénée, chez lesquelles la tradition religieuse était absolument prépondérante. Dieu créateur: Jésus, Fils de Dieu, Sauveur: tels sont les pôles

entre lesquels se meut la pensée du grand évêque de Lyon. Ce n'est pas qu'il ignore les explications répandues autour de lui; mais ce n'est point elles qui dirigent ses réflexions. Irénée n'était pas un chef d'école, mais un chef d'église. Il est naturel que d'autres pasteurs aient été dans les mêmes dispositions d'esprit, et ceci nous ramène à Rome, au moment où le conflit va se produire entre la théologie du Logos et les résistances de l'autorité religieuse.

Ce conflit, toutefois, ne s'ouvrit pas directement. La théologie du Logos eut d'abord affaire à une opposition d'école, à une autre théologie. De bonne heure, en Asie, il se trouva des gens qui ne voulurent point entendre parler d'un intermédiaire entre Dieu et le monde, surtout dans l'œuvre de la rédemption, et déclarèrent qu'ils ne connaissaient qu'un Dieu, celui qui s'était incarné en Jésus-Christ. Les appellations de Père et de Fils ne correspondaient, suivant eux, qu'à des aspects divers, à des rôles passagers *, nullement à des réalités divines. C'est ce que nous appelons le modalisme. Les théoriciens du Logos, qui platonisaient si manifestement, reprochaient à leurs adversaires de s'inspirer d'Heraclite et de Zenon. En réalité les modalistes avaient surtout à cœur de défendre la divinité du Sauveur, et cette préoccupation leur valut d'abord des sympathies. Malheureusement ils s'y prenaient mal et durent être abandonnés.

1 Rapprocher les idées analogues que saint Justin combat dans son Dialogue avec Tryphon, c. 128.

Déjà, sous le pape Eleuthère, cette doctrine avait trouvé le chemin de Rome. C'est alors, en effet, qu'un confesseur d'Asie, appelé Praxéas, s'y présenta. L'église romaine, saisie de l'affaire de Montan et de sa prophétie, hésitait encore à condamner et se montrait plutôt décidée à ne pas réprouver, lorsque Praxéas apporta des renseignements tels que le vent changea et que l'on se décida contre les Phrygiens. Praxéas était modaliste. Il répandit ses idées, ce qui faisait dire à Tertullien qu'il avait accompli à Rome deux œuvres diaboliques, chassé le Paraclet et crucifié le Père. Ce dernier trait servit, en effet, de très bonne heure, à ridiculiser la nouvelle doctrine. Il en exprimait assez bien une des conséquences les plus contraires à l'Ecriture. Les modalistes furent appelés Patripassiens. Les doctrines de Praxéas se répandirent aussi à Carthage, favorisées, dit Tertullien, par la simplicité des gens. Mais elles trouvèrent un contradicteur, lui sans doute. Il les dénonça aux autorités de l'église et Praxéas fut obligé, non seulement de promettre qu'il s'amenderait, mais encore de signer une pièce en garantie de sa correction l. Le silence se fit.

A Smyrne, vers le même temps, un certain Noët, dont le nom donna lieu, lui aussi, à beaucoup de plaisanteries 2, comparaissait, pour un enseignement analogue, devant « les prêtres » de Smyrne, qui lui en firent des reproches. Il compliquait sa situation en se faisant ap-

1 Tertullien, Adv. Prax., 1.

2 xXsr.Ts; signifie intelligible, mais Swsyjto; veut dire insensé.

peler lui, Moïse, et son frère, Aaron, étrangeté derrière laquelle pouvaient se dissimuler d'excessives prétentions. Il parvint, la première fois, à se défendre. Mais comme il persistait à dogmatiser et qu'un groupe de disciples se formait autour de lui, il fut de nouveau cité devant le collège presbytéral. Cette fois il fut plus net et déclara, propos significatif, qu'après tout il ne faisait aucun mal en enseignant une doctrine qui rehaussait la gloire de Jésus-Christ: «Je ne connais qu'un Dieu; ce n'est » pas un autre que lui qui est né, qui a souffert, qui » est mort » . Il fut excommunié l .

Ainsi les idées modalistes avaient déjà subi deux condamnations, à Carthage et à Smyrne, lorsque, pour la seconde fois, elles tentèrent la fortune à Rome. Un disciple de Noët, appelé Epigone, vint s'y établir et ouvrit une école, à la tête de laquelle il fut bientôt remplacé par un certain Cléomène, auquel, un peu plus tard, succéda Sabellius. Il y avait déjà à Rome une école théodotienne, qui s'était même transformée en église. Les nouveaux docteurs se montraient très opposés aux théodotiens. On peut croire qu'après les échecs subis en Afrique et en Asie ils eurent l'esprit d'atténuer ce que leur langage pouvait avoir de plus choquant. Aussi furent-ils d'abord bien vus de la masse des fidèles, qui n'y entendait pas malice, et même de l'évêque Zéphyrin, peu versé dans les raffinements de la théologie, soucieux avant tout, comme c'était son de-

