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CHAPITRE XIIL L'Eglise romaine de Néron à Commode

Les juifs de luxe et les moeurs juives. — Conversions aristocratiques.

— Les chrétiens de la famille Flavia. — Clément et la lettre à l'église de Corinthe. — Ignace à Rome. — Le Pasteur d'Hermas. — La pénitence. — La christologie d'Hermas. — Les premiers papes. — Les hérétiques à Rome.

— Visites de Polycarpe et d'Hégésippe. — Les martyrs. — L'évêque Soter. — Les écoles gnostiques au temps de Marc-Aurèle. — Evolution du marcionisme: Apelle. — La légion fulminante. — Le martyre d'Apollonius.

La chrétienté de Rome se reforma vite après la dure épreuve de l'an 64. Ceux des fidèles qui échappèrent au massacre virent bientôt la chute de Néron, l'odieux persécuteur (68). Deux ans plus tard, Jérusalem, révoltée contre l'empire, succombait après un long siège ; le Temple était livré aux flammes, et l'on voyait bientôt ses dépouilles portées en triomphe dans les rues de Rome, derrière le char des princes vainqueurs, Vespasien et Titus.

La catastrophe d'Israël amena à Rome une énorme quantité de prisonniers juifs. Ce n'était sûrement pas de ces gens fanatisés que l'on pouvait attendre de bonnes dispositions pour la propagande chrétienne. Mais il y avait tout un judaïsme rallié, et rallié dès avant la fin de la guerre, dont les représentants, riches et influents, se tenaient volontiers dans l'entourage de la

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maison régnante. Il restait des Hérodes ;. Bérénice fut longtemps en faveur auprès de Titus. Josèplie vivait dans ce monde de gens distingués ; il y écrivait l'histoire de sa nation, s'efforçant de la rendre acceptable aux vainqueurs. De tout cela résultait une sorte de rayonnement du judaïsme, non, bien entendu, du judaïsme politique, dont le compte définitif venait d'être réglé, mais du judaïsme philosophique et religieux. En dépit de la récente insurrection et de sa répression, dont l'arc de Titus allait perpétuer le souvenir, il n'était pas de mauvais ton de montrer quelques sympathies pour les juifs bien en cour, d'honorer leur religion et même de la pratiquer un peu. Comme au lendemain de sa conquête par Pompée, la Judée vaincue s'imposait encore aux conquérants. Il est vrai que ce ne fut pas pour longtemps. Après la disparition de la dynastie Flavienne, et même dès la mort de Titus, les juifs de luxe, princes ou lettrés, baissèrent dans la faveur impériale. Cependant cette vogue passagère des mœurs juives ne put manquer de renforcer l'assaut que depuis longtemps, dans la haute société romaine, le monothéisme religieux d'Orient donnait à la tradition des vieux cultes. Rès le temps où nous sommes — quelques faits connus permettent de s'en rendre compte — la propagande chrétienne se faisait sentir avec succès jusque dans les grandes familles aristocratiques. Il ne s'agissait plus seulement d'étrangers, de petites gens, de serviteurs ou d'employés de la maison impériale: le christianisme entrait, dès ces lointaines origines, chez les Pomponii,

chez les Acilii, jusque dans la famille des Flavii, moins illustre, mais régnante. Déjà sous Néron une grande dame, Pomponia Graecina \ avait attiré l'attention par sa vie sombre et retirée. Elle fut accusée de superstition étrangère; mais son mari A. Plautius, réclama le droit de la juger, en qualité de chef de famille, et la déclara innocente. Elle vécut jusque sous Domitien. Il est bien probable qu'elle s'était faite chrétienne. M'. Acilius Glabrio, consul en 91, et Flavius Clemens, cousin germain de Domitien, consul en 95, étaient aussi, celui-ci sûrement, l'autre très probablement, des membres de l'église romaine. Le plus ancien lieu de sépulture qui ait été à l'usage exclusif et collectif des chrétiens de Rome, le cimetière de Priscille, fut installé dans une villa des Acilii, sur la voie Salaria 2. Sur la voie Ardéatine, le cimetière de Domitille se développe en des terrains qui appartinrent à Flavie Domitille, femme du consul Clemens 3. Ainsi ce n'étaient pas seulement des adhésions platoniques; ces illustres recrues du christianisme s'intéressaient aux nécessités pratiques de la communauté et subvenaient à ses besoins.

Ils ne tardèrent pas a lui fournir aussi des martyrs. Domitien, ce tyran sombre et soupçonneux, ne se borna pas à persécuter les philosophes et les hommes politi-

1 Tacite, Ami., XIII, 32 ; inscriptions chrétiennes du IIIe siècle mentionnant des Pomponii Jiassi et même un Pomponius Graecimis (De Eossi, L'orna soit., t. II, p. 281, 362).

2 De Rossi, Bull., 1889, 1890.

3 C. J. L., t. VI, n. 1624G; cf. 948 et 8942.

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ques chez lesquels pouvait subsister quelque regret de la liberté des anciens temps ou quelque attachement à leur propre dignité. Censeur austère, gardien vigilant des vieilles traditions de la vie romaine, il finit par s'apercevoir qu'elles étaient compromises par l'envahissement des mœurs juives et chrétiennes. Clemens et sa femme Flavie Domitille « furent accusés d'athéisme, accusation qui faisait alors beaucoup de victimes parmi les personnes attachées aux mœurs juives ; pour les uns c'était la mort, pour d'autres la perte de leurs biens » '. Le consul fut exécuté l'année même de son consulat (95) ; Flavie Domitille fut exilée dans l'ile de Pandataria ; une autre Flavie Domitille, leur nièce, fut internée dans l'île Pontia 2. Cependant deux des fils de Clemens reçurent de Domitien la qualité d'héritiers présomptifs. Il leur avait donné les noms de Vespasien et de Domitien et les faisait élever par le distingué rhéteur Quintilien,

1 Dion Cassius, LX VII, 14 ; cf. Suétone, Domitien, 15.

2 Eusèbe, dans sa Chronique, ad ann. Abr., 2110 (cf. H. E., III, 18), parle d'après un chronographe Bruttius, de cette autre Flavie Domitille, fille d'une sœur du consul, qui aurait été exilée dans l'île Pontia. Comme il ne mentionne pas l'exil du consul et de sa femme, on pourrait être porté à craindre que cette Flavie Domitille ne se confonde avec l'autre. Les deux îles, pourtant, sont différentes, et saint Jérôme, qui avait visité Pontia, y avait vu les chambres habitées par «la plus illustre des femmes», exilée pour la foi sous Domitien. La légende des saints Nérée et Achillée suppose que cette Domitille mourut et fut enterrée à Terracine. Je crois que Tillemont (Hist. eccl., t. II, p. 224), De Eossi (JîulL, 1875, p. 72-77) et Achelis {'Texte und Unt., t. XI*, p. 49) ont raison de distinguer deux Flavies Domitilles.

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lorsqu'il fut lui-même assassiné (96). Cet événement mit un terme aux destinées impériales de la maison riV vienne. Cependant elle continua d'exister, et quelquesuns de ses membres remplirent encore des fonctions publiques. Le christianisme se maintint dans la descendance du consul martyr. Celui-ci était fils du frère aîné de Vespasien, Flavius Sabinus, qui périt en 69 dans le conflit entre les partisans de son frère et ceux de Vitellius. Préfet de Borne au temps de Néron, il avait dû être témoin, en 64, de l'incendie de la ville et du massacre des chrétiens. Peut-être quelque impression lui en étaitelle restée. Dans ses dernières années on remarquait sa douceur, sa modération, son horreur des conflits sanglants, ce qui le faisait taxer de lâcheté par les gens ardents K

Les chrétiens de la famille Flavia avaient leur sépulture sur la voie Ardéatine. On y accédait par une entrée monumentale qui a été retrouvée, ainsi qu'une galerie spacieuse ornée de peintures fort anciennes. Là sans doute furent déposés le consul martyr et les plus anciens membres de la famille. Un peu plus loin on a trouvé Tépitaphe grecque d'un FI. Sabinus et de sa sœur Titiana, puis un fragment d'inscription où pourrait avoir été indiquée une sépulture collective des Flavii : sepulcKV^l flaviOUYM \

1 « Mitent virum, abliorrere a sanguine et caedibus ; . . . in fine vitae alii segnem, multi moderatum et civium sanguinis parcum credidere » (Tacite, Hlst., III, 65, 75).

2 De Rossi, Bull., 1865, p. 33-47; 1874, p. 17; 1875, p. 64.

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Ce que nous savons de ces illustres recrues nous Tient d'auteurs profanes, commentés par les inscriptions et autres monuments des catacombes l. Les renseignements littéraires de source chrétienne font complètement défaut. En ces temps très anciens, la communauté chrétienne de Rome devait compter parmi ses membres plus d'un témoin des origines ; l'autorité de ces compagnons ou disciples des apôtres primitifs y était évidemment aussi grande que l'était, en Asie, celle des presbyte ri. C'était un appui pour la tradition, une protection pour la hiérarchie naissante. On peut conjecturer aussi que certains livres du Nouveau Testament, comme les évangiles de Marc et de Luc, les Actes des Apôtres, la première épître de saint Pierre, l'épître aux Hébreux, sont sortis du milieu romain, avant ou après la prise de Jérusalem, et que la collection des lettres de saint Paul y fut constituée. Mais sur tout cela 2 il ne subsiste aucun témoignage certain.

