Saint Cyprien et la persécution de Dèce
Caecilius Cyprianus 1 était, avant sa conversion, un homme du meilleur monde africain. Eiche ou du moins fort à l'aise, très distingué d'éducation, rhéteur expert et maître d'éloquence, avocat recherché, il comptait de nombreux amis dans l'élite de la société. Rien ne faisait prévoir qu'il pût un jour se joindre aux chrétiens et devenir un de leurs chefs. Pourtant, dans la gravité
1 II s'appelait aussi Thascius.
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de sa vie, son âme s'ouvrait aux perspectives sérieux La grâce le toucha; un prêtre vénérable, Cécilien, l'ai< à faire les premiers pas; il demanda le baptême, le reçut (v. 246) et s'émerveilla aussitôt du grand changement qui s'ensuivit en lui-même. De ces joies de la conversion nous avons le tableau dans son livre Ad Donatum, le plus ancien de ses écrits.
C'était une conversion complète. Cyprien renonça au monde, à sa fortune, qu'il distribua en grande partie aux pauvres, et même aux lettres profanes. Tertullien et saint Jérôme ont beau maudire poètes, orateurs et philosophes : ils continuent de les lire et de les citer. Cyprien, une fois chrétien, ne connut plus d'autre littérature que l'Ecriture sainte. Il ne tarda pas à la posséder à fond. Nous avons de lui deux recueils de textes bibliques, classés par ordre de matières, pour la controverse avec les juifs, pour la justification des règles de la vie chrétienne, pour inculquer la résistance au paganisme jusqu'à l'effusion du sang l. Ces extraits, comme tous ses écrits du reste, témoignent de sa grande familiarité avec les livres sacrés de l'Ancien et du Nouveau Testament.
Peu après sa conversion il fut agrégé au corps presbytéral ; puis, le siège épiscopal de Carthage étant devenu vacant, il y fut porté par une élection presque unanime. Quelques prêtres, cependant, firent opposition au néophyte, e+, en dépit des efforts qu'il fit plus tard
1 Testimonia ad Quirinum I-III; ad FoHunatum.
pour se les concilier, observèrent toujours à son égard une attitude assez malveillante.
Il n'était évêque que depuis un an environ, lorsque la persécution de Dèce vint s'abattre sur l'Eglise. On estima autour de lui, et il jugea lui-même, que, connu comme il Tétait à Carthage, il serait immanquablement arrêté et que, dans une crise aussi violente, la conservation de l'évêque importait plus que son martyre. Il quitta la ville et trouva au dehors une retraite sûre, où il put échapper aux recherches de la police, tout en se maintenant en communication avec ses fidèles et surtout avec les membres du clergé qui avaient pu demeurer parmi eux.
La situation était fort grave. Dans la longue paix qui avait précédé la persécution, les chrétiens d'Afrique s'étaient singulièrement affadis. Du haut de sa sévérité intransigeante, Tertullien avait fort malmené les « ps}chiques » . Cyprien, qui part de principes moins excessifs, n'est guère plus content de ses Africains. Il nous les montre attachés aux biens de la terre, âpres au gain, durs, haineux, indociles aux exhortations de leurs chefs, prompts à se mêler au monde païen par des mariages mixtes. Les femmes se fardent, les prêtres sont à peine religieux, les diacres à peine honnêtes ; on voit des évêques qui acceptent des places dans l'administration financière, et qui, pour en remplir les devoirs, négligent leur ministère : pendant que leurs pauvres meurent de faim, ils soignent leur fortune personnelle, fréquentent les marchés publics, ne reculent ni devant la fraude ni devant l'usure.
De tels chrétiens, dirigés par de tels prêtres, ou ne pouvait attendre un grand héroïsme. Devant la persécution leur attitude fut lamentable. La plupart cédèrent aux premières menaces, non pas même de mort, mais de confiscation. Dans les premiers jours les magistrats de Carthage et les préposés spéciaux furent débordés par la foule des apostats qui réclamaient des certificats de sacrifice (lïbellï). Il y eut des défections jusque dans le clergé. Cependant une bonne partie des prêtres et des diacres parvint à se soustraire aux recherches ; il en fut de même d'un assez grand nombre de fidèles ; quelques confesseurs furent jetés en prison.