1 Hippolyte, Contra Noëtum, 1 (cf. Epipli., Haer., LVII); PhUosopIi., IX, 7.

voir, de la paix ecclésiastique. Il laissa tranquilles les maîtres et leur école. Ceux-ci faisaient valoir avant tout le terme de monarchie, qui revenait à peu près à celui de consubstantialité, plus tard en usage, et servait à exprimer le monothéisme dans toute sa rigueur. On ne parlait plus que de monarchie. Les gnostiques, on l'a vu, avaient introduit ce régime dans leur plérôme ; sous la direction d'Apelle le marcionisme avait évolué dans le même sens. Le populaire orthodoxe entrait volontiers dans ce mouvement ; on le trouvait toujours prêt à défendre la sainte monarchie. Il n'est pas jusqu'aux montanistes qui ne s'enrôlassent sous cette bannière ; un certain nombre d'entre eux, conduits par Eschine se rallièrent à la théologie modaliste. D'autres, toutefois, Proclus en tête, observèrent une attitude différente.

L'ennemi commun, c'était la théologie du Logos !, défendue à Rome par Hippolyte, en Afrique par Tertullien. Les orthodoxes lui reprochaient surtout d'introduire deux dieux. Il fallait, en effet, une certaine éducation philosophique, et même une certaine bonne volonté, pour ne pas voir dans le Logos, tel qu'ils le présentaient, un second dieu, distinct du vrai, inférieur à lui. Mais comment éviter ce Charybde sans tomber sur le

1 On peut s'étonner que des gens qui admettaient le quatrième évangile aient eu tant de répugnance pour un système -qui s'y rattachait si étroitement. Ils avaient réponse à cela: « Vous êtes étranges en donnant au Fils le nom de Verbe. Jean » le dit sans doute, mais il est coutumier de l'allégorie ». Hipp., Contra Xoët., 15.

Scylla du patripassianisme? Le bon Zéphyrin finit par ne plus savoir auquel aller. Il disait volontiers, tout comme Noët et son monde : « Moi, je ne connais qu'un » seul Dieu, Jésus-Christ, et, en dehors de lui, aucun » autre qui soit mort et qui ait souffert ». Mais il ajoutait: « Ce n'est pas le Père qui est mort, c'est le Fils ». C'était reproduire les termes à concilier, les données traditionnelles de l'unité divine, de l'incarnation et de la distinction entre le Père et le Fils. Zéphyrin était dans son rôle en maintenant la tradition; mais il n'en résolvait pas les énigmes.

Hippolyte, qui prônait une solution, et ne réussissait pas à la faire accepter de son évêque, allait s'exaspérant de plus en plus. Derrière Zéphyrin, sa colère visait son conseiller Calliste. Aussi quand Zéphyrin fut mort et que Calliste eut été élu pour le remplacer, il n'hésita plus, cria au scandale et se sépara de l'Eglise avec un certain nombre d'adhérents. Cette grave démarche fit beaucoup de bruit. Calliste ne voulut pas laisser dire qu'on se séparait de lui parce qu'il patronnait de mauvaises doctrines: il condamna Sabellius pour hérésie1. Mais il n'admit pas pour autant qu'Hippolyte lui imposât sa théologie. Le docteur demeura dans la triste situation de chef d'église dissidente, et s'y maintint même sous les successeurs de Calliste, Urbain et Pontien.

Sa rancune s'exhala dans le livre que nous appelons, par suite d'une erreur, les Philosoph amena. C'est une

réfutation de tous les systèmes doctrinaux en désaccord avec l'orthodoxie chrétienne, celle-ci étant, bien entendu, ramenée au point de vue de l'auteur. La matière est répartie en neuf livres d'exposition, suivis d'une récapitulation qui forme un dixième livre. Les quatre premiers sont consacrés aux philosophies ou mythologies des Grecs et des Barbares. Puis viennent les diverses sectes gnostiques et autres hérésies chrétiennes jusqu'à Noët et Calliste, après lesquels il n'y a plus que les Elkasaïtes 1 et les Juifs. Ce n'était pas la première fois qu'Hippolyte s'attaquait aux hérésies. Vingt ans au moins auparavant il en avait dressé un catalogue, com mençant à Dosithée 2 et aboutissant à Noët, trentedeuxième de la série. Cet ouvrage, appelé Syntagma, est perdu, mais il a passé presque entièrement dans la compilation de saint Epiphane 3. Hippolyte y exposait les divers systèmes et les réfutait ensuite, d'après saint Irénée, en discutant leurs raisons et leur exégèse. Le procédé suivi dans les PMlosophumena est tout différent. Il consiste à assimiler chaque théologie hérétique à un système philosophique ou païen préalablement réfuté ou bafoué, car l'auteur a l'invective facile. Hippolyte n'avait jamais brillé par sa douceur, mais du Syntagma au Labyrinthe son caractère s'était encore aigri.

3 Ci-dessus, p. 129.

2 Ci-dessus, p. 159.

3 On le retrouve aussi dans le livre de Philastre contre les hérésies et dans l'appendice au livre des Prescriptions de Tertullien (Praescr., 45-53). La finale s'est conservée isolément, sous forme d'homélie contre Noët.

