XXI
*Dial.f 81.
d'années environ après la date que l'on assigne communément à l'Apocalypse.
Si la tradition dont il est le plus ancien représentant est acceptée, le séjour de saint Jean en Asie ne fait plus doute ; mais il resterait encore à savoir si l'Evangile peut lui être attribué, et c'est ce que peu de critiques, dans l'état présent du débat, semblent disposés à faire.
Ce n'est pas seulement le silence de l'Apocalypse que l'on oppose à la tradition. C'est aussi celui de Papias, qui parle de saint Jean comme d'un apôtre quelconque et ne semble nullement savoir qu'il ait eu des rapports spéciaux avec le pays d'Asie. C'est enfin celui de saint Ignace, encore plus significatif, car Ignace, non seulement ne dit pas un mot de saint Jean dans ses lettres aux églises d'Asie, mais, quand il veut relever aux yeux des Ephésiens leurs relations apostoliques, il mentionne expressément et exclusivement saint Paul. Polycarpe, dans sa lettre aux Philippiens, n'est pas moins silencieux.
A Eome, la tradition apostolique est autrement documentée. Elle a pour elle la Ia Pétri et la lettre de saint Clément, deux documents du premier siècle. Ignace, qui ne songe pas à alléguer l'apôtre Jean aux chrétiens d'Ephèse, rappelle vivement à ceux de Rome leurs rapports spéciaux avec Pierre et Paul.
Cependant, l'Apocalypse mise à part, je ne crois pas qu'il y ait lieu de trop insister sur le silence d'Ignace et de Polycarpe. On peut s'étonner que leurs lettres ne disent rien de l'apôtre Jean. Mais parlent-elles davantage
de l'Apocalypse et de son auteur? Or celui-ci, qu'on le regarde ou non comme identique au fils de Zébédée, fut, en tout cas, une autorité religieuse de premier ordre pour les églises d'Asie. On s'attendrait à trouver quelque allusion à sa personne, à ses visions, à ses lettres, dans les exhortations qu'Ignace adressa, peu d'années après sa mort, aux fidèles d'Ephèse, de Smyrne et autres villes asiatiques. Et pourtant il n'en dit rien.
Mais il y a plus. En plein quatrième siècle, alors que le séjour en Asie de saint Jean l'apôtre était chose universellement reçue, le biographe de saint Polycarpe trouve moyen de raconter l'origine des églises de ce pays, depuis saint Paul jusqu'à saint Polycarpe, et de décrire longuement l'installation du célèbre évêque de Smyrne, sans nommer une seule fois l'apôtre Jean. Et cela dans un livre dont le héros avait été depuis longtemps présenté par saint Irénée et par Eusèbe comme un disciple du fils de Zébédée. N'est-ce pas un silence bien étonnant ? En conclura-t-on qu'au quatrième siècle les gens de Smyrne ignoraient encore que saint Jean fût venu en Asie?
Il n'y a donc pas tant à fonder sur le silence d'Ignace et de Polycarpe. Celui de Papias n'est pas plus concluant ', car nous n'avons de lui qu'un petit nombre de
1 Georges le Moine (Hamartolos) avait marqué, dans une première rédaction de sa chronique, au règne de Nerva, que Papias, au IIe livre de ses Logia, rapportait que l'apôtre Jean avait été mis à mort par les Juifs (cf. Marc, X, 39). Ce passage ne fut pas maintenu par Georges dans l'édition définitive de sa chronique ; v. l'édition de Boor, coll. Teubner, t. II, p. 447.
phrases, et nul ne pourrait affirmer qu'il ait eu, sur l'auteur de l'Apocalypse, des idées différentes de celles de son contemporain Justin.
Reste le silence de l'Apocalypse elle-même. Mais eston vraiment bien venu à argumenter rigoureusement des -qualités que prend ou ne prend pas l'auteur d'un livre si extraordinaire? Ce n'est point comme apôtre qu'il entend parler, comme témoin de l'histoire évangélique et messager de la bonne nouvelle ; c'est comme organe du Christ glorifié, virant au ciel, gouvernant de là ses fidèles et leur rappelant son prochain retour. Qu'avait-il besoin, peut-on dire, de prendre une qualification sans rapport avec le ministère qu'il exerçait par la publication de ses visions?
Il semble donc qu'entre les interprétations possibles de ces divers silences, on en puisse trouver qui ne contredisent pas une tradition très anciennement attestée. Dès lors le mieux est encore de se tenir à celle-ci, sans dissimuler pourtant qu'il y en a de plus documentées.
Les personnes qui en font le sacrifice sont conduites à considérer Jean l'Ancien, celui de Papias, comme l'auteur de l'Apocalypse. Il est assez naturel de lui attribuer les deux petites épîtres de saint Jean, dont l'auteur se désigne uniquement par la qualité d'ancien, et même d'ancien par excellence, ô 7wtos<7^uTspo;, ce qui correspond tout-à-fait à la description de Papias.
