Origines chrétiennes. — Tertullieii
Il ne s'est conservé, sur la fondation de l'église de Cartilage et des autres églises africaines, aucun souvenir, même légendaire '.De quelque pays que lui soient venus ses premiers apôtres, la chrétienté de Carthage s'orienta de bonne heure sur celle de Rome. C'est avec elle que ses relations étaient le plus fréquentes. On s'y intéressait extrêmement a tout ce qui se passait à Rome : aucun mouvement d'idées, aucun fait d'ordre disciplinaire, rituel, littéraire, ne se produisait à Rome sans retentir aussitôt à Carthage. La littérature de Tertullien en témoigne souvent; il en est de même de celle de saint Cyprien, et en général de tous les documents de l'église africaine, tant que dura son histoire.
De Carthage, d'où rayonnaient toutes les importations, le christianisme se répandit assez rapidement dans le pays colonisé. Il est même possible qu'il ait fait au
Les textes rassemblés par M. Monceaux (Hist. litt. de l'Afrique chrétienne, t. I, p. 5) ne représentent pas des légendes nées dans le pays, mais seulement des combinaisons byzantines de basse époque, sans aucune racine dans la tradition locale.
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delà quelques conquêtes \ En général, cependant, la propagande chrétienne ne sortit guère des cadres de l'assimilation latine. Encore que l'Evangile ait été prêché en punique et en berbère, le christianisme demeura toujours, en ces pays, une religion latine. La Bible ne fut pas traduite dans les idiomes du pays, comme elle le fut en syriaque, en copte, en arménien, en gothique. Du reste, qui écrivait en berbère ou en punique? La littérature, chrétienne ou païenne, est entièrement latine. On n'a jamais entendu dire que la liturgie ait été célébrée en une autre langue que le latin 2. S'il y eut des exceptions, elles seraient en faveur du grec et non point des langues indigènes.
C'était là une faiblesse. On le vit bien aux mauvais jours des invasions arabes. Le christianisme, trop étroitement lié aux institutions latines, ne parvint pas à leur survivre.
Le plus ancien souvenir chrétien d'Afrique n'est pas relatif à Carthage, mais à Scilli, ville de la Numidie proconsulaire3. C'est dans cette localité qu'avaient été
1 Tertullien, Adv. Iudaeos, I, donne comme gagnées au Christ Getulorum rarietates et Maurorum multi fines. Mais il y a lieu de se défier de ses exagérations.
2 Ceci ne s'applique pas à la prédication ; au temps de saint Augustin on prêchait encore en punique. La connaissance de cette langue était indispensable pour exercer le ministère ecclésiastique en certaines localités.
3 La Numidie proconsulaire est cette partie de l'ancien royaume Numide ou Africa nova qui fut annexée au ressort du proconsul lors de la division de la province entre le proconsul et le légat. — Scilli n'a pas encore été identifié.
arrêtés les martyrs que le proconsul Vigellius Saturninus jugea à Carthage en 180. Ce magistrat <-st I premier qui ait, en Afrique, instrumenté contre les clin tiens \ Il eut des continuateurs. Le règne de Sévèn prince africain, ne fut pas un temps de paix pour le> chrétiens de son pays. Tertullien écrivit alors, à plusieui reprises, pour les défendre. Le 7 mars 203, Carthage fut témoin du martyre de deux jeunes femmes de Thuburbo minus, Perpétue et Félicité, qui périrent avec tout un groupe de leurs compatriotes, tous néophytes ou catéchumènes. Le récit de leur captivité et de leur martyre, presque entièrement écrit par Perpétue ellemême, est un des joyaux de l'ancienne littérature chrétienne. Celui qui nous l'a conservé, en l'encadrant de quelques réflexions, paraît avoir été dans le même état d'esprit que Tertullien à l'égard des visions et des prophéties. C'est peut-être lui.