Avec la lettre de saint Clément nous sortons de l'obscurité. Vers la fin du règne de Domitien, des troubles s'étaient produits dans l'église de Corinthe. Un parti de jeunes s'était formé contre les anciens de la

1 La passion des saints Nérée et Achillée, roman chrétien du Ve siècle, s'est emparée du personnage de Flavie Domitille (celle de Pontia). Elle connaît aussi le consul Clément et l'évèque homonyme. Mais il n'y a rien à en tirer pour l'histoire proprement dite.

2 Sauf cependant la première épître de saint Pierre. Cf. cidessus, p. 63.

communauté ; on avait écarté plusieurs membres du collège presbytéral, « installés par les apôtres ou après eux par d'autres hommes sages (kXkoyijxot) avec le suffrage de l'église entière » . Ces querelles avaient fait du bruit au dehors et le bon renom des chrétiens en souffrait l. L'église de Rome, instruite de ce qui se passait, jugea de son devoir d'intervenir. A ce moment elle venait d'être assaillie par des calamités soudaines et répétées. Dès qu'elle en eut le loisir, elle députa à Corinthe trois envoyés, Claudius Ephebus, Valerius Bito et Fortunatus, qui, depuis leur jeunesse jusqu'à l'âge avancé qu'ils avaient atteint, avaient fait l'édification de l'église romaine. Des chrétiens de si ancienne date avaient sans doute connu les apôtres. Ils devaient témoigner à Corinthe des sentiments et des désirs des Romains. Ceux-ci, du reste, leur avaient confié une lettre écrite au nom de leur église 2. Nous savons qui l'avait rédigée. C'était l'évêque Clément, celui que les listes épiscopales les plus autorisées placent au troisième rang après les apôtres.

Clément, identifié par Origène 3 avec le personnage de même nom qui travailla avec saint Paul à l'évangélisation de Philippes 4, était en tout cas, lui aussi, d'âge à avoir vu les apôtres et conversé avec eux, comme

» / Clem., 1, 2, 44, 47.

2 «L'église de Dieu qui habite Rome à l'église de Dieu qi habite Corinthe . . . » .

3 In Joli., I, 29. Identification peu sûre.

4 PhiL, IV, 3.

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le rapporte saint Irénée l. Il ne peut guère avoir appartenu à la parenté du consul Flavius Clemens. Sans doute il a beaucoup d'estime pour la « chose » romaine ; il parle de nos princes, des soldats soumis à nos généraux; la discipline militaire lui inspire une. grande admiration. Mais sa familiarité avec les saintes Ecritures, de l'Ancien Testament et même du Nouveau (épîtres de saint Paul, de saint Pierre, de saint Jacques, épître aux Hébreux), donne plutôt l'idée d'une éducation juive. C'était peutêtre un affranchi de la famille Flavia. Quoiqu'il en soit, sa lettre est un admirable témoignage de l'esprit sage et positif qui animait, dès ces temps reculés, la piété romaine. Il y décrit d'abord les inconvénients de la discorde (3-6), puis il recommande l'obéissance à la volonté de Dieu (7-12), montre la grandeur des récompenses promises aux âmes simples et justes (13-26), la nécessité de l'ordre dans l'Eglise. Ici, des exemples sont empruntés à la discipline des armées romaines et à la hiérarchie sacerdotale de l'Ancien Testament (37-42). Venant ensuite à l'alliance nouvelle, l'auteur montre que le ministère ecclésiastique vient des apôtres et de Jésus-Christ, que son autorité est légitime et doit être obéie (42-47). Il engage les Corinthiens à se repentir, à rentrer dans l'ordre et la paix, à accepter une correction salutaire; si la présence de certaines personnes est un obstacle à la paix, qu'elles ne reculent pas devant lWl. Quant à l'Eglise, elle doit prier pour les

1 Haer., III, 3.

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séditieux (48-68). Par une transition un peu brusque; l'exemple est aussitôt joint au conseil. Clément formule (59-61) une longue prière, qui n'a qu'un rapport lointain avec les troubles de Corinthe. On peut y voir, non sans doute la formule solennelle de la liturgie romaine à la fin du premier siècle, mais un spécimen de la far on dont les chefs des assemblées chrétiennes développaient le thème de la prière eucharistique.

La lettre se termine par un rappel de l'exhortation donnée et par des salutations. D'un bout à l'autre il y respire un grand sentiment de foi simple et de sage piété. Aucune de ces singularités qui étonnent parfois chez les anciens auteurs. Rien que le christianisme commun 7 exprimé avec le plus parfait bon sens. On ne remarque même aucune préoccupation à l'égard de dissidences hérétiques. L'église romaine jouit en ce moment de la paix intérieure la plus complète.

Il faut croire que la mission romaine eut le plus grand succès à Corinthe, car la lettre de Clément y fut mise au nombre des livres qui se lisaient, avec les saintes Ecritures, dans les assemblées du dimanche. Telle est la situation qu'elle avait, soixante-dix ans plus tard, au temps de l'évêque Denys \ C'est, du reste, par un des plus anciens manuscrits de la Bible grecque que nous l'avons d'abord connue 2. Peu d'années après qu'elle avait

1 Eus., IV, 23, § 11.

2 Le ma, A, au British Muséum, du Ve siècle. Un autre ma., du XIe siècle, a été découvert depuis, ainsi qu'une version syriaque et une version latine. Dans le ms. A il y a une grande lacune vers la fin de la lettre.

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été écrite, saint Porycarpe l'avait sous les yeux et s'en servait comme des lettres apostoliques.

Vingt ans environ après les troubles de Corinthe et la lettre de saint Clément, les Eomains furent édifiés par la présence et le martyre de saint Ignace d'Antioche. Sur cet événement nous ne sommes renseignés ' que par une lettre du martyr lui-même, écrite d'Asie aux Romains. Le sujet en est extraordinaire. Le confesseur de la foi, condamné aux bêtes et. expédié de Syrie jusqu'à Eome pour subir ce supplice, a lieu de craindre que ses coreligionnaires romains ne lui fassent manquer le but de son voyage. Il les exhorte, avec les plus grandes instances, à ne pas s'opposer à son martyre. Il paraît qu'ils pouvaient le sauver, bien qu'on ne voie pas trop comment 2. « Laissez-moi être la proie des » bêtes : par elles j'atteindrai Dieu. Je suis le froment » de Dieu; que je sois moulu par les dents des bêtes » pour devenir le pain blanc du Christ. Flattez-les plutôt, » pour qu'elles soient mon tombeau, qu'elles ne laissent » rien de mon corps ; ainsi ma sépulture ne sera à charge » à personne .... Je ne vous commande pas comme Pierre » et Paul. Eux étaient apôtres: moi, je suis un con-

1 II ne manque pas de passions de saint Ignace. Aucune d'elles n'a de valeur historique.

2 II est bien invraisemblable qu'ils eussent pu obtenir sa grâce; à la rigueur ils pouvaient le faire échapper. Mais une telle idée ne pouvait guère entrer dans la pensée des chefs, tout au moins, qui, sur le martyre et ses avantages, devaient avoir les mêmes idées qu'Ignace.

» damné. Ils étaient libres: jusqu'à cette heure je suis » esclave; mais si je meurs, je deviens l'affranchi de » Jésus-Christ; en lui je ressusciterai libre».

Cette lettre si touchante ne témoigne pas seulement de la soif du martyre qui dévorait Ignace; on y voit aussi quelle considération l'évêque d'Antioche professait pour la grande église de Rome. Elle débute par un salut, long et pompeux, où, plus encore que dans ses autres lettres, il accumule les titres d'éloge : « L'église » qui préside dans le lieu du pays romain1,... l'église » qui préside à l'agape (ou à la charité) » . Ignace conçoit l'église de Rome comme la présidente, des autres églises, évidemment, et de la fraternité chrétienne.

Il en obtint ce qu'il voulait, la liberté du martyre. C'est sans doute au Colisée, récemment construit2, que le « froment de Dieu » fut moulu par les bêtes féroces. Mais elles ne furent pas seules à lui donner la sépulture. Plusieurs de ses fidèles avaient fait le voyage de Rome 3 pour assister à ses derniers moments; ils recueillirent les débris de son corps et les transportèrent en Syrie 4.

1 r,Tt; Trpsx.àôr.Tat ev tottw -/wpïou 'Pwy.aîwv... Trpxccôr.usvv; tt;;

2 II fut inauguré en 80. * Rom., 9.

4 Le tombeau de saint Ignace se trouvait dans un cimetière hors la porte Daphné. Sous Théodose II (408-450) le temple de la Fortune l Tu^atov) d'Antioche fut changé en église et placé sous son vocable. Ses restes y furent solennellement transportés (Evagr., H. E., I, 16).

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Les Romains aussi eurent un évêque martyr, Télesphore, qui périt sous Hadrien (v. 135) dans des circonstances glorieuses, dit saint Irénée ] : il ne nous en a pas transmis le détail.

Les générations contemporaines de Clément, d'Ignace et de Télesphore connurent aussi le prophète Hermas et l'entendirent communiquer à l'église les visions et instructions qu'il réunit plus tard dans le célèbre livre du Pasteur.

Le livre d'Hermas, si extraordinaire d'aspect, nous a conservé un spécimen précieux de ce qu'on pourrait appeler la littérature prophétique, de celle, bien entendu, qui a pu émaner des prophètes du Nouveau Testament. Il fut terminé, sous la forme où il nous a été conservé, pendant que le frère de l'auteur, l'évêque Pie, siégeait sur la chaire de Rome 2, c'est-à-dire vers l'an 140. Mais il avait traversé des rédactions successives. La plus ancienne 3 doit remonter au temps de Trajan et à l'épis- <3opat de Clément.