314 CHAPITBH XVI r.

De Calliste surtout il ne peut parler sans fureur. Aussi ne faut-il pas se fier à ce qu'il en dit. Il ne suffit pas d'écarter ses interprétations haineuses : les faits eux-mêmes, tels qu'il les rapporte, ne sauraient être admis sans réserves 1.

C'est ainsi qu'il est difficile d'attribuer à Calliste l'exposé doctrinal qu'Hippolyte nous donne comme représentant son enseignement. « Il n'y a qu'un seul es- » prit divin, qui est appelé de noms divers, Logos, » Père, Fils. Ce dernier s'applique à l'incarnation. A » proprement parler, le Fils, c'est l'être apparent, » l'homme. Divinisé par l'incarnation, il est identifié » avec le Père ; ainsi le Père et le Fils sont un seul » Dieu, une seule personne et non deux. Ainsi le Père » a compati au Fils, car il ne faut pas dire que le Père » a souffert » .

Tertullien 2, lui aussi, a connu cette doctrine de la « compassion » , mais il ne l'attribue point à Calliste, et son livre contre Praxéas est peut-être antérieur à

1 Des réserves d'un autre genre sont suggérées par l'étude des documents produits par le seul livre des PhUosophumena à propos de certaines sectes, documents qui semblent trahir une même origine et peut-être la main d'un faussaire. Ainsi, ce qui est dit des Naassséniens, des Pérates, des Séthiens, de Justin le gnostique, et ce qui est ajouté à la tradition antérieure sur Simon, Basilide, les Docètes, semble bien devoir être mis provisoirement en quarantaine. V. Salmoii, dans Hermathena, 1885, p. 389; Stâhelin, dans Texte und Uni., t. VI3.

2 Adv. Praxeam, 27 : « Obducti distinctione Patris et Filii quam manente coniunctione disj)onimus .... aliter ad suam niliilominus sententiam interpretari conantur ut aeque in una persona utrumque distinguant Patrein et Filium, dicentes Filium

l'épiscopat de celui-ci. Il paraît bien que nous avons là une sorte d'évolution de la doctrine modaliste. Le patripassianisme un peu crû des premiers temps aura paru menacé par l'attitude de Zéphyrin et de Calliste; on aura jugé utile de l'amender.

Mais l'amendement est bien léger, et l'on ne comprend pas comment Calliste aurait pu le prendre à son compte, après avoir condamné Sabellius. Les polémistes ont toujours une tendance à dénaturer les opinions qu'ils combattent et à compromettre leurs adversaires en de fâcheuses accointances. doctrinales. Il est du reste possible que la défiance qu'inspirait la théologie du Logos, la crainte du dithéisme *, la préoccupation prépondérante de l'unité divine, combinées avec l'imperfection du langage technique, aient abouti quelquefois, dans le camp orthodoxe, à des conceptions mal venues et surtout à des expressions critiquables.

En dépit des assertions passionnées d'Hippolyte, deux choses sont certaines, et par son propre témoignage, la première c'est que Calliste condamna Sabel-

carnem esse, id est hominem, id est Jesum ; Patrem autem spiritum, id est Deum, id est Christum. Et qui unum eumdemque contendimt Patrem et Filium iam incipiunt dividere illos potius quam un are.

.... 29 : « Nec compassus est Pater Filio ; sic enim directam blaspheniiam in Patrem veriti, diminui eam hoc modo sperant, concedentes iam Patrem et Filium duos esse, si Filius quidem patitur, Pater vero compatitur. Stulti et in hoc. Quid est enim compati quam cum alio pati ? »

1 ïïippolyte {Philosoph. IX, 11) se plaint d'avoir été traité de dithéiste par Calliste: anv/AXti fraS; oiÇh'su;.

lius, la seconde c'est qu'il ne condamna point Hippolyte. Celui-ci se segrégea lui-même. Quelque défiance qu'elle inspirât, la théologie qu'il représentait échappa à une réprobation formelle. Dans la génération suivante elle était ouvertement professée par le prêtre romain Novatien. Elle eut des adhérents jusque très avant dans le IVe siècle. Mais ni Novatien ni les représentants plus tardifs de cette théorie n'étaient dans le vrai courant traditionnel, celui qui devait aboutir à l'orthodoxie nicéenne. Celle-ci n'est point sortie de la théologie du Logos, cultivée par les apologistes et après eux par Hippolyte et Tertullien, mais de la simple et religieuse tradition des premiers temps, défendue plutôt qu'expliquée par saint Irénée, formulée tellement quellement par les papes Zéphyrin et Cailiste, et qui va bientôt rencontrer, dans la psrsonne de leur successeur Denys, un interprète à la hauteur de la situation.

