‹ Histoire ancienne de l'Eglise (volume 5)Chapitre 39 sur 54 · CHAPITRE XXHL Denys d'Alexandrie · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXHL Denys d'Alexandrie

Doiiys, évêque d'Alexandrie. — Ses aventures pendant la persécution de Dèee. — Son attitude dans la question des apostats et dans celle des Jiérétiques. — Son exil sous Valérien. — Crises alexandrines. — Les millénaristes d'Egypte: Nepos. — Le sabellianisme en Cyrénaïque. — Affaire "des deux Denys. — Eusèbe et Anatole de Laodicée.

L'histoire du christianisme à Alexandrie et en Egypte, si obscure au IIe siècle, continue de l'être dans la période suivante, jusqu'à la veille de la persécution de Dèce.Des évêques Démétrius (189-231) et Héraclas (231-247) on -ne sait que ce qui se rapporte à l'histoire d'Origène l. .Héraclas paraît avoir maintenu, en somme,- l'attitude- de son prédécesseur contre l'illustre maître, qui demeura éloigné d'Alexandrie. Denys (247-264), qui le remplaça sur le siège épiscopal après lui avoir succédé à la tête de l'école, est mieux connu que ses prédécesseurs. Il laissa, comme saint Cyprien, une collection de lettres, actuellement perdue, mais dont Eusèbe nous a laissé de longs extraits et des analyses. Son épiscopat cor-

1 Ci-dessus, cli. XVIII. La tradition locale ne tarda pas à embrouiller cette histoire, attribuant aux doctrines d'Origène son conflit avec l'évêque d'Alexandrie et donnant à Héraclas le rôle qui fut tenu par Démétrius.

respond à une période très agitée pour l'Eglise dans son ensemble et particulièrement critique pour Alexandrie. A peine était-il installé qu'une émeute sauvage éclata dans la grande ville. L'inspirateur du mouvement lui donna d'abord un caractère religieux; le populaire s'enflamma tout-à-coup d'un zèle farouche pour ses dieux menacés. L'autorité locale, débordée ou complice, laissa faire. Les chrétiens furent pourchassés, maltraités, leurs maisons mises au pillage. Plusieurs, sommés d'apostasier. refusèrent et furent lapidés, brûlés ou précipités du haut des toits; beaucoup prirent la fuite. Au bout d'un certain temps, l'émeute, sans se calmer, prit une autre direction et la guerre civile ensanglanta les rues d'Alexandrie. Sur ces entrefaites arriva la nouvelle de l'avènement de l'empereur Dèce, et bientôt après l'édit de persécution fut affiché.

Le préfet Sabinus ne perdit pas de temps ; un « frumentaire » fut aussitôt dépêché pour arrêter l'évêque. On le chercha sans succès autre part que chez lui, d'où il n'avait pas encore bougé. Au bout de quatre jours il partit avec sa famille et d'autres chrétiens. La police parvint toutefois à le reprendre et l'on arrêta avec lui quelques membres de son clergé, Caïus, Fauste, Pierre et Paul. Ramené sous escorte à Alexandrie, il se trouvait le même soir au village de Taposiris, lorsqu'il fut délivré dans des circonstances assez pittoresques \ Son fils Timothée n'était pas avec lui au moment de son

1 Lettres de Denys dans Eus., VI, 40; VII, 11.

arrestation. Quand il rentra, il trouva la maison vide ; apprenant ce qui s'était passé, il s'enfuyait, lorsqu'il rencontra un paysan auquel il fit part de son chagrin. Le paysan se rendait justement à une noce. Il se hâta, raconta le fait aux gens de la noce; ceux-ci, en vrais égyptiens qu'ils étaient, enchantés de jouer un tour à la police, se précipitèrent vers Taposiris, en poussant des cris formidables. Le centurion et ses hommes eurent peur et s'enfuirent ; l'évêque lui-même, qui prenait ses ibérateurs pour des brigands, n'était pas rassuré. Il leur lisait déjà le sacrifice de ses vêtements, lorqu'ils parvinrent à lui faire comprendre qu'ils venaient pour le sauver et non pour le dépouiller. Ce fut alors une au- :re scène. Denys, qui croyait déjà tenir la couronne u. martyre, ne consentait pas à se la laisser arracher. Il protestait qu'on le laissât, ou qu'on lui tranchât la tête pour la porter au préfet. Mais les braves >aysans ne voulurent rien entendre ; ils saisirent l'évê- [ue par les pieds et par les bras, le chargèrent sur leurs épaules et disparurent avec lui. Ses clercs furent délivrés par la même occasion. Quelques jours après ils étaient installés dans un coin perdu de la Libye, à trois journées de Paraetonium.

Là fut, pendant de longs mois, le gouvernement de l'église d'Alexandrie. Le premier moment passé, ceux des prêtres et des diacres qui avaient le moins de chances d'être reconnus, rentrèrent en ville. On cite parmi eux le prêtre Maxime, qui succéda plus tard à Denys, et les diacres Eusèbe et Fauste, qui devaient fournir

encore une longue et fructueuse carrière. Quand la pei sédition se ralentit, Denys revint lui-même à Alexandrie.

Alors se posa pour lui, comme pour tant d'autres la question des apostats. En Egypte, comme ailleurs, il y eut conflit entre les deux tendances, rigoriste et mi* ricordieuse. Denys appartenait à celle-ci. Il fut Mm$ heureux pour n'avoir pas à lutter contre une oppositioi de ses confesseurs, tous favorables à l'indulgence. Les apostats furent donc admis de nouveau, non toutefois sans passer par une expiation : 1' évêque en distribi la rigueur selon la gravité des fautes. Ces principes furent appliqués par lui à Alexandrie ; il les recommanda aux autres chrétientés d'Egypte et les défendit avec zèle contre les rigoristes de Home et d'Antioche. Le pape Cornélius, qui observait la même attitude, fut soutenu vigoureusement contre Novatien par son collègue d'Alexandrie. Aux fidèles de Borne, aux confesseurs, à Novatien lui-même, il écrivit des lettres pressantes. A Antioche aussi, l'évêque Fabius se voyait adjuré par Denys de ne pas céder aux conseils sévères ; il en était de même de l'évêque de Laodicée, voisin d'Antioche. et des fidèles de l'Arménie mineure *.

La persécution de Gallus ' vint traverser cette renaissance ; elle ne dura pas très longtemps ; la paix refleurit sous Yalérien (août 253). Peu après éclata la querelle baptismale, à laquelle Denys prit une large part, maintenant, avec le pape Etienne, l'usage de ne point

1 Lettres citées ou analysées dans Eus., VI, 41-46.

2 Eus., VII, 1, 10.

rebaptiser les hérétiques, mais se refusant à romprer pour cette différence, avec les églises qui procédaient autrement '. Cette querelle s'apaisait, quand le faible Valérien, cédant aux conseils fanatiques de son ministre Macrien, déclara de nouveau la guerre au christianisme. Denys 2 comparut devant le préfet Emilien, entouré de plusieurs membres du clergé; il nous a conservé, dans une de ses lettres 3, le procès-verbal de cette comparution, à la suite de laquelle il fut exilé en un lieu appelé Kephro, où il n'y avait que des païens. L'évêque se fit missionnaire, et, en dépit des mauvais traitements par lesquels on l'accueillit d'abord, il parvint à recruter des fidèles en ce pays perdu. Au bout de quelque temps on le transféra à Kollouthion, dans la Maréote. Il se trouvait ainsi plus rapproché d'Alexandrie. Comment il échappa à l'édit de 258, qui ordonnait l'exécution des évoques, c'est ce que nous ignorons. Il y avait en Egypte des gens qui lui reprochaient de n'avoir pas péri dans les persécutions, où pourtant il avait été fort ballotté. Un évêque appelé Germain fit là dessus tant de tapage que Denys crut devoir se défendre, en racontant ses épreuves 4.

La liste en est longue ; mais Denys n'était pas au bout. Rentré à Alexandrie, sans doute dès la nouvelle

1 Epîtres baptismales, dans Eus., VII, 2-9. Cf. ci-dessus, p. 422, 429.

2 Cf. ci-dessus, p. 377.

3 A Germanus, Eus., VU, 11.

4 Fragments de cette apologie dans Eus., YI, 40; VII, 11.

de la catastrophe de Valérien, il ne tarda pas à voi s'allumer la guerre civile. Les uns tenaient pour Gi lien; les autres acclamaient les fils de Macrien. La vill était partagée en deux camps bien retranchés, enti lesquels les communications étaient impossibles. La pri] cipale rue les séparait. Il n'y passait plus personne elle évoquait à l'esprit l'image du désert de l'Exod< tout comme les eaux du port, teintes du sang des coi battants, rappelaient le souvenir de la mer Rouge. L< blocus intérieur empêchait l'évêque de communique] avec ses fidèles ; il était obligé de leur écrire, tout comme s'il eût été de nouveau en exil. Encore était-il malan de faire passer même une lettre. On communiquait ph aisément d'un bout à l'autre de l'empire que d'un quai tier à l'autre d'Alexandrie !.

La ville finit par rentrer tout entière sous l'autorité de Gallien 2. En attendant de nouvelles convulsions politiques 2, elle fut dévastée par une peste terrible, où périt une grande partie de sa population. Les chrétiens se distinguèrent alors par leur zèle à soigner les malades et à ensevelir les morts 4. La paix religieuse, au moins, était complète. Gallien avait lui-même écrit à Denys et à divers autres évêques pour leur annoncer

2 Sans doute en 262, après la mort de Macrien et de ses deux fils.

3 II est question dans l'Histoire Auguste de divers « tyrans » d'Egypte ; Emilien, Firmus, Saturninus ; mais leur existence est contestable. Cf. Mommsen, Boni. GescJi., t. III, p. 571, n. 1.

4 Eus., VII, 22.

qu'il avait ordonné de rendre les lieux religieux et les cimetières. Aussi l'évêque était-il fort partisan de ce prince, qui n'a guère excité l'enthousiasme. Dans une de ses lettres, écrite en 262, il marque avec quel plaisir on va célébrer la dixième année de l'empereur saint et pieux, alors que tant de persécuteurs ont disparu si rapidement l.

Dans son épiscopat si agité, Denys avait trouvé le temps et l'occasion de s'occuper de questions théolo-

jiques et d'y déployer le grand savoir qu'il avait acquis l'école d'Origène et accru dans la direction du di-

[ascalée. Celui-ci, je l'ai déjà dit, était plutôt fait pour

me élite intellectuelle que pour le commun des esprits.

[ême parmi les gens qui lisaient, il y en avait qui n'acceptaient ni les profondeurs de la gnose origéniste,

i même les subtilités de l'exégèse allégorique. Leur -and homme était un évêque appelé Nepos, qui com-

>osa un livre intitulé : « Réfutation des allégoristes » ,

[ont ses partisans faisaient autant de cas que de l'Evangile. Il y traitait spécialement du règne de mille ans, tel qu'il est décrit dans l'Apocalypse, et s'attachait à

>rouver que ce règne n'est nullement une allégorie et qu'il doit avoir lieu réellement. Denys, inquiet du bruit que l'on faisait à ce propos et des divisions qui en résultaient parmi les chrétiens, se transporta dans le nome d'Arsinoé, foyer du mouvement, et réunit les prêtres et les docteurs (MacrvcdcAou;) des divers villages. On ap-

1 Eus., VII, 22, 23.

Duciiésne. Hist. anc. de l'Egl. - T. I. 31

porta le livre de Nepos; on le discuta pendant trois jours, du matin jusqu'au soir, avec beaucoup de calme et de sincérité, si bien que l'évêque d'Alexandrie parvint à convaincre tout le monde, y compris le chef des millénaristes, un certain Korakion. Toutefois Denys ne se borna pas à cette réfutation orale ; il publia sur ce sujet deux livres intitulés : « Sur les Promesses » l, Eusèbe en a extrait, entre autres, un long passage sur l'auteur de l'Apocalypse. C'est un morceau de fine critique. Suivant Denys, l'Apocalypse ne peut être du même auteur que le quatrième évangile ; c'est l'œuvre d'un autre Jean que le célèbre apôtre.

Nepos, l'adversaire des allégoristes, était déjà mort au moment où Denys eut à s'occuper de son livre. Il était vraisemblablement évêque d'Arsinoé. Denys, qui l'avait connu personnellement, fait le plus grand cas de sa piété r de son zèle, de sa science des Ecritures et même de ses talents poétiques. Il avait composé nombre d'hymnes que les fidèles chantaient avec beaucoup d'édification 9.

Il est possible que cette histoire doive être placée dans les premières années du règne de Yalérien (264- 256). Un peu plus tard Denys eut à s'occuper de controverses d'une tout autre nature.

Fort loin à l'ouest de l'Egypte, entre le désert de Marmarique et la Grande Syrte, s'étend un plateau élevé et fertile. Depuis des temps très reculés, l'hellénisme s'y épanouissait autour de Cyrène, la brillante cité dorienne.

2 Eus., VII, 24, 25.

Sous l'empire romain, la Cyrénaïque formait, avec la Crète, une province bien distincte de celle d'Egypte. On y comptait cinq villes, Cyrène, Ptolémaïs, Bérénice, Sozusa(Apollonia) et Arsinoé (Teuchira) *, dont le groupe est souvent désigné par le nom dePentapole. Il y eut de bonne heure, de ce côté, des juiveries très importantes 2, qui se révoltèrent au temps de Trajan et périrent, en grande partie, dans la répression. Ce pays a son nom dans l'histoire évangélique. C'est un juif de Cyrène qui aida le Sauveur à porter sa croix 2. D'autres assistèrent à la Pentecôte; il s'en trouvait parmi les adversaires de saint Etienne. Plusieurs se convertirent : de leur nombre était ce Lucius de Cyrène qui prit part à la fondation de l'église d'Antioche 4. Dans le pays même, l'Evangile doit avoir pénétré de très bonne heure. Au temps où nous sommes, chacune 5 des cinq villes semble avoir eu son évêque.

Ces églises avaient dès lors des rapports spéciaux avec le siège d'Alexandrie. Denys correspondait sou-

1 Ne pas confondre cette Arsinoé avec celle dont il vient d'être question, à propos de Nepos.

2 Jason de Cyrène, écrivain juif du IIe siècle avant J. C, fut l'auteur d'une histoire dont le second livre des Macchabées nous conserve un résumé.