Hermas était un chrétien de Rome, affranchi de condition, propriétaire rural, marié et père d'une famille

1 Haer., III, 3: S; ÈvSsçac s uap rueras-/.

2 Canon de Muratori.

3 Visio IL J'adopte ici en gros les conclusions de Harnack, ChronoL, p. 257 et sniv. Suivant lui la prophétie d'Hermas a passé par les formes suivantes: 1° Vis. II (le fond seulement); 2° Vis. I-III; 3° Vis. I-IV; 4° Vis. V, les Mandata et les huit premières similitudes ; c'est le Pasteur proprement dit; 5° Groupement des quatre premières visions avec le Pasteur, addition <le la Sim. IX; 6° Le même groupe, complété par la Sim. X.

JDuchesxe. Hist. anc. de VEgl. - T. I. !•">

«pii ii(3 lui donnait guère de satisfaction. Ses travaux agricoles ci ses ennuis domestiques ne l'absorbaient pas» au point qu'il n'eût toujours l'esprit tendu vers les espérances chrétiennes et ne fût sans cesse préoccupé tant de son salut que de celui des autres. C'était un esprit simple, de culture fort limitée. Comme tous les fidèles de son temps, il s'était assimilé, à un certain degré, l'Ancien Testament et plusieurs écrits du Nouveau. Cependant le seul livre auquel il se réfère expressément est un apocryphe K Excité intérieurement à communiquer au dehors ses vues sur la réforme morale, il leur donna la forme de révélations. Dans la première et la plus ancienne partie de son livre, les Visions, il est en rapport avec une femme qui personnifie l'Eglise. Dans les deux autres parties, les Préceptes (Mandata) et les Paraboles (tiimilitadïnes), le révélateur est mie autre personne idéale, le Pasteur, d'où le livre a tiré son. titre définitif.

Que le Pasteur parle ou que ce soit l'Eglise, que la pensée s'exprime directement ou qu'elle s'enveloppe de formes symboliques, une seule et même préoccupation reparaît sans cesse. Les fidèles, et l'auteur tout le premier, sont loin d'être ce qu'ils devraient être, ce qu'ils ont promis d'être. Mais il y a un remède, la pénitence. Hermas est chargé d'inculquer à la communauté chrétienne que Dieu pardonnera à ceux qui se repentiront. Il prêche donc la pénitence après le baptême, comme

1 Eldad et Modad, livre perdu.

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les apôtres l'ont prêchée avec le baptême pour consécration. C'est une seconde pénitence, une seconde facilité accordée par Dieu avant le règlement de comptes définitif. r

L'intérêt du livre est beaucoup moins dans cette idée fondamentale que dans les détails de son développement. En suivant Hermas dans l'énumération des cas particuliers et dans la description des situations diverses où se trouvent les pécheurs, nous pouvons nous faire une idée de la vie intérieure de l'église romaine ] dans la première moitié du IIe siècle.

En ce temps-là, au temps de Trajan et d'Hadrien, la sécurité des communautés chrétiennes était fort précaire. En dépit des rescrits indulgents émanés de ces empereurs, les fidèles se voyaient sans cesse tracassés, conduits devant les magistrats, mis en demeure de renoncer à leur religion. S'ils y consentaient, on les relâchait aussitôt ; sinon, c'était la mort.

En présence de cette alternative, plusieurs avaient faibli et faiblissaient tous les jours. L'apostasie était déjà un scandale assez commun. Il y avait des degrés dans ce crime. Quelques-uns se bornaient à l'apostasie simple, à laquelle les menait le souci de leurs intérêts temporels. D'autres ajoutaient le blasphème au reniement : ils n'avaient pas honte de maudire publiquement

1 On peut même dire « de l'Eglise en général » , car il y a en somme peu de traits particuliers, et la faveur avec laquelle le livre fut accueilli partout suppose qu'il correspondait à l'état commun des choses.

leur Dieu et leurs frères dans la foi. Il s'en trouvait même qui allaient jusqu'à trahir les autres et à les dénoncer. En revanche l'Eglise comptait avec orgueil de nombreux martyrs. Tous n'étaient pas égaux en mérite. Plusieurs avaient tremblé devant les supplices et hésit*' dans leur confession, bien qu'au dernier moment ils eussent écouté la voix de leur conscience et versé leur sang pour la foi. Hermas distingue entre eux et des martyrs plus généreux dont le cœur n'avait pas défailli un seul instant. Tous cependant font partie de l'édifice mystique qui représente l'Eglise de Dieu ; avant eux il n'y a que les Apôtres. En dehors des martyrs proprement dits, il signale aussi les confesseurs, qui avaient souifert pour la foi, sans qu'on leur eût demandé le témoignage du sang.

L'ensemble de la communauté chrétienne menait une vie suffisamment régulière. Cependant bien des imperfections et même des vices appelaient correction. L'esprit de coterie entraînait des querelles, des médisances, des rancunes. On s'attachait trop aux biens de ce monde. Les relations d'affaires, les obligations de la société, entraînaient pour beaucoup la fréquentation ordinaire des païens, ce qui n'allait pas sans de graves dangers. On oubliait la fraternité évangélique, on se tenait à l'écart des réunions communes, on craignait de se mêler aux petites gens qui, naturellement, formaient le fond des assemblées chrétiennes. La foi en souffrait, on finissait par n'être plus chrétien que de nom. Encore le souvenir du baptême se dissolvait-il peu à peu dans le

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commerce avec les profanes ; la moindre tentation emportait ces convictions affaiblies, et l'on arrivait à les renier pour des motifs assez légers. On changeait de religion, en dehors de toute persécution, par simple attrait pour les ingénieux systèmes de philosophie auxquels on avait trop facilement ouvert l'oreille.

Même dans les rangs des fidèles plus affermis, il se produisait des défaillances morales fort attristantes. La chair était faible. Cependant ces faiblesses momentanées étaient réparables : on pouvait les expier par la pénitence. Un danger plus grave, aux yeux d'Hermas, c'est l'hésitation dans la foi ' (&u|w£i2) ; il revient souvent sur cet état de l'âme où elle semble divisée en deux, partagée entre l'assentiment et la négation.

Le clergé lui-même n'était pas à l'abri de tout reproche. On voyait des diacres trahir les intérêts temporels dont ils avaient le soin, détourner à leur profit l'argent destiné aux veuves et aux orphelins ; il se trouvait aussi des prêtres injustes dans les jugements, orgueilleux, négligents, ambitieux.

Le livre d'Hermas est un vaste examen de conscience de l'église romaine. Il ne faut pas trop s'étonner d'y trouver tant de révélations affligeantes : la nature de l'ouvrage veut que le mal y tienne plus de place que le bien, que l'exception soit plus souvent signalée que la règle. Malgré cette circonstance défavorable, il est aisé de voir qu'aux yeux d'Hermas le nombre des chrétiens édifiants surpassait celui des pécheurs de toute catégorie. Ainsi, dans la Similitude VIIIe, l'état moral

des chrétiens est symbolisé par une baguette de saule que chacun d'eux a reçue de l'ange du Seigneur et qui lui est redemandée, après un certain délai. Les uns la rendent desséchée, fendillée, pourrie, moitié sèche et moitié verte, aux deux tiers verte, et ainsi de suite. Ces différents états de conservation correspondent aux degrés divers de la défaillance morale. Or le plus grand nombre rendent leur baguette aussi verte qu'ils l'ont reçue, ce qui veut dire qu'ils sont demeurés fidèles aux promesses de leur baptême.

De même, si Hermas insiste plus d'une fois sur les discussions entre les prêtres et sur d'autres faiblesses des chefs ecclésiastiques, il en connaît aussi qui sont clignes de tout éloge; il vante leur charité, leur hospitalité ; il leur assigne une place dans la compagnie des Apôtres, aux premières assises de sa tour mystique.

En somme l'impression qui résulte de ce tableau, c'est que l'Eglise, en ces temps très anciens, n'était pas exclusivement composée de saints, mais qu'elle en contenait un très grand nombre, qu'ils y étaient même en majorité.

Hermas ne parle jamais des juifs, rarement des païens. Son livre est destiné exclusivement aux fidèles : il n'a pas à s'occuper de ce qui se passe en dehors de l'Eglise. On a vu plus haut son attitude à l'égard des hérésies naissantes. Elles ne se présentent pas à lui sous l'aspect de systèmes définis ni surtout de sectes organisées, en concurrence avec la communauté principale. Il ne comiaît que quelques discoureurs qui vont et vien-

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lient, semant des doctrines étrangères, sans cesse préoccupés de savoir, et, au fond, ne sachant rien du tout. Hermas qui, en toutes choses, s'inquiète surtout du côté moral, leur reproche de détourner les pécheurs de la pénitence. Il se demande aussi ce que deviendront ces docteurs égarés. Il ne désespère pas de leur salut: quelques-uns sont déjà revenus dans la bonne voie et se sont même distingués par leurs vertus ; d'autres reviendront, au moins peut-on l'espérer.

