‹ Histoire ancienne de l'Eglise (volume 5)Chapitre 8 sur 54 · IL E., IV · texte numérisé non relu

IL E., IV

ques, non seulement de Pella, mais de quelques autres colonies de la communauté primitive de Jérusalem.

Un document plus intéressant, sur ces vieux chrétiens, serait, si nous l'avions plus complet, l'évangile dont ils se servaient. C'était, bien entendu, un évangile hébreu, c'est-à-dire araméen. Il fut, d'assez bonne heure, traduit en grec. C'est alors qu'il reçut la dénomination d'évangile selon les Hébreux, xaO' 'Ë^sotfou;. Saint Jérôme ' en parle souvent; il en connut le texte sémitique, qu'il identifie quelquefois avec l'original hébreu de saint Matthieu 2. Ceci suppose qu'il y avait entre le saint Matthieu canonique et l'évangile « des Hébreux » une ressemblance assez marquée. Les différences, cependant, à en juger par les fragments conservés, étaient de quelque importance. Cet évangile ne paraît pas être moins ancien que nos Synoptiques, dont il ne dépend en aucune façon: il aura été rédigé dans le sein de la communauté de Pella 3.

C'est de Pella qu'était originaire Ariston, l'auteur du dialogue de Papiscus et de Jason, ouvrage de propagande, où l'on voyait (car il est perdu) un juif discuter avec un judéo-chrétien et se rendre à ses raisons.

1 Saint Epiphane {Haer., XXIX, 9) en connaît l'existence, mais il en parle comme quelqu'un qui ne l'avait pas vu.

2 Saint Epiphane en fait autant. Depuis Papias il était question d'un Matthieu hébreu, que personne n'avait vu et qu'il était naturel d'identifier avec un texte comme celui des Nazaréens.

3 Zahn, Kanonsgeschichte, t. IT, p. G42 et suiv. ; ïïarnack, Chronologie, t. I, p. 631 et suiv. Cf. Hilgenfeld, N.T. extra canonem, fasc. IV, p. 15; et le mémoire de Handmann, dans les Texte und Untars., 1888.

Cet écrit parut peu après La révolte de Bar-Kochéba: il fournit but ce sujet quelques renseignements à Eusèbe '.

Cette église de Pella, même en y rattachant ses colonies de Palestine et de Syrie, ne saurait être considérée comme représentant tout le judéo-christianisme. La Diaspora comptait, un peu partout, et surtout dans les grands centres, comme Alexandrie, des juifs convertis au christianisme, mais qui ne se croyaient pas dispensés de la Loi. Ils profitaient, pour être chrétiens, de la grande tolérance doctrinale 2 qui régnait au sein du judaïsme, mais ils demeuraient juifs. Avec les autres chrétiens, dont certes ils admettaient l'existence, leurs rapports devaient être à peu près ceux que Pierre et Barnabe avaient autorisés à Antioche, au grand scandale de Paul. Justin3 connaît des chrétiens de ce type; il pense qu'ils seront sauvés, pourvu qu'ils ne forcent pas les fidèles venus d'ailleurs à suivre leur genre de vie. Il sait pourtant que son sentiment n'est pas celui de tout le monde et que certains n'acceptent pas la communion des judéo-chrétiens.

Justin ne parle que clçs individus: il ne nous renseigne pas sur la situation des communautés, ni sur leurs

1 H. E., IV, 6. Les textes sur Ariston de Pella sont réunis dans Harnack, AUchr. Litteratur, t. I, p. 92.

2 On en a une idée quand on se rappelle que l'on pouvait penser comme Philon ou comme Aquiba, croire à la résurrection des morts ou à l'anéantissement définitif, attendre le Messie ou bafouer cette espérance, philosopher comme l'Ecclésiaste ou comme la Sagesse de Salomon, etc.