Ce n'est pas seulement à propos de sa doctrine que Cailiste fut vilipendé par Hippolyte. L'antipape entreprit aussi, et avec non moins d'acrimonie, son gouvernement ecclésiastique. Cailiste, à l'en croire, déclarait qu'il remettait les péchés à tout le monde; il accueillait avec empressement tous ceux que les sectes rejetaient de leur sein; il ne permettait pas de déposer les évêques prévaricateurs; il admettait les bigames dans le clergé et laissait les clercs se marier; il tolérait aussi les mariages secrets entre des matrones et des hommes de condition inférieure. Dans ces accusations il n'est pas

LES CONFLITS ROMAINS — HIPI>OLYTE 317

toujours aisé de faire la part entre les assertions fausses et les interprétations malveillantes de faits véritables1. Sur le premier point le témoignage d'Hippolyte est confirmé en partie par Tertullien, qui publia son livre De Pudicitia pour protester contre une déclaration solennelle du pape, Calliste évidemment, relativement à l'absolution, non de tous les pécheurs, comme le dit Hippolyte, mais d'une certaine catégorie de pécheurs. Depuis quelque temps il était admis dans l'Eglise que l'excommunication des apostats, des homicides et des adultères était perpétuelle. Calliste relâcha cette sévérité en ce qui regarde les adultères et pécheurs assimilés : « J'apprends, » dit Tertullien, qu'un édit vient d'être promulgué ; c'est » un décret péremptoire. Le grand pontife, c'est-à-dire » l'évêque des évêques, a parlé. Moi, dit-il, je remets les » péchés d'adultère et de fornication à quiconque en aura » fait pénitence » . Suit une invective des plus mordantes. Les rigoristes de toutes les écoles, les Montanistes et les Hippolytiens, étaient fort scandalisés. Ce n'est pas à dire qu'ils eussent raison. Du reste, en stipulant que les pécheurs repentants auraient à passer par la pénitence, Calliste ne leur faisait pas des conditions bien attrayantes. On en peut juger par Tertullien lui-même. Voici la description ou plutôt la caricature qu'il fait de la réconciliation des pénitents : « Tu introduis, dit-il, » en apostrophant le pape, tu introduis dans l'église » l'adultère pénitent, qui vient supplier l'assemblée des

1 Sur ceci, v. De Rossi, BulL, 1866, p. 23-33, 65-67.

» frères. Le voilà vêtu d'un cilice, couvert de cendre, » dans un appareil lugubre et propre à exciter l'épou- » vante. Il se prosterne au milieu de l'assistance, de- » vant les veuves, devant les prêtres ; il saisit la frange » de leurs habits, il baise la trace de leurs pas, il les » prend par les genoux. Pendant ce temps-là tu haran- » gués le peuple, tu excites la pitié publique sur le » triste sort du suppliant. Bon pasteur, benoît pape, tu » racontes la parabole de la brebis perdue pour qu'on » te ramène ta bique égarée; tu promets que désormais

» elle ne s'échappera plus ».

Hippolyte, heureusement pour sa réputation, écrivit autre chose que des pamphlets. Son œuvre exégétique est considérable. Elle s'étend à toute la série des Ecritures saintes, depuis la Genèse jusqu'à l'Apocalypse. Il lui arrive rarement de commenter des livres entiers, comme il l'a fait pour la prophétie de Daniel. En dehors de ses traités exégétiques, il écrivit aussi sur l'Antéchrist, sur l'origine du mal, sur la substance de l'univers, sur la résurrection; ce dernier livre était dédié à l'impératrice Mammée. On a vu avec quelle ardeur il s'est attaqué aux hérétiques en général, à ceux de son temps en particulier; il combattit les Marcionites dans un livre spécial. Il paraît bien s'être occupé de règles ecclésiastiques : son nom est réclamé par diverses compilations postérieures qui, à un degré ou à l'autrey doivent procéder de lui. La question pascale attira aussi son attention. Il en traita les généralités dans son livre sur la Pâque. Puis il entreprit d'affranchir les chrétiens

des calculs juifs en dressant lui-même des tables pascales fondées sur le cycle de huit ans. Ce cycle était imparfait : le nouveau comput fut bientôt en désaccord avec la réalité astronomique et dut être négligé. Mais, sur le moment, la découverte fut jugée merveilleuse. Une statue avait été élevée à Hippolyte par les gens de sa secte. Nous l'avons encore ] ; le docteur y est représenté assis sur une chaire, dont les côtés sont occupés par les fameuses tables. Un peu en arrière a été tracé un catalogue de sa littérature. A en juger par le point de départ du cycle, ce monument est de l'année 222, celle où mourut Calliste 2.

Le dernier ouvrage d'Hippolyte paraît avoir été le livre des Chroniques, dont il nous reste des fragments ou des adaptations en diverses langues, car il fut très lu. Hippolyte le continua jusqu'à la dernière année (235)

1 Trouvée au XVIe siècle près de son tombeau ; elle est maintenant au musée du Latran. La tête est moderne.

2 Calliste était, au temps de Constantin, rangé parmi les papes martyrs. Son anniversaire est marqué au 14 octobre dans la table philocalienne des Depositiones martyrum, de 336, comme ceux de Pontien, Fabien, Cornélius et Xyste II. Deux de ceux-ci furent exécutés (Fabien et Xyste II) ; les deux autres moururent en exil. De Calliste on ne sait rien de semblable; sa mort tombe sous le règne d'Alexandre Sévère, sous lequel il est peu probable qu'il y ait eu des martyrs. Dans ces conditions on a cherché un lien entre l'histoire de son exil en Sardaigne, telle que la raconte Hippolyte, et le culte qui lui fut rendu après sa mort. Mais ceci est impossible. La mort de Calliste arriva trente-trois ans au moins après sa confession et plus de trente ans après son retour d'exil. Or nous voyons, par les tables philocaliennes, que Lucius, qui fut exilé, qui revint d'exil et mourut aussitôt, ne fut pas rangé parmi les papes martyrs. Ainsi

d'Alexandre Sévère. Il contenait, entre antres choses, des descriptions géographiques intéressantes l.