Au temps de Sévère et de Caracalla, Tertullien était le personnage le plus en vue de l'église de Carthage. Fils d'un centurion de la cohorte proconsulaire, il vécut d'abord dans le paganisme, cultiva les lettres et le droit 2, passa quelque temps à Rome. Après sa conversion il se fixa à Carthage, où l'on ne tarda pas à l'élever aux fonctions presbytérales. Dès l'année 197 on le trouve la
1 Tertullien, Ad Scap., 3, raconte qu'il devint avengle.
2 II n'est pas absolument impossible que ce soit lui le jurisconsulte Tertullien dont quelques fragments sont conservés dans le Digeste: I, 3, 27; XXIX, 1, 23; XLVIII, 2, 28; XLIX, 17, 4.
plume à la main, exhortant les martyrs, défendant la religion devant l'opinion païenne et contre les rigueurs du proconsul. Dès ses premiers écrits se révèle cette rhétorique ardente, cette verve intarissable, cette connaissance profonde de son temps, cette familiarité avec les faits anciens et les livres qui les rapportent, cet esprit ergoteur et agressif, qui caractérisent toute sa littérature. Il continua vingt ans, disputant contre les païens, les magistrats, les juifs, les hérétiques, Mârcion surtout, se mêlant à toutes les querelles doctrinales, intervenant dans tous les cas de conscience, et les déridant toujours dans le même esprit intransigeant. Toujours batailleur, toujours exaspéré, il finit par n'avoir pas assez de ses adversaires du dehors; il s'en prit à ceux qui, dans l'Eglise, ne partageaient pas sa dureté et son intolérance. Dans cet état d'esprit la propagande montaniste le conquit tout naturellement. Sous l'égide du Paraclet, il put déblatérer à son aise contre les veufs qui se remariaient, contre les chrétiens qui se faisaient soldats, artistes, fonctionnaires, contre ceux qui ne voilaient pas leurs filles ou qui ne s'imposaient pas assez de macérations, contre les évêques qui prétendaient réconcilier avec l'Eglise les pécheurs pénitents. Sans doute il dut payer cette liberté de langage par l'acceptation, assez humiliante pour un tel homme, des révélations importées de Phrygie. Mais il trouva le moyen de s'en arranger. Impétueuse et imagée, son éloquence inspirait facilement les femmes extatiques en qui parlait
le Paraclet. Dans sa secte il fut le maître: le Mont nisme, en Afrique, s'appela le Tertullianisme1.
Au dessous de ces orages, la grande église de Ci thage et ses succursales africaines continuaient à vivre christianisme commun. Son histoire demeure inconnut ce n'est sûrement pas par Tertullien qu'on en pourrai ressaisir le détail. Dans ses écrits certains il ne nomi aucun évêque. La passion de Perpétue parle d'un évé que Optatus et d'un Aspasius, prêtre-docteur, qui s'entendaient pas entre eux et ne parvenaient pas maintenir leurs ouailles en repos. Cet Optât est peutêtre un évêque de Carthage 2. Après lui, nous rencontrons un Agrippinus, sous lequel un grand concile africain décida que le baptême conféré par les hérétiques n'avait pas de valeur. Ce concile était une nouveauté. Au temps de Tertullien l'habitude de tenir des réunions d'évêques ne s'était pas encore introduite en Afrique 3. Elle s'y implanta peu après lui, et c'est même en Afrique que l'institution des synodes acquit le plus de consistance.
Un événement qui dut avoir un grand retentissement dans toute l'Afrique chrétienne A c'est la condamnation de Privatus, évêque de Lambèse. Cette ville, quartiergénéral de la légion et résidence ordinaire du légat,
1 V. ci-dessus, p. 280.
2 II est généralement considéré comme tel ; mais on doit admettre la possibilité que ce soit l'évêque de Thuburbo minus.
3 De jejun., 13. Ce livre a été écrit vers l'année 220; c'est un des derniers écrits de Tertullien.
4 Cyprien, Ep. 69.
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était, après Carthage, la plus importante de ces contrées. Toutefois les chrétiens ne paraissent pas y avoir été en très grand nombre. Privatus fut condamné pour hérésie par un concile de quatre-vingt-dix évêques. Le chiffre est intéressant ; il nous montre combien le christianisme était déjà répandu dans les provinces africaines. Donat, évêque de Carthage, et le pape Fabien écrivirent contre Privât des lettres fort sévères. Si nous les avions, nous saurions au juste dans quelle hérésie s'était fourvoyé l'évêque de Lambèse. L'intervention de Fabien et de Donat fixe entre 236 et 248 la date de cette affaire.
Donat fut remplacé, en 249, par saint Cyprien, dont les œuvres jettent, pendant une dizaine d'années, une très grande lumière sur l'église d'Afrique et sur ses relations avec celle de Rome.