rapports avec les représentants de la grande Eglise. Hégésippe, au déclin du IIe siècle, est un peu plus précis. Il nous montre « l'Eglise » , c'est-à-dire « l'église de Jérusalem » , d'abord fidèle à la tradition, puis travaillée par diverses hérésies, dont un certain Théboutis, par dépit de n'être pas devenu évêque, donna le premier spécimen. Selon lui ces hérésies se rattachaient aux diverses sectes juives, Esséniens, Galiléens, Hémérobaptistes, Masbothéens, Samaritains, Sadducéens, Pharisiens. Cette énumération contient des termes assez dissemblables, mais l'idée générale est juste et les faits la confirment. Comme le judaïsme dont elle était issue, l'église judéo-chrétienne donnait à la pratique de la Loi une importance hors ligne et ne se défendait pas assez contre les spéculations doctrinales.

Hégésippe était judéo-chrétien; c'est l'impression d'Eusèbe qui l'a lu tout entier, et cela paraît bien résulter aussi de l'usage qu'il faisait de l'évangile des Hébreux, de son langage semé de mots hébraïques, enfin de sa familiarité avec l'histoire de l'église de Jérusalem.

Celle-ci est évidemment pour lui une église orthodoxe >et vénérable. Cependant il ne se trouvait pas dépaysé en des milieux comme ceux de Corinthe et de Rome. Il s'enquérait des successions épiscopales et de la façon dont elles conservaient la tradition primitive. Selon lui, (tout s'y passait comme l'avaient enseigné la Loi, les Prophètes et le Seigneur.

Les sentiments optimistes de' Justin et d'Hégésippe n'eurent point d'influence sur la tradition. L'opinion

défavorable aux judéo-chrétiens prit le dessus avec saint Irénée et Origène l. Pour ces auteurs, le judéo-christianisme est une secte, la secte des Ebionites ou Ebionéans, 'Ë^twvatoi. Ce terme, d' où l'on ne tarda pas à déduire le nom d'un fondateur imaginaire, Ebion, signifie Pauvres. Les judéo-chrétiens de Syrie avaient été dès l'origine, désignés par le nom de Nazaréens 2, qui figure déjà3 dans les Actes; ce nom dérivait évidemment de celui du Seigneur, Jésus de Nazareth. Il est possible qu'ils se soient appelés ou qu'on les ait appelés Ebionim, sans aucune intention de dénigrement. L'Evangile ne dit-il pas : « Bienheureux les pauvres ! » \ Plus tard, les controversistes de la grande Eglise, fiers d3 leur christologie trascendante, rattachèrent à ce mot l'idée de pauvreté doctrinale et en firent un sobriquet. Origène a bien vu, ce qui a échappé à saint Irénée, qu'il ne s'agit pas ici d'une hérésie proprement dite, comme celles de Cérinthe ou de Carpocrate, mais de la

1 Irénée, Adv. haer., I, 26; III, 11, 15, 21; IV, 33; V, 1. — Origène, Adv. Celsum, II, 1; Y, 61, 65; In Matth., XVI, 12. — Tertullien, Praescr., 33, Hippolyte (représenté par Praescr., 48 etPliilast;-e, 37), les PhUosophumena (VII, 34), dépendent d'Irénée et n'ajoutent rien d'intéressant.

2 C'est le terme employé par saint Epiphane, notamment dans le chapitre (XXIX) de son Panarium qu'il consacre à cette secte. L'appellation d' Ebionéens, s'applique chez lui à un système hérétique spécial dont il sera bientôt question. Pour désigner les judéo-chrétiens, saint Jérôme emploie couramment le terme de Nazaréens; mais on voit que, pour lui, Ebionites et Nazaréens c'est tout un.