Quant à l'Evangile et à la première épître de saint Jean, deux écrits très étroitement apparentés, ils n'ont en eux-mêmes aucune attache asiatique. L'apôtre Jean
n'aurait jamais mis les pieds en Asie qu'il pourrait tout aussi bien en être l'auteur. Mais je ne veux pas entrer ici dans les questions soulevées à ce propos. Il me suffira de rappeler que la trace de l'évangile a pu être remontée jusqu'aux écrits de Justin, de Papias, de Polycarpe et d'Ignace, et que Papias et Polycarpe ont connu aussi la première des épîtres johanniques. Aussi peut-on dire que tout cet ensemble d'écrits, apocalypse, évangile, lettres, était connu en Asie dès les premières années du deuxième siècle. Cependant ces anciens témoignages sont encore muets sur l'auteur. La tradition, à ce point de vue, ne commence qu'avec Tatien et saint Irénée. Il faut dire qu'elle est, dès lors, très nette et très décidée.
Ce n'est pas à dire qu'il n'y ait pas eu d'opposition. L'évangile de saint Jean a dû être défendu l, comme son apocalypse, contre des objections et par des raisonnements que les conflits actuels n'ont pas essentiellement renouvelés. On discutera encore longtemps sur son peu de ressemblance avec les autres évangiles, sur la possibilité où se serait trouvé un familier du Christ de se représenter ainsi son maître, de lui faire
1 L'opposition des «Aloges», au commencement du mouvement montaniste, est surtout à signaler. Il est singulier que ces adversaires de la nouvelle prophétie, qui se tenaient pour le reste sur la même ligne que l'église orthodoxe, aient eu l'idée de contester l'authenticité des livres johanniques. L'origine de ceux-ci ne devait pas être aussi claire, en certains cercles au moins, que celle des épîtres de saint Paul. Sur les Aloges, v. le ch. XV de cet ouvrage.
tenir tels ou tels discours, sur l'invraisemblance du développement philosophique que suppose, chez un pêcheur palestinien, l'accointance avec l'idée philonienne du Logos.
Mais le Logos est aussi dans l'Apocalypse, c'est-àdire dans le livre le moins alexandrin qui se puisse imaginer. Le développement devant lequel on hésite quand il s'agit de l'apôtre Jean, on est bien obligé de l'admettre si l'on attribue l'Apocalypse à Jean l'Ancien, sorti du même milieu que lui. Quant à ce qui est possible ou impossible en fait d'histoire évangélique, il est bon de se rappeler que les évangiles synoptiques ont aussi leurs divergences, qui ne sont pas toujours aisées à réduire. Il nous est, du reste, très difficile de tracer a priori les règles d'un genre aussi spécial. Il est sûr que, pour le public de ces premiers temps, la concordance des récits et l'exactitude du détail n'avaient pas la même importance que pour nous. Nous n'avons pas le droit d'ajouter nos convenances modernes à celles dont les auteurs sacrés avaient à tenir compte \.
1 D'autres évangiles que les canoniques ont été rédigés pour les chrétiens de ces temps reculés et se sont fait accepter, au moins en certains cercles. On est fondé à s'en servir quand on veut définir ce qu'il était possible ou impossible de proposer à ce public. L'auteur de l'évangile de Pierre suppose existants nos quatre canoniques. Or il est invraisemblable à quel point il s'est peu soucié de se mettre d'accord avec ses prédécesseurs. La légende de Judas (v. ci-dessous), inconciliable avec les évangiles canoniques, n'en est pas moins admise par Papias. Je parlerai plus loin du rapport entre les Actes apocryphes de saint Paul et les Actes des Apôtres.
Quoi qu'il eu soit de ce débat, et même si l'on consentait à accepter certaines conclusions qui sont encore à établir, il subsisterait toujours un fait important, c'est qu'un Jean, « disciple du Seigneur» , émigré de Palestine, vécut longtemps en Asie, et que les églises de ce pays le considéraient comme une autorité de premier ordre. On acceptait sa direction, même ses remontrances1; on révérait son grand âge, ses vertus, sa qualité de témoin des origines. Sa vie se prolongea tellement que l'on commençait à dire qu'il ne mourrait pas. Il mourut pourtant, mais son souvenir demeura très vivace. Ceux qui l'avaient connu s'en faisaient honneur et se plaisaient à répéter ses propos. Saint Irénée parle, d'après Papias. de presbyterl qui avaient vécu avec Jean, disciple du Seigneur ; il recueille leurs dires avec beaucoup de respect. Polycarpe, que l'évêque de Lyon avait connu dans son enfance, était du nombre de ces presbyteri. Le tombeau de Jean, à Ephèse, était connu et respecté. La légende, bien entendu, ne tarda pas à orner un tel souvenir. Dès la fin du IIe siècle, l'évêque d'Ephèse Polycrate qualifie Jean de prêtre, portant la lame d'orr c'est-à-dire qu'il voit en lui un grand-prêtre juif. Clément d'Alexandrie nous a conservé la belle histoire du vieil apôtre courant à la recherche d'un enfant prodigue ; Tertullien sait déjà qu'il fut plongé à Rome dans une chaudière d'huile bouillante ; sa vie, ses miracles et sa
1 II y avait cependant des oppositions isolées, comme on le voit par III Joan.
mort, ou plutôt sa mystérieuse clormition, furent célébrés dans an des plus anciens romans apostoliques l.