La pénitence que prêche Hermas est un moyen d'expier les fautes commises après le baptême. Certaines personnes enseignaient qu'après le baptême il n'y avait plus de rémission possible. Tel n'est pas son avis. On peut, même après le baptême, obtenir le pardon de ses péchés, même les plus graves ; mais il est entendu que cette seconde conversion doit être sérieuse, que l'on ne saurait passer sa vie en des alternatives indéfinies de fautes et de repentir *. Hermas ne mentionne aucune des formes extérieures de la pénitence, telles que nous les trouvons en usage peu de temps après lui. Il ne parle ni de confession, ni d'absolution. Quant aux œuvres d'expiation, il les admet sans doute, mais en insistant beaucoup sur leur inutilité au cas où elles ne seraient pas accompagnées d'une conversion intérieure et sincère.

1 Mand., IV, 3; Sim., VIII, 6. Encore Hermas n'est-il pas très catégorique contre les récidifs : « Cet homme ne réussira pas, il lui sera difficile de se sauver » . Si parfois il semble exclure de la rémission certains pécheurs coupables d'énormes fautes. on voit que ce sont ces pécheurs eux-mêmes qui s'écartent de la pénitence.

Il «constate l'usage des jeûnes publics, observés par toute la communauté, les stations, comme on disait, et fait la critique, non point de l'institution elle-même, ni du jeûne en général, mais de la vaine confiance que certains mettaient en ces pratiques. Le jeûne doit comporter, d'abord et avant tout, la correction morale, l'observation rigoureuse de la loi de Dieu, puis la pratique de la charité. Les jours de jeûne on ne prendra que du pain et de l'eau; l'économie sur la dépense habituelle sera versée aux pauvres.

Avec sa simplicité d'esprit et son exclusive préoccupation de la réforme morale, Hermas n'était pas homme à cultiver la spéculation théologique. Cependant le Pasteur n'est pas sans soulever quelques difficultés sur ce point.

Dans sa Similitude Ve il nous ouvre une perspective sur la façon dont il entend l'économie de la Rédemption, de la Trinité et de l'Incarnation. L'occasion est singulière. Le prophète veut inculquer l'utilité des œuvres de surérogation. Un tel sujet ne paraît pas devoir se prêter à des développements métaphysiques. C'est cependant ce qui a lieu.

Le Pasteur propose d'abord une parabole. Un homme possède un domaine et des serviteurs nombreux. Il sépare une portion de ce domaine et y plante une vigne ; puis, choisissant un de ses serviteurs, il lui donne la mission de l'échalasser. Le serviteur fait plus que sa tâche : non seulement il échalasse : il arrache encore les

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mauvaises herbes. Le maître en est fort satisfait. Après s'être consulté avec son fils et ses amis, il déclare que le bon serviteur sera admis à partager son héritage avec son fils. Celui-ci, ayant fait un festin, envoie des provisions au bon serviteur, lequel les partage avec ses compagnons de servitude et s'attire ainsi de nouveaux éloges.

Telle est la parabole. Voici l'explication. Le domaine est le monde ; le maître est Dieu, créateur de toutes choses ; la vigne est l'Eglise, la société des élus de tous les temps ; le fils du maître est le Saint-Esprit * ; le serviteur est Jésus-Christ ; les amis et conseillers sont les six anges supérieurs. Les œuvres accomplies par Jésus- Christ sont symbolisées par les trois actions, la pose des échalas, l'extirpation des mauvaises herbes, le partage des provisions. Les échalas sont les anges inférieurs que le Sauveur a préposés à la garde de l'Eglise; l'extirpation des mauvaises herbes est la Rédemption, qui a déraciné le péché; le partage des provisions représente la prédication évangélique.

Dans cette explication on ne voit apparaître avant l'Incarnation que deux personnes divines, Dieu et le Saint-Esprit, dont les relations sont figurées par le rapport de père à fils. Il y a donc identification entre le Saint-Esprit et le Verbe 2, le Christ préexistant. Cette

1 Filins mttem Sjnritus sanctus est, porte la vieille version latine; ces mots choquants ont disparu du texte grec et de l'autre version.

2 Hermas n'emploie jamais le terme de Verbe, pas plus du reste que celui de Christ. Le nom de Jésus ne figure pas non plus dans le Pasteur.

234 CHAPITRE vin.

idée, du reste, reparaît un peu plus loin: « L'Esprit -Saint » qui préexistait, qui a créé toute créature, Dieu l'a fait » habiter dans une chair choisie par lui. Cette chair, dans » laquelle habitait l'Esprit-Saint, a bien servi l'Esprit » en toute pureté et en toute sainteté, sans jamais lui » infliger la moindre souillure. Après qu'elle se fut ainsi » bien et saintement conduite, qu'elle eut aidé l'Esprit » et travaillé en tout avec lui, se montrant toujours forte » et courageuse, Dieu l'a admise à participer avec l'Es- » prit-Saint ... Il a donc consulté son fils et ses anges » glorieux, afin que cette chair qui avait servi l'Esprit » sans aucun reproche obtînt un lieu d'habitation et ne » perdît pas le prix de son service. Il y a une récom- » pense pour toute chair qui, le Saint-Esprit habitant en » elle, sera trouvée sans souillure ».

En somme, la Trinité d'Hermas paraît se composer de Dieu le Père, d'une seconde personne divine (Fils de Dieu, Saint-Esprit), enfin du Sauveur, promu à la divinité en récompense de ses mérites. Une telle conception est, dans l'ordre de la spéculation théologique, le pendant exact des récits bizarres que nous avons rencontrés chez les vieux traditionnistes d'Asie. On est étonné d'apprendre que des hommes comme Jean l'Ancien et ses congénères aient pu raconter de telles fantaisies ; on ne l'est pas moins d'entendre le prophète romain divaguer à ce point sur la théologie.

Cependant ce qu'il y a de critiquable dans ses conceptions n'est pas à la surface de son texte. Ce qui attire d'abord l'attention, ce sont les thèses sur l'utilité

l'église romaine de néron à commode 235

des bonnes œuvres et sur la pureté morale. Ces thèses sont appuyées sur l'exemple, toujours bien venu, du Sauveur. Au troisième plan seulement se dessinent des traits qu'il ne nous est pas aisé de raccorder d'une façon satisfaisante. Les anciens ne semblent pas les avoir remarqués. Le Pasteur fut accepté dans toute la chrétienté du IIe siècle comme un livre de grande autorité religieuse ; on le lisait dans les assemblées avec les saintes Ecritures, sans cependant le mettre au même rang. Peu à peu son autorité diminua : les rigoristes, comme Tertullien, lui reprochèrent sa compatissance pour les pécheurs ; les esprits cultivés se choquèrent de son style bizarre et des étrangetés de ses visions1. Les Ariens se réclamèrent de lui, à cause de sa célèbre affirmation de l'unité divine 2. Mais ceci ne pouvait guère le compromettre, et nous vo}Tons saint Athanase, après Clément d'Alexandrie et Origène, continuer à le tenir en grande estime et l'employer pour l'instruction morale des catéchumènes. Comme Clément, Hermas eut les honneurs de la transcription dans les manuscrits de la Bible. On l'a trouvé à la fin du célèbre codex Sinaïticus.

1 Saint Jérôme {in Habacuc, I, 14) le malmène {liber Me apocryphus stultitiae condemnanàtts) à propos de l'ange Thégri, préposé par Hermas (Vis. IV, 2) aux bêtes féroces. Saint Ambroise et saint Augustin n'en parlent jamais; Prosper d'Aquitaine objecta à Cassien, qui le citait, que c'était un livre sans autorité (Adv. Coll., 13). D'après saint Jérôme (Deviris ill., 10) il aurait été, de son temps, à peu près ignoré des Latins. Cependant il en subsiste deux anciennes versions latines.

2 Mand. I. Cf. Athanase, De decr. Nie, 18; Ad Afros, 5.

Le Pasteur fut, comme il a été dit plus haut, terminé et publié définitivement au temps où l'évêque Pie, frère d'Hermas, occupait « la chaire de la ville de Rome » . Pie était le neuvième « successeur» des apôtres. De ses huit prédécesseurs, dont nous connaissons la suite par saint Irénée, Clément seul est connu par sa lettre, Télesphore par son martyre. De Lin et d'Anenclet, les deux premiers sur la liste, on ne peut rien dire, sinon que Lin est peut-être identique au personnage de même nom que mentionne la seconde lettre à Timothée. Inconnus aussi sont les successeurs de Clément, Evariste, Alexandre, Xyste. Après Télesphore vient Hygin, le prédécesseur de Pie. Pour classer chronologiquement ces épiscopats, nous n'avons d'autre ressource qu'un catalogue dont la première rédaction peut remonter au temps de l'empereur Commode et du pape Eleuthère, peut-être un peu plus haut. Des chiffres y figuraient à côté de chaque nom.

Leur total donne 125 ans. En remontant à partir de 189, année où mourut Eleuthère, ces 125 ans nous conduisent juste à l'année 64, date présumable du martyre de saint Pierre. Ainsi la chronologie des premiers papes s'établirait ainsi qu'il suit:

Lin . .

12 ans,

approximativement 65-76

Anenclet

Clément .

Evariste . .

Alexandre .

l'église romaine de néron à commode

Xyste . .

Télesphore Hygin . .

Pie . . .

Anicet . .

Soter . .

Eleuthère

10 ans, approximativement 116-125

Mais ces chiffres d'années, en supposant qu'ils nous aient été exactement transmis, doivent être considérés comme des chiffres ronds, obtenus en négligeant les fragments d'année soit en plus, soit en moins. Aussi ne faut-il pas se tenir avec rigueur aux dates qui en ressortiraient. Au seul endroit où l'on dispose d'une vérification précise, la table ci-dessus est en défaut. Saint Polycarpe vint à Rome, au plus tard, en 154, et il y fut reçu par le pape Anicet.