3 Maith., XXVII, 32; Marc, XV, 21] Luc, XXIII, 26.

4 Act., II, 10; VI, 9; XI, 20; XIII, 1.

5 Eusèbe (VII, 26) donne les noms des correspondants de Denys dans l'affaire du sabellianisme. Il y en a quatre: Ammon, évêque de Bérénice, Télesphore, Euphranor et Euporos. Si ces trois derniers sont des évêques, comme il semble bien, cela fera quatre évêques, cinq en y ajoutant Basilide, évêque twv y.aTà t/,v ricv-â—Xn -apst/.iw-/, cité un peu plus bas.

484 CHAPITRE xxni.

vent avec elles l et se considérait comme responsable de ce qui s'y passait, surtout de ce qui s'y enseignait. Dès avant la persécution de Valérien son attention avait été attirée de ce côté par les querelles que la propagande sabellienne soulevait à Ptolémaïs. Il est peu probable que Sabellius ait jamais mis les pieds en Cyrénaïque; mais on pouvait y avoir introduit ses écrits, et d'ailleurs les idées représentées par lui à Rome avaient déjà fait éclat en Asie, à Carthage et bien ailleurs. Leur succès, en Cyrénaïque, était très grand : certains évêques favorisaient la doctrine monarchiste ; dans les églises il n'était plus question du Verbe Fils de Dieu et distinct du Père. La Trinité n'était qu'une affaire de mots: les termes de Père, de Fils, de Saint-Esprit, ne désignaient autre chose que les trois aspects successifs de la divine monade, dans la Création, la Rédemption, la Sanctification. On employait souvent le mot ufo-ârojp (Fils-Père), très propre à exprimer l'identité des personnes divines. L'évangile dit des Egyptiens favorisait apparemment ces conceptions; les monarchistes en faisaient le plus grand cas 2.

1 Eusèbe (/. c.) indique plusieurs lettres écrites à Basilide, évêque de Pentapole ; l'une d'elles, qui répond à une consultation sur des cas de conscience, s'est consarvée dans le droit canonique byzantin; dans une autre il parlait d'un commentaire qu'il avait écrit sur l'Ecclésiaste. A l'évèque Euphranor il avait dédié un livre « sur les tentations » .

2 Cette description du système repose sur ce qu'en dit saint Epiphane, Haer., 57 ; les citations de Danys dans Eusèbe, VII, 6 (cf. 26), et saint Athanase, De sent. Dlonym, sont loin d'être aussi précises.

Malgré l'appui qu'ils trouvèrent dans l'épiscopafc local, ces enseignements soulevèrent une vive opposition. Les deux parties s'entendirent pour porter l'affaire devant l'évêque d'Alexandrie. Denys vit arriver des délégués portant des écritures et s'offrant à disputer.

Les modalistes étaient bien ingénus s'ils s'imaginaient trouver gain de cause auprès d'un disciple d'Origène. L'évêque d'Alexandrie n'eut garde de les écouter; il écrivit tout de suite en Pentapole pour détourner ceux qui s'engageaient dans une voie fâcheuse, et, l'occasion s'en étant présentée, il avertit le pape Xyste II, en lui communiquant sa lettre aux Cyrénéens *. Ceux-ci ne se laissèrent pas convaincre. Interrompue sans doute par la persécution de Valérien, la controverse reprit aux premiers jours de tranquillité. Denys revint à la charge et écrivit en Pentapole lettres sur lettres. Dans l'une d'elles 2, adressée à Ammonius et Euphranor, il paraît bien avoir dépassé la mesure et opposé aux hérétiques non seulement la tradition commune de l'Eglise, mais encore les conceptions spéciales de l'école origéniste. Les adversaires que celle-ci comptait à Alexandrie trouvèrent l'occasion bonne. Sans prendre la peine d'interroger leur évêque et de lui demander des explications, ils

1 Eus., VII, 6. Au ch. 26 il énumère quatre lettres contre- Sabellius : à Ammon, évèque de Bérénice, à Télesphore, à Euphranor, à Ammon et Euporos.

2 Je crois cette lettre, dont saint Athanase parle beaucoup, différente de celles qu 'énumère Eusèbe. A la rigueur, pourtant. on pourrait l'identifier avec la lettre à Ammon et Euporos.

lSii CHAPITRE XXIII.

sVn allèrent à Rome le dénoncer au pape Denys, qui réunit un synode, examina l'affaire et découvrit, dans la lettre incriminée, diverses incongruités doctrinales, notamment l'emploi du terme « créature » en parlant du Fils de Dieu, la conception d'une trinité à trois hypostases tellement distinctes qu'on pouvait y voir trois dieux, enfin une répugnance marquée pour le terme d'oaoo'jTio; (consubstantiel) '.

L'évêque de Rome, en son nom et au nom du concile, envoya à Alexandrie une lettre 2 très imposante, où il condamnait à nouveau les erreurs sabelliennes ; puis, passant aux procédés de réfutation que l'on employait contre elles, il critiquait, sans nommer personne, ceux qui parlent, comme les marcionites, de trois hypostases séparées, ou qui présentent le Fils de Dieu comme une créature. En vain s'autorisent-ils du livre des Proverbes, où la Sagesse dit d'elle-même: «Le Seigneur m'a créée ». Ce texte doit être expliqué autrement 3.

Par une lettre séparée 4, Denys fut invité à s'expliquer. Il le fit et envoya au pape son homonyme une justification en quatre livres intitulés « Réfutation et

1 Athanase, De sent. Dion., c. 5. Il est bon de noter que saint Athanase parle de cette affaire plutôt en polémiste qu'en historien. Sa chronologie est très en défaut. Il se figure que les deux Denys ont vécu très longtemps avant (saicpsato* ttsXu) le concile qui condamna Paul de Samosate {De syn., 43).

2 Athanase, De decretis Nie. syn., c. 26.

3 Cf. ci-dessus, p. 353, n. 2.

4 Athanase, De sent. Dion., c. 13.

Apologie » \ qui, apparemment, donna satisfaction aux scrupules romains.

De cette controverse, qui ne paraît pas avoir beaucoup ému les contemporains, il fut mené grand ramage au IVe siècle. Les Ariens se réclamaient de Denys cl Alexandrie ; Athanase, son successeur, tenait beaucoup à leur enlever ce patronage. Il écrivit à ce sujet tout un traité « Sur l'opinion de Denys » . Il explique beaucoup la lettre incriminée, mais il ne la cite guère; l'opinion

Ide son prédécesseur, il la trouve plutôt dans son « Apologie » écrite après coup, et c'est par le second document qu'il interprète le premier. Saint Basile 2, lui aussi, les lut tous les deux: son impression fut très défavorable. N'ayant point mission spéciale pour défendre la mémoire des anciens évêques d'Alexandrie, il n'hésita pas à voir en Denys un précurseur de l'arianisme le plus aigu. La différence de langage entre les deux écrits ne lui échappe nullement, mais il la rejette sur l'inconetanee de l'auteur. Cependant il n'incrimine pas ses intentions.

Ni les explications optimistes de saint Athanase, ni les sévérités de saint Basile ne correspondent exactement à la réalité des choses. Denys était un disciple d'Origène : c'est avec le système origéniste qu'il faisait la guerre aux modalistes. Or ce système avait deux faces. Suivant que l'on considérait les rapports du Verbe

1 Eus., VII, 26; cf. Athan., De synodis, 44; De decretiê

Xic, 25, et De sent. Dion., passim.

2 Ep. 41.

avec le monde contingent ou avec Dieu, il apparaissait comme distinct de Dieu et comme tenant par quelque côté à la catégorie du créé, ou bien comme coéterinl à Dieu et procédant de la substance divine. Aux modalistes on pouvait opposer la première face; la seconde était propre à calmer ceux que scandalisait l'excessive distinction des hypostases et leur hiérarchie. Il n'y avait pas d'incohérence à passer d'une face à l'autre: dans le système tout se tenait; l'orthodoxie, sur le point en question, était sauvée par la juxtaposition de certaines données complémentaires. Mais le système était affaire d'école; il ne faisait pas partie de l'enseignement de l'Eglise; on peut même dire que celle-ci l'ignorait. Quand des hommes de gouvernement, comme le pape Denys, en rencontraient des fragments isolés, ils ne se mettaient point en peine de les replacer dans la synthèse et de les juger avec elle ou d'après elle; ils les appréciaient à part, d'après l'enseignement commun, non de l'Ecole, mais de l'Eglise. De là des accidents comme le conflit des deux Denys.

Tout à la fin de sa carrière, l'illustre évêque d'Alexandrie fut, comme il a été dit plus haut, invité au premier concile qui se réunit à Antioche pour juger Paul de Samosate. Il n'était plus en état de faire ce long voyage; mais il intervint par ses lettres. C'est peut-être pour le représenter qu'Eusèbe, diacre d'Alexandrie, se rendit à l'un des premiers conciles. Eusèbe était un homme hautement considéré pour sa belle conduite pendant la persécution de Dèce. Rentré de bonne

heure en ville, il avait joué un rôle important dans la direction du troupeau persécuté. Sous Yalérien il confessa la foi devant le préfet Emilien, avec son évêque, dont il partagea l'exil. Dans l'une des guerres qui désolaient Alexandrie, sans doute dans celle que décrit la lettre de Denys à Hiérax, il fut appelé à rendre de grands services. Les insurgés étaient retranchés dans le quartier du Bruchion. Parmi leurs chefs figurait un chrétien appelé Anatole, grand mathématicien. Quand il vit le blé manquer, il imagina de s'adresser au diacre Eusèbe, resté dans la partie de la ville qui n'était pas assiégée, et de l'envoyer demander au général romain qu'il laissât passer les transfuges du Bruchion. Eusèbe jouissait d'une grande considération, même dans le monde officiel: sa demande fut accueillie. Cela fait, Anatole réunit le sénat insurgé, et, après avoir vainement essayé de lui faire accepter une capitulation, le décida à laisser sortir les bouches inutiles. Il en sortit beaucoup, les Romains ne s'étant pas montrés regardants sur l'âge et le sexe des évadés. Ceux-ci furent accueillis par Eusèbe, qui pourvut à leurs premiers besoins. Par la suite Eusèbe partit pour le concile d'Antioche. Il ne revint pas à Alexandrie. Les fidèles de Laodicée le retinrent à son retour, et, comme ils avaient perdu leur évêque, ils le lui donnèrent pour successeur. Anatole, compromis sans doute dans la récente insurrection, crut devoir quitter Alexandrie, où il était pourtant très avantageusement connu. Il excellait en toutes les sciences, arithmétique, géométrie, astronomie,

490 CHAPITRE xxiii.

physique, dialectique, rhétorique. Ses compatriotes n'avaient trouvé personne de plus capable que lui pour diriger leur école de philosophie aristotélicienne. A ( Vsarée de Palestine, il trouva grand accueil auprès de l'évêque Théotecne, qui lui conféra l'ordination épiscopale et le désigna pour lui succéder. Mais Anatole s'étant rendu au dernier concile d'Antioche (268), il lui arriva la même aventure qu'à son compatriote Eusèbe. Celui-ci venait de mourir; les gens de Laodicée se saisirent d'Anatole, déjà ordonné évêque, et le gardèrent.

CHAPITEE XXIV.

La théologie en Orient après Origène et Paul de Samosate,

Les docteurs alexandrins: Théognoste, Pierius, Achillas. — L'évêque Pierre, adversaire d'Origène. — Travaux de Pamphile et Eusèbe, à Césarée de Palestine. — Méthode, évêque d'Olympe. — Lucien d'Antioehe et les origines de l'arianisme.

Denys d'Alexandrie eut pour successeur le prêtre Maxime, qui, après s'être fort distingué pendant la persécution de Dèce, avait confessé la foi et souffert l'exil pendant celle de Yalérien. C'est de son temps qu'eut lieu la condamnation définitive de Paul de Samosate : il en reçut l'avis officiel. A part cela, on ne sait rien de lui. Théonas *, qui lui succéda en 282, n'est pas mieux connu. Il siégea, lui aussi, dix-huit ans, jusqu'en l'année 300. Alors commença l'épiscopat de Pierre, qui vit la persécution de Dioclétien et en fut une des plus illustres victimes.

L'école se maintenait auprès de l'église et demeurait fidèle aux doctrines d'Origène. Théognoste 2, qui paraît en avoir eu la direction après Denys, refit le

1 La lettre de Théonas au grand chambellan Lucien est un faux moderne; v. Batiffol, BlUl. critique, t. VII, p. 155.

2 Ni Eusèbe, ni saint Jérôme ne parlent de Théognoste.

492 ( UAi'iTRp; xxiv.

Péri Archon sous le titre ftHypoty poses, déjà employé par Clément. Photius nous a laissé une analyse 1 de cel ouvrage. Il était divisé en sept livres; on voit par la description de Photius et par ses appréciations que tout y était conforme à l'enseignement origéniste. Saint Athanase et saint Grégoire de Nysse nous en ont transmis quelques fragments. Ils l'apprécient diversement. Saint Athanase lui emprunte des propos orthodoxes 2: saint Grégoire de Nysse le trouve bien favorable aux ariens 3. Pierius 4, qui vint après Théognoste, faisait partie du collège presbytéral. Comme Origène, il cultivait à la fois la science et la pauvreté. C'était un ascète célèbre et un prédicateur distingué. C'est même par ses sermons, plutôt que par son enseignement d'école 5, qu'il fut connu des écrivains postérieurs. Son principal ouvrage était un recueil d'homélies exégétiques, prononcées pendant la nuit de Pâques. Photius, qui le lut, relève « l'archaïsme » de ses formules et regrette qu'il ait si mal parlé du Saint-Esprit. Quelque fondé que

». Cod. 282.

2 Ep. 4 ad Serap., c. 11; De Decretis Nie, c. 25. Etienne Gobar (Photius, cod. 232) est un peu scandalisé de ces citations.

3 Adv. Eunonium, Migne, P. G., t. XLV, p. 661. Un fragment de Théognoste a été retrouvé à Venise par M. Fr. Diekamp et publié par lui dans le Theol. Quart alschrift de Tubingue, 1902, p. 483; cf. Harnack dans Texte u. U., t. XXIV, fasc. 3.

4 Sur Pierius, v. Eus., VII, 32; saint Jérôme, De viris, 76; cf. ep. 49, 70; in Matth., XXIV, 36; Photius, cod. 118, 119, et les extraits de Philippe de Sidé, publiés par C. de Boor (Texte u. U., t. V, fasc. 2).