Les vieux docteurs d'Asie dont Papias et Irénée nous ont conservé les propos sont les derniers représentants de la tradition orale. C'est évidemment sur celle-ci que l'on avait vécu d'abord, alors que le Nouveau Testament n'était pas encore formé, que les évangiles, en particulier, ou n'étaient pas écrits, ou ne jouissaient que d'une notoriété limitée. Une telle situation n'était pas sans danger, car on sait avec quelle facilité s'altèrent les traditions quand l'écriture n'est pas venue les préciser. Le dépôt confié à la mémoire des gens est exposé à souffrir de leur imagination et aussi des entraînements de leur éloquence. On racontait autour de Papias que le Seigneur avait vécu jusqu'à la vieillesse (aetas senior) 2, que Judas, au lieu de se pendre,
1 Je n'admettrais pas facilement que ces souvenirs asiatiques, quelle que soit leur autorité, puissent être répartis entre deux Jean, l'un disciple, l'autre apôtre, qui tous les deux auraient vécu en Asie. Papias distingue bien les deux Jean, mais il ne les met pas tous les deux en rapport avec son pays. Le Jean d'Asie est un apôtre ou un simple disciple : il faut choisir. Si l'on s'écarte de l'opinion traditionnelle, il faut admettre que Jean le disciple aura été confondu avec le fils de Zébédée, comme Philippe le diacre a été confondu avec Philippe l'apôtre. L'histoire des deux tombeaux, mise en avant, comme un on-dit, parDenys d'Alexandrie (Eus., VII, 25), n'est pas confirmée par la tradition monumentale d'Ephèse ; à Ephèse on n'a jamais parlé que d'un seul sanctuaire et d'un seul Jean.
2 Irénée, II, 22, 5. Cf. Patres Apost., éd. Gebhart et Harnack, fasc. 2, p. 112. Ceci pourrait bien avoir été déduit de l'évangile de Jean, VIII, 57.
comme il est dit dans l'Evangile, avait vu son corps enfler dans de telles proportions qu'il ne pouvait plus passer, même dans les rues carrossables ; ses yeux disparaissaient sous le gonflement des paupières ... ; il mourait enfin, exhalant une telle odeur que la localité où il résidait dut être abandonnée par ses habitants et qu'elle sentait encore mauvais au temps du narrateur r. L'Apocalypse annonçait un règne de mille ans, pour les saints, avant la résurrection générale. Cette donnée fut cultivée avec quelque ampleur. Dans le royaume de mille ans on devait voir des vignes de dix mille branches : de chaque branche sortiraient dix mille rameaux, dont chacun porterait dix mille grappes, de dix mille grains chacune ; et de chaque grain on pourrait tirer vingt-cinq métrètes de vin. Pour le blé les choses seraient à l'avenant 2. Et ces prédictions étaient données comme des propos tenus par le Christ en personne. Judas, incrédule avant d'être traître, se permettait des objections et demandait comment Dieu pourrait produire une telle végétation. — « Ceux-là le sauront, répondait le Seigneur, qui entreront dans le royaume » .
Il était temps que l'on acceptât les évangiles écrits et que l'on s'en tînt à leurs récits. Sur la rédaction et la
1 Fragment recueilli par Apollinaire (d'Hiérapolis?), PP. App., I. c, p. 94.
2 Irénée, V, 33, 3 ; PP. App., I. c, p. 87. Ces propos expliquent le dédain des docteurs grecs du IIIe et du IVe siècle pour le millenium. Au temps de Papias on était plus familier avec de telles prédictions. On en trouve dans les livres apocryphes d'Hénoch et de Baruch, ainsi que dans le Talmud.
première apparition de ces textes vénérables ainsi que sur l'accueil qui leur fut fait d'abord, nous ne sommes que très imparfaitement renseignés. En dehors du fait général, à savoir que les évangiles ont été donnés à l'Eglise par les apôtres ou leurs disciples immédiats, les résultats auxquels parvient la critique la plus informée, la plus pénétrante, la plus hardie même, ont toujours quelque chose de vague et de conjectural, qui ne comporte qu'un assentiment défiant et provisoire. Dans la question qui nous occupe, le plus ancien témoignage extrinsèque dont on puisse faire état est un propos de Jean l'Ancien, rapporté par Papias !, sur les évangiles de Marc et de Matthieu : « Marc, interprète de Pierre, écrivit avec soin, » mais sans ordre, ses souvenirs sur les discours et les » actions du Christ. Il n'avait pas lui-même entendu le » Seigneur, ni ne l'avait accompagné ; c'est à Pierre qu'il » s'était attaché. Celui-ci racontait selon les besoins de » son enseignement, sans vouloir suivre l'ordre des dis- » cours du Seigneur. Aussi Marc ne mérite aucun re- » proche pour avoir écrit selon qu'il se souvenait. Il » n'avait qu'un soin : ne rien omettre de ce qu'il avait » entendu et ne rapporter rien que de véritable » . D'après la même source, à ce qu'il semble, Papias disait : « Mat- » thieu rédigea en hébreu les Logia (discours) 2 ; chacun » les interprétait comme il pouvait » . Il est regrettable que nous ne sachions rien de ce que Jean l'Ancien disait du troisième évangile. Ses appréciations apologé-
1 Eusèbe, H. E., III, 39.
2 Evidemment encadrés dans un texte narratif.
Duchesxe. Hist. anc. de l'Egl. - T. I.