3 Act., XXIV, 5.

4 Luc, VI, 20; Matth., V, 3.

survivance, à l'état arriéré, du judéo-christianisme des premiers temps. Dans la description de saint Irénée, les Ebionéens se caractérisent par leur fidélité aux observances mosaïques l, circoncision et autres; ils ont une grande vénération pour Jérusalem et se tournent vers elle pour faire leurs prières ; ils professent que le monde a été créé par Dieu lui-même, ce qui les distingue des gnostiques de toute catégorie. Ils s'attachent surtout à la Loi; pour les Prophètes ils ont des explications subtiles 2. Voilà pour leur judaïsme. Quant à leur christianisme, on remarque qu'ils ne se servent que d'un évangile, celui de saint Matthieu 3, qu'ils rejettent les épîtres de saint Paul, cet apôtre étant pour eux un apostat, et qu'ils considèrent le Sauveur comme le fils de Joseph. Sur ce point, cependant, il y avait des opinions diverses : Origène atteste que la naissance miraculeuse était admise par les uns, rejetée par les autres.

Ainsi le confinement dans la Loi avait amené les judéo-chrétiens à se séparer insensiblement de la grande Eglise. En dépit de certaines attitudes individuelles et de certaines opinions bienveillantes, cette séparation était déjà manifeste au déclin du IIe siècle.

Elle se traduisait même par des polémiques. Vers la fin du IIe siècle, un certain Symmaque, ébionéen,

1 Dans la description des Ihilosophumena il est dit que si Jésus a reçu ce nom et celui de Christ de Dieu , c'est à cause de sa fidélité à la Loi.

2 Quae autem sunt prophetica, curiosius exponere nituntur.

3 Confusion avec l'évangile des Hébreux.

connu pour avoir exécuté une version grecque de l'Ancien Testament, écrivit pour défendre contre les autres

un

chrétiens l'attitude spéciale de ses corengiôB

Ceux-ci étaient répandus un peu partout dans les grandes juiveries. La version grecque de leur évangile fut connue en Egypte de très bonne heure, dès le temps de Trajan; le nom d' « Evangile selon les Hébreux », qu'on lui donna, fut sans doute imaginé pour le distinguer d'un autre évangile reçu dans le pays, 1' «Evangile selon les Egyptiens » , en usage dans la communauté chrétienne d'Alexandrie.

Beaucoup plus loin, dans les populations du sud de l'Arabie, où le judaïsme avait fait déjà et ne cessa de faire de nombreuses recrues, la prédication évangélique s'était fait entendre sous sa forme judéo-chrétienne* Pantène, qui visita ce pays vers le temps de Marc-Aurèle, y trouva l'évangile hébreu 2, que l'on disait avoir

1 Eusèbe, H. E., VI, 16, 17, par lequel nous savons qu'Ori-1 gène tenait ces livres d'une dame appelée Juliana (de Césarée en Cappadoce, cf. Pallade, H. Laus., 147) qui les avait reçus en héritage de Symmaque lui-même. Divers auteurs latins du IVe et du Ve siècle connaissent des Symmachiens comme formant une secte judéo-chrétienne (Victorinus rhet., In Gai., I, 19 ; II, 26; Philastrius, haer. 62; Ambrosiast., In Gai., prologue; saint Augustin, Contra Faustum, XIX, 4, 17 ; Contra Cresconium, I, 31). Au temps de saint Augustin elle ne comptait plus qu'un très petit nombre d'adeptes. Saint Epiphane, De mens, et pond., 18-19, fait de Symmaque un samaritain converti au judaïsme. Ce renseignement est isolé. Cf. Harnack, Chron., II, p. 164.

2 Eusèbe, qui nous rapporte le fait (H. E., V, 10), identifie, selon l'usage, cet évangile hébreu avec l'original de saint Matthieu.

été rapporté par l'apôtre Barthélémy, premier missionnaire de ces contrées lointaines.

Cependant, même avec cette diaspora, l'église judaïsante resta toujours peu nombreuse. Elle eut sans doute à souffrir, sous Trajan et sous Hadrien, des calamités qui s'abattirent alors sur la nation juive. Au temps d'Origène elle faisait petite figure. Le grand exégète écarte1 l'idée que les 144000 élus d'Israël, dans l'Apocalypse, puissent représenter des judéo-chrétiens : ce chiffre lui semble trop élevé. Comme Origène écrit après deux siècles d'Evangile, son comput doit s'étendre à cinq ou six générations. On voit qu'il n'a pas l'idée de grandes multitudes.