5 Philippe de Sidé et Photius le qualifient de chef du didascalée. Ni Eusèbe ni saint Jérôme ne lui attribuent ces fonctions.

puisse être ce jugement, Pierius fut en grande renommée parmi ses contemporains : on l'appelait le second Origène (Origenes iunior). Il vécut longtemps, jusqu'à la grande persécution, et même au delà. Son plus illustre disciple, Pamphile de Césarée en Palestine, périt alors pour la foi (309) ; il voulut écrire sa vie. Lui-même, d'après certaines traditions, serait mort martyr avec son frère Isidore. Cependant saint Jérôme rapporte qu'il se retira à Rome et y demeura jusqu'à sa mort l.

Dans les dernières années avant la persécution, l'école avait à sa tête un autre docteur, Achillas, revêtu, lui aussi, de la dignité presbytérale. Il devint même évêque, comme Héraclas et Denys, après le martyr Pierre. Eusèbe relève beaucoup sa vertu, son austérité; mais il ne dit rien de sa doctrine, qui serait intéressante à connaître, car nous arrivons à un moment où la théologie origéniste va subir de rudes assauts. L'évêque Pierre écrivit, sur l'àme 2 et sur la résurrec-

1 Théodore, avocat-poète d'Alexandrie, cité au Ve siècle par Philippe de Sidé (Texte u. U., t. V, fasc. 2, p. 171 ; cf. Photius, //. ce.) disait que Pierius et son frère Isidore furent martyrs et qu'ils avaient un grand temple (^aà-* tMfta-rov) à Alexandrie. Il est sûr qu'il y avait à Alexandrie une église de Pierius (Epiphane, Haer., LXIX, 2). Peut-être a-t-on confondu deux Pierius distincts.

2 Procope de Gaza, In Gènes., III, 21 (Migne, P. G., t. LXXXVIII, p. 221) ; Léonce de Byzance (Mai, Script, vet., t. VII, p. 85) et Justinien (Ep. ad Menant, P. G., t. LXXXVI, p. 961) citent un livre de Pierre rspi tso u.xoï -pj'u-âp/^ rh-î fox,'*'1 lJ-'r-?Jl àaapTraacav tsùto si; crwaa pXïiïrâvai, où la préexistence des âmes et leur déchéance antécédente à leur union avec les corps sont traitées de conceptions païennes (iWw/.x; tptX»ao<pia;) et étrangères à la piété chrétienne.

494 CHAPITBH \.\IV.

tion *, des livres où plusieurs points essentiels du système étaient battus en brèche.

La haute culture religieuse dont le didascalée d'Alexandrie était le principal organe ne pouvait, je l'ai déjà dit, intéresser qu'une élite. Encore que l'illustre école fût généralement dirigée par des prêtres de l'église et que plusieurs de ses chefs eussent été portés par l'élection aux honneurs de l'épiscopat, les masses chrétiennes demeuraient en dehors de son influence. La propagation de l'Evangile dans l'intérieur de l'Egypte, très rapide au IIIe siècle, amena au christianisme des populations d'un hellénisme faible, ou même nul 2,chez lesquelles il était difficile d'acclimater de hautes conceptions philosophiques. D'autre part, les doctrines de l'école, synthétisées par Origène, avaient quelque chose d'inquiétant, même pour les chrétiens cultivés, gnostiques, auxquels elle faisait pourtant un sort 'si distingué. On pouvait, même si l'on avait reçu une brillante éducation philosophique, estimer que cet avantage n'a qu'une valeur religieuse très indirecte et que le salut ne se fait pas par la théologie. Du reste, l'histoire d'Anatole le prouverait au besoin, le platonisme, ancien ou nouveau, sur lequel vivait le didascalée, n'était pas la seule philosophie qui fût cul-

1 Sept fragments du traité sur la résurrection se sont conservés en syriaque; v. Pitra-Martin, Anal., t. IV, p. 189 et 4267 en écartant le premier (II A) qui provient d'un autre livre de Pierre, sur la Divinité (--si smtkts;), cité au concile d'Ephèse, et dont quelques fragments ont été tirés aussi des mss. syriaques par P. Martin (/. c, p. 187, 425).

2 Les versions coptes de la Bible sont de ce temps-là.

tivée à Alexandrie. On pouvait aussi, et le cas devait être fréquent, développer son instruction religieuse dans les cadres traditionnels, sans regarder à chaque instant du côté de Valentin et de Basilicle. L'exégèse allégorique ne ralliait pas tous les suffrages. On a vu qu'un évoque, Nepos, la combattit ouvertement. Or sans elle, comment accorder les systèmes avec la Bible? Les fidèles d'Alexandrie qui dénoncèrent à Rome certains propos de leur évêque Denys ne devaient pas être des gens de rien. C'est ce monde, intelligent et cultivé, mais plus soucieux de la religion que de la théologie, qui arriva, avec Pierre, à la direction de l'église d'Alexandrie ; c'est lui qui sera bientôt représenté, à la même place, par les évêques Alexandre et Athanase.

En Palestine la tradition origéniste se maintenait à Césarée. Un riche chrétien de Béryte, Pamphile, après avoir renoncé à la situation que sa fortune et sa naissance pouvaient lui faire dans son pays natal, s'était voué aux études religieuses. Il vint à Alexandrie, où Pierius lui aida à se développer dans l'ascèse et la théologie ; puis il se fixa à Césarée, où il fut admis dans le collège presbytéral. Sa grande occupation était de transcrire et de corriger les manuscrits de la Bible ; il copia aussi ceux d'Origène et dressa le catalogue de ses œuvres, ainsi que des autres livres de la bibliothèque laissée à Césarée par le grand docteur. Près de lui travaillait un jeune chrétien, intelligent et laborieux, appelé Eusèbe. Celui-ci, pendant les quinze ou vingt ans

496 CHÀPITHH xxiv.

qui précédèrent la persécution, s'occupa avec une pa tience incroyable à dépouiller les bibliothèques de Césarée, d'iElia et d'ailleurs, en vue de grands ouvrages d'apologétique et d'histoire dont il méditait le dessein. Eusèbe n'avait pu connaître Origène; Pamphile l'avait peut-être vu dans son enfance. Ils en étaient également enthousiastes. Aux premières attaques contre les idées de leur maître, ils se trouvèrent prêts à la défense. Pamphile écrivit une Apologie en cinq livres, auxquels , Eusèbe en ajouta un sixième.

Les adversaires étaient déjà légion. Sans parler des modalistes du type de Bérylle ou de celui de Paul de Samosate, l'orthodoxie en fournissait de plusieurs genres. Un des plus distingués fut Méthode, évêque de la petite ville d'Olympe en Lycie. C'était, pour le temps, un fin lettré, lecteur assidu de Platon, dont il imitait volontiers les dialogues. Nous avons de lui un Banquet, réminiscence de celui du philosophe athénien ; mais ici les interlocuteurs sont des vierges et c'est la virginité, non l'amour, que l'on y célèbre. Ses traités sur le libre-arbitre, la vie et l'acte raisonnable, la résurrection, les créatures (~zzi YSWiT&v), la lèpre, la sangsue, la distinction des aliments, perdus dans l'ensemble de leur texte original, nous sont connus soit par des fragments grecs, soit par une traduction slavonne l. D'autres enfin ont entièrement disparu, ou peu s'en faut, comme ses livres sur la pytho-

1 Bonwetscli, Mèthodius von Olympus, 1891. Photius avait fait de longs extraits de Méthode, Cod. 234-237.

nisse, sur les martyrs, contre Porphyre. Cette littérature variée, qui s'étend de l'exégèse à l'apologie, de la métaphysique à la morale, donne l'idée d'un esprit ouvert dans bien des directions. Plusieurs des dialogues, notamment ceux sur la résurrection et sur les créatures, contenaient une polémique très vive contre les idées d'Origène. Aussi Eusèbe s'est-il abstenu de mentionner Méthode dans son histoire ecclésiastique. Il fallut bien parler de lui dans Y Apologie. Au rapport de saint Jérôme ', Eusèbe y rappelait à Méthode qu'il avait eu jadis d'autres sentiments pour le grand docteur 2. Il est croire que l'évêque d'Olympe persistait à admirer le génie d'Origène, tout en critiquant ses écarts.

Lui-même, par un retour assez fréquent, donna lieu à des appréciations sévères. Photius 3, non sans raison, trouve que le Banquet contient des expressions peu correctes; il va même, par charité, jusqu'à supposer que des interpolations, ariennes et autres, ont pu se produire. Cela n'est guère probable : mais Méthode écrivait avant que les débats théologiques du IVe et du Ve siècle n'eussent précisé le langage et même les notions théologiques. En dépit de ses bizarreries, son nom demeura respecté. On lui sut gré d'avoir malmené Origène et

1 Apol. I adv. lïb. Ruf., c. 11.

2 Socrate aussi, H. E., VI, 13, dit que, dans son dialogue intitulé Xénon, Méthode, parlait d'Origène avec admiration. 11 est possible que ce dialogue soit identique à celui sur les Créatures (Photius, cod. 235), où figure en effet un interlocuteur appelé Xénon.

3 Cod. 237.

Duchesxe. Ilist. anc. de VEgî. - T. I. B2

498 GBAPTra xxi\'.

relevé la virginité. Sa carrière, du reste, se termina par le martyre.

A Antioche, la déposition de Paul de Samosate n'avait pas fait évanouir toutes les difficultés. Doniims, ]<> successeur que lui avait donné le concile, paraît avoir siégé peu de temps; il en fut de même de Timée, qui vint après lui. L'épiscopat de Cyrille s'étendit au contraire sur plus de vingt années, jusqu'à la veille de la persécution. On ne sait rien du gouvernement de ces évoques, si ce n'est qu'ils tinrent rigueur aux partisans de Paul, ce qui est bien naturel. Ceux-ci s'étaient organisés en une petite église, qui fit parler d'elle jusqu'au temps du concile de Nicée. Mais l'opposition était représentée aussi par une école, celle du prêtre Lucien.

Lucien 1 était un très savant homme : on vanta bientôt 2 ses travaux sur le texte de l'Ancien Testament, qu'il corrigea d'après l'hébreu, car il possédait cette langue ; sa recension fut adoptée par la plupart des égli-

1 D'après sa légende, qui montre elle-même quelque hésitation sur ce point (w; ô cêsî ocùtsu S^p;), Lucien serait né à Samosate, de parents distingués ; dans sa première jeunesse il aurait suivi à Edesse les leçons d'un exégète célèbre, appelé Macaire. Tout cela est bien douteux. Le narrateur paraît s'être plus inspiré du souvenir de Lucien le satirique et de la célébrité des écoles d'Edesse au Ve siècle que d'une tradition sérieuse. Il a, du reste, écrit assez tardivement, car il dépend de Philostorge. Sur ceci v. Pio Franchi de' Cavalieri dans les Studl c doc. di storia e diritto, 1897, p. 110 et suiv. ; cf. Nuovo JhilL di archeol. crist., 1904, p. 87.

2 Saint Jérôme, Praef. in Evv., in Parcdip., ep. 106.

LA THÉOLOGIE EN OltlEXT ' 4$9

ses de Syrie et d'Asie Mineure. Il s'occupa aussi du Nouveau Testament.

Son exégèse différait fort de celle d'Origène. A Antioche le sens allégorique n'était pas de mise ; on affectait de s'en tenir au sens littéral. Quant à la théologie de cette école, on en jugera par ce fait, bien établi, que Lucien est l'inventeur de la doctrine qui, sous le nom d'arianisme, fera bientôt tant de bruit. Autour de lui. se groupaient, dès le temps où nous sommes, les futurs coryphées de cette hérésie, Arius lui-même, Eusèbe, le futur évêque de Ni comédie, Maris, Théognis et bien d'autres. Il avait fallu abandonner les idées de Paul et admettre la préexistence personnelle du Christ, autrement dit l'incarnation du Verbe. Mais on n'avait cédé que le moins possible. Le Yerbe, dans le nouveau système, est un être céleste, antérieur à toutes les créatures visibles et invisibles: c'est même lui qui les a créées. Mais il n'est pas éternel; il a été créé par Dieu pour être l'instrument de la création subséquente. Antérieurement, il n'existait pas: il a été tiré du néant.

Cette théorie, on ne peut le nier, simplifiait grandement le problème de la procession du Yerbe, problème ardu, auquel, depuis deux siècles, on avait donné les solutions les plus diverses, sans réussir à en faire prévaloir aucune. Mais la simplification était obtenue par le sacrifice de l'une des données essentielles, celle de l'absolue divinité du Christ. Cette donnée, fournie par la tradition, cultivée par la piété, consacrée par le culte, scellée par le sang des martyrs, était la pierre

angulaire de l'enseignement chrétien. Ni Origène, ni Hippolyte, ni Justin, ni tant d'autres orthodoxes, sans parler des Gnostiques, n'avaient cru pouvoir la négliger. On mesura bientôt sa force de résistance.

Pour le moment, comme le système restait dans l'Ecole, comme il marquait en somme un progrès sur les conceptions répudiées aux derniers conciles et qu'on s'étudiait à l'habiller d'un style orthodoxe, il ne paraît pas avoir suscité d'émotion. C'est à Alexandrie qu'il fera éclat, et cela longtemps après la mort de son auteur.

Il semble bien que Lucien ait été atteint par la condamnation de Paul. Les évêques Domnus, Timée et même Cyrille dans les premiers temps, le maintinrent en dehors de leur communion l. Cyrille pourtant, jugeant acceptables les satisfactions qu'on lui présenta, rendit au docteur et la communion et sa situation presbytérale \ C'est comme prêtre d'Antioche que Lucien fut arrêté en 312 et martyrisé.

Car ils le furent tous, ou peu s'en faut, tous les chefs de ces écoles si diverses. L'évêque Pierre d'Alexandrie, Pamphile, Méthode, Lucien lui-même, tous donnèrent à la foi commune le témoignage du sang; tous

1 As'j/.ta^i; ctTZiG'rii^w^o^ tttttvi ?prov imax.£nuH ttoXujtîÎ; jrpjvsu; (Lettre d'Alexandre d'Alex., Théodoret, H. E., I, 4, c. 9).

2 Arius, Eusèbe et les autres disciples de Lucien n'auraient pu être promus aux dignités ecclésiastiques en tant d'endroits s'ils eussent été connus comme disciples d'une école proscrite par les évêques d'Antioche. Leurs rapports avec Lucien doivent être postérieurs à l'évolution de celui-ci, et, comme ils se placent sûrement avant la persécution, ils tombent sous l'épiscopat de Cyrille, lequel mourut en 301 ou 302.

jouissent maintenant dans l'Eglise des honneurs qu'elle rend à ses martyrs. Cela ne veut pas dire que leurs doctrines aient été d'une égaie correction, ni que leurs divergences importassent médiocrement au christianisme. Mais cela signifie au moins que, quelle que fût leur théologie, ils se montrèrent, dans la grande épreuve, des hommes de cœur et des chrétiens convaincus.