tiques sur Marc semblent supposer des objections soulevées par quelqu'un contre cet évangile. Jean les écarte, mais il a l'idée que Marc ne représente pas la perfection, et qu'un récit dû à la plume, non plus d'un auditeur dos apôtres, mais d'un témoin direct, un récit complet et surtout disposé dans un ordre plus rigoureux, pourrait avoir quelque avantage sur le deuxième évangile. Cet idéal ne pouvait guère lui être offert par saint Matthieu, chez lequel l'ordre des faits est sensiblement le même que chez saint Marc et dont le texte grec ne lui apparaissait pas comme bien fixé. Luc est exclu, comme n'ayant pas plus que Marc la qualité de disciple immédiat. Reste Jean. N'y aurait-il pas ici une recommandation indirecte du quatrième évangile?
Ces considérations cadrent assez avec une idée qui se fait jour deux ou trois générations plus tard, et d'après laquelle le quatrième évangéliste aurait plus ou moins approuvé l'œuvre des trois autres, tout en cherchant, pour son compte, à les compléter par une exposition conçue d'une manière différente.
En remontant au delà des entretiens de Jean l'Ancien nous entrons dans la région des conjectures.
La jorédication chrétienne ne se conçoit pas sans un exposé quelconque de la vie du fondateur. Dès les premiers jours les apôtres ont dû raconter leur maître, le rappeler à ceux qui l'avaient connu, l'apprendre à ceux qui ne l'avaient jamais vu. De cet évangile oral, nécessairement divers, ont dû dériver de bonne heure des rédactions diverses, elles aussi, et incomplètes, qui, se
combinant entre elles et se transmettant par des intermédiaires plus ou moins nombreux, ont abouti aux trois textes que nous appelons Synoptiques, et à quelques autres que l'Eglise n'a pas adoptés, mais qui sont aussi très anciens. Ici je veux surtout parler de l'évangile des Hébreux, et de l'évangile des Egyptiens. Le premier, écrit en araméen, fut adopté par l'église judéo-chrétienne de Palestine, puis, traduit en grec (x»6' 'E^sai'ou;), il se répandit dans ses succursales, surtout en Egypte. Dans ce pays il se trouva en concurrence avec un autre texte, employé par les chrétiens non judaïsants, l'évangile des Egyptiens (-/.a-r' ÀlyuTSTtou;). Telles sont du moins les conjectures les plus probables qui aient été jusqu'ici produites sur l'origine et la destination de ces textes. Il est possible que nos évangiles synoptiques aient été, tout à l'origine, d'usage local, comme ceux des Hébreux et des Egyptiens. Mais les noms dont il se réclamaient étaient de nature à les recommander partout. Luc et Marc peuvent avoir été lus d'abord à Rome ou à Corinthe, Matthieu quelque autre part : tous ils sortirent bientôt de leur milieu d'origine. On a vu qu'ils ne tardèrent pas à être connus en Asie, pays où le quatrième évangile paraît avoir été écrit. Une fois rassemblés, les textes évangéliques donnèrent lieu à des confrontations. Ecrits avec un souci très relatif de l'exactitude dans le détail et de la précision chronologique, inspirés immédiatement par des préoccupations qui n'étaient pas toujours identiques, ils offraient des diversités sur lesquelles l'attention ne pouvait manquer de s'arrê-
ter. De là des tentatives pour les compléter ou les corriger les uns par les autres, ou même pour fondre leurs récits en une sorte d'harmonie narrative. Les manuscrits qui nous sont parvenus et aussi les citations des anciens auteurs gardent trace de ces combinaisons, dont quelques-unes remontent à une très haute antiquité. D'autres, sans être attestées de cette façon, s'imposent par leur vraisemblance. Ici, cependant, il est dangereux d'être précis. Le mieux est de ne pas trop sonder des ténèbres où les yeux s'usent sans résultat bien appréciable.
Du reste, ce qui importe à l'histoire du développement chrétien, ce n'est pas ce qu'on pourrait appeler la préhistoire des évangiles, c'est la suite de leur influence sur la vie religieuse de l'Eglise.