Il y avait encore des Nazaréens au IVe siècle. Eusèbe, saint Epiphane, saint Jérôme, celui-ci surtout, les ont connus. C'est le plus souvent à propos de leur évangile qu'il est question d'eux. Quand on parle de leur doctrine, l'appréciation n'est pas favorable 2. Ça et là on distingue chez eux quelques traces de l'influence exercée par la grande Eglise ou même de rapprochement avec elle. La fusion s'opéra sans doute, mais par démarches

1 In.Joh., I, 1.

2 « Quid dicam de Hebionitis qui christianos se simulant? Usque hodie per totas Orientis synagogas inter Judaeos haeresis est quae dicitur Minaeorum et a Pharisaeis nunc usque damnatur, quos vulgo Nazaraeos nuncupant, qui credunt in Christum nlium Dei natum de virgine Maria et eu m dicunt esse qui sub Pontio Pilato passus est et resnrrexit, in quem et nos credimus. Sed dum volunt et Judaei esse et Christiani, nec Judaei sunt nec Christiani » . Saint Jérôme, Ep. ad August. 89. — Saint Epiphane les classe sans hésiter parmi les hérétiques (Haer., XXIX).

128 CHAPITRE l.\.

individuelles. Aucune des communautés judéo-chrétiennes n'entra comme telle dans les cadres des patriarcats orientaux.

Ainsi finit le judéo-christianisme, obscurément et misérablement. L'Eglise, à mesure qu'elle s'était développée dans le monde gréco-romain, avait laissé son berceau derrière elle. Elle avait dû s'émanciper du judéochristianisme, tout comme du judaïsme lui-même. A son dernier voyage à Jérusalem, saint Paul avait eu à subir et les brutalités des juifs et la malveillance des judaïsants ; c'est auprès des Romains qu'il avait trouvé refuge et protection relative. Cette situation est symbolique.

Mais ce n'est pas seulement au judaïsme légaliste que saint Paul avait eu affaire. Il avait aussi rencontré sur son chemin un judaïsme raffiné, qui superposait aux observances mosaïques des rites particuliers et des pratiques d'ascétisme, en même temps qu'il complétait la simple foi d'Israël par de hautes spéculations religieuses ou philosophiques. Les Esséniens, sur le sol de la Palestine, Philon et les gens de son type dans la Dispersion, représentent des formes diverses de cette tendance à perfectionner la tradition. Elle ne manqua pas cle se faire sentir dans les primitives communautés chrétiennes. C'est à ce judaïsme sublime que se rattachaient les docteurs que saint Paul combattit dans ses lettres aux Asiatiques et ceux que saint Ignace connut plus tard. Il s'exprime, en particulier, clans la doctrine de Cérinthe. Au second siècle, il semble que ce mouvement se soit

un peu apaisé ; à tout le moins cesse-t-il d'être perceptible dans le tapage des sectes gnostiques. Une centaine d'années après Cérinthe et saint Ignace, il est de nouveau question d'une propagande judéo-chrétienne de ce type l. Au temps du pape Calliste (217-222) un certain Alcibiade, venu d'Apamée en Syrie, la représentait à Rome. Il était porteur d'un livre mystérieux, communiqué, dans le pays fabuleux des Sères, à un homme juste appelé Elkasaï, l'an 3 de Trajan (100) 2. Elkasaï l'avait reçu d'un ange haut de trente lieues, appelé le Fils de Dieu; près de lui figurait un être femelle, de même dimension, le Saint-Esprit 3. La révélation n'est qu'une prédication de pénitence, ou plutôt de purification par le baptême incessamment renouvelé. L'initié se plongeait dans l'eau en invoquant les sept témoins, c'est-à-dire le Ciel, l'Eau, les Esprits saints, les Anges de la prière, l'Huile, le Sel, la Terre. Cette cérémonie, outre qu'elle purifiait du péché, guérissait aussi de la rage et autres maladies. Il y avait des formules composées de mots syriaques que l'on prononçait à rebours.