Quelques-uns de ces écrits sont antérieurs an schisme ; mais un bon nombre et notamment les travaux de compnt et de chronologie appartiennent an temps où Hippolyte prétendait à la qualité de chef de l'église romaine, en opposition avec les papes légitimes, Calliste, Urbain, Pontien. La persécution régla ce différend. Après les années tranquilles d'Alexandre Sévère, l'avènement de Maximin le Thrace ramena les mauvais jours. Les membres du clergé étaient spécialement visés par les rigueurs nouvelles. A Rome on arrêta les chefs des deux partis, Pontien, l'évêque légitime, et Hippolyte, l'antipape. Ils furent condamnés aux mines de Sardaigne. Rapprochés dans les misères du bagne, les deux

un exil d'où l'on revenait ne suffisait pas pour être qualifié de martyr. Dans ce conflit des témoignages, on pourrait admettre, comme solution hypothétique, l'idée que Calliste ait péri dans quelque bagarre entre chrétiens et païens, en dehors de tout procès régulier. Son souvenir était localisé à Rome, dès la première moitié du IVe siècle, en deux endroits : dans le Transtévère, où le pape Jules éleva une basilique (S. Maria in Trastevere) iuxta Callistam, et sur la voie Aurélienne, où se trouvait son tombeau. Il est étrange qu'on l'ait enterré là, si loin du cimetière administré par lui, qui porta toujours son nom et qui reçut les restes mortels de tous ses collègues du troisième siècle. Le tumulte populaire par lequel on expliquerait sa mort expliquerait aussi, si l'on acceptait la tradition de la légende, qui place le fait au Transtévère, pourquoi on l'aurait enterré sur la voie Aurélienne. C'était la plus voisine du lieu où il aurait été mis à mort.

1 On a cru longtemps qu'il s'y trouvait un catalogue des papes. La découverte du texte grec oblige d'abandonner cette idée (A. Bauer, Texte u. Uni., t. XXIX [1905], p. 156).

confesseurs finirent par se réconcilier. Hippolyte, à ses derniers moments, exhorta lui-même ses adhérents à se joindre aux autres fidèles. Son schisme ne lui survécut pas. Quand l'Eglise eut recouvré la paix, on ramena son corps à Rome avec celui de Pontien, mort aussi dans l'île malsaine. Ils furent déposés le même jour, le 13 août, l'un au cimetière de Calliste, parmi les autres papes, l'autre dans une crypte de la voie Tiburtine. On laissa ses amis y placer aussi sa statue K Le culte rendu au martyr finit par atténuer le souvenir de son schisme. Damase, qui vivait un siècle après Hippolyte, le connaissait comme martyr ; il avait aussi entendu dire qu'il était revenu à l'Eglise après s'être compromis dans un schisme; mais comme il n'avait de ce schisme qu'une notion très vague, il l'identifia avec celui de Novatien \

La littérature d'Hippolyte, qui aurait pu défendre son souvenir, disparut bientôt de l'horizon romain. A la génération suivante, le clergé de Eome parle et écrit en latin. En Orient, la qualité d'évêque de Eome, qu'Hippolyte avait prise dans les titres de ses ouvrages, embarrassa bientôt les gens instruits, qui ne trouvaient pas son nom dans les catalogues épiscopaux. Eusèbe ne sait

1 Hippolyte avait peut-être eu sa demeure en cet endroit.

2 Prudence, Perlsteph., XI, tire ses renseignements de l'inscription damasienne Hippolyhis fertur (Ihm, n° 37), mais il confond le martyr de la voie Tiburtine avec un autre martyr Hippolyte, surnommé Nonnus, honoré le 22 août à Porto, et embellit leur commune histoire avec des traits empruntés à la légende d'Hippolyte, fils de Thésée.

Duciiesne. Hist. anc. de l'Egl. - T. I.

822 CHAPITRE xvir.

où il avait été évêque; et ce qui est plus fort, saint Jérôme et Rufin en sont au même point l. Le pape Gélase (v. 495) par une singulière distraction, lui assigne le siège de Bostra 2. D'autres 3, moins au courant de l'histoire des papes, acceptèrent le titre d'évêque de Rome sans s'offenser de la difficulté qu'il soulevait. Plus tard enfin 4, un autre martyr Hippolyte, enterré à Portor ayant été connu par une légende spéciale, on arrangea les choses en admettant qu'Hippolyte, auteur des livres,, avait été évêque au Port de Rome.