Aux mêmes temps lointains qui virent naître les évangiles et à la génération postérieure remontent un certain nombre d'écrits qui, se réclamant soit des apôtres proprement dits, soit d'autres personnages considérables, parvinrent à une très haute considération. Plusieurs ont la forme de lettres; tous sont des livres d'instruction ou d'exhortation religieuse. Peut-être quelques-uns ontils eu d'abord la forme d'homélies, prononcées dans une assemblée chrétienne. On les lisait après ou avec les saintes Ecritures, dans les réunions de culte. Quand on songea à constituer une bible chrétienne, un Nouveau Testament, plusieurs de ces écrits y trouvèrent place. C'est ainsi que l'épître aux Hébreux, anonyme d'abord, puis attribuée par les uns à Barnabe, par d'autres à saint Paul, finit par être ajoutée, en supplément, au
recueil paulinien. Un autre recueil se forma, celui des Epîtres catholiques, c'est-à-dire adressées à l'ensemble de l'Eglise; il demeura assez longtemps ouvert; on y admettait, suivant les lieux, un plus ou moins grand nombre d'épîtres. A la longue le chiffre de sept finit par prévaloir. Ces sept lettres sont les trois épîtres johanniques dont il a été question plus haut, les deux de saint Pierre, celle de saint Jude, enfin celle de saint Jacques.
Mais en dehors de ces compositions dans lesquelles l'Eglise reconnut l'inspiration divine et qu'elle jugea dignes de prendre place parmi ses écritures canoniques, d'autres productions encore nous témoignent des sentiments de nos ancêtres dans la foi. Les apôtres, à mesure qu'ils diminuaient de nombre et surtout quand ils eurent tous disparu, prirent dans le sentiment des fidèles une importance de plus en plus grande. Il semble qu'eux seuls eussent qualité pour parler à l'Eglise. Même après leur mort ils continuèrent à instruire, à édifier. Un petit livre très ancien, du temps de Trajan à tout le moins, la Doctrine (\i$y.yjt) des Apôtres, censé écrit par eux, rassemble, sous une forme succincte, les prescriptions de la morale générale avec des conseils sur l'organisation des communautés et la célébration du culte. C'est le prototype vénérable de tous les recueils de Constitutions ou de Canons apostoliques par lesquels s'ouvre le droit ecclésiastique d'Orient et d'Occident. Sous le nom de Barnabe circula longtemps une instruction d'abord
anonyme, qui, dans sa partie morale, est fort apparentée à la Doctrine. La Doctrine et l'épître de Barnabe paraissent bien dériver l'une et l'autre d'un texte antérieur, dans lequel les règles de la morale étaient exprimées par la description des Deux voies, celle du Bien et celle du Mal. Mais le Pseudo-Barnabe ne s'occupe pas exclusivement de la morale ; il a une doctrine ou plutôt une polémique, l'antijudaïsme. Elle l'entraîne à de véritables excès. Selon lui l'Ancien Testament n'a point été écrit pour Israël, lequel, trompé par Satan, n'y a jamais rien compris, mais uniquement pour les chrétiens. Cette thèse extraordinaire est prouvée par l'Ecriture elle-même, soumise ici à un allégorisme des plus intempérants.
Saint Pierre, en dehors de ses deux épîtres canoniques, patronnait encore d'autres écrits : la Prédication (Iv^ouyaa) de Pierre, l'Apocalypse de Pierre, l'Evangile de Pierre. On n'en a conservé que des fragments. Le premier de ces livres est le plus ancien. Ce qui en reste donne l'idée d'exhortations dans le sens du christianisme moyen, en dehors de toute préoccupation de gauche ou de droite : à peine quelques traits caractéristiques, propres à confirmer ce que nous savons d'ailleurs de la haute antiquité du document. L'Apocalypse, exploitant la donnée de la descente du Christ aux enfers, décrit, pour l'instruction des vivants, les supplices que l'autre monde réserve aux coupables. Quant' à l'Evangile, évidemment postérieur aux quatre textes canoniques et cependant très ancien (110-130 environ), il présente des particularités hardies. L'histoire évangélique
commençait, dans les cercles d'où il provient, à se vaporiser sous l'influence du docétisme. On racontait, en suivant plus ou moins les cadres traditionnels, mais en les remplissant de récits altérés par l'imagination ou même par certaines préoccupations théologiques.
Les livres décrits jusqu'ici ont tous été considérés, •au moins en certaines églises, comme des livres sacrés; ils furent admis aux honneurs de la lecture publique dans les assemblées chrétiennes.
Il en fut de même de l'épître adressée vers l'année 97 par l'église de Rome à celle de Corinthe, et qui fut rédigée par l'évêque Clément. Une autre pièce, une homélie et non pas une lettre, une homélie prononcée on ne sait où, à Home, à Corinthe, ou même ailleurs, fut jointe à la précédente dans les manuscrits, et profita du patronage que le nom de Clément donnait à celle-ci. On eut ainsi deux épîtres de saint Clément. Clément passait, non sans raison, pour avoir été un disciple des apôtres, un homme apostolique. Le prestige des apôtres s'étendait jusqu'à lui. Un autre écrit romain, le Pasteur •d'Hermas, parvint, lui aussi, aux honneurs de la lecture publique dans beaucoup d'églises. Celui-là se donnait clairement comme inspiré. Il n'est pas jusqu'au roman de saint Paul (Acta PauU\ composé assez tard dans le IIe siècle, qui n'ait été rangé çà et là parmi les livres sacrés.