1 Philosoph., IX, 13; cf. Origène (Eus., H. E., VI, 38) et Epiphane, Haer., XXX.

2 II n'est pas impossible qu'un tel livre ait existé et même qu'il ait été écrit au temps de Trajan. Le fond de celui-ci était une prédication de pénitence ; on ne voit pas pourquoi les Elkasaïtes d'Alcibiade, s'ils l'avaient fabriqué eux-mêmes, seraient allés chercher si loin un message de pénitence. En ce genre de choses la promulgation est suivie de près par l'effet. Que l'on se rappelle la prédication d'Hermas, à peu près contemporaine de celle d'Elkasaï. Cf. Harnack, Chronologie, II, p. 167, 537.

3 Le mot Esprit, dans les langues sémitiques, est du féminin.

Duchesxe. Illst. anc. de l'Egl. - T. I. 9

190 CIIAI'ITRE IX.

Cette secte ne paraît pas avoir eu beaucoup de succès en dehors de son pays d'origine, où elle se diversifia sans doute, car saint Epiphane en connaît plusieurs variétés, qu'il décrit sous les noms d'Osséens, d'Ebioné<Mis. de Sampséens. De son temps tout cela était confiné dans les pays situés à l'est de la Mer Morte et du Jourdain. De la famille d'Elkasaï il restait encore deux femmes, Marthous et Marthana, que leurs coreligionnaires tenaient en grande vénération.

Ces sectaires observaient les rites juifs, mais, sur le canon des Ecritures, ils avaient des idées spéciales. Les Prophètes étaient répudiés. De la Loi on écartait tout ce qui a trait aux sacrifices. L'apôtre Paul était honni et ses lettres rejetées. Le Nouveau Testament s'ouvrait par un évangille dont saint Epiphane nous a conservé quelques fragments. Ce texte se présentait comme rédigé, au nom des Douze apôtres, par saint Matthieu '. Il y avait aussi des histoires sur les apôtres, contenues dans des livres spéciaux, comme les « Kérygmes de Pierre » , d'où dérivent les Clémentines 2, et les « Ascensions de

1 II faut bien se garder de confondre avec cette production assez tardive, soit l'évangile des Hébreux dont il a été question ci-dessus, soit surtout le très ancien recueil de Logia dont parle Papias et qui paraît être une des sources de notre évangile canonique de saint Matthieu. Le nom de cet apôtre a été particulièrement exploité par les fabricateurs d'apocryphes. Clément d'Alexandrie (Paedag., II, 1) se représente saint Matthieu comme un végétarien de profession. Je ne sais où il a pris cela, mais cette circonstance était bien faite pour le recommander aux Elkasa'ïtes.

2 Les nouvelles études sur les Clémentines ( Waitz, Die Pseudoklementinen, dans les Texte luid Unt., t. XXV, fasc. 4; cf. Harnack, Chronologie, II, p. 518 et suiv.) établissent ainsi qu'il suit

Jacques » , citées par saint Epiphane. Dans ces divers écrits l'ascétisme est fortement inculqué, surtout l'alimentation végétarienne et l'horreur du vin. Même pour l'Eucharistie, le vin était remplacé par de l'eau. La christologie ressemblait à celle des Ebionites et de Cérinthe : Jésus, fils de Joseph et de Marie *, est élevé à l'état divin au moment de son baptême, par son union avec l'éon Christ. Celui-ci était identifié par les uns avec le Saint-Esprit, par d'autres avec Adam, par d'autres enfin avec un ange supérieur, créé avant toutes les autres créatures, qui se serait déjà incarné en Adam et en divers autres personnages de l'Ancien Testament. On ne nous dit pas quel était le rapport de ce Christ avec l'ange appelé Fils de Dieu.