Quoi qu'il en soit de cette chronologie, la succession épiscopale de Rome est un document de la plus haute valeur. Il faut évidemment se représenter ces successeurs des apôtres comme assistés, dans le gouvernement de leur église, d'un collège de prêtres qui dirigeait avec eux la communauté chrétienne, présidait à ses assemblées, jugeait les différends, s'occupait de former les néophytes et de les instruire. Des diacres, des diaconesses !, ici comme ailleurs, s'occupaient plus spécialement de l'administration et des œuvres d'assistance.

1 Voir l'épitaphe d'une diaconesse (veuve) Flavia Arcas (De Rossi, Bull., 1886, p. 90; cf. mes Origines du culte, chrétien, p. 342, 3e éd.).

Dans le langage courant, l'évêque n'émergeait pas toujours avec beaucoup de relief de son collège d'assesseurs, ni le clergé lui-même n'était toujours distingué de l'ensemble de la communauté. La vie sociale étant très intense, tout ce qui se faisait ou se passait se rapportait au groupe entier plutôt qu'à ses chefs.

C'est vers la fin du règne d'Hadrien, au temps de l'évêque Hygin, que l'on entend parler pour la première fois d'hérésies importées à Rome. Valentin d'Alexandrier Cerdon et Marcion vinrent s'y installer et cherchèrent,, non seulement à répandre leurs idées parmi les fidèles, mais, suivant certains témoignages, à s'emparer de la direction de l'église. Il est difficile que, dès avant ce temps, Rome n'ait point vu débarquer d'Orient quelques-uns de ces contrefacteurs religieux dont la Syrie et l'Asie furent de bonne heure fécondes. Hermas paraît en avoir connu. A en juger par ce qu'il en dit, leur succès aurait été mince. Valentin, avec sa philosophie subtile, son exégèse et ses tendances accommodantes, se fit mieux écouter et réussit à fonder une école. Il fit un long séjour à Rome, sous les successeurs d'Hygin, Pie et Anicet. Marcion, arrivé vers le même temps que lui, se maintint quelques années en relations avec l'Eglise, non sans difficulté toutefois, car il fut, à un moment, obligé de justifier de sa foi par la présentation d'un document écrit. Mais une telle situation ne pouvait durer. En 144 la rupture eut lieu, et l'on vit se former, en concurrence avec la grande église, une corn-

l'église romaine de néron à commode 239

munautémarcionite. Elle eut d'abord beaucoup de succès. Le philosophe Justin, qui vivait à Rome en ce temps et qui guerroyait de la plume et de la parole contre les diverses hérésies en vogue, s'attaqua spécialement à Marcion. Mais celui-ci se maintint. Il était encore à Rome, au temps d'Anicet, lorsque l'on y vit arriver (154) le vénérable Polycarpe, évêque de Smyrne. Son voyage avait pour but de régler avec l'église romaine quelques points litigieux, spécialement à propos des observances pascales, sur lesquelles Asiates et Romains n'étaient pas d'accord. On peut juger si la pieuse curiosité des fidèles fut excitée par la vue de cet illustre vieillard, qui avait connu des témoins de l'Evangile et reçu les enseignements des apôtres de l'Asie. Anicet l'accueillit avec empressement et voulut qu'il présidât à sa place aux assemblées liturgiques. Polycarpe, par sa seule personne, était une très forte expression de la tradition chrétienne. Aussi fit-il sensation chez les dissidents: beaucoup quittèrent les sectes pour revenir à la grande église. Un jour il se rencontra avec Marcion, qu'il avait vu autrefois en Asie. — «Me reconnais-tu? dit l'hérétique. — Oui, répondit Polycarpe, je reconnais le premier-né de Satan » . Anicet ne put accepter les idées de Polycarpe sur l'observance pascale ; il ne réussit pas non plus à le rallier aux usages romains. Mais ils ne se brouillèrent pas pour cela, et les Asiates résidant à Rome continuèrent, en dépit de cette légère divergence, à recevoir l'eucharistie comme les membres de la communauté locale. Cet état de choses durait depuis longtemps, de-

240 CHÀPITBE XIII.

puis l'épiscopat de Xyste l. Enfin Poly carpe se sépara amicalement des Romains et de leur évêque, lesquels, peu de mois après, apprirent qu'il avait scellé par le martyre sa longue et méritante carrière.

De tous côtés on affluait à Eome. L'école carpocratienne d'Alexandrie y envoya une doctoresse, Marcelline, qui fit beaucoup d'adeptes. Dans l'entourage de Marcion on distinguait dès lors un de ses disciples, Apelle, qui devait présider plus tard à une évolution de la doctrine marcionite. Justin, toujours ardent à la défense de la foi, se vit renforcé par un autre philosophe, venu de la lointaine Assyrie, Tatien, qui l'aida quelque temps à ferrailler contre les Cyniques. De Palestine arriva Hégésippe, voyageur curieux de doctrines et de traditions. Il put raconter aux Romains bien des choses intéressantes sur les vieux chrétiens de son pays ; de son côté il reçut d'eux des renseignements non seulement sur l'état présent de leur église, mais sur les temps anciens, car il paraît bien avoir rapporté de Rome une liste épiscopale 2, arrêtée à l'évêque Anicet ; il la pro-

1 Irénée, Haer., III, 3 (le grec dans Eus., IV, 4); lettre à Victor, dans Eus., V, 24.

2 Eus., IV, 22. On connaît l'éternelle discussion sur le texte Siaos/^v £7Tj'.-/;<îàa7iv y.î'xp'.; 'Aviar.-rsu : le mot oi%W/j,v devrait avoir été substitué à un oia-rpiPT-v primitif, et le sens serait: «je fis séjour (à Rome) jusqu'à Anicet». C'est ainsi que Rufin a compris. Mais Rufin comprend souvent de travers. D'autre part le ufjrpt; 'Avi/cv-Ts-j est bien inexplicable. Il faudrait qu 'Hégésippe eût dit qu'il arriva à Rome iwt ïîttû ou l-i 'Y-ymsu. Or il ne le dit pas dans le contexte immédiat et il n'est pas aisé d'admettre qu'il l'ait dit plus haut. D'autre part, l'idée de liste épiscopale

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longea lui-même jusqu'à Eleuthère, sous lequel il publia ses souvenirs de voyage. Il l'avait connu à Rome, où il était diacre d'Anicet.

Tel était le milieu chrétien de Rome au déclin du règne d'Antonin. Le christianisme tout entier semblait s'être concerté pour y députer ses figures les plus caractéristiques : Polycarpe, le patriarche d'Asie ; Marcion, le farouche sectaire du Pont ; Valentin, le grand maître de la gnose alexandrine ; la doctoresse Marcelline ; Hégésippe, le judéo-chrétien de Syrie; Justin et Tatien, philosophes et apologistes. C'était comme un microcosme, un résumé de tout le christianisme d'alors. A les voir circuler librement, discuter, se quereller, enseigner, prier, on ne se douterait guère que tous ces gens sont des proscrits. Et pourtant il en est ainsi. Tous vivent dans la préoccupation du martyre. Hermas et Justin en parlent à chaque instant ; Marcion est au même point ; Polycarpe et Justin vont mourir pour la foi. Antonin règne, il est vrai, et l'empire romain n'a jamais eu de meilleur prince ; mais le christianisme n'a pas cessé d'être interdit, et les magistrats, à Rome comme ailleurs, continuent d'appliquer la loi. Le beau temple que le bon empereur venait d'élever, au bas de la voie Sa-

est favorisée par la suite du discours. « Et à Anicet succéda Soter, à Soter Eleuthère » . Ceci semble indiquer que l'auteur, à ce moment, songeait à une liste commençant aux origines, cela va de soi, et arrêtée à l'évêque Anicet. Je reconnais toutefois que l'expression ôeaÔ5ywr,v inomaipni n'est pas satisfaisante; il doit s'être perdu quelque chose.

Duchesne. Hist. anc. de l'Egl. - T. I. 16

crée, à Faustine, sa femme défunte, était alors dans tout l'éclat de ses marbres neufs. Il aura vu passer plus d'un cortège de chrétiens venant des tribunaux du forum et marchant au supplice. Cependant, pour le temps où nous sommes, les seuls noms de martyrs romains qui se soient conservés sont ceux dont parle saint Justin dans son Apologie \ Ptolémée, Lucius, et un troisième dont il n'a pas marqué le nom, exécutés par sentence du préfet Urbicus.

Justin lui-même était très menacé : Crescens, le philosophe cynique si maltraité par lui, ne le perdait pas de vue. C'est peut-être pour cela qu'il quitta Rome. Il y revint au commencement du règne de Marc-Aurèle, et, cette fois, sans que Crescens paraisse y avoir aidé, il fut victime de son zèle. On l'arrêta avec d'autres chrétiens, dont quelques-uns étaient des néophytes convertis par lui. Ils comparurent devant le préfet Eaisticus (163-167), qui, ayant constaté leur qualité de chrétiens, les fit flageller et décapiter. Les compagnons de Justjn étaient assez divers. Il y avait une femme appelée Charito, et cinq hommes : un cappadocien, Evelpistos, esclave impérial ; un certain Hiérax, d'Iconium : trois autres, Chariton, Paeon, Liberianus 2.

i II, 2.