D'autres écrits, tout aussi anciens, et même plus, que les derniers nommés, n'atteignirent point aux mêmes honneurs. Je veux parler surtout des sept lettres de saint Ignace et de celle de saint Poly carpe, qui remontent
au temps de Trajan et à des personnages hautement vénérés. On peut en dire autant du livre perdu de Papias d'Hiérapolis, « Explications des discours du Seigneur » .
Quelles qu'aient été leur publicité et leur autorité, tous ces livres ont ceci de commun qu'ils ont été écrits pour l'Eglise, et qu'elle y a reconnu l'inspiration dont elle procède elle-même. Ce sont des livres ésotériques, des livres d'intérieur, propres à affermir la foi et à entretenir le sentiment chrétien. Il n'est pas étonnant que, leur caractère étant le même, on ne se soit pas préoccupé tout d'abord d'établir entre eux ces démarcations précises d'où sortirent plus tard les divers canons du Nouveau-Testament, et enfin le canon actuellement reçu dans l'ensemble de la chrétienté. Le christianisme posséda de très bonne heure, dès le déclin du premier siècle, un certain nombre de livres bien à lui, qu'il n'avait point hérités de la Synagogue, où sa tradition spéciale se trouvait exprimée, avec ses titres principaux et ses données fondamentales, où se révélaient déjà les lignes essentielles de son développement doctrinal et de ses institutions. C'est là un fait de la plus haute importance, et, quoiqu'il en soit de certaines controverses de détail, un fait au dessus de toute contestation.
CHAPITBE XI.
La Gnose et le Marcionisme.
Les premières hérésies et les spéculations juives. — L'hostilité envers le dieu d'Israël: Simon le Magicien et ses congénères. — Saturnil d'Antioche. — La gnose syrienne. — Les écoles gnostiques d'Alexandrie : Valentin, Basilide, Carpocrate. — L'essence de la gnose. — L'exégèse gnostique. — Le Démiurge et l'Ancien Testament. — L'Evangile et la tradition. — Confréries gnostiques. — Propagande à Eome. — Marcion. — Ses principes, son enseignement, ses églises. — Résistance du christianisme orthodoxe. — Littérature hérétique. — Polémique orthodoxe.
L'hérésie, nous l'avons vu, est contemporaine de l'Evangile. Le champ du Père de famille est à peine ensemencé, que l'ivraie s'y révèle à côté du bon grain. De là, chez les directeurs des communautés primitives, une préoccupation incessante qui s'exprime dans leurs écrits, lettres de saint Paul, Pastorales, Apocalypse, épîtres de saint Pierre, de saint Jude, de saint Ignace. Autant que ces documents permettent d'apprécier les doctrines combattues, on voit qu'elles se ramènent à quelques points:
1° La nature et la loi, mosaïque ou naturelle *, sont l'œuvre d'esprits inférieurs au Dieu-Père, Dieu suprême et véritable ;
1 II est assez étrange que personne n'ait eu l'idée de se glisser entre la nature et la morale et de les rapporter à deux principes différents. Cela tient à l'éducation biblique. Avec la Bible il n'y a pas moyen de distinguer entre le Créateur et le Législateur.
154 CHAPITRE xi.
2° C'est en Jésus-Christ que ce Dieu suprême s'est manifesté ;
3° Le vrai chrétien peut et doit s'affranchir des puissances créatrices et législatrices pour se rapprocher du Dieu-Père.
Ces doctrines ne doivent pas être considérées comme une simple déformation de l'enseignement apostolique. Il y entre sûrement des éléments chrétiens ; mais si l'on fait abstraction de la place assignée à Jésus-Christ et à son rôle, le reste se tient tout seul et s'explique aisément par l'évolution de la pensée juive sous l'excitation de la curiosité philosophique des Grecs. Il suffit, pour s'en rendre compte, de se rappeler les points essentiels de la doctrine de Philon 1: Dieu, être infini, au dessus, non seulement de toute imperfection, mais de toute perfection ou même de toute qualification. En dehors de lui et ne procédant pas de lui, la matière, sur laquelle il agit par l'intermédiaire de puissances multiples, dont le Yerbe est la principale. Ces puissances et le Yerbe lui-même, sont présentées, tantôt comme immanentes à Dieu, tantôt comme des hypostases distinctes ; elles correspondent soit aux idées de Platon, soit aux causes efficaces des Stoïciens, soit encore aux anges de la Bible ou aux démons (/Wy.ovs;) des Grecs. Par elles le monde a été organisé avec l'élément matériel préexistant. Certaines d'entre elles se trouvent
1 Exposé clair et succinct dans Schùrer, Gesckichte des jiidischen Yolkes, II, p. 867.
emprisonnées dans des corps humains l, et c'est de l'incohérence entre leur nature divine et leur enveloppe sensible que naît le conflit moral entre le devoir et le vouloir. Triompher des influences que le corps exerce sur l'esprit, tel est le but de la vie morale. Le principal moyen est l'ascèse ; la science est utile aussi et l'activité bien réglée, avec le secours de Dieu. Ainsi l'âme se rapproche de Dieu ; dans l'autre vie elle le rejoindra; même en ce monde, il peut lui être donné de le posséder momentanément par l'extase.