la généalogie de ces écrits. D'abord un livre intitulé Kérygmes de Pierre, composé vers la fin du IIe siècle ou le commencement du IIIe ; la lettre de Pierre à Jacques avec la protestation y annexée (Migne, P. G., t. II, p. 25) en formait la préface. C'était un livre judéo-chrétien, antipaulinien, dans des idées analogues à celles d'Alcibiade. Vers le même temps un livre catholique, antignostique, racontait les conflits de saint Pierre avec Simon, considéré comme représentant général de toutes les hérésies. Ces deux livres furent combinés, assez avant dans le IIIe siècle, en un roman orthodoxe où apparaît le personnage de Clément Romain (llcpïcôii FKrpou); une lettre de celui-ci à saint Jacques (Ibid., p. 32) en formait la préface. De ce roman clémentin dérivent isolément les deux rédactions connues sous le nom de Récognitions et d'Homélies ; de celles-ci nous avons le texte grec, des Récognitions une version latine, œuvre de Rufin, et une version syriaque incomplète. Ces deux rédactions sont orthodoxes aussi, mais seulement au point de vue des anciennes controverses, car l'esprit de l'école lucianiste ou arienne s'y révèle en maint endroit.

1 Quelques-uns cependant, tout comme chez les Ebionites, admettaient la naissance miraculeuse.

Ces doctrines et ces pratiques n'ont, en somme, rien de bien nouveau. Ce sont les vieilles « fables judaïques » du temps de saint Paul, que l'on essaie de rajeunir en s'autorisant d'une révélation nouvelle et en s'aidant de productions littéraires composées à cette fin.

CHAPITEE X.

Les livres chrétiens.

Epîtres de saint Paul. — Les Evangiles. — Disciples émigrés en Asie : Philippe, Aristion, Jean. — Tradition sur l'apôtre Jean. - Les écrits j ohanniques. — La tradition orale et les évangiles Synoptiques. —Autres livres canoniques. — Ecrits divers, Didaché, épître de Barnabe, livres attribués à saint Pierre. — Clément, Hermas et autres «Pères apostoliques».

A partir du moment où s'arrête le récit des Actes jusque vers le milieu du deuxième siècle, les documents de l'histoire chrétienne sont trop rares et trop difficiles à classer, ou même à interpréter, pour qu'il soit possible d'en tirer une histoire suivie. Les traits principaux ont été indiqués plus haut: succès croissant de la propagande évangélique; accaparement par elle des conquêtes faites ou préparées par la propagande juive ; affermissement du caractère universaliste de la prédication nouvelle; séparation corrélative des groupes chrétiens d'avec les communautés israélites; premières apparitions de ces hardiesses d'opinion qui présagent les hérésies de l'avenir; résistance de la tradition, qui s'appuie partout sur la hiérarchie locale, renforcée et précisée dans ses attributions; dangers extérieurs venant du défaut d'assiette légale.

Telles sont les généralités de la situation; elles dérivent tout naturellement des conditions dans lesquelles

le christianisme se répandit et s'établit. Un autre fait7 d'ordre général et de très grande conséquence, doit être maintenant examiné : c'est l'apparition d'une littérature chrétienne.

Il a été déjà question des lettres de saint Paul, qui sont, dans l'ensemble, les plus anciens documents écrits du christianisme. Si l'on met à part les Pastorales, qui, telles au moins que nous les avons, sont de date un peu postérieure, elles se placent toutes entre 53 et 62. Bien qu'elles eussent été d'abord écrites pour des groupes chrétiens assez éloignés les uns des autres, il s'en fit de bonne heure un recueil. Clément et Polycarpe paraissent l'avoir eu entre les mains.

Plus complexe est l'histoire des Evangiles, plus obscure aussi. Je vais m'efforcer de résumer le peu que l'on en peut savoir.