La retraite de l'évêque ne fut pas, on le pense bien, approuvée de tout le monde. A Rome, en particulier, où l'on n'avait pas une idée nette de la situation de Cyprien à' Carthage et des dangers spéciaux qu'il y pouvait courir, il s'éleva des critiques assez vives. Très peu de temps après la mort de Fabien, on y vit arriver un sous-diacre de Carthage, Crementius ; les prêtres lui remirent deux lettres: l'une, adressée à Cyprien, lui annonçait le martyre de son collègue; l'autre, écrite d'après les nouvelles apportées de Carthage par Crementius, ne portait ni adresse, ni signatures ; mais le texte indiquait assez qu'elle était destinée au clergé de Carthage. Toutes les deux furent remises, en même temps, à Cyprien. La seconde l'étonna fort. Les rédacteurs parlaient au clergé de Carthage comme s'il n'avait plus été sous le gouvernement de son évêque : « Nous » avons appris, disait-on, que le saint pape Cyprien s'est
l'afrique chrétienne 401
» retiré. On nous dit qu'il a bien fait, étant un person- » nage en vue (persona insignis) ». Cette raison ne semblait pas suffisante aux prêtres romains, car ils commentaient aussitôt la parabole où le bon Pasteur qui meurt pour ses brebis (Fabien) est comparé au mercenaire (Cyprien) qui les abandonne à l'approche du loup. Un peu plus loin, en parlant des chrétiens qui avaient apostasie à Rome, on attribuait la chute d'une partie d'entre eux à ce qu'ils étaient des personnages en vue (quod essent insignes personae). Cette circonstance donnait au terme insignis persona un sens fâcheux, et le ton de la lettre n'était pas de nature à atténuer cette impression. Le clergé de Rome insistait beaucoup sur son propre éloge et sur le zèle avec lequel il remplissait les devoirs que la persécution lui imposait. Il se proposait comme exemple au clergé de Carthage et ne lui ménageait pas des conseils, dont la forme, à tout le moins, pouvait paraître un peu dure.
Cyprien devait être blessé : il le fut en effet. Il écrivit aussitôt à Rome (ep. 9), accusant réception de la lettre par laquelle on lui avait notifié le martyre de Fabien et félicitant l'église romaine de la gloire qui rejaillissait sur elle. Quant aux instructions données au clergé de Carthage, il fit semblant de n'en pas connaître les auteurs, ou plutôt de douter qu'elles eussent été réellement écrites par les prêtres de Rome. « J'ai lu, dit-il, » une autre lettre, sans adresse ni signature. L'écriture, » le contenu, le papier lui-même m'ont un peu étonné. » Peut-être y a-t-on retranché ou changé quelque chose.
Duchesne. Ilist. anc. de l'Egl. - T. I. 26
» Je vous la renvoie telle quelle afin que vous voyiei » si c'est bien celle que vous avez remise au sous-diacre » Crementius » .
Nous n'avons plus la réponse que fit le clergé d< Rome à la lettre de Cyprien ; mais nous voyons qu'ei la recevant il put constater que de faux rapports avaient été faits à Rome contre lui. Il sentit le besoin de justifier. A cet effet il envoya à Rome une collectioi de treize lettres écrites par lui aux prêtres, aux diacres, aux confesseurs et à diverses personnes de son église ! . Ces documents étaient propres à montrer qu'il n'avait nullement abandonné ses devoirs de pasteur. En même temps il donnait les motifs de sa retraite. Le clergé les confesseurs de Rome, qui avaient continué jusqi là de correspondre directement avec le clergé de Cartilage, mieux instruits maintenant de la situation, finirent par approuver la conduite de Cyprien. Ils chai gèrent aussi de rédacteur pour leur correspondance. A plume précipitée et peu correcte qui avait écrit la prt mière lettre, on substitua celle de l'éloquent Novatiei
Ce changement, qui put coûter à Cyprien quelque sacrifices d'amour-propre, lui valut un appui bien prt cieux. Déjà, dans les dernières lettres de la eollecth qu'il avait envoyée à Rome, on voit se révéler les diJ ficultés d'une situation étrange, créée à Cartilage p£ l'alliance inattendue des confesseurs et des apostats Parmi les premiers, beaucoup étaient des gens simples
Ep. 5, 6, 1, 10-19.
grossiers même, quelques-uns d'une moralité un peu somma ire. Il y en avait qui avaient confessé la foi et vaincu la torture plutôt par fanfaronnade que par la conviction d'une piété réfléchie. La considération universelle dont jouissaient les martyrs, les honneurs qu'on leur rendait après leur mort, la vénération extrême, la sollicitude, les soins matériels, dont on entourait les confesseurs emprisonnés, tout cela était fait pour tourner des têtes peu solides. Ces braves gens avaient une tendance à se croire fort au dessus des autres chrétiens, à se considérer comme de grandes autorités religieuses, à se poser au besoin en rivaux des chefs spirituels régulièrement institués. La situation s'aggravait à Carthage de ce fait que l'évêque était absent et en fuite. Les raisons qui lui avaient imposé de se cacher échappaient facilement au populaire ; celui-ci réservait son enthousiasme pour les vaillants qui avaient subi le chevalet, les verges, les atrocités de la prison, et n'attendaient plus qu'une dernière sentence pour aller au ciel régner avec le Christ. De tels sentiments étaient très répandus, non seulement parmi les fidèles qui n'avaient pas failli (stantes), mais aussi et surtout parmi les lapxi, c'est-à-dire ceux qui, à un degré ou à un autre, s'étaient compromis en obéissant à l'éclit. Ceux-ci, se trouvant ou se croyant désormais à l'abri des rigueurs, cherchaient à rentrer dans la communion de l'Eglise. Mais cela n'allait pas sans difficulté. L'apostasie était un cas de pénitence perpétuelle. Sans doute les coupables étaient trop nombreux pour qu'un adoucissement des anciennes règles ne fût
pas considéré comme nécessaire : mais ce n'était pas au milieu de la persécution qu'on pouvait délibérer sur une mesure aussi grave, apprécier la diversité des cas et proportionner la sévérité de la réparation à la culpabilité de chacun. Il était donc admis en principe, à Cartilage et à Rome, que l'on attendrait, pour régler la situation des apostats, que les évêques pussent reprendre la direction immédiate de leurs églises, conférer entre eux et donner à leurs décisions l'autorité et l'uniformité convenables. Jusque là les lapsi devaient faire pénitence et s'abstenir des saints mystères1.