Ainsi, Dieu est loin du monde et ne l'atteint que par des intermédiaires procédant de lui; certains éléments divins vivent dans l'humanité, comme emprisonnés dans la matière, dont ils cherchent à se dégager.
C'est le fond même du gnosticisme. Il n'y a qu'à introduire la personne de Jésus et son action rédemptrice, tendant à ramener vers Dieu les parcelles divines égarées ici-bas : avec cette addition on obtient exactement les doctrines combattues par les plus anciens écrivains chrétiens. Cependant, pour arriver à la gnose proprement dite, il reste encore un pas à faire : l'antagonisme entre Dieu et la matière doit être transporté dans le personnel divin lui-même ; le créateur doit être présenté comme l'ennemi, plus ou moins déclaré, du Dieu suprême, et, dans l'œuvre du salut, comme l'adversaire de la rédemption.
Pour en arriver là, il fallait rompre ouvertement avec la tradition religieuse d'Israël. Ni Philon, si res-
1 Corps animés; Philon est trichotomiste.
15G CHAPITRE xr.
pectueux de sa religion, ni les docteurs de la Loi dont les apôtres combattaient les « fables judaïques » , ne pouvaient avoir l'idée de ranger parmi les esprits mauvais le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob.
l.° — Simon et la gnose vulgaire.
Mais on peut concevoir un milieu où l'éducation biblique fût assez répandue pour servir de support à la spéculation théologique, sans que cependant on y fût embarrassé de scrupules à l'égard du dieu de Jérusalem. Ce milieu n'est pas idéal ; il a réellement existé : c'est le monde des Samaritains. Aussi bien la tradition des Pères de l'Eglise, quand ils exposent l'histoire des hérésies, concorde-t-elle à fixer leur point de départ à Samarie et à indiquer Simon de Gitton !, dit le Magicien, comme leur premier auteur. Ceci, bien entendu, doit être accepté avec quelque réserve. Ni Ebion, ni Cérinthe ne peuvent être considérés comme des descendants spirituels de Simon.
C'est donc à Samarie, la vieille rivale de Jérusalem, que la gnose proprement dite fait sa première apparition dans l'histoire chrétienne. Simon dogmatisait déjà en ce pays, qui était le sien, quand Philippe 2 y vint porter l'Evangile : « Il exerçait la magie et détournait le peuple » de Samarie, prétendant être quelqu'un de grand ; petits » et grands, tous s'attachaient à lui, disant : " Celui-ci
1 Gitton était un bourg de la circonscription de Samarie.
2 Act., VIII.
» est la Puisance de Dieu, la Grande Puissance " ». Son attitude était comme un décalque samaritain de celle de Jésus en Galilée et en Judée. Suivant la tradition des Actes, il se rallia au christianisme prêché par Philippe, puis par les apôtres Pierre et Jean, et reçut le baptême. Emerveillé des effets de l'inspiration chez les néophytes, il s'efforça d'obtenir que les apôtres lui conférassent, à prix d'argent, le pouvoir de faire de tels miracles. Cette prétention fut écartée. Toutefois, à Samarie, où il était sur son terrain, il lui fut donné de prévaloir contre l'Esprit-Saint. Saint Justin, qui était du même pays, rapporte ! que, de son temps, presque tous les Samaritains honoraient Simon comme un dieu, comme le dieu suprême, supérieur à toutes les puissances 2. En même temps que lui on adorait sa Pensée fKvvoix), incarnée comme lui, en une femme appelée Hélène. Saint Irénée donne plus de détails sur la doctrine simonienne. « Il y a, dit-il, une Puissance suprême, subUmissima Virtus, laquelle a un correspondant féminin, sa Pensée (svvotx). Sortie de son Père, la Pensée créa les anges, qui, à leur tour, créèrent le monde. Mais comme ils ne voulaient pas paraître ce qu'ils étaient, c'est-à-dire des créatures d'Ennoia, ils la retinrent, la maîtrisèrent, l'enfermèrent dans un corps féminin, puis la firent transmigrer de femme en femme. Elle passa notamment dans le corps d'Hélène, épouse de Ménélas ; enfin elle devint prostituée à Tyr. La Puissance suprême
1 ApoL, I, 26, 56: Dial. 120.
s'est manifestée aux Juifs comme Fils, en Jésus: à Samarie comme Père, en Simon ; dans les autres pays, comme Saint-Esprit ». L'intervention de Dieu dans të monde est expliquée, d'abord par la nécessité de délivrer Ennoia, puis par la mauvaise administration des anges. Les prophètes ont été inspirés par eux : il n'y a pas à s'en occuper. Ceux qui croient en Simon peuvent, en pratiquant la magie, triompher des esprits maîtres du monde. Quant aux actions, elles sont indifférentes ; c'est la faveur de Dieu qui sauve: la Loi, œuvre des angesr n'est qu'un instrument de servitude. Irénée rapporte encore que Simon et Hélène étaient, dans la secte, l'objet d'honneurs divins, qu'on leur élevait des statues où ils étaient figurés en Jupiter et en Minerve.