Les disciples de la première heure, on l'a vu plus haut, n'étaient pas tous demeurés à Jérusalem. Bien longtemps avant le siège, une certaine dispersion s'était produite, soit par suite de persécutions locales, soit poulies besoins de la propagande. Les apôtres étaient tous partis, et avec eux beaucoup d'autres personnages importants, comme ce Silas qui suivit saint Paul clans sa seconde mission. La guerre de Judée dut accélérer cet exode et transporter en pays lointain plus d'un témoin des origines. Les émigrants étaient naturellement ceux dont les idées étaient le plus larges, des gens qui n'avaient pas peur de vivre loin de la Palestine, au milieu des

païens. L'Asie en accueillit quelques-uns. De ce nombre était Philippe l'évangéliste, l'un des Sept de Jérusalem. A son dernier voyage (58) saint Paul l'avait trouvé à Césarée, où il était établi, et avait reçu l'hospitalité chez lui. Philippe avait alors quatre filles, vierges et prophétesses l. Cette famille se transporta en Phrygie, à Hiérapolis, ville fameuse, comme son nom l'indiquerait tout seul, par ses sanctuaires païens. Papias, évêque d'Hiérapolis dans la première moitié du second siècle, avait connu les prophétesses et recueilli leurs récits 2. Polycrate, évêque d'Ephèse vers la fin du même siècle, rapporte que deux d'entre elles, demeurées vierges et mortes à un âge avancé, étaient enterrées à Hiérapolis avec leur père ; une autre reposait à Ephèse 3. On voit par ce qu'il en dit que Philippe d'Hiérapolis était déjà confondu, dans le pays d'Asie, avec l'apôtre du même nom, l'un des Douze. Cette confusion s'accrédita. Outre Philippe et ses filles, la tradition a retenu les noms d'un certain Ariston, auquel un manuscrit récemment signalé attribue la finale deutérocanonique 4 de l'évangile de saint Marc, et d'un Jean appelé par antiphrase « l'Ancien » (wos$§«6t«co;). Tous deux avaient été « disci-

1 Actes, XXI, 8, 9.

2 Eusébe, IL E., III, 39.

3 Clément d'Alexandrie [Strom., III, VI, 53; cf. Eusèbe, H. E.7 III, 30) dit que Yapôtre Philippe avait des filles et qu'il les maria. Il est possible que ceci se rapporte à Philippe l'évangéliste, auquel cas il y aurait lieu de réduire à deux les mariages dont parle Clément.

4 Marc, XVI, 9-20.

pies du Seigneur » . Ils vécurent très vieux, de sorte que Papias parvint encore, de leur vivant, à recueillir certains de leurs discours.

Au dessus de ces souvenirs un peu effacés plane l'image de l'apôtre Jean, fils de Zébédée, à qui la tradition attribue l'Apocalypse, le quatrième évangile et trois lettres du recueil des Epîtres catholiques. La question de savoir si c'est vraiment lui qui est l'auteur de tous ces écrits est en ce moment fort débattue ; on conteste même qu'il ait jamais fait séjour en. Asie. Sans prétendre entrer dans tous les détails de ces problèmes, il est indispensable d'en indiquer ici les données principales. L'Apocalypse est sûrement l'œuvre d'un prophète Jean, qui s'y présente comme en possession d'une très grande autorité sur les églises d'Asie et de Phrygie. Son livre fut écrit dans la petite île de Patmos, où l'auteur avait été relégué pour la foi. Il se qualifie de diverses façons, sans prendre jamais le titre d'apôtre. Au contraire, la façon dont il parle des « douze apôtres de l'Agneau » l donnerait l'impression qu'il se distingue de leur groupe révéré. Cependant le plus ancien auteur qui parle de l'Apocalypse, saint Justin, l'attribue 2 sans hésiter à Jean l'apôtre ; il en est de même des écrivains postérieurs, sauf quelques exceptions qui semblent inspirées par des préoccupations doctrinales plutôt que par la conscience d'une tradition contraire. Saint Justin séjourna longtemps à Ephèse, vers 135, une quarantaine

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