* La passion de saint Justin et de ses compagnons nous a été conservée dans la collection byzantine de Métaphraste. C'est la seule pièce authentique de ce genre qui nous soit restée sur les martyrs de Rome. Les histoires, fort nombreuses, que nous en avons, ne sont que des romans pieux, sans aucune autorité. Ils contiennent sans doute des renseignements intéressants sur

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De toutes ces vieilles générations de l'église romaine il nous reste un souvenir monumental des plus précieux, l'étage supérieur et primitif du cimetière de Priscille. Leurs épitaphes s'y lisent encore ; elles sont brèves, les noms seulement, accompagnés quelquefois de l'acclamation Fax tecum. Çà et là quelques peintures archaïques décorent des chambres où de petits groupes ont pu se réunir en assemblées funéraires. D'autres sépultures du même âge se rencontrent au sud de Rome ; elles furent plus tard englobées dans les nécropoles connues sous les noms de Prétextât, Domitille, Calliste. Aucune pourtant n'a l'étendue et la régularité des galeries priscilliennes. Celles-ci nous représentent évidemment' le premier cimetière collectif de l'église romaine.

Vers le temps où saint Justin périt pour la foi qu'il avait si longtemps défendue, la direction de l'église romaine passa des mains d'Anicet à celles de Soter. De celui-ci nous ne savons qu'une chose, c'est qu'il écrivit, comme son prédécesseur Clément, une lettre à l'église de Corinthe. L'occasion était bien différente. La lettre

les lieux de sépultures et l'état des sanctuaires au Ve et au VIe siècle, mais c'est tout. Il est impossible, en particulier, de se fier à leur chronologie, aux noms d'empereurs et de préfets qu'ils introduisent à tort et à travers. — Je dois aussi faire observer que les calendriers romains les plus anciens (la série commence au temps de Constantin) ne mentionnent jamais les martyrs du IIe siècle. Cela tient à ce que l'usage de célébrer l'anniversaire des martyrs, et des défunts en général, ne s'introduisit à Rome que dans le courant du IIIe siècle. On le voit très bien par les épitaphes : les plus anciennes ne marquent jamais le jour de la mort.

de Soter accompagnait un envoi d'argent destiné à soulager les pauvres et les confesseurs condamnés aux mines. Riche et charitable, l'église romaine faisait volontiers part de ses ressources aux chrétientés moins à l'aise. C'était déjà une tradition ; elle se maintint jusqu'aux dernières persécutions. La lettre de Soter ne nous est pas parvenue ; nous ne la connaissons que par la réponse qu'y fit Denys, évêque de Corinthe, dont Eusèbe nous a conservé quelques fragments \

Autour de la grande Eglise l'hérésie continuait sa propagande. La secte valentinienne s'organisait. Elle avait à Rome deux maîtres renommés, disciples directs de Valentin, Héracléon et Ptolémée. Le premier modifia un peu la genèse des éons. Dans le système primitif ceux-ci étaient toujours groupés par paires: Héracléon introduisit la monarchie dans le Plérôme en plaçant au sommet un être unique, sans correspondant femelle, duquel procède le premier couple et, par suite, tous les autres dérivent. C'était un écrivain fécond. Clément d'Alexandrie et Origène le citent souvent. Le plus remarquable de ses écrits était un commentaire sur l'évangile de saint Jean 2. Quant à Ptolémée, c'est à lui et aux siens que s'attaqua saint Irénée ; c'est sous la

1 H. E., IV, 23. M. Harnack croit pouvoir identifier la lettre de Soter avec la IIa démentis. Je ne saurais me ranger à son opinion.

2 Les fragments d'ïïéracléon sont imprimés à la suite de saint Irénée. Cf. l'édition de Brooke, dans les Texts and Studies de Cambridge, t. I, fasc. 4.

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forme qu'il lui donna ou lui conserva que la gnose valentinienne est le plus connue. Un certain Marc, depuis longtemps combattu en Asie, parut aussi en Occident vers le temps de Marc-Aurèle. D'autres noms encore se rencontrent dans saint Irénée, saint Hippolyte et Tertullien: Secundus, Alexandre, Colarbase, Théotime; on ne sait à quelles modifications du système ils ont correspondu, et vraiment il importerait peu de le savoir. Ce n'est pas seulement sur la doctrine que l'on se divisait; le rituel aussi était matière à divergences. Le baptême ordinaire était bon pour les « psychiques » : pour l'inauguration des « pneumatiques » , il fallait autre chose. Les plus sensés le contestaient; ils disaient que la gnose étant chose spirituelle, c'est par la seule connaissance du mystère que devait s'effectuer la régénération de l'initié. D'autres avaient imaginé d'introduire solennellement le récipiendaire dans une chambre nuptiale; ce rite était assez d'accord avec l'idée que l'on se faisait du plérôme céleste. Mais la plupart préféraient une sorte de décalque de l'initiation chrétienne, telle que la pratiquait la grande Eglise. On baptisait donc dans l'eau, en prononçant des formules comme: Au nom de V inconnaissable Père de toutes choses, de la Vérité mère de tout, de Celui qui descendit en Jésus (l'éon Christ). On employait aussi l'hébreu 1 : Au nom d'Hachamoth, etc. L'initié répondait: Je suis fortifié et racheté; j'ai racheté mon âme, etc. Les assistants acclamaient: Paix à tous

1 Saint Irénée transcrit ces formules hébraïques, et même il les traduit ; mais il ne faut pas trop se fier à ses traductions.

2 Kl CIIATITRE XIII.

ceu.v sur qui ce nom repose! Il y avait ensuite des onctions d'huile parfumée. Quelquefois on mêlait le baume à l'eau et on réunissait ainsi les deux actes du sacrement. Cette cérémonie portait le nom iïapolytrose ou rédemption. Il y en avait une autre pour les mourants ou les défunts. On leur communiquait les formules par lesquelles ils devaient triompher, dans l'autre monde, des puissances inférieures et du Démiurge, et, abandonnant aux unes leurs éléments matériels, à l'autre leur âme vitale ('^r/t), s'élever jusqu'aux régions supérieures réservées à l'âme spirituelle (iswSjMt) l.

Marcion devait être mort à peu près vers le même temps que Polycarpe et Justin. Le « très saint maître » , comme l'appelaient ses sectateurs 2, demeura parmi eux en grande vénération. Ils se le représentaient au ciel avec le Christ et saint Paul : le Sauveur avait Paul à sa droite, Marcion à sa gauche 3.

D'accord sur la vénération de leur fondateur, ils étaient loin de s'entendre pour expliquer sa doctrine. Celle-ci, on l'a vu, comportait quelques incohérences, dont le maître ne s'était guère préoccupé. Après lui on s'eiForça de les résoudre 4. Le marcionisme avait eu pour point de départ l'opposition entre le Dieu bon et le Dieu juste. Quand la métaphysique s'y glissa, elle n'eut pas de peine à tirer de là deux principes essentiels et

1 Irénée, Haer., I, 21.

2 Tertullien, Praescr., 20.

3 Origène, In Luc, 25.

4 Voir le curieux texte de Rhoclon, dans Eus., V, 13.

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essentiellement contraires: C'est ce qu'enseignaient sous Marc-Aurèle, deux notabilités marcionites, Potitus et Basilicus. Il y avait aussi l'école de Syneros et de Lucanus l, qui, dédoublant le dieu inférieur en un dieu juste et un dieu mauvais, arrivaient ainsi à reconnaître trois principes. Cette forme trinitaire du marcionisme finit par avoir tant de succès qu'elle éclipsa le dualisme primitif. Au IIIe siècle et au IVe les marcionites sont présentés ■souvent comme des gens qui croient à trois dieux 2.

Mais au temps où nous sommes, le docteur le plus en vue dans la secte était un certain Apelle, qui s'efforça de réduire le dualisme, avoué ou latent, et de revenir à l'unité de principe. Il avait d'abord vécu à Eome auprès du maître, puis il s'était transporté 3 à Alexandrie, d'où il revint, longtemps après. Bhodon, qui le connut personnellement, en trace un curieux portrait. C'était un vieillard vénérable, de mœurs graves. Il avait avec lui une illuminée appelée Philomène, dont il recueillit les hallucinations dans son livre des Eclaircissements 4.

1 Celui-ci n'est pas mentionné par Rhodon. V. Pseudo-Tert.? et Tertullien, De Remrr., 2; cf. Epiphane, Haer., 43.

2 Voir par exemple Denys de Rome, dans Athanase, De decr. Jtficaen., 26.

3 Tertullien attribue ce départ à une brouille avec Marcion, à propos d'une histoire de femme. Il dit aussi que Philomène tourna mal. Dans ses extases elle se trouvait en communication avec un enfant qui était tantôt le Christ, tantôt saint Paul.

4 4>avcfo3c?îc;. Il écrivit aussi un livre intitulé «Syllogismes», où il combattait vivement Moïse et les Prophètes. Origène [in Gen., II, 2) en a cité un fragment. D'autres sont reproduits dans le De Paradiso de saint Ambroise. Cf. Texte und Unt., VI3. p. 111.