CHAPITEE XXV.

Les mœurs chrétiennes,

La préparation au baptême : le catjchum mat. — Le symbole des A pôl re». — Le canon du Nouveau Testament. — Les romans apostoliques. — L'enoratisme. — L'ascétisme orth.oi.oxe. — La discipline pânitentielle. — Progrès de l'esprit mondain. — Le concile d'Elvire.

Ces conflits théologiques eurent sans doute quelque retentissement en certains cercles; ils laissèrent dans la littérature ecclésiastique des traces importantes, que nous aurions moins de peine à faire revivre si les querelles des siècles suivants ne les avaient pas effacées d'assez bonne heure. Cependant on ne saurait dire que les masses chrétiennes s'y soient longtemps intéressées. L'événement le mieux fait pour éveiller leur attention, la destitution de l'évêque d'Antioche, n'avait, tout bien considéré, qu'une portée locale. Après la défaite de Paul de Samosate les choses reprirent bien vite leur cours ordinaire.

C'est sur ce cours ordinaire des choses qu'il convient de réfléchir, au moment où nous voici arrivés, c'est-à-dire à la veille de la dernière grande persécution et du triomphe officiel du christianisme. Jetons donc un regard sur l'ensemble de la société chrétienne du IIIe siècle ; rendons-nous compte de son recrutement,

de sa vie morale et religieuse, de son organisation et de son gouvernement.

Tertullien dit dans son Apologétique (c. 17) qu'on ne naît pas chrétien, qu'on le devient: fiunt, non nascuniur ckrlstiani. Il ne faut pas prendre cela au pied de la lettre. Dès le temps de Septime Sévère nombre de chrétiens l'étaient de naissance, en ce sens que, nés de parents chrétiens, ils avaient reçu le baptême dès leur plus tendre enfance et contracté, sans en avoir la moindre connaissance, des engagements fort graves au point de vue de la croyance et de la morale. L'Eglise n'hésitait pas devant cette situation, sûre qu'elle était de sa foi et de ses espérances, convaincue que l'éducation familiale remplacerait, même avantageusement, pour le néophyte au berceau, la probation qu'elle imposait aux recrues adultes.

Celles-ci, en effet, n'étaient pas admises sans épreuve. C'est ce qu'on appellait le catéchuménat, institution que l'on constate un peu partout dès le déclin du IIe siècle. Les convertis qui venaient au christianisme à l'âge de raison n'étaient pas agrégés de suite au corps des fidèles. L'initiation ne leur était accordée qu'au bout d'un certain temps, pendant lequel ils s'instruisaient de ce qu'était au juste le christianisme, de ses enseignements, •des obligations diverses qu'ils allaient contracter. Et non seulement ils s'instruisaient, mais ils commençaient à pratiquer la vie chrétienne. Ils essayaient ainsi leurs forces. De son côté, l'Eglise avait l'œil sur eux et jugeait si elle pouvait raisonnablement compter sur leur persévérance. Les catéchumènes étaient considérés déjà

comme des chrétiens; ils en prenaient le titre et, en temps de persécution, ils partageaient les risques des fidèles. Dans les assemblées chrétiennes on les admettait aux chants, aux lectures, à certaines prières, non toutefois à la célébration du mystère eucharistique et de quelques autres, comme ceux de l'initiation et de l'ordination.

Quand la préparation était jugée suffisante, les catéchumènes étaient admis à demander le baptême. Tls le faisaient généralement. Toutefois ils n'étaient pas obligés de le recevoir immédiatement, et certaines personnes différaient les engagements définitifs.

Le rituel de l'initiation comportait, dès l'âge apostolique, deux actes principaux, le bain ou baptême d'eau et l'imposition des mains. Le premier avait pour vertu spéciale de remettre les péchés: c'était le symbole de la purification de l'âme par la conversion et l'adhésion à Jésus ; le second était le rite de la sanctification par la descente de l'Esprit-Saint dans l'âme du néophyte. Avec le temps d'autres cérémonies s'introduisirent. Tertullien parle l non seulement du baptême et de l'imposition des mains, mais encore de l'onction, de la consignation ou imposition du signe de la croix, enfin d'un breuvage de lait et de miel que l'on présentait aux nouveaux initiés 2. Comme il ajoute que toutes ces cérémonies étaient pratiquées par les Marcionites, force est

1 De resurrrct., 8 ; adv. Marc, I, 14 ; III, 22.

2 Cette dernière cérémonie a disparu de l'usage; l'onction et la consignation forment, avec l'imposition des mains, le rituel spécial de la « confirmation » .

LES MŒUR9 CHRÉTIENNES 505

d'admettre qu'elles remontent au moins à la première moitié du IIe siècle.

La célébration du baptême était toujours précédée d'une préparation spéciale ; elle avait lieu généralement à Pâques; les semaines précédentes étaient employées à terminer l'instruction des candidats, qui, dès lors, n'étaient plus considérés comme de simples catéchumènes; on les appelait compétentes en latin, çwti^ouîvoi en grec. On leur apprenait et on leur commentait la règle de foi, ou symbole.

Au moment de recevoir le baptême ils devaient renoncer publiquement, devant l'assemblée chrétienne, à Satan, à ses pompes, à ses œuvres, c'est-à-dire en somme, au paganisme *, à son culte et aux mœurs faciles. Puis ils déclaraient adhérer à Jésus-Christ, et, en signe d'adhésion, ils récitaient la profession de foi.

La formule du symbole était encore, dans toute l'Eglise, celle qu'on appelle le symbole apostolique. Le texte usité de nos jours ne diffère que très peu de celui qui était déjà traditionnel à Rome au commencement du IIIe siècle:

« Je crois en Dieu, Père tout-puissant ? ; et en Jésus- » Christ son Fils unique, notre Seigneur, né 3 du Saint-

1 Cette renonciation ne se comprend que pour les néophytes venant du paganisme. Il est clair que les convertis du judaïsme n'avaient pas à renoncer à Satan. Les formules ont été établies pour d'autres que pour eux.

2 Le texte actuel ajoute ici : « Créateur du ciel et de la terre » .

3 « Conçu du Saint-Esprit, né de la vierge Marie ; qui a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, est mort, a été enseveli».

606 CHAPITRE xxv.

» Esprit et de la vierge Marie, crucifié sous Ponce Pi » late et enseveli *, ressuscité des morts le troisième » jour, monté aux cieux, assis à la droite du Père, d'où » il viendra juger les vivants et les morts ; et au Saint- » Esprit, à la sainte Eglise 2, à la rémission des péchés, » à la résurrection de la chair » 3.

Tertullien connaît déjà ce texte, qui, durant le III" siècle, passa d'église en église et finit par s'imposer partout. Il est caractérisé par sa distribution en trois articles, correspondant aux trois termes divins de la formule baptismale, par un court résumé de l'histoire évangélique, annexé au second article, et par la mention, au troisième, de l'Eglise, du baptême (rémission des péchés) et de la résurrection. Il y a bien des raisons de croire que ce symbole romain a été constitué longtemps avant le moment où il est attesté.

Le premier article n'offre aucune trace de préoccupation à l'endroit des hérésies gnostiques: Dieu y est qualifié simplement de tout-puissant, sans que l'on ait jugé nécessaire de marquer son identité avec le Créateur. Il semble bien qu'il en eût été autrement si l'autorité religieuse d'où procède cette formule avait eu le péril gnostiqùe sur son horizon. Aussi ne doit-on pas hésiter à remonter jusqu'à la première moitié du IIe siècle. Plus tôt, il y a eu sûrement des résumés succincts

1 «Descendu aux enfers», add.

2 « Catholique » , add.

3 « A la vie éternelle » , add.

de la prédication chrétienne; on en trouve la trace dans les lettres de saint Ignace et dans les Pastorales ; mais il n'est pas prouvé qu'ils fussent aussi complets que notre vieille formule romaine, ni distribués de la même façon qu'elle !.

Formulée dans cette synthèse brève, simple, intelligible à tous, la croyance chrétienne était alimentée et documentée par un enseignement perpétuel, dont la forme principale était la lecture de la Bible, accompagnée de commentaires homilétiques. L'usage du sens I spirituel permettait d'adapter à l'éducation des fidèles nombre de textes de l'Ancien Testament qui ne s'y prêtaient guère autrement. Au commencement on ne semble pas s'être préoccupé de délimiter la littérature biblique. On se servait des livres en usage dans les synagogues, sans trop remarquer que les synagogues n'avaient pas toutes la même bibliothèque sacrée. De là des variétés et des incertitudes. Elles augmentèrent bientôt quand les écrits du Nouveau Testament vinrent s'adjoindre à l'ancienne Bible. Les détails de cette bigarrure échappent à l'investigation. De bonne heure il se fit des éliminations; c'est ainsi que le nombre des évangiles canoniques fut fixé à quatre, celui des épîtres pauliniennes à treize. Un canon d'ensemble, une liste des livres reçus par l'Eglise comme sacrés et canoniques, ■apparaît pour la première fois à Rome, vers la fin du

1 Sur ceci, v. Harnack, Chronologie, t. I, p. 524, et les ouvrages qu'il cite et résume.

IIe siècle. C'est ce qu'on appelle le canon de Muratori. A vrai dire, ce texte un peu énigmatique, dont il ne nous reste que la fin et dont on se demande encore s'il a été écrit d'abord en grec ou en latin, ne saurait être considéré comme un document officiel, engageant la responsabilité de l'église romaine. Au moins témoigne-t-il des certitudes acquises et des incertitudes subsistantes, à Rome, au moment où il a été écrit. On y admettait les quatre évangiles, treize épîtres de saint Paul, les Actes des apôtresI les épîtres de saint Jude et de saint Jean, deux apocalypses, celle de Jean et celle de Pierre. Contre celle-ci, cependant, il y avait une opposition marquée. Le Pasteur est mentionné, mais écarté comme trop récent. Son auteur ne pouvait être rangé ni parmi les prophètes ], ni parmi les apôtres ; il avait écrit au temps, encore voisin (niiperrime, temporïbus nostris), où son frère Pie occupait la chaire épiscopale de Rome. D'autres écrits, comme les épîtres de saint Paul aux Laodicéens et aux Alexandrins, sont rangés au nombre des productions hérétiques et résolument écartés 2.

Que les livres des hérétiques ne fussent pas admis à la lecture dans les assemblées chrétiennes, cela allait de soi. Mais entre ces productions réprouvées et les

1 Ce mot est pris ici an sens de prophètes de l'Ancien Testament.

2 L'épître de saint Jacques n'est pas mentionnée, non plus que celles de saint Pierre; mais le texte n'est pas sûr; il pourrait bien se faire que cette lacune, vraiment exorbitante, surtout en ce qui regarde la la Pétri, ne fût pas primitive.

saintes Ecritures, il y avait une marge considérable, où se rangeaient des compositions moins nettement définies, les unes d'inspiration correcte, mais d'authenticité douteuse ou de faible autorité, les autres où l'on pouvait relever des tendances inquiétantes, encore que peu accentuées. Ici et là, grâce à la simplicité des gens, des livres singuliers ou même suspects étaient tolérés, même dans les réunions de culte. Ailleurs on en bornait l'usage à la lecture privée. La curiosité du petit monde chrétien faisait trop aisément accueil à des évangiles l non I officiels, et surtout à de pieux romans qu'on lui présentait comme l'histoire des apôtres. De ces romans, le plus ancien paraît être celui qui s'intitule « Actes de Paul. » . C'était assurément le plus inattendu, car la véritable histoire de saint Paul était bien connue par le livre canonique des Actes. Cité par Hippolyte et Tertullien, classé par Origène et Eusèbe parmi les appendices du Nouveau Testament, ce livre extraordinaire trouva place dans certains exemplaires de la Bible. Même après que les Manichéens et les Priscillianistes l'eussent compromis par leur enthousiasme, il échappa, au moins partiellement, à la proscription. Il est maintenant établi que la jolie histoire de Paul et de Thècle en était un épisode; c'est à lui que l'on doit rattacher la correspondance apocryphe de saint Paul avec les Co-

1 Evangiles des Hébreux, des Egyptiens, de saint Pierre; v. ci-dessus, p. 121, 147, 448, 484. Les Gnostiques avaient des évangiles de Thomas, de Philippe, de Mathias, etc.

510 <iiArrn:i; xxv.

rintliiens, ainsi que, le récit du martyre de l'apôtre d la célèbre légende du lait qui s'échappa de sa tête coupée. Ces fragmenls faisaient partie d'un vaste ensemble1 où les aventures, les prédications et surtout les miracles de saint Paul étaient décrits à peu près dans le cadiv des Actes des apôtres et presque avec le même personnel, mais traités avec une invraisemblable liberté. On a peine à comprendre que ce récit ait pu être propos/à des personnes qui avaient en tête celui de saint Luc. L'auteur abuse beaucoup du miracle ; mais c'est surtout la doctrine qui est caractéristique. Elle n'a rien de commun avec la gnose, qui est expressément répudiée et combattue. Mais la continence y est inculquée avec une vivacité étrangère à la prédication commune. Il semble qu'elle constitue l'essentiel du christianisme. « Bienheureux, dit » saint Paul, ceux qui gardent leur chair pure, parce » qu'ils deviendront des temples de Dieu. Bienheureux » les continents (iyy.py.T£Ï;), parce que Dieu leur parlera. » Bienheureux ceux qui renoncent au monde... Bien-

1 Outre les fragments, que je viens d'énumérer et quelquesuns moins étendus que l'on connaissait déjà, nous avons maintenant une version copte de l'ensemble, reconstituée avec une patiente sagacité par M. Cari Schmidt, à l'aide de fragments (2000 environ) d'un manuscrit de papyrus que possède la bibliothèque de Heidelberg. Ces fragments, malheureusement, sont loin de représenter l'intégralité du texte. M. C. Schmidt les a classés et restitués autant que faire se peut, les a pourvus d'une traduction en allemand et accompagnés de commentaires où sont traitées toutes les questions qui y sont relatives. C. Schmidt^ Acta Pauli, Leipzig, 1904.