A Rome même, Hippolyte conservait au moins, dans les usages du culte et dans l'histoire, la qualité de prêtre romain. C'est ainsi qu'il est qualifié par le Liber pontificalis. C'est avec des attributs en rapport avec cette situation qu'il fut représenté, vers la fin du VIe siècle, dans une mosaïque de la basilique Saint-Laurent. Mais déjà circulait un étrange roman de la persécution de Dèce, dont les épisodes vont de Babylone à Rome et mettent en scène des martyrs fort divers, les uns romains les autres persans, les uns authentiques les autres imaginaires. Hippolyte a un rôle dans ces récits. Il y remplit les fonctions de vicaire du préfet de Rome et se trouve chargé, en cette qualité, de garder saint Lau-

1 Eus., VI, 20, 22; Hier., De viris, 61; Bufin, H. E., VI, 16.

2 Thiel, Epp. Hom. Pontif.. p. 545. Il semble, du reste, que Gélase dépend ici d'un document grec. Voir le travail deM.L. Saltet sur les sources de V Eranistes de Théodoret, publié dans la Bévue d'histoire ecclésiastique de Louvain, 1905, p. 516 et suiv.

3 Apollinaire (Mai, Script. Yet., t. I, p. 173).

4 Déjà dans la Chronique pascale iv. 640).

rent prisonnier: puis il se convertit et meurt martyr avec sa nourrice Concordia et dix-huit autres personnes. Singulière transformation!1.

Maximin fut renversé en 236 et tué l'année suivante. Ses édits ne purent être appliqués longtemps ; l'église romaine retrouva la paix dont elle jouissait depuis Caracalla. Antéros, qui avait été élu à la place de Pontien exilé, ne le remplaça que peu de semaines. Fabien lui succéda et siégeaj jusqu'à la persécution de Dèce. On signale des constructions élevées par lui dans les cimetières de Rome et aussi le fait qu'il répartit les régions urbaines entre les sept diacres 2. C'est sans doute le commencement des régions ecclésiastiques, cadres officiels du clergé et de l'administration religieuse, qui se maintinrent à Rome pendant de longs siècles. Il eut à intervenir au dehors dans une grosse affaire africaine, la déposition de Privât, évêque de Lambèse ; Origène lui adressa un mémoire où il se justifiait contre les accusations dont sa doctrine était l'objet 3. La science théologique continuait d'être cultivée à Eome. A la place d'Hippolyte on y pouvait entendre un nouveau docteur, Novatien, dont il nous reste quelques écrits.

1 C'est avec cette histoire qu'Hippolyte figure encore au bréviaire romain et au martyrologe.

2 Catalogue libérien : Hic regiones divisit diaconibns et militas fabricas per cymiteria fieri iussit. Sur son élection miraculeuse, v, Eus., Y, 29.

3 Sur ces deux affaires, v. plus loin, ch. XIX et XX.

Ils sont rédigés en latin: nous sommes arrivés au moment où l'église romaine change de langue, où le latin y est substitué au grec !. Le principal est un traité de la Trinité, consacré à la réfutation des gnostiques, des théodotiens et des sabelliens. Le cadre est fourni par l'exposition du symbole, dans ses trois principaux articles : « Je crois en Dieu le Père tout- puissant ... et en Jésus-Christ son Fils unique ... et au Saint-Esprit » . L'auteur témoigne d'une profonde connaissance de l'Ecriture ; son raisonnement est serré, son exposition claire, ses conceptions assez précises. Venu après tant de controversistes, il a profité de leurs travaux. Aussi sa théorie de la Trinité 2, tout en maintenant le système occidental du double état du Logos, est-elle plus exacte et plus complète que ce que l'on trouve chez ses prédécesseurs 3. Mais Novatien n'est pas seulement un théologien ; c'est aussi un rhéteur consommé, qui soigne et ornemente son style, distribue son sujet avec art et sait reposer son lecteur des questions de textes en lui offrant çà et là de beaux développements oratoires.

1 Cependant les épitaphes originales des papes continuèrent d'être rédigées en grec. On a celles d'Antéros, Fabien, Lucius, Gaius (f 29G). Celle de Cornélius, qui est en latin, paraît être postérieure au IIIe siècle.

2 Ce terme ne figura nulle part dans le texte de Novatien.

3 Noter cependant que cette théorie a été plus tard considérée comme fort peu orthodoxe. Arnobe le jeune (Dialogue d'Arnobe et de Sérapion, I, 11 ; Migne, P. L., t. LUI, p. 256), pour donner un spécimen de la doctrine des Ariens, copie les principales phrases du dernier chapitre de Novatien, sans citer l'auteur, bien entendu.

Comme Hippolyte, il était prêtre de l'église romaine. Peut-être exerçait-il des fonctions semblables à celles des catéchistes d'Alexandrie et des prêtres-docteurs d'Afrique; ceux-ci, outre l'instruction des catéchumènes, avaient aussi la direction des jeunes lecteurs l. L'élévation de Novatien à la dignité presbytérale avait souffert quelque difficulté. Le clergé ne l'aimait guère. Son talent lui avait sans doute fait des ennemis. On sut rappeler au moment opportun qu'il n'avait pas été baptisé selon les règles ordinaires, mais pendant une maladie et avec les formes sommaires usitées en pareil cas. Cependant, soit que la majorité lui fût, en somme, favorable, soit que l'évêque Fabien vît un intérêt spécial à l'introduction d'un homme aussi distingué dans son collège presbytéral, on passa par dessus les objections. Dans les circonstances ordinaires, Novatien pouvait, en effet, rendre de grands services; mais son talent oratoire et son érudition, très admirés en certains cercles, lui donnaient un peu de gloriole. Ce n'était pas une tête fort solide; la persécution qui s'approchait, et surtout les crises ecclésiastiques dont elle fut la cause, révélèrent ce qui lui manquait du côté du caractère 2.

i Cyprien, ep. XXIX.