Rhodon, ayant trouvé l'occasion de discuter avec lui, voulut le faire s'expliquer sur la manière dont il accordait sa doctrine avec celle de Marcion. Mais Apelle, bientôt las d'une dispute où il n'avait pas l'avantage, lui dit « qu'il était inutile de chercher à résoudre toutes » ces questions, qu'il valait mieux s'en tenir chacun à » sa croyance, que tous ceux qui ont foi au Crucifié » seront sauvés, pourvu que leur vie soit vertueuse. Quant » à établir qu'il n'y a qu'un seul principe, il y renonçait » volontiers, se contentant d'en être convaincu. D'ailleurs » il n'y avait rien à tirer des prophètes, qui se contre- » disent et mentent à l'envi » \

L'évolution d'Apelle excitait vivement l'intérêt de E/hodon: « Il reconnaît, dit-il, un seul principe, exactement comme nous ». Il y a pourtant des différences. Nous possédons, grâce à saint Epiphane 2, une sorte d'exposé du système d'Apelle, qui paraît bien être sorti de sa plume : « Il y a un seul Dieu bon, un seul principe, une » seule puissance ineffable. Ce Dieu unique, ce principe » unique, ne s'inquiète en rien de ce qui se passe dans » notre monde. Il fit (zizolr^z) un autre Dieu, lequel en- » suite créa toutes choses, le ciel, la terre et tout ce » qui est dans le monde. Mais ce second dieu n'était » pas bon (y-ifa bi où/. iy«86;), et les choses faites par » lui ne furent pas bien faites (àyaOw; elpya^asva) ». Cela ressemble beaucoup, au point de vue métaphysique, à l'arianisme, mais avec la préoccupation marcionite de

1 Eus., V, 13.

2 Haer., XLIV, 2.

l'église romaine de néron à commode 249

la bonté comme attribut essentiel et incommunicable de Dieu.

Apelle mitigea aussi le docétisme radical de Marcion. Jésus-Christ ne fut plus un fantôme; il eut un corps, non pas tiré d'une mère humaine, mais emprunté directement aux quatre éléments. C'est avec ce corps qu'il fut réellement crucifié et qu'il apparut à ses disciples après la résurrection. En remontant au ciel il en restitua les éléments à la nature.

Pour le reste, Apelle continuait la tradition du maître. En éliminant le docétisme, il supprimait une des plus fortes objections. Quant à son système de faire créer l'auteur du monde par le Dieu supérieur, il est clair qu'il fallait ou en venir là, ou admettre franchement, avec Potitus et Basilicus, deux principes coéternels. C'est, à l'intérieur du marcionisme, la même situation qui se révéla, dans l'Eglise orthodoxe, par le conflit entre l'arianisme et le consubstantialisme l, Apelle est hérétique par rapport à Marcion, comme Arius par rapport à l'Eglise catholique.

Rhodon, l'adversaire d'Apelle, était un asiate établi à Rome depuis assez longtemps. Il y avait connu Tatien et s'était fait son disciple ; mais il ne l'avait suivi ni dans ses voyages ultérieurs ni dans ses excentricités doctri-

1 Sur Apelle, voir surtout ce qu'en dit le contemporain Rhodon, l. c. — Tertullien avait écrit un livre entier Adversus Apellaicos ; il est perdu. Mais v. Adv. Marc. , III, 11 ; IV, 17; Praescr., 6, 30, 34; De carne Christi, 6, 8 ; De anima, 23, 3G ; v. aussi Hippolyte, Syntagma (Epiph., 43, Pseudo-Tert., 51, Philastr., 47); Philosophum., VII, 38.

nales. Eusèbe eut sous les yeux plusieurs écrits de lui. Le plus important, dédié à un certain Callistion, était dirigé contre les Marcionites, et c'est dans celui-là qu'il eut l'occasion de décrire Apelle. Il écrivit aussi sur les six jours ('E;x^»/.epov).

C'est sous l'épiscopat de Soter que parvint à Rome l'étonnante nouvelle qu'une armée romaine, commandée par l'empereur lui-même, avait été sauvée par les prières d'une troupe de soldats chrétiens. Telle était du moins la version qui circulait chez les fidèles. Le danger couru par l'armée est chose certaine. On sait également que, dans leur détresse, les Romains firent appel à toutes les influences divines sur lesquelles pouvaient agir les diverses religions pratiquées par les soldats. Mais quand s'éleva au Champ de Mars la colonne commémorative des victoires de Marc-Aurèle en Germanie, c'est aux dieux officiels que l'on fit honneur du miracle. On peut voir encore, dans ces bas-reliefs célèbres, l'image du Jupiter pluvius, laissant pleuvoir de ses cheveux, de ses bras, de toute sa personne, les torrents salutaires qui permirent aux légions d'échapper à la soif et à la défaite.

La colonne Antonine était encore en construction lorsque, vers 175, le pape Soter fut remplacé par Eleuthère, l'ancien diacre d'Anicet. En dépit des services rendus par la « Légion fulminante » , la persécution était partout en recrudescence. Nous trouverons bientôt Eleuthère en rapport avec les martyrs de Lyon et leur en-

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voyé saint Irénée. On parlait beaucoup alors, en Gaule et à Borne, des nouveaux prophètes de Phrygie. L'église romaine fut sollicitée de prendre position dans cette affaire ; nous verrons plus loin à quel parti elle se rangea.

Après la mort de Marc-Aurèle, son fils Commode, associé depuis plus de trois ans à l'empire, demeura seul maître du pouvoir. On sait qu'il n'eut guère à cœur de se conformer aux maximes paternelles. C'est peutêtre pour cela qu'il laissa les chrétiens en paix. Du reste ceux-ci avaient des influences dans son entourage; Marcia, sa favorite, était chrétienne. Dans le milieu où elle vivait, sa conduite ne pouvait guère être en harmonie avec l'idéal évangélique, mais elle faisait au moins son possible pour neutraliser par la faveur impériale la rigueur des lois de proscription. Son ancien tuteur, un eunuque appelé Hyacinthe, qui siégeait alors dans le collège presbytéral, l'entretenait dans ces bonnes dispositions l.

Marcia ne réussissait pas toujours. C'est sous le règne de Commode que se place le martyre d'Apollonius, savant philosophe 2. Encore celui-ci paraît-il avoir été traité avec une bienveillance spéciale 3. Il fat jugé, non par

1 Philosoph., IX, 12.

2 km Trxior.a /.cù cpcXsascpia jîîpsYiaîvov, dit Eusèbe ; saint Jérôme (De viris UL, 42 ; cf. 53, 70) l' éleva au rang de sénateur.

3 Le procès d'Apollonius figurait dans la collection d'anciens martyria formée par Eusèbe. Dans son histoire ecclésiastique, il en donne un résumé (V, 21). Ces derniers temps on a publié deux remaniements de cette pièce, l'un en arménien (Compterendus de l'acad. de Berlin, 1893, p. 728), l'autre en grec {Anal. Bolland., t. XIV, p. 286). A en juger par ces renseignements, le

le préfet de Borne, mais par le préfet du prétoire Perennis (180-185), au nom de l'empereur lui-même. Ce qui s'est conservé des interrogatoires montre que Perennis fit les plus grands efforts pour sauver l'accusé.

Quelques années plus tard, le pape Victor ayant succédé (190) à Eleuthère, Marcia obtint la grâce de tous les confesseurs qui travaillaient en condamnés dans les mines de Sardaigne. Victor lui en avait donné la liste. Elle confia les lettres de grâce au prêtre Hyacinthe, qui fit le voyage de Sardaigne et revint avec les confesseurs libérés.

texte original n'était pas sans soulever des difficultés. Voir les commentaires de Harnack (Compte-rendus de l'acad. de Berlin, Le), de Mommsen [ïbid., 1894, p. 497), de K. J. Neumann [Der rom. S'taat und die cillgemeiiieKirche, 1. 1, p. 79), de Geffcken (Kachrichten de Gôttingen, phil. hist. cl., 1904, p. 262). — L'histoire du délateur exécuté, bien que sa dénonciation soit le point de départ d'un procès criminel, est d'une grande invraisemblance. Ce détail, qui n'est rapporté que parEusèbe, peut provenir d'une confusion : un accident arrivé au délateur a pu être transformé en un châtiment légal.

CHAPITEE XIV.

Les églises au IIe siècle.

Le christianisme en Italie et en Gaule. — Les martyrs de Lyon. — Irénée. — L'Evangile en Afrique: les martyrs de Scilli. — L'église d'Athènes. — Penys de Corinthe et ses lettres. — Les églises d'Asie, de Phrygie, de Bithynie et de Thrace. — Martyre de Polycarpe. — Les évêques d'Asie: Méliton et Apollinaire.

L'église de Rome, dont la vie intérieure fat si intense dans ce premier siècle de son histoire, ne put manquer d'être un centre de rayonnement chrétien. Connue au loin, dès ses premières origines, par son autorité, son enseignement, son zèle et sa charité, il est impossible qu'elle n'ait pas fait sentir, et de bonne heure, son action évangélisatrice dans les régions plus rapprochées d'elle. Cependant nous ne savons rien des détails. Aucun témoignage ne subsiste sur la fondation ou l'existence d'un autre groupe chrétien en Italie pendant tout le IIe siècle l. Les plus anciennes églises du nord, Ravenne, Milan, Aquilée, dont l'âge peut être mesuré avec quel-

1 Quand saint Paul débarqua à Pouzzoles, en 61, il y fut reçu par un groupe de fidèles établis dans cette localité (Act., XXVIII, 14). Il est bien possible que ce groupe se soit maintenu et se soit organisé en église unie à celle de Eome ; cependant nous n'en savons rien.

que approximation, n'atteignent guère que le temps des Sévère. On peut croire que dans le midi, dans La Campanie par exemple ou dans les environs de Rome, des églises ont pu être fondées plus tôt; mais ce n'est là qu'une conjecture. Du reste, il faudrait encore savoir à quel degré d'organisation ces groupes de fidèles en étaient arrivés et jusqu'à quel point ils se distinguaient de ce que l'on appelait l'église romaine. D'elle seule il est question dans les anciens auteurs qui ont écrit en ces temps-là, ou qui, écrivant plus tard, ont eu à parler de cette période.