» heureux ceux qui, ayant femme, sont comme s'ils n'en » avaient pas . . . Bienheureux les corps des vierges, etc. » . Ces principes sont perpétuellement appuyés par le récit. On fait campagne pour une morale spéciale, plus sévère que celle de l'Evangile.

Les « Actes de Paul » furent composés par un prêtre d'Asie, vers le temps de Marc-Aurèle. Tertullien rapporte que les autorités religieuses du pays goûtèrent peu cet écrit singulier et que fauteur, bien qu'il se défendît en prétextant son zèle pour l'apôtre Paul, fut déposé de sa situation presbytérale. Le livre ne fut pas supprimé pour autant; mais on est heureux de savoir que l'Eglise ne se reconnut pas dans cette histoire hardie et dans cette morale exagérée.

Encore moins est-elle représentée par d'autres romans apostoliques presque aussi anciens que les « Actes de Paul » , mais beaucoup moins inofTensifs. Je veux parler des Actes de Jean, de Pierre, d'André et de Thomas *, qui paraissent avoir été en circulation dès les premiè-

1 Pour le texte de ces écrits il faut se reporter à l'édition de Lipsius et Bonnet, Acta apontolorum apocrypha, qui les comprend tous. Le recueil de même titre, publié en 1851 par Tischendorf, est bien dépassé par cette nouvelle édition. On en peut dire autant des Acta Thomae et des Acta Andreae cum laudatione conte.rta, publiés en 1883 et 1895 par M. Bonnet. Aux fragments des « Actes de Pierre » publiés dans le 1. 1 par Lipsius d'après des mss. latins et grecs, il faut ajouter un fragment copte récemment (1903) édité par C. Schmidt, dans le T. u. U., t. XXIV : Die alten Petrusakten. — Pour la bibliographie, v. Bardenhever, Gesch. (1er a/tchristliehen Literatur, t, I, p. 414 et suiv..

res années du IIP siècle !. Les trois ou tout au moins les deux premiers sont étroitement apparentés ; certains critiques les attribuent au même auteur, un certain Leucius ou Leucius Charinus, qui, selon d'autres, n'aurait composé que les Actes de Jean. Ce dernier livre est sûrement hérétique, d'un docétisme très accentué, avec références à l'Ogdoade, à la Dodécade et au Plérôme. Certains récits sont d'une liberté qui va jusqu'à l'inconvenance. Les Actes de Pierre soulèvent moins d'objections ; le docétisme y est beaucoup moins apparent. Il en était de même, autant qu'on en peut juger par quelques fragments, dans les « Actes d'André » . Ces écrits ont en commun une tendance ascétique très marquée, l'horreur du mariage et du vin. Si saint Pierre et saint André sont mis à mort, c'est parce qu'ils ont inculqué aux femmes mariées l'éloignement du lit conjugal. Le vin est proscrit jusque dans l'Eucharistie ; elle n'est célébrée qu'avec du pain et de l'eau.

Les Actes cle Jean, Pierre et André ont été rédigés en grec : on y a exploité diverses traditions locales d'Asie, de Rome, d'ailleurs encore. Saint André, avec saint Pierre et saint Mathias, évangélise les bords de la mer Noire ; ses aventures, très fantastiques, se terminent par le martyre, à Patras. L'histoire de saint Jean a, pour dernier épisode, la « Métastase», ou l'on voit le vieil apôtre descendre dans le tombeau sans mourir tout-à-fait. Celle de saint Pierre développe la donnée,

1 Origène les connaissait; v. Eusèbe, H. E., III, 1.

déjà reçue dans certains cercles, du conflit romain entre saint Pierre et Simon le magicien l et celle de la crucifixion de l'apôtre, la tête en bas 2.

Avec les « Actes de Thomas » nous sortons du monde grec. C'est dans l'Inde que l'apôtre porte l'Evangile; c'est à Edesse et en syriaque que sa légende a été écrite. En dépit de cette différence d'origine, l'inspiration est à peu près la même que celles des autres romans apostoliques. L'ascétisme y est présenté comme l'essence même de la religion. La gnose se révèle çà et là, surtout en certaines hymnes moins corrigées que le reste dans les rédactions- qui se sont conservées. C'est tout-à-fait ce que l'on peut attendre du milieu bardesanite, d'où cette histoire étrange paraît bien être sortie.

Ces apocryphes ne nous sont parvenus qu'en fragments. Leurs textes primitifs n'auraient pu être tolérés. Ils furent d'ailleurs compromis, au IVe siècle et au Ve, par l'usage qu'en firent Manichéens et Priscillianistes. On les remania, en supprimant les traits les plus choquants, mais en conservant les aventures merveilleuses, auxquelles le populaire persistait à s'intéresser. De là

1 II ne faut pas voir là une attaque contre la gnose, en la personne de son ancêtre classique. Dans les Actes de Pierre, Simon n'est représenté que comme un magicien, adversaire du Christ et des apôtres, sans qu'aucune doctrine spéciale soit placée sdus son patronage.

2 Le martyre de saint Pierre fut, par la suite, détaché du corps du récit, développé, pourvu d'attaches topographiques et mis sous le nom de Linus, le premier successeur de l'apôtre. Le même nom s'attacha, plus tard encore, à la passion de saint Paul, détachée des Acta Pauli.

Duchesne. Hist. anc. de l'Egl. - T. I. 88

514 OHAPITEB XXV.

des rédactions à peu près orthodoxes, auxquelles s'alimenta pour des siècles l'hagiographie des apôtres.

En quelque proportion que l'hérésie gnostique soi! . en ces écrits, combinée avec l'orthodoxie, une chose est sûre, c'est qu'ils ont tous une même tendance, la tendance encratite, opposée aux rapports sexuels, même dans le mariage, et à l'usage des aliments forts, la viande et surtout le vin. Il ne s'agit pas ici de renoncements individuels, mais de règle générale: tout chrétien doit être ascète, continent, encratite. Ce programme n'était pas nouveau. On l'affichait déjà au temps dès apôtres: la première épître à Timothée le condamne énergiquement \ Dès ce temps-là sans doute il se rattachait à des idées suspectes sur le Créateur et la Création. Au IIe siècle ces idées s'expriment dans les diverses formes de la gnose et dans l'enseignement marcionite. Ce ne fut pas, loin de là, une recommandation pour l'ascèse, mais plutôt une raison de la soupçonner, même quand elle pouvait paraître inofFensive. Il y avait peut-être des encratites qui s'en tenaient à leurs observances ; mais. il est rare qu'on parle d'eux sans qu'il ne se révèle quelque accointance fâcheuse. Saint Denys de Corinthe 2 paraît avoir été fort préoccupé de cette tendance. Saint Irénée 3 rattache les Encratites à Saturnil, à Marcion, et surtout à Tatien, qui leur aurait appris à contester

J / Tim., IV, 1-6.

2 Ci-dessus, p. 261, 436.

3 Haer., I, 28.

le salut d'Adam et à croire aux éons. Clément d'Alexandrie cite l comme une de leurs autorités un certain Julius Cassianus, auteur d'un traité Trspt èy^para*; y, xspi zùvouyix;. Ce Cassien était un docteur en docétisme, tout comme Saturnil et Marcion. Hippolyte, cependant, a connu des Encratites qui, « sur Dieu et le Christ, pensaient comme l'Eglise » ; il ne les rattache pas à Tatien 2.

On n'entend pas dire que les Encratites aient formé des communautés organisées. Il y avait sans doute de petits groupes, où l'on pouvait célébrer ou recevoir l'Eucharistie selon le rituel de la secte. Le plus souvent on se mêlait aux autres chrétiens, orthodoxes ou même gnostiques. Un des martyrs de Lyon, Alcibiade, semble bien avoir donné quelque temps dans l'encratisme. Il s'agit en somme moins d'une doctrine que d'une observance, à laquelle on pouvait s'attacher avec plus ou moins de rigueur et pour des raisons diverses. C'est sans doute à l'influence encratite qu'il faut rattacher la coutume, constatée au IIIe siècle en quelques endroits, de consacrer l'Eucharistie avec du pain et de l'eau seulement. Saint Cyprien fut obligé de la combattre en Afrique 3. La passion du martyr Pionius, de Smyrne (250), nous le représente comme attaché à cet usage.

Au IVe siècle il y avait encore des Encratites. Saint Epiphane 4 en signale dans les grandes villes, comme

1 Strom., III, 91.

2 Philos., VIII, 20.

s Ep. LXIII.

4 Haer., 46, 47, 61.

Rome et Antioche, et surtout en Asie-Mineure, aux abords du massif isaurien, dans les provinces de Cilicie, d'Isaurie, de Pamphylie, de Pisidie, et dans la Phrygie brûlée. Certains d'entre eux, connus sous le nom d'Apostoliques ou d'Apotactites, ajoutaient à l'observance primitive la pratique de la pauvreté volontaire. Tous avaient en grande considération les actes apocryphes des Apôtres et autres productions analogues.

Bien qu'elle proscrivît l'encratisme doctrinal, c'està-dire la répudiation par principe de certains aliments et des rapports sexuels, l'Eglise admettait des exercices de mortification, le jeûne, par exemple, pratique héritée d'Israël. Il y eut de très bonne heure deux jours de « station» par semaine, le mercredi et le vendredi. Hermas les connaît déjà; ils sont marqués dans la Doctrine des Apôtres. Ces jours-là le repas se prenait plus tard et l'alimentation était plus sévère. A Pâques aussi on observait un jeûne, celui-là fort rigoureux. D'abord limité à un jour ou deux, il finit par s'étendre à toute la semaine qui précédait la grande fête. En certaines circonstances les évoques invitaient leurs fidèles à observer des jeûnes extraordinaires. Tout cela, c'étaient des observances publiques: en leur particulier les fidèles jeûnaient quand et comme ils l'entendaient.

Une autre forme de l'ascèse, c'était la pratique de la continence. Elle n'était, bien entendu, imposée à per-

sonne. De bonne heure, cependant, elle fut adoptée, comme observance libre et surérogatoire, par des hommes ou des femmes, dont la détermination était notoire. On faisait profession de virginité. En certains cas, comme en celui d'Origène, la mesure fut dépassée; mais ces exagérations étaient répudiées par le sentiment général. Les continents des deux sexes ne se segrégeaient pas du monde. Ils vivaient dans leurs familles et partageaient la vie commune de l'association chrétienne. Les monastères sont d'un autre temps. Cependant il était impossible qu'il n'y eût pas quelques rapports spéciaux entre personnes attachées au même idéal de vie pratique. Les continents se connaissaient, même de ville à ville, d'église à église. Ils se fréquentaient entre eux, avec une certaine préférence. De là naquirent quelques abus. On vit des vierges vivant, pour une raison ou pour une autre, en dehors de leurs familles, s'associer un protecteur de même profession, mais de sexe différent, et soulever ainsi les protestations des chefs ecclésiastiques l.

En dehors de ces abus, le sacrifice que comporte une telle profession était hautement considéré dans la société chrétienne et au dehors. Les vierges chrétiennes, étaient l'honneur de l'Eglise.

1 Sur ce sujet, outre le Banquet des vierges de Méthode, v. les épîtres pseudo-clémentines ad Virgules (des deux sexes). Ces pièces, dont on n'a plus qu'une version syriaque, paraissent avoir formé d'abord un seul et même document. Il est possible que le nom de Clément n'y ait été attaché que lors de sa distribution en deux lettres. Le lieu d'origine paraît être la Syrie ; la date, le IIIe siècle assez avancé. Cf. Cyprien, Ep. IV.

Mais cet ascétisme orthodoxe et facultatif n'était le fait que d'une élite. Au commun des chrétiens La morale commune offrait déjà des difficultés assez grande». Les engagements résultant de l'éducation religieuse ou d'une libre vocation n'étaient pas toujours tenus. Ce n'est pas à une situation exceptionnelle que correspondait la prédication de pénitence dont le Pasteur d'Her mas nous offre très anciennement une expression si originale. Plus on allait, plus les chrétiens étaient nombreux. Les actes de vertu se multipliaient, les péchés aussi. De là des nécessités de plus en plus pressantes et diverses. La casuistique se développa, et l'institution pénitentielle, .qui n'avait d'abord montré que ses traits les plus essentiels, ne tarda pas à se préciser.

Elle se fondait sur ce principe très simple qu'une société a le droit d'exclure ceux de ses membres qui manquent gravement aux statuts. Le fidèle qui contrevenait aux engagements du baptême était rejeté de la communauté chrétienne, excommunié. Au cas où l'excommunié était touché de repentir et décidé à changer de conduite, il pouvait solliciter sa réadmission, et, si sa conversion présentait des garanties suffisantes, on le reprenait, mais non pas en qualité de membre régulier de la communauté : il était classé parmi les pénitents, dans une catégorie spéciale, analogue à celle des catéchumènes. Comme ceux-ci, les pénitents ne pouvaient assister qu'aux préliminaires du service divin. Comme eux, ils

«étaient l'objet d'une surveillance étroite, destinée à vérifier l'efficacité de leur repentir. De plus ils étaient soumis à un régime d'expiation, proportionné à la gravité de leurs fautes. Il pouvait arriver, si ces fautes n'étaient pas d'extrême gravité, qu'on les réconciliât tout-à-fait au bout d'un temps plus ou moins long \ Ils reprenaient alors leur place d'autrefois parmi les autres fidèles. Mais il y avait des cas généralement compris sous les dénominations d'homicide, d'adultère et d'apostasie, où l'expiation durait jusqu'à la mort. On a vu plus haut que le pape Calliste fit fléchir cette règle sévère et admit que les pénitents coupables de fautes charnelles pussent être réconciliés avant leurs derniers moments. L'opposition des rigoristes s'exprima, il est vrai, dans les écrits d'Hippolyte et de Tertullien ; mais, dans la pratique, on s'inspira partout des idées romaines. Avec l'homicide volontaire et surtout avec l'apostasie •on se montra moins facile. Au lendemain des persécutions, alors que les défaillances s'étaient produites en très grand nombre, on accepta comme circonstances atténuantes les tourments de la question, l'exil, la perte des biens, la prison, la peur elle-même, et on liquida par une pénitence rapide une situation qui, autrement, eût été fort compliquée. Cependant l'ancienne règle fut maintenue pour ceux qui, en dehors de tout motif d'ex-

1 En certains pays, comme on le voit par l'épître « canonique » de saint Grégoire le Thaumaturge et autres documents orientaux, il y avait une sorte de classification des pénitents ; on distinguait les Ecoutants (à*pô»*tvet), les Prosternés (Sffo-

•jrtTTTcvTs;), les Assistants (ourrâvriç).