2 Lettre de Cornélius à Fabius d'Antioche (Eus., VI, 43).

L'Ecole chrétienne d'Alexandrie.

L'Egypte aux mains des Grecs et des Romains. — Origines chrétienlies. — Le didasoalée d'Alexandrie: Pantène. — Clément et ses écrits: la gnose chrétienne. — Origène, ses débuts, son enseignement à Alexandrie. — Rupture avec l'évêque Démâtrius : Origène à Césarée. — Son activité littéraire, sa fin. — Les écrits d'Origène. — La synthèse doctrinale du Pari Archon.

Au temps où les Romains la prirent, il y avait plusieurs milliers d'années que l'Egypte semait son blé dans le limon du Nil et le moissonnait au printemps, sous les ardeurs d'un implacable soleil. Sa longue et monotone histoire est celle d'un peuple très gouverné. Aux anciennes dynasties indigènes succédèrent les fonctionnaires perses, à ceux-ci les rois macédoniens, puis les vice-rois romains: l'instrument politique changea de main, jamais de forme ni d'efficacité.

Longtemps avant Alexandre, la ville de Milet avait un comptoir à Naucratis, sur la branche occidentale du Nil; mais l'hellénisme égyptien ne commence qu'à la conquête macédonienne. C'est un hellénisme à part, essentiellement militaire et monarchique, lettré cependant, mais surtout commerçant. Alexandrie en fut le sanctuaire. Fondée par le héros lui-même, dépositaire de son tombeau, elle devint la résidence des rois issus

l'école chrétienne d'Alexandrie 327

de son compagnon d'armes, Ptolémée, fils de Lagus. Le Musée d'Alexandrie, grand établissement d'étude et d'enseignement, organisé sur le modèle des associations grecques, devint bientôt le point de ralliement de tout ce qu'il y avait par le monde de philosophes, de penseurs, de poètes, d'artistes et de mathématiciens. Le port, abrité par l'île de Pharos, ouvrit au commerce universel les trésors de l'Egypte, qui jusqu'alors avait été un pays fermé, une sorte de Chine. De là rayonnait sur l'intérieur l'essaim des grecs négociants, aventuriers et fonctionnaires. Ils s'établirent un peu partout, se mêlèrent à la population et finirent par donner naissance à une catégorie de métis égypto-helléniques, qui formaient nuance entre l'hellénisme pur et le vieux fond égyptien. Bien entendu celui-ci ne laissa pas de réagir sur les vainqueurs. De toutes ces influences il résulta une population fort mêlée, active, industrieuse, dure à la peine, docile en général, à condition qu'on la menât rondement.

Le 1er août de l'an 30 avant notre ère, Alexandrie tomba aux mains d'Octave *. La vieille Egypte devint alors une province romaine, ou, pour parler plus exactement, un domaine impérial, administré directement par les gens de César, au bénéfice de sa caisse privée.

1 Une fête officielle fut instituée pour célébrer cet événement; elle se continue, dans le calendrier chrétien, par la fête du 1er août, dédiée aux Macchabées et à saint Pierre ès-liens. — Sur l'Egypte romaine, v. Lumbroso, L'Egitto al tempo dei (Ireci e dei Romani, Rome, 1882.

Un préfet, simple chevalier romain, le représentait sur les lieux; deux ou trois fonctionnaires, comme le juge d'Alexandrie et le président du Musée, étaient nommés par l'empereur: le préfet se chargeait du reste. C'était lui, en particulier, qui officiait dans les cérémonies religieuses à la place du Pharaon \

Partout ailleurs les Romains avaient favorisé ou même provoqué le développement des institutions municipales. En Egypte, où ils ne trouvèrent pas une cité organisée, avec ses élections, son conseil, ses magistrats, ils laissèrent les choses en l'état. Alexandrie elle-même était une foule administrée, et non point un corps de citoyens. C'est seulement sous Septime-Sévère qu'elle eut un conseil ou sénat, mais sans magistrats : il en fut de même de Ptolémaïs, dans la Haute-Egypte. La seule exception fut Antinoé, organisée en cité par l'empereur Hadrien. Le reste du pays était réparti en nomes, circonscriptions qui remontaient aux plus lointaines origines. Les Egyptiens proprement dits furent tenus à l'écart de la société romaine. Ils ne pouvaient devenir citoyens romains sans avoir été d'abord naturalisés alexandrins, ce qui n'était pas très facile. Même après Septime-Sévère

1 II commandait aussi l'armée. En Egypte les chefs des légions n'étaient pas, comme ailleurs, des légats de rang sénatorial, que l'on n'aurait pu subordonner à un simple chevalier, comme était le préfet d'Egypte, mais des praefecti castromm. Auguste avait interdit le séjour en Egypte aux sénateurs et aux chevaliers les plus importants. On craignait, pour ces grands personnages, les tentations d'un milieu trop favorable aux compétiteurs.

et Caracalla, les Egyptiens continuèrent à former dans l'empire une caste inférieure, qui ne fut jamais bien réhabilitée. La langue nationale, l'égyptien ou copte, se maintint dans les campagnes, les petites villes et même parmi les petites gens des grandes cités: on en distinguait plusieurs dialectes.