Ce délai sembla trop long aux intéressés. Autour d'eux, d'ailleurs, on voyait s'agiter cinq prêtres qui avaient déjà fait de l'opposition à Cyprien au moment de son élection et depuis: c'est eux sans doute qui l'avaient calomnié à Rome. Ils se mirent à recevoir les lapsi à la communion et à célébrer chez eux ou pour eux le saint sacrifice. La seule formalité qu'ils exigeassent était un billet de recommandation délivré par quelque confesseur sur le point de subir le martyre. C'était en effet l'usage que les recommandations des martyrs fussent prises en considération par les évêques et servissent à abréger pour les pécheurs le temps de la pénitence canonique. Mais il n'était pas dans l'ordre que cette indulgence fût appliquée directement par les martyrs ni
1 Dans les premiers mois, Cyprien avait exclu les apostats indigents de l'assistance ecclésiastique. C'était assez naturel. Toutefois l'exemple de l'église romaine, plus miséricordieuse en ceci, le décida à se montrer plus large.
surtout qu'on en usât avec une libéralité sans limites. Les confesseurs, surtout un certain Lucien, qui se disait mandataire d'un martyr appelé Paul, déjà exécuté, distribuaient sans compter les billets d'indulgence. Pour la forme ils renvoyaient les lapsi devant l'évêque; mais leurs recommandations étaient impératives. On sent, à les lire, que ces braves gens s'appuyaient sur l'opinion, et qu'il n'était pas aisé de leur refuser quelque chose. Cyprien, quand il leur écrivait, s'ingéniait à se montrer respectueux et caressant, tout en cherchant à leur faire accepter de bons conseils et à sauvegarder sa propre autorité.
Mais, en dépit de sa bonne volonté, de sa condescendance, de son humilité, il ne pouvait les satisfaire toujours. Leurs billets concernaient souvent des familles entières, des groupes considérables et indéfinis. Communicet Me cum suis, écrivait-on à l'évêque. Le cum suis était aussi large que le commimicet était peu poli. Cyprien fit des objections. On lui répondit par un billet où les confesseurs passaient l'éponge sur toutes les apostasies de l'Afrique. L'évêque de Carthage était chargé de l'exécution dans son église et requis de faire parvenir aux autres évêques cette étrange décision du nouveau pouvoir ecclésiastique.
La situation se tendait. Sans doute l'évêque avait pour lui les gens sages du clergé et du peuple ; quelques-uns des confesseurs désapprouvaient la conduite de Lucien et ses orgueilleuses distributions d'indulgences. Mais les gens sages sont toujours en minorité, surtout dans les
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moments de crise. Cyprien sentit le besoin de s'appuyer sur l'autorité de l'église romaine et en particulier de ses confesseurs, dont quelques-uns, comme les prêtres Moïse et Maxime, étaient depuis de longs mois en prison. On lui écrivit des lettres où sa conduits était hautement approuvée. En même temps il saisissait toutes les occasions de montrer son respect pour les martyrs ; il introduisait dans son clergé quelques-uns des confesseurs les plus méritants, choisis naturellement parmi ceux qui ne s'étaient point compromis dans l'affaire des indulgences.
Mais l'opposition ne désarmait pas; au contraire, elle s'organisait. Les cinq prêtres rebelles étaient toujours à sa tête. On distinguait parmi eux un certain Novatus. Un laïque riche et influent, Félicissime, appuyait énergiquement cette coterie. Vers la fin de l'année 250, Cyprien ayant envoyé à Carthage une commission d'évêques et de prêtres pour préparer son retour et distribuer ses aumônes, Félicissime fit tout son possible pour que leur mission échouât et pour que l'on méconnût l'autorité de l'évêque. Cyprien se défendit. Ses représentants à Carthage prononcèrent, par son ordre, une sentence d'excommunication contre Félicissime et ses principaux adhérents. Les prêtres rebelles s'étaient mis d'eux-mêmes en dehors de la communion de l'évêque. L'un d'eux, Novatus, partit pour Rome, afin d'assurer aux opposants de Carthage le concours du pape que l'on ne pouvait manquer d'élire bientôt, la persécution ayant commencé à s'apaiser.
Après Pâques, c'est-à-dire au mois d'avril 251, Cyprien put rentrer dans son église troublée. Deux instructions pastorales *, sur la situation des lapsi et sur le schisme, furent adressées par lui à son peuple en fermentation.
Il convoqua, comme il l'avait annoncé depuis longtemps, une assemblée des évêques africains, pour régler, avec plus d'autorité, les questions pendantes.