520 CHAPITRE xxv.

cuse, se rendaient coupables du péché d'idolâtrie, surtout dans sa forme la plus caractérisée, le sacrifice.

Car ce n'était pas seulement en temps de persécution que l'on était exposé à se compromettre avec le paganisme. Quand les magistrats laissaient les fidèles tranquilles, ceux-ci n'en avaient pas moins à vivre dans un milieu attaché aux anciennes formes religieuses. Les relations de famille, de voisinage, de commerce, pouvaient entraîner à des concessions fâcheuses !. Certaines professions étaient pleines de périls, par exemple celles de soldat, de maître d'école, de peintre, de sculpteur. Plus on allait et plus se multipliaient les contacts entre le monde et la société chrétienne. L'opinion devenait de moins en moins défiante, surtout après de longs intervalles de tranquillité, qui rassuraient les fidèles sur les dispositions de l'Etat et les païens sur les dangers du christianisme. Peu de situations étaient considérées comme incompatibles avec le christianisme, même avec la qualité de prêtre ou d'évêque. Saint Cyprien 2 connaissait des évêques, et en assez grand nombre (plurimt), qui acceptaient des gérances dans l'administration des domaines, couraient les foires, exerçaient l'usure 3, procédaient à des évictions. On a vu que Paul de Samosate cumulait les fonctions d'évêque d'Antioche avec une haute situation dans les finances publiques; son

1 Le concile d'Elvire, c. 57, parle de dames chrétiennes qui prêtaient des vêtements pour décorer les processions païennes.

2 De lapsis, 6.

3 Des désordres semblables sont condamnés dans les canons 19 et 20 du concile d'Elvire.

adversaire, Malchion, était directeur de l'école « hellénique » à Antioche, chose bien extraordinaire pour un prêtre en fonctions. Le mathématicien Anatole, chef de l'école aristotélicienne d'Alexandrie, fut élevé à l'épiscopat. Vers la fin du IIIe siècle, le directeur de la manufacture impériale de pourpre, établie à Tyr, était un prêtre d'Antioche. La maison impériale, depuis Néron jusqu'à Dioclétien, compta toujours beaucoup de chrétiens. A la longue on en vint à accepter non seulement des gérances financières, mais des magistratures municipales ou même provinciales. Que dis-je? On vit des fidèles du Christ devenir flammes, c'est-à-dire prêtres païens. Le gouvernement, dans les derniers temps, se montrait si complaisant que, pour les titulaires chrétiens de ces fonctions, il faisait fléchir les obligations religieuses qu'elles comportaient. On pouvait être grandprêtre de Eome et d'Auguste sans offrir de sacrifice à ces divinités officielles l.

Cette tolérance touche vraiment à l'absurde, de quelque côté qu'on l'envisage. L'Etat ou les municipalités qui admettaient des flammes chrétiens, avec dispense de sacrifice, se mettaient en contradiction avec l'essence de cette institution de culte. Autant aurait valu l'abolir elle-même. Quant aux chrétiens qui consentaient à revêtir ces sacerdoces, ce devaient être des chrétiens de

1 II y avait, parmi les chrétiens, des gens de théâtre, des gladiateurs, jusqu'à des filles de joie et des lenones. Je n'ai pas besoin de dire que de telles professions n'étaient pas tolérées par les autorités ecclésiastiques.

bien large observance. Au concile d'Elvire leur situation fut l'objet de critiques, mais de critiques fort douces au fond, malgré leur apparente sévérité. On se borna à mettre en relief certaines espèces, à réprouver certains cas plus graves. Peut-être aurait-il mieux valu condamner en bloc et sans rémission cette énorme dérogation aux principes chrétiens les plus élémentaires. Mais sans doute il était déjà trop tard, à la fin du IIIe siècle, pour se montrer si rigoureux.

Ce concile d'Elvire, qui, avec certaines pages de l'histoire ecclésiastique d'Eusèbe, nous permet d'apprécier l'état moral de la société chrétienne à la veille des dernières persécutions, est, en dehors même de cela, un document du plus haut intérêt \ L'histoire ecclésiastique d'Espagne, si l'on met à part de vagues traditions sur la prédication de saint Paul 2, n'est guère représentée, pour la période des origines, que par quelques faits isolés, relatifs au temps des persécutions de Dèee et de Yalérien. Il en a été question plus haut. Au concile d'Elvire (Illiberris, Grenade) l'église espagnole se révèle avec une tout autre ampleur. Outre une vingtaine d'évêques 3, un bon nombre d'églises y étaient représen-

1 Sur ce sujet, voir mon mémoire Le concile d'Elvire et les flamines chrétiens, dans les Mélanges Renier (1887), p. 159 et suiv.

2 Quant aux légendes sur celle de saint Jacques, je m'en suis expliqué dans un mémoire intitulé Saint Jacques en Galice, publié dans les Annales du Midi, t. XII (1900) p. 145.

3 Ceux de Legio (-Asturica), de Saragosse, à'Emerita, Ossonova (Faro), dSEvora, à^Acci (Guadix), Castulo, Mentesa, JJrci, Tolède, Salavia, Eliocroca;àe Cordoue, Séville, Tucci, Ipagrum, Illiberris, Malaga.

tées par des prêtres. Tous les noms conservés ne sont pas identifiables, mais ils suffisent, par leur nombre, à témoigner de l'extension qu'avait alors le christianisme en Espagne, surtout dans les régions méridionales.

Il prouve également que, si, dans ces chrétientés ibériques, la mondanité avait fait de lamentables progrès, les chefs de l'Eglise n'avaient pas perdu de vue l'idéal antique et qu'ils ne craignaient 'pas de recourir aux pénalités les plus sévères pour défendre la morale évangélique. Sur les quatre-vingt-un canons dont se compose l'ordonnance des Pères d'Elvire, dix-sept se terminent par la sévère formule : nec in finem dandam esse comnianionem. Ceci ne doit pas être interprété en ce sens que l'épi scopat espagnol vouât à la damnation les coupables visés par cette disposition, ni même que l'Eglise les exclût tout-à-fait de son sein : elle les admettait dans la condition inférieure qui était celle des pénitents. Mais elle refusait d'user à leur égard de ses pouvoirs de rémission extérieure et complète, s'en rapportant à Dieu du soin d'agréer leur repentir.

CHAPITEE XXVI.

La société chrétienne.

Eglises mères, églises filiales. — Premières métropoles ecclésiastiques. — Développement de la hiérarchie. — Le siège social de l'église locale. — L'Eucharistie et l'agape. — Catégories de fidèles : les confesseurs et les vierges. — Origines du célibat clérical. — Les règles ecclésiastiqxies et les recueils «apostoliques». — L'évêque et l'épiscopat. — L'autorité universelle de l'Eglise romaine.

Les chrétiens étaient groupés, comme les juifs l'avaient été avant eux et l'étaient encore, en communautés locales, sous la direction d'une hiérarchie dont les degrés principaux, évêques, prêtres, diacres, remontaient, on l'a vu, jusqu'aux temps apostoliques. Ces communautés locales, ces églises, étaient essentiellement unies entre elles : elles se concevaient comme les membres d'un même corps, comprenant l'ensemble des fidèles du Christ et formant l'Eglise, non plus locale, mais universelle, l'Eglise catholique.

Où commençait, où finissait l'église locale ? Sur quels principes se déterminait son étendue ? Il est moins aisé qu'on ne pense de donner ici une réponse qui satisfasse à tous les cas. En général, quand une église s'était organisée dans un chef-lieu de cité, son ressort s'identifiait avec le territoire de cette cité. Cependant il n'en était pas de même partout. Les chrétiens de Vienne, par

exemple, semblent bien avoir été d'abord très étroitement groupés avec ceux de Lyon. En Espagne, au milieu du IIIe siècle, un même évêque gouvernait les fidèles de Léon (Legio) et d'Astorga (Asturica), et l'indivision se maintint pendant de longs siècles. La province de Scythie, qui comptait un assez grand nombre de villes, n'eut jamais d'autre évêque que celui de Tomi. Dans la partie de la Thrace qui avoisine le Bosphore et forma, au temps de Dioclétien, la province d'Europe, il n'y avait encore, en 431, que quatre évêques, à chacun desquels ressortissait la population chrétienne de deux cités. L'église d'Alexandrie fut, jusqu'au commencement du IIIe siècle, la seule église épiscopale d'Egypte: certains indices donnent lieu de croire que Rome avait la même situation en Italie et Lyon dans la Gaule celtique. Cela ne veut pas dire, assurément, que tous les chrétiens d'Egypte, d'Italie et de la Gaule celtique fussent concentrés à Alexandrie, à Rome et à Lyon. Ils étaient disséminés un peu partout dans le pays, en groupes qui n'arrivèrent que progressivement à l'autonomie et à l'organisation complète. Même alors, on conçoit aisément que les églises filiales n'aient pu se placer, vis-à-vis de l'église-mère, sur un pied d'égalité parfaite. La dépendance s'exprima diversement, suivant les lieux. En certains endroits on s'abstint de donner à la fondation nouvelle une organisation aussi complète que celle de l'église-mère. L'évêque de celle-ci continuait d'être son évêque; il la dirigeait par l'intermédiaire d'un prêtre spécial ou même d'un diacre. Ailleurs, en des pays

526 CHAPITRE xxvr.

où, les villes étant rares, les églises succursales s*' trouvaient dans des bourgs et autres localités de campagne, leurs chefs prirent le nom de chorévêques. Au concile d'Elvire on voit figurer des prêtres de localités urbaines, qui, ce semble, n'eurent jamais d'évêques. De même, dans les conciles grecs du IVe siècle, on rencontre souvent des chorévêques, venus généralement de Syrie ou des provinces orientales d'Asie-Mineure. Là même où, sans distinction de grandes et de petites cités, toutes les églises locales furent pourvues de la hiérarchie complète, dans la Basse-Italie, par exemple, en Afrique et en Egypte, leurs évêques furent toujours plus ou moins subordonnés à ceux de l'église principale, d'où elles avaient essaimé.

De ces relations naquirent tout naturellement des organisations non plus seulement locales, mais en quelque sorte provinciales l. Ce dernier terme, cependant, ne doit pas être pris au pied de la lettre. Avant Dioclétien on ne trouve nulle part, surtout en Occident, le moindre indice qui décèle la préoccupation de reproduire, dans le groupement des églises, la distribution de l'empire en province?. L'évêque de Carthage, ou du moins son concile, a pour ressort tout l'ensemble des provinces africaines, Proconsulaire, Numidie, Mauritanies. L'Italie relève tout entière du siège romain; celui d'Alexandrie est un centre ecclésiastique commun à

1 Sur ceci, v. mes Origines du culte chrétien, 3e éd., p. 13 et suiv.

l'Egypte et à la Cyrénaïque, bien que ces deux pays ne dépendent pas, au civil, des mêmes administrateurs. Ici les rapports ne sont nullement déterminés par les groupements administratifs, mais par les circonstances de l'évangélisation, qui relèvent elles-mêmes des conditions géographiques. En d'autres endroits, où les églises se trouvaient, au point de vue des origines, à peu près sur le même pied, les évêques se groupaient quelquefois autour de leur doyen, d'âge ou de fonctions. Dès le temps de Marc-Aurèle, l'évêque d'Amastris, Palmas, présidait à ce titre l'épiscopat d'une partie de la province de Bithynie-Pont. Dans les provinces africaines, cet usage se maintint fort longtemps. On n'y vit jamais, sauf en Proconsulaire, l'autorité métropolitaine attribuée à l'évêque du chef-lieu administratif.

Ce dernier système, au contraire, fut adopté presque partout dans la partie grecque de l'empire, mais seulement après que Dioclétien, vers la fin du IIP siècle, eut remanié les circonscriptions provinciales. Dans chacune des nouvelles provinces, l'évêque du chef-lieu fut considéré comme le centre du groupement épiscopal et ce groupement fut défini par les limites mêmes de la province. C'était une innovation. Le concile de Nicée la consacra, il est vrai ; mais il dut admettre certaines exceptions, qui correspondaient à la tradition antérieure. En Occident, le nouveau régime ne s'installa pas sans résistance, surtout en Italie et en Afrique, où les vieilles métropoles de Eome et de Carthage durent être respectées.

528 CHAl'ITUIO XXVI.

Mais revenons à l'église locale. La hiérarchie primitive n'avait pas tardé à se compliquer. Aux anciennes fonctions de l'évêque, du prêtre et du diacre, d'autres étaient venues s'ajouter. Ici, des diversités ne pouvaient manquer de se produire. A Eome, au milieu du IIIe siècle, il y avait 1 quarante-six prêtres, sept diacres, autant de sous-diacres, quarante-deux acolytes, cinquante-deux clercs inférieurs, exorcistes, lecteurs, portiers 2. La population chrétienne de la ville était répartie en sept régions. Le nombre de ces régions paraît avoir été coordonné à celui des diacres 3, des sous-diacres et des acolytes ; chaque région avait un diacre, un sous-diacre et six acolytes. Ce personnel s'employait à des fonctions d'assistance et d'administration. Plus de quinze cents pauvres étaient à la charge de la communauté. Quant aux exorcistes, lecteurs, portiers, leur ministère avait plutôt rapport au culte proprement dit et à la préparation au baptême.

Le centre de l'administration ecclésiastique, le siège social de la communauté romaine, paraît être demeuré suburbain pendant tout le IIIe siècle. On peut conjecturer que, lorsque Constantin l'installa au Latran, il s'y transporta de la voie Appienne, domicile qui semble avoir succédé lui-même à l'établissement primitif de la

1 Lettre de Cornélius, Eus., VI, 43.

2 Les mêmes degrés, sauf celui de portier, sont attestés vers le même temps, à Carthage, par la correspondance de saint Cyprien.

3 En d'autres églises on rencontre aussi le nombre de sept pour les diacres. C'était sans doute un souvenir des sept « diacres» de Jérusalem (Conc. de Néocésarée, can. 15).

voie Salaria. En ville, cependant, il y avait déjà un certain nombre d'établissements chrétiens \ Il en était de même à Alexandrie, où les prêtres paraissent avoir été attachés d'assez bonne heure à des églises déterminées et avoir eu plus d'autonomie qu'à Rome.