En religion les légendes grecques étaient peu de chose ; tout au plus avai&nt-elles fourni quelques motifs d'ornementation aux vieux cultes nationaux, trop solidement établis sur le sol égyptien pour céder aux dieux étrangers. Dans Alexandrie elle-même, le temple immense de Sérapis dominait du haut de sa colline artificielle toute l'agitation du commerce grec. Les dieux du Nil s'assujettissaient les vainqueurs. Les Ptolémées durent se faire leurs grands prêtres et accepter l'héritage religieux des Pharaons.

Il y avait pourtant une protestation. Israël était revenu en Egypte: il formait à Alexandrie une communauté importante, qui atteignit le tiers de la population totale. On ne le traitait pas en ennemi, tant s'en faut. Les juifs avaient leur chef ou ethnarque, et leur conseil national: ils jouissaient d'une entière liberté pour leurs pratiques religieuses. Toutefois, au milieu de ce monde étranger, ils finirent par oublier leur langue et il fallut leur traduire les Ecritures saintes. Le voisinage du Musée les attira vers la littérature. Sous cette influence naquit l'exégèse de Philon, où la vieille religion du peuple de Dieu courait quelque risque de se dissoudre en rêveries philosophiques. C'est aussi d'Ale-

.xaudrie que l'on vit sortir toute cette littérature de propagande juive et monothéiste, où de prétendues sibylles et des poètes apocryphes s'escriment à l'envi contre les dieux, les temples et les sacrifices.

Les origines du christianisme en Egypte sont fort obscures. Il n'est jamais question de ce pays dans le Nouveau Testament; aucun personnage alexandrin n'y figure, sauf Apollos, qui joue un rôle assez effacé, au temps de saint Paul, comme missionnaire itinérant, non dans son pays d'origine, mais en Asie et en Grèce 1. Dans la primitive littérature chrétienne, l'évangile selon les Egyptiens est le seul livre qui paraisse provenir de ce pays. Yalentin, Basilide, Carpocrate, sont les premiers chrétiens d'Egypte dont les noms se révèlent à l'histoire 2. C'est d'Alexandrie que vint à Rome, sous le pape Anicet, la doctoresse Marcelline. C'est là que s'enfuit Apelle après sa brouille avec Marcion; c'est de là qu'il revint avec sa somnambule Philomène. Mais il ne faut pas croire que ces manifestations hérétiques

1 II est possible, mais nullement établi, que certaines lettres apostoliques, l'épître aux Hébreux et celle de Barnabe, par exemple, aient quelque rapport avec la chrétienté alexandrine. Les fameux Thérapeutes, décrits dans le livre de la Vie contemplative que l'on a attribué, à tort ou à raison, à Philon, n'ont rien à voir avec le christianisme primitif. Sur ce livre, dont l'énigme est encore à résoudre, v. Schurer, Gesch. des j udischen Volkes, 4e éd.. t. III, p. 535.

2 Saint Justin (Apol., I, 29) parle d'un jeune chrétien d'Alexandrie qui vivait au temps du préfet d'Egypte Félix : v. cidessous, p. 342.

l'école chrétienne d'Alexandrie 331

représentent tout le christianisme alexandrin. Ces écoles, précisément parce qu'elles ne sont que des écoles, supposent une église, « la grande Eglise », comme dit Celse; ces aberrations, précisément parce qu'elles portent des noms d'auteurs, témoignent de l'existence de la tradition orthodoxe. Celle-ci s'appuyait, en Egypte comme ailleurs, sur l'organisation épiscopale. Jules Africain put insérer dans sa Chronique, publiée en 221, les noms de dix évêques antérieurs à celui qui siégeait de son temps, Démétrius 1. Celui-ci avait commencé en 189 environ. Avant lui le chronologiste range Anianus, Abilius, Cerdo, Piïmus, Justus, Eumenes, Marcus, Celadion, Agrippinus, Julianus. Des chiffres d'années étaient joints à ces noms. Il n'y a aucun intérêt à les rapporter, car, en admettant comme bien établi le cadre chronologique qui s'en déduirait, on n'aurait aucun événement à y insérer 2. Une tradition, qu'Eusèbe 3 constate au commencement du IVe siècle et qu'il reproduit sans l'anirmer, disait que l'évangéliste Marc avait le premier prêché l'Evangile en Egypte et fondé des églises à Alexandrie. On montrait à l'est de la ville, au lieu appelé Boucolia, un sanctuaire où reposait le corps de l'apôtre avec ceux des évêques ses successeurs 4.

1 Sur ceci, v. Harnack, Chronologie, t. I. p. 202. La liste de Jules Africain se déduit des indications d'Eusèbe.

2 La somme de ces chiffres est 128 au s: elle part donc de l'année 61 environ.

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