En Gaule aussi et en Afrique, les origines sont enveloppées d'obscurité. Des conjectures, mais des conjectures seulement, peuvent être faites sur l'existence, au IIe siècle, d'une colonie chrétienne à Marseille. Sous Marc-Aurèle il y avait une église à Lyon et une autre à Vienne. Un peu plus tard il est question, dans saint Irénée, d'églises établies dans les Germanies et dans les pays celtiques. Il y a donc lieu d'admettre, dès ces temps reculés, une certaine diffusion du christianisme dans l'ancienne Gaule. L'église de Lyon était un centre de rayonnement, une église-mère. Elle comptait un certain nombre d'asiates et de phrygiens, mais l'élément indigène y était aussi représenté. Il y avait des notabilités locales, comme Vettius Epagathus et le médecin Alexandre. L'évêque Pothin, vieillard nonagénaire, et le prêtre Irénée présidaient à la petite communauté. Une grave épreuve s'abattit sur elle en 177. Les chrétiens,

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encore peu nombreux, étaient très mal vus. On croyait ou l'on affectait de croire aux calomnies abominables qui s'attachaient partout aux réunions des fidèles. On refusait de les loger; on leur fermait les bains, on les excluait du marché ; ils étaient hués, battus, maltraités de mille manières. Finalement les rumeurs malveillantes eurent assez de force pour que les autorités intervinssent. Les magistrats municipaux et le tribun de la cohorte qui tenait garnison à Lyon firent arrêter un certain nombre de chrétiens et les soumirent à la question, eux et leurs esclaves, dont quelques-uns étaient païens. La plupart des chrétiens résistèrent, bien que les exécuteurs, excités par la multitude, eussent poussé la question jusqu'aux extrêmes limites de la cruauté. Cependant il y eut des défaillances, une dizaine environ. Mais ce qui fut particulièrement grave c'est que les esclaves païens n'hésitèrent pas à attester la réalité des infanticides et des scènes de débauche.

Le légat de Lyonnaise étant absent, ces procédures d'instruction n'aboutissaient à aucune sentence. Détachés tout pantelants des chevalets, les confesseurs étaient jetés dans d'horibles cachots, sans soins ni nourriture. Leurs frères demeurés libres s'efforçaient, en bravant mille dangers, de leur porter secours. Plusieurs moururent en prison, notamment l'évêque Pothin. Les apostats n'avaient pas été séparés des autres. Touchés par la charité que leur témoignaient les confesseurs et réconfortés par leur exemple, ils revinrent presque tous sur leur faiblesse et professèrent de nouveau la foi.

256 ciiAirnuo xiv.

Au retour du légat, quelques sentences furent prononcées. Sanctus, le diacre de Vienne 1 ; Maturus, néophyte d'un courage extraordinaire; une esclave, Blandine, assez frêle de corps ; un asiate, Attale de Pergame, l'une des colonnes de l'église lyonnaise, furent condamnés aux bêtes et envoyés à l'amphithéâtre. Sanctus et Maturus, brûlés d'abord sur la chaise de fer rougie, puis dévorés par les animaux féroces, conquirent les premiers la palme des martyrs. Ce jour-là les bêtes ne voulurent pas de Blandine; elle fut reconduite en prison, avec Attale, que l'on découvrit être citoyen romain.

Le légat alors jugea bon de consulter l'empereur. Marc-Aurèle répondit, comme on devait s'y attendre, qu'il fallait renvoyer les apostats et faire exécuter les autres. Une dernière audience fut tenue. A la grande surprise du juge et de l'assistance, les apostats se transformèrent en confesseurs ; à peine quelques-uns demeurèrent-ils dans le cas d'être mis en liberté.

C'était le moment de l'année où de toutes les cités de la Gaule on affluait à Lyon pour les fêtes célébrées à l'autel de Rome et d'Auguste, au confluent de la Saône et du Rhône. Des jeux d'amphithéâtre figuraient toujours parmi les réjouissances officielles. Le légat fit décapiter ceux des chrétiens qui avaient le titre de citoyens romains. Il en restait assez pour les bêtes féroces. Attale, en dépit de sa qualité, leur fut adjugé. Il passa à la première représentation, en compagnie du médecin

1 Tôv ô'.dxsvov àri Bt-'vvy,; Cette expression semble indiquer que Sanctus était le chef du groupe chrétien de Vienne.

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phrygien Alexandre, arrêté à la dernière heure. D'autres suivirent. Les derniers furent un enfant de quinze ans, Ponticus, et l'admirable Blandine, qui, jusqu'au dernier moment, soutint de son exemple et de sa parole le courage de ses compagnons. Les restes des martyrs furent brûlés par les exécuteurs et les cendres jetées au Rhône.

Quand tout fut fini, on consigna le récit de ces événements lugubres et glorieux dans une lettre qui fut adressée aux frères d'Asie et de Phrygie au nom des « serviteurs du Christ en résidence à Vienne et à Lyon » 1.

Dans cette même pièce, l'église de Lyon donnait son avis sur la question du montanisme. Quelques lettres écrites par les confesseurs, sur le même sujet, y avaient été insérées. Plusieurs étaient adressées aussi aux frères d'Asie et de Phrygie ; une autre, destinée à l'évêque de Rome, Eleuthère, lui avait été portée par le prêtre Irénée. Le salut final était ainsi conçu: « Salut » en Dieu, de nouveau et toujours, père Eleuthère. Nous » avons prié Irénée, notre frère et compagnon2, de vous » porter ces lettres, et nous vous le recommandons comme » un homme plein de zèle pour la cause du Christ. Si

1 Le fait que Vienne est nommée d'abord, s' il a une signification, ne peut être qu'une politesse des Lyonnais à l'égard de leurs confrères de Vienne. L'événement est essentiellement lyonnais. Les magistrats de la colonie lyonnaise ne pouvaient bien évidemment instrumenter à Vienne ; le légat lui-même n'y avait aucune juridiction. Sanctus, le diacre de Vienne, aura été arrêté à Lyon ; aucun autre viennois n'est mentionné.

2 Tôv àosX^iv r.tuà'i /.ou y-îtvwvo'v.

Duchesse. Hist. anc. de VEyl. - T. I. 17

» nous pensions que le rang ajoute au mérite de quel- » qu'un, nous vous l'aurions présenté d'abord comme prê- » tre de l'église » '.

Cette commission avait momentanément éloigné Irénée. Après la catastrophe, il lui incomba, comme évêquer de rallier les débris de la chrétienté lyonnaise. Dansla paix qui suivit la persécution de Marc-Aurèle, il dut se consacrer d'abord à ses travaux de pasteur et de missionnaire. En ce pays de Gaule, de tels travaux étaient rendus plus difficiles par la diversité des langues. Le grec ne suffisait pas à Lyon, ville essentiellement latine; en dehors, il fallait parler celte. D'autre part la gnose se propageait en Gaule comme ailleurs. Ptolémée, de sa personne ou par écrit, y recrutait des adhérents; l'asiate Marc, fort combattu chez lui, prenait sa revanche sur les âmes simples et ferventes dont se composaient les chrétientés de la vallée du Rhône. Irénée entreprit ces hérétiques, avec bien d'autres, car en ce genre de choses le travail foisonne, dans un grand ouvrage dont il nous est parvenu de notables fragments grecs et une version latine au complet. Sa « Réfutation de la fausse science » 2 vit le jour vers l'année ISS- Dans les années suivantes nous le voyons mêlé aux affaires religieuses de Rome, auxquelles il s'intéressa toujours beaucoup.

1 Ce ton ne laisse pas d'être un peu singulier. On pense malgré soi aux confesseurs africains dont la présomption causa, tant d'ennuis à saint Cyprien.

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En Afrique aussi, le voile qui couvre les origines se lève sur des scènes de martyre. Il est naturel de croire que le christianisme s'établit de bonne heure dans la grande ville de Carthage et que de là il rayonna vers l'intérieur du pays. De ce rayonnement témoigne le fait que, sous le proconsul Yigellius Saturninus (180), le premier qui soit intervenu avec quelque vigueur contre les chrétiens, il s'en soit trouvé un certain nombre dans la petite ville de Scilli, fort éloignée de la métropole. Douze d'entre eux, sept hommes et cinq femmes, comparurent à Carthage devant le proconsul, le 17 juillet 180, et, sur leur refus de « revenir aux usages romains » , ils furent tous condamnés à mort et exécutés. Ce n'était pas la première fois que le sang chrétien coulait en Afrique. Le titre de premier martyr était attribué, au IVe siècle, à un Namphamo, de Madaure en Numidie. Des écrits de Tertullien on déduit qu'à la fin du IIe siècle les chrétiens étaient fort nombreux à Carthage et en province: mais il ne donne pas de détails; quatre localités seulement sont mentionnées par lui, Uthina, Adrumète, Thysdrus et Lambèse. Des évoques de Carthage ses contemporains il ne dit pas le moindre mot.

Au delà de l'Adriatique la prédication chrétienne avait touché, dès les temps apostoliques, certains points de la côte, en Dalmatie 1 et en Epire : Nicopolis est mentionnée dans les épîtres de saint Paul2. Epiphane, le

1 II Tim., IV, 10.

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