En dehors des grandes villes il n'y avait, le plus souvent, que deux établissements, le cimetière et la maison ecclésiastique. Le cimetière était le lieu de sépulture, privatif, destiné aux seuls membres de la communauté. Quant à la maison ecclésiastique, elle servait de résidence à l'évêque, et lui fournissait un local pour son administration; on y recevait les fidèles en voyage, souvent aussi les malades. C'est là que se tenaient les assemblées religieuses, dans une grande salle, précédée d'une cour à portiques. Au fond, dans une abside, siégeait l'évêque, entouré du collège presbytéral. Une table ou autel servait à la célébration de l'Eucharistie, une estrade (ambon) aux lectures, qui tenaient alors une si grande place dans ces réunions.

L'Eucharistie était toujours l'acte religieux par excellence. A l'origine on la célébrait à la fin d'un repas de corporation. C'est ce que nous appelons l'agape. Au deuxième siècle 2 l'agape était déjà séparée de l'Eu-

1 Cela résulte des documents sur les saisies d'églises en 303. Il est, du reste, impossible de préciser. Quelques-unes des églises presbytérales du IVe siècle ont des légendes qui en reportent très haut les premières origines. Vraisemblables en gros, ces légendes n'offrent aucune garantie pour le détail des choses.

2 Voir la célèbre description de l'agape dans Tertullien, Apolog., 39.

Duchesse. Hist. anc. de VEgl. - T. I. »L

580 CHÀPÏTRB xxvi.

charistie. Elle avait lieu le soir, tandis que l'Eucha/ risiie se célébrait dans les assemblées du malin. Les repas de corps, quelque frugalité qui pût y présider, n'étaient praticables qu'en groupes restreints. Quand Les églises furent devenues des assemblées nombreuses, il eût été difficile d'organiser de tels banquets ei d'y assurer le bon ordre. L'agape fut maintenue, mais moins comme expression exacte d'une réelle vie commune que comme souvenir du passé et aussi comme œuvre d'assistance. Il n'y alla bientôt plus que les pauvres et le clergé : encore celui-ci y prenait-il part plutôt par fonction que par attrait. La périodicité n'était pas la même que pour la liturgie ordinaire. L'agape devint de plusen plus rare et finit par tomber en désuétude l.

Dans l'ensemble de la communauté, le clergé formait une catégorie déjà bien tranchée. Il n'y en avait guère d'autres, sauf les catéchumènes, qui n'avaient pas encore la qualité d'initiés, et les pénitents, qui l'avaient perdue. Cependant les confesseurs et les continents volontaires acquirent bientôt une position spéciale. On a vu avec quel sans-gêne les confesseurs de Lyon et d'Afrique traitaient leurs supérieurs religieux. Le fait de n'avoir pas renié le Christ et d'avoir souffert pour la foi leur constituait des titres à l'assistance, aux fonctions ecclésiastiques, et surtout à la considération pu-

1 Les agapes ou repas funèbres sont tout autre chose. On doit y voir un usage funéraire antérieur au christianisme, que l'Eglise laissa subsister tant qu'il ne dégénéra pas en abus. Même alors il ne fut pas aisé de l'extirper.

blique. Ils en abusèrent l. Les continents, les vierges surtout, n'avaient pas une moindre idée de leurs mérites. L'opinion les soutenait. A l'église on leur assignait des places spéciales. Les éloges dont leur profession était l'objet, dans les discours et dans les livres, parvinrent bien à se maintenir sur le terrain de l'orthodoxie : on ne s'inspira plus d'idées dualistes et l'on s'abstint de toute critique à l'égard de la création. Cependant la comparaison inévitable entre la profession virginale et l'état de mariage aboutissait trop aisément à discréditer celui-ci. Les personnes les mieux intentionnées étaient exposées, en cette matière, à dépasser les limites.

Une telle situation n'était pas sans danger pour le bon ordre ecclésiastique. A force d'être célébrés par les autres et de se célébrer eux-mêmes, les confesseurs et les vierges tendaient à constituer dans la société chrétienne une aristocratie, qui pouvait être tentée de contester à la hiérarchie ses droits au gouvernement de l'Eglise *. Nous verrons plus tard comment se développa et se dénoua cette situation. Dès avant le IVe siècle elle avait déjà porté une conséquence importante, l'apparition du célibat ecclésiastique. De bonne heure l'opinion chrétienne éleva, sur ce point, des exigences plus ou moins étroites, et le clergé sentit qu'il devait y déférer, sous peine de compromettre son influence. Du

1 Outre les faits déjà cités, v. le canon 25 du concile d'Elvire.

2 Saint Ignace d'Antioche, Ad Foli/c, 5, recommande déjà aux continents de ne pas tirer vanité de leur profession et surtout de ne pas prétendre en savoir plus long que les évêques.

moment, en effet, où l'on admettait que l'état de continence représente un idéal plus parfait que l'état de mariage, comment n'aurait-on pas demandé au clergé de se recruter et de se maintenir dans la catégorie la plus parfaite?

A Rome, au temps de Calliste et d'Hippolyte, les rigoristes interdisaient le mariage aux membres du clergé !, sous peine de déposition. Le concile cl'Elvire (c. 33) va plus loin; il défend à tous les clercs d'user du mariage contracté avant l'ordination. Cette loi était appliquée à Rome au déclin du IVe siècle, mais seulement pour les évêques, prêtres et diacres. On ne saurait dire quel était au juste l'usage officiel antérieurement à la persécution de Dioclétien. En Orient aussi, on n'arriva que progressivement à la discipline actuellement et depuis longtemps en vigueur. Pour le temps où nous sommes, les documents ne laissent voir aucune discipline uniformément établie. En certains endroits 2 on souhaite que l'évêque ou ne soit pas marié ou vive fraternellement avec sa femme, et que les prêtres aussi observent quelque discrétion en ce genre de rapports. Ailleurs 3 on semble répugner à l'ordination des célibataires. Enfin il y a des endroits 4 où l'on n'a même pas l'idée que les clercs soient, au point de vue du mariage, dans une autre situation que les fidèles ordinaires.

1 Va ti; h y.lr.py wv faustY) [Philosophum., IX, 12).

2 Canons ecclésiastiques des saints apôtres.

3 Canons d'Hippolyte.

4 Didascalie des Apôtres.

Ces diversités montrent bien que nous sommes encore aux origines de l'institution.

Peu à peu la discipline se fixait. Les habitudes, ou reçues des premiers fondateurs, ou introduites peu à peu, à la demande des circonstances, prenaient à la longue, dans chaque église, le caractère d'usages consacrés, de règles ecclésiastiques. La coutume des grandes églises, des églises mères, dont la tradition était plus longue et l'expérience plus diverse, s'imposait à l'imitation des communautés filiales ou moins importantes. Ces grandes églises, à la vérité, ne semblent guère avoir eu soin de se concerter: l cependant il ne résulta pas de ce fait un trop grand défaut d'uniformité. Grâce à la fréquence des rapports, grâce aussi à ce que le développement partait de principes identiques et s'opérait à peu près dans les mêmes conditions, une discipline sensiblement uniforme s'établit partout.'

L'autorité ecclésiastique ne se pressa pas de la codifier. Au concile de Nicée et longtemps après, il est question de règles, de canons; ces termes ne peuvent guère signifier autre chose que la tradition communément acceptée, sans égard à une formulation déterminée. Cependant, dès avant le IVe siècle, on voit apparaître de petits livres où se trouvent rassemblées et classées, avec les préceptes généraux de la morale chrétienne, un certain nombre de règles sur la hiérarchie, le culte, la discipline. Ces petits codes, anonymes pour

1 De là des accidents comme la querelle pascale et le conflit à propos du baptême des hérétiques.

nous, se produisaient le plus souvent sous le patronage des apôtres. Nous avons rencontré déjà, en ce genre, le très ancien livre intitulé Doctrine (At$a^) des apôtres. Au IIIe siècle, vraisemblablement, appartiennent les Canons ecclésiastiques des saints apôtres l, la Didaêcalie des apôtres 2, les Canons d'Hippolyte 3. Cette dernière compilation paraît avoir eu des attaches romaines ;

1 Cette compilation se présente sous divers titres : « Préceptes par Clément » (Atara^aî ai Six KX^^svtj;), « Canons ecclésiastiques des saints apôtres», Dnae Viae vsl Iudicium secunclum Fetruni. On en a encore le texte grec original, souvent publié. V. en particulier Hilgenfeld, Nouum Testament ion extra canonem receptum, fasc. 4.

2 La Didascalie n'a d'abord été connue que dans une version syriaque, publiée en 1855 par P. de Lagarde (alias P. Bôtticher). Des fragments d'une version latine ont été récemment découverts à Vérone, par ïïauler, qui en a commencé la publication: Didascaliae apostolorum fragmenta Yeronensia latina, Leipzig, 1900. Version française du syriaque, publiée par F. Nau, Le Canoniste contemporain, 1901-2. Version allemande, avec commentaires, par Achelis et Flemming, dans les Texte u. U., t. XXV (1904). — La Didascalie des apôtres forma par la suite le noyau d'une compilation analogue, les Constitutions apostoliques, dont les six premiers livres n'en sont qu'un remaniement très amplifié.

3 Sur les Canones Hippolyti, v. l'édition d'Achelis dans les Texte u. U., t. VI (1891); j'en ai joint une reproduction aux dernières éditions de mes Origines du culte chrétien. Le grec primitif est perdu; nous n'en avons qu'une version arabe, laquelle n'en dérive que par l'intermédiaire d'une recension copte. C'est sur l'arabe qu'a été faite la traduction latine. Dans son important travail Die Apostolischen Konstitutionen, Rottenburg, 1891, M. Funk, dont les patients travaux et la haute compétence en es genre de choses sont connus de tout le monde, abaisse beaucoup trop, à mon avis, la date des Canons d'Hippolyte; il les reporte au Ye siècle.

les Canons ecclésiastiques semblent originaires d'Egypte* quant à la Didascalie, elle nous transporte dans les régions syriennes. Il faut se garder de considérer ces recueils comme l'expression absolument exacte de la discipline réellement observée. Celle-ci, telle que les auteurs l'avaient sous les yeux, y entre assurément pour beaucoup; cependant rien ne nous garantit qu'on ne l'ait pas complétée çà et là, d'après des sentiments et des désirs privés. Ces petits livres donnaient une expression à cette idée, universellement répandue, que tout ce que l'Eglise possédait de bonnes traditions et d'institutions utiles, elle le tenait des Apôtres. Ce même sentiment se rencontre, sous d'autres formes, chez tous les écrivains chrétiens qui se trouvent amenés à réfléchir sur la constitution de l'Eglise. Au IIIe siècle on n'entendait plus guère parler d'inspirés, de prophètes, de docteurs itinérants. Depuis l'échec du montanisme et de la gnose, la hiérarchie était décidément tout. C'est par les évêques que l'on se rattachait aux Apôtres; c'est eux •qui détenaient la tradition et l'autorité ; eux seuls étaient qualifiés pour interpréter la doctrine et pour diriger la société des fidèles.

Cette situation s'exprimait aisément dans la hiérarchie locale. Régulièrement installé, par l'élection des •siens et l'initiation sacerdotale qu'il recevait soit de l'église-mère, soit des évêques voisins, l'évêque était le chef indiscutable de son église. Les fidèles n'avaient •qu'à le suivre pour être sûrs de marcher dans la bonne voie.

586 OHA.PITBE XXVI.

Mais, comme au dessus de l'église locale il y avait l'église universelle, de même au dessus de l'évêque il y avait l'épiscopat. On mit du temps à trouver une expression réalisable de cette idée. Ce n'est pas avant Constantin que l'Eglise connut le concile œcuménique, institution qui, il faut le dire, n'a jamais été d'un fonctionnement aisé et ne parvint pas à prendre place parmi les organes réguliers de la vie ecclésiastique.

L'épiscopat, c'était, pour les nécessités courantes, le groupe des évêques voisins, ou l'évêque supérieur, quand il y en avait un dans le pays. Ainsi, pour les élections et consécrations d'évêques, c'était aux chefs des églises les plus rapprochées que l'on avait recours: s'il s'agissait de l'Italie ou de l'Egypte, c'était à l'évêque de Rome ou à celui d'Alexandrie. En certains pays, des conciles régulièrement tenus rassemblaient chaque année, ou même deux fois par an, les évêques d'une vaste contrée. Ainsi réuni, l'épiscopat régional réglait les dissentiments, légiférait pour les cas nouveaux, et, au besoin, prenait des mesures disciplinaires contre ceux de ses membres qui s'écartaient du devoir.

Au dessus de cette organisation provinciale il n'y avait plus, à vrai dire, que le sentiment très vif de l'unité chrétienne et l'autorité spéciale de l'Eglise romaine.

Celle-ci était plus sentie que définie ; sentie d'abord par les Romains eux-mêmes, qui, depuis saint Clément, n'hésitèrent jamais sur leurs devoirs envers l'ensemble de la chrétienté : sentie aussi par les autres, pour au-

tant que cette impression n'était pas contrariée par quelque préoccupation de circonstance. Dans l'exercice de son autorité morale, exercice que nul ne pouvait avoir déterminé, l'Eglise romaine était amenée, tantôt à favoriser les gens, tantôt à les contrarier. Tant qu'elle ne les contrariait pas, ils ne trouvaient pas d'expressions assez fortes pour traduire l'enthousiasme, le respect, qu'elle leur inspirait, l'obéissance même à laquelle ils se croyaient tenus envers elle. En cas de conflit, comme cela se vit, par exemple, aux temps des papes Victor et Etienne, les prérogatives du siège de Pierre perdaient un peu de leur évidence. Mais, dans le cours ordinaire des chosbs, la grande communauté chrétienne de la métropole du monde, fondée à l'origine même de l'Eglise, consacrée par le séjour et le martyre des apôtres Pierre et Paul, conservait son antique situation de centre commun du christianisme, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, de siège social de l'Evangile. La pieuse curiosité des fidèles et des pasteurs était sans cesse tendue vers elle. On s'inquiétait partout de ce qu'on y faisait, de ce qu'on y enseignait : au besoin on allait la visiter. Les initiateurs de mouvements religieux cherchaient à s'y faire agréer, à s'emparer même de son autorité œcuménique en s'insinuant parmi ses chefs. Sa charité, alimentée par une fortune déjà considérable, atteignait, en temps de persécution ou de calamités ordinaires, les provinces les plus lointaines, comme la Cappadoce et l'Arabie. Son œil s'ouvrait sur les querelles doctrinales qui agitaient les autres pays. Elle savait demander compte à

Origène des excentricités de son exégèse et rappeler à l'orthodoxie le puissant primat d'Egypte. Sa situation était tellement claire que les païens en avaient pleine conscience. Entre deux prétendants au siège d'Antioche, l'empereur Aurélien voit tout de suite que le bon, c'est celui que légitime la communion de l'évêque de Borne. Cependant, et encore une fois, ces rapports ne sont, pas assez définis. Le jour, assez prochain, où des forces centrifuges se manifesteront, il y aura lieu de regretter que l'organisation de l'Eglise universelle n'ait pas été poussée aussi loin que celle de l'église locale. L'unité en souffrira.

La résistance au christianisme à la fin du IIIe siècle.

1) 'cadence générale des cultes païens. -- La religion de Mithra. —La Magna Muter et les tauroboles. — Aurélien et le culte du Soleil. — Le néoplatonisme: Plotin. — Porphyre et son livre contre les chrétiens. — Màni et le manichéisme. — Pin des sectes gnostiques. — Le judaïsme rabbinique.

Le IIIe siècle fut, pour le monde romain, un temps de crise, en religion comme en autres choses. Après la longue paix et la brillante prospérité des Antonins, l'empire avait connu de nouveau les guerres civiles, les princes fous ou éphémères, les assassinats politiques, les révolutions faites dans les camps. Pour comble de malheur, la frontière cédait de tous côtés, les provinces étaient envahies, les barbares d'Orient et du Nord se répandaient partout. Si parfois quelque main ferme intervenait pour rétablir l'ordre, ce n'était jamais pour longtemps. A chaque halte on sentait la décadence, la déperdition des forces, la dislocation générale de l'édifice romain. De la terre attristée les regards s'élevaient vers le ciel, car on ne songeait plus à plaisanter les dieux, et les philosophes eux-mêmes étaient devenus religieux. Mais le ciel éta^t plein d'énigmes. Les vieilles divinités grecques et romaines ne vivaient plus que dans

les livres de mythologie; leur culte, de plus en plus négligé, tombait en désuétude, sauf, bien entendu, dans li 's campagnes, toujours tenaces. La religion de Rome et d'Auguste n'avait de sérieux que les divertissements publics dont elle était le prétexte. Les dieux d'Orient tenaient encore. Isis et Sérapis n'étaient pas sans adorateurs. Il y en avait davantage aux autels des dieux syriens : le Jupiter de Doliché en Commagène, la déesse Syrienne d'Hiérapolis, le fameux dieu d'Emèse, celui d'Héliopolis (Baalbeck), maintenaient leur popularité. Toutefois le plus couru des cultes exotiques était celui du dieu persan Mithra. Il faut s'y arrêter un moment.

1°. — Le culte de Mithra K

Le grand dieu national des Perses était le dieu du ciel, Ahura-Mazda (Ormuzd), avec lequel on adorait Mithra, dieu de la lumière, Anahita, déesse de la terre, et diverses autres divinités. Des sacrifices, des libations, des prières devant un feu perpétuellement entretenu, formaient la liturgie de cette religion, fort simple avant qu'elle n'eût subi la réforme zoroastrienne et qu'on ne l'eût compliquée du rituel minutieux dont témoigne l'Avesta.

En s'étendant vers l'Occident, l'empire perse la propagea. Une de ses premières étapes la porta à Baby-

1 L'ouvrage capital sur le culte de Mithra est celui de M. Franz Cumont, Textes et monuments figurés relatifs au culte de Mithra, 2 vol. in 4°, Bruxelles, 1896-1899.

lone, où le culte des astres et la pratique de la magie étaient choses de longue tradition. Là elle se chargea d'éléments étrangers, qu'elle assimila tant bien que mal ; puis elle passa dans les régions orientales de l' Asie-Mineure, Arménie, Pont, Cappadoce et Cilicie. Sans y supplanter entièrement les cultes antérieurs, elle y jeta cependant des racines assez profondes. Au déclin du IVe siècle, il y avait peu de quartiers, en Cappadoce, où l'on ne rencontrât des mages, avec leurs rites étranges et leurs feux sacrés. Saint Basile l'atteste ! ; plus tard encore, Théodore de Mopsueste crut devoir les accabler d'un traité en forme 2.

Si Mithridate, qui réunit en sa main les forces militaires de ces pays, était parvenu à prévaloir contre Eome, il est à croire que la religion persane, ou tout au moins le culte du dieu dont il portait le nom, eût poussé sa propagande très loin vers l'Occident. Il n'en fut pas ainsi. Cependant Ormuzd et Mithra conservèrent leur situation dans les contrées où ils avaient déjà pris pied. Ces contrées, les Romains les laissèrent longtemps aux mains de princes indigènes, sans chercher à y introduire d'autres institutions politiques ou religieuses. A la longue, toutefois, l'assimilation s'opéra. Vers la fin du premier siècle de notre ère, l'Asie-Mineure fat annexée jusqu'à l'Euphrate. Le régime provincial y fut introduit. Le pays s'ouvrit aux fonctionnaires et l'armée s'y installa.

1 Ep. 258, ad Epiph.

2 flapi xy;; h fhpa.&t y.a-yur;?, analysé par Photius, cocl. 81.

542 ciiaimtki: xxyii.

C'est à partir de ce moment que nous voyons ooi mencer, dans l'empire romain, la diffusion du mazdéisme, sous la forme que nous appelons le culte de Mithra. Nombre de soldats étaient tirés du Pont et de la Ca] padoce, ou bien y faisaient de longs séjours. Le commerce des esclaves jetait dans tout l'empire, et notamment à Rome, beaucoup d'indigènes de ces pays, qui souvent faisaient carrière dans les diverses administrations. Sous ces influences, la religion de Mithra se répandit, avec une rapidité surprenante, tout le long de la frontière romaine, des bouches du Danube à celles du Rhin et jusque dans la lointaine Bretagne. En Espagne aussi et en Afrique, autour des légions campées en ces provinces, elle fut connue de très bonne heure,, de même qu'à Rome et en certaines parties de l'Italie. Toutefois la Grèce, d'un côté et de l'autre de la mer Egée, défendit ses dieux contre la concurrence médique. Il en fut de même de la Syrie et de l'Egypte. Le culte mithriaque se pratiquait par confréries et se célébrait en des grottes souterraines, au fond desquelles était disposé le groupe sculpté de Mithra tuant le taureau. Le dieu, en costume persan, se détache sur le fond d'une caverne creusée dans la roche vive, figure du firmament d'où sort la lumière céleste !. Il tient sous lui un taureau et l'égorgé, sacrifice idéal auquel la légende rattachait la création du monde. Ces mystères et bien d'autres étaient révélés graduellement aux ini-

1 De là la formule courante ôïi; i/. irirpa;.

liés, répartis en sept classes, dont chacune avait un nom. On distinguait les Corbeaux, les Occultes (cryphii), les Soldats, les Lions, les Perses, les Courriers du soleil, les Pères. Le chef des Pères s'appelait Pater Patrutn. On ne passait pas d'une classe à l'autre sans être l'objet de cérémonies bizarres, assez semblables aux rites de nos francs-maçons.

A en juger par les dimensions de leurs sanctuairesr les initiés ne devaient pas être nombreux dans chacun de leurs groupes. Mais il y avait beaucoup de groupes ; à Rome on connaît une soixantaine de chapelles mi-

rthriaques. Ce culte, sans doute à cause de sa popularité chez les militaires, était très bien vu des empereurs. Au IIIe siècle, alors que le gouvernement impérial tendait de plus en plus à reprendre, pour le fond et pour la forme, la tradition des monarchies absolutistes de l'Orient, toutes les modes persanes s'acclimataient à la cour, et la mode religieuse tout comme les autres. Du reste Mithra était accommodant; sa religion n'excluait nullement lesautres cultes.

Il n'est pas possible, vu l'indigence des documents,, de définir exactement en quoi le mithriacisme importé d'Asie-Mineure différait de la primitive religion perse r qui elle-même est peu connue, ou du zoroastrisme tel que l'Avesta nous le révèle. Déjà modifié à Babylone, il n'avait pas manqué de sentir l'influence du polythéisme hellénique. Beaucoup d'identifications s'étaient opérées : Ormuzd se reconnaissait en Zeus, dieu du ciel comme lui: Anahita parentait de très près tantôt avec

544 CHAPITRE xxvn.

Vénus, tantôt avec Cybèle; de même les autres dieux \ Mitlira lui-même trouvait sa personnification ou sa représentation dans le Soleil divinisé, et cela l'avantagea fort lorsque, sous diverses influences, le culte du Soleil prit, au cours du IIIe siècle, une importance de premier ordre.

Une combinaison non moins fructueuse fut celle qui s'établit entre le mithriacisme et le vieux culte officiel de la Magna Mater. Dans les sanctuaires mithriaques il n'y avait pas place pour les femmes. La religion de Mitlira était une religion d'hommes, une religion guerrière,'où l'on était comme organisés sous le commandement du dieu, pour une lutte perpétuelle contre les esprits du mal. Les cérémonies de la déesse plnygienne pouvaient être fréquentées par les femmes. C'est grâce à cela que celles-ci purent s'associer à la religion persane.

Au culte de Cybèle se rattache le rite affreux du taurobole. Celui qui s'y soumettait descendait dans une fosse recouverte d'une claire-voie, sur laquelle on immolait un taureau. Le sang de la victime ruisselait tout chaud sur la tête et le corps de l'initié, lequel était par là purifié de ses souillures morales.

De telles alliances pouvaient recommander le mazdéisme aux personnes attachées aux rites grossiers des paganismes orientaux; elles le compromettaient sûrement aux yeux des gens que dégoûtaient ces horreurs

1 II n'est pas jusqu'à Saturne, prédécesseur et père de Zeus, qui n'eût son équivalent en Zervan, le temps personnifié, dont le panthéon iranien paraît s'être augmenté à Babylone.

religieuses et qui s'orientaient plus ou moins consciemment vers le culte pur et le monothéisme. En soi, cependant, quand l'attention se portait sur certains éléments de sa théologie, sur sa morale, ses rites, sa doctrine des fins dernières, la religion de Mithra offrait avec le christianisme des ressemblances singulières. Les chrétiens les apercevaient *. Médiateur entre le monde et la divinité suprême, créateur et, en un certain sens, rédempteur de l'humanité, fauteur de tout bien moral, adversaire militant des puissances mauvaises, Mithra n'est pas sans offrir quelques analogies avec le Logos créateur et ami des hommes. Pour les sectateurs de Mithra, comme pour les disciples du Christ, l'âme est immortelle et le corps doit ressusciter. Etroitement unis par un lien religieux, les mithriastes entrent dans leur confrérie par un rite baptismal; d'autres cérémonies ressemblent beaucoup à la confirmation et à la communion. D'un côté comme de V autre on observe le dimanche, jour du Soleil. Le 25 décembre, natale Solis invicti, était jour de fête pour les mithriastes2; il le devint pour les chrétiens. Mithra avait des ascètes, de l'nn et de l'autre sexe, tout comme l'Eglise chrétienne.

Mais Mithra n'avait pas l'équivalent de la Bible, ni de Jésus-Christ. L'Avesta ne lui appartient pas ; Mithra,

1 Voir surtout Justin, Âpol., I, 66, et Tertullien, De b<(}>tismo, 5; de Corona, 15; Praescr., 40.

2 Toutefois le Sol invictus n'était pas spécial aux mithriastes : d'autres confréries religieuses le vénéraient aussi.

Duchesne. Ilist. anc. de l'Egl. - T. I.

546 CHAPITRE xwir.

< I ît mi mythique, personnification de l'un des élément* • lu monde sensible, n'a pas pied sur terre. L'exégèse la plus subtile n'en peut tirer plus qu'elle ne tire des dieux grecs, d'Apollon, de Zeus et des autres. Sans doute il a derrière lui Ormuzd, et son panthéon peut être ramené à la monarchie. Mais ceci ne le distingue guère du panthéon grec. Sans parler des juifs et des chrétiens, qui avaient d'autres raisons de ne pas l'accepter, les païens eux-mêmes devaient se dire que, dieux pour dieux, autant valait s'en tenir à ceux des ancêtres et ne pas se compromettre avec ceux des barbares et des ennemis de l'empire. C'est ce que firent les Grecs, les Egyptiens, les Syriens. Dans les confins militaires du Rhin, du Danube, de l'Atlas, la propagande mithriaque eut sans doute un très grand succès au IIe siècle de notre ère: mais c'est qu'elle n'y trouvait guère de résistance religieuse. Quand les missions chrétiennes s'étendirent de ces côtés, le mazdéisme ne tarda pas à baisser. A Rome, Mithra et Cybèle se maintinrent jusqu'à la dernière heure. C'est eux qui soutinrent les assauts suprêmes du christianisme vainqueur. En 390, on taurobolisait encore au Vatican, à la porte de la basilique de Saint-Pierre.

Le culte de Mithra est en somme un culte solaire : il a cela de commun avec les cultes syriens. Ensemble ils représentaient à peu près tout ce qui, dans le panthéon vulgaire, avait encore un peu de vie. C'est sans doute à cause de cela que l'impératrice Julia Domna

et ses lettrés s'étaient mis à propager, directement ou indirectement, la religion du Soleil, considéré comme le symbole le plus naturel de la divinité.

Cette idée fut reprise par l'empereur Aurélien, aussitôt qu'il lui eut été donné de pacifier l'empire à l'intérieur et de lui reconstituer une frontière. Il n'essaya pas, bien entendu, de fermer les temples de Jupiter et de Vesta; mais il installa à côté d'eux un sanctuaire nouveau, celui du Soleil, dont les constructions magnifiques s'élevèrent bientôt sur le Champ de Mars, à l'est de la voie Flaminienne ; un collège de pontifes en eut la desservance, avec les mêmes privilèges que l'antique corporation des Pontifes de Vesta. L'empereur entendait apparemment laisser mourir de vieillesse les divinités qu'avaient adorées Numa et les Tarquins, et donner en revanche une expression officielle à l'élan religieux qui semblait porter les gens vers la divinité suprême, symbolisée par le grand luminaire du ciel. Espérait-il arrêter ainsi l'envahissement du christianisme? Tout porte à le croire, car le fondateur du temple du Soleil ne tarda pas à persécuter l'Eglise, et, si la mort ne l'eût arrêté, le nouveau dieu aurait fait des victimes.

Après lui le culte du Soleil se maintint officiellement ; mais il ne semble pas avoir eu beaucoup d'action sur la marche des choses.

51 S CHAl'ITKB XXVII.

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