En ce qui regarde la christologie, Simon enseignait que la Puissance suprême, pour n'être pas reconnue pendant son voyage en ce monde, avait pris successivement les apparences de différentes classes d'anges, puis la forme humaine en Jésus. Ainsi, parmi les homnes il avait paru être homme, sans l'être en réalité ; il s'était donné en Judée le semblant de la souffrance, sans souffrir véritablement.
Dans cet exposé il peut se faire que certains traits correspondent à un développement de la doctrine après la première fondation de la secte. Mais l'ensemble se rattache bien à ce que dit Justin et à ce que nous lisons dans les Actes. Cette préoccupation de la Bible, alors même qu'on en méconnaît l'autorité, ce mélange d'idées dualistes et de rites helléniques, cette pratique de la
magie, tout cela convient bien au milieu de Samarie, terre bénie du syncrétisme religieux. La gnose, qui s'épanouira plus complètement ailleurs, laisse déjà voir ici ses données caractéristiques : le Dieu abstrait, le monde œuvre d'êtres célestes inférieurs, la divinité partiellement déchue dans l'humanité, la rédemption qui l'en dégage. Il n'est pas jusqu'aux couples (syzygies) du système valentinien dont on ne trouve ici, dans la suprême Puissance et la première Pensée (Simon, Hélène), comme une première esquisse.
Un trait notable c'est que l'initiateur de ce mouvement religieux se présente comme une incarnation divine. Ceci est évidemment imité de l'Evangile.
De la secte de Simon, les anciens auteurs rapprochent celle d'un autre samaritain, Ménandre de Capparétée: il est aussi question d'un Do sithée, peut-être antérieur à Simon lui-même et au christianisme, et d'un Cleobius !. Ménandre enseignait à Antioche. Tous ces chefs de secte paraissent avoir fait comme Simon et s'être attribué une origine divine. Leurs successeurs furent plus modestes.
Un des premiers qui nous soient signalés est Saturnil d' Antioche, qui fit parler de lui vers le temps de Trajan 2. Il enseignait un Dieu-Père, que nul ne peut
1 Hégésippe, dans Eusèbe, H. E., IV, 22; Irénée, l. c./Pseudo- Tert. de Praescr., 46.
2 Nommé par Justin, Dial. 35, et Hégésippe, l. c. Ce qu'on en sait est]représenté par Irénée, I, 24, que copient les autres hérésiologues. Dans tous ces textes il figure entre le groupe de Simon et les grands gnostiques du temps d'Hadrien.
nommer ni connaître, créateur des anges, archanges, puissances, etc. Le monde sensible est l'œuvre de sept anges. Ils créèrent l'homme d'après une image brillante venue du Dieu suprême, qui leur apparut en un moment fugitif: mais leur œuvre fut d'abord imparfaite. L'homme primitif rampait à terre sans pouvoir se lever. Dieu en eut pitié, parce qu'il y reconnaissait quelque image de lui-même : il lui envoya une étincelle de vie qui acheva de le constituer. A la mort, cette étincelle se dégage et va rejoindre son principe divin.
Le dieu des Juifs est un des anges créateurs. C'est d'après ceux-ci que les prophètes ont parlé, quelquesuns même d'après Satan, leur ennemi. Ces anges créateurs sont en révolte contre Dieu ; c'est pour le vaincre, pour vaincre surtout le dieu des Juifs, que le Sauveur est venu. Le Sauveur émane du Dieu suprême l ; il est sans naissance, incorporel. Outre la victoire sur le dieu des Juifs et ses collègues, il a eu en vue le salut des hommes, ou plutôt de ceux qui, dans leur étincelle de vie, ont un élément divin et sont susceptibles d'être sauvés 2.
Le mariage et la procréation des enfants étaient considérés dans la secte comme des œuvres de Satan. La plupart des Saturniliens s'abstenaient de manger des
1 Ceci est nécessité par le système, mais le document n'en dit rien.
2 II y a ici quelque incohérence dans le résumé de saint Irénée. Il semble d'abord que tous les hommes aient une étincelle de vie, un élément divin ; on voit ensuite cet avantage se restreindre à une catégorie de privilégiés.
choses ayant eu vie, et cette abstinence leur valait, paraît-il, un grand succès.
Ici encore, en dépit de l'hostilité contre le judaïsme, nous avons la donnée biblique des anges. Mais il n'y a point de syzygies célestes ; le fondateur de la secte ne prétend pas à la divinité ; enfin la morale est ascétique. Autant de traits qui distinguent la gnose de Saturnil de celle de Simon. Son docétisme très marqué, son Sauveur qui n'a de l'humanité qu'une pure apparence, correspond bien aux préoccupations que nous avons signalées chez saint Ignace, d'Antioche lui aussi, et, comme Saturnil, contemporain de Trajan.
Ces hérésies primitives ne paraissent pas avoir eu beaucoup de succès en dehors de leur cercle originaire. Saint Justin, par qui nous savons que les Samaritains du temps d'Antonin le Pieux étaient presque tous disciples de Simon, dit que cette secte n'avait ailleurs que très peu d'adhérents l. Sur la foi d'une inscription mal comprise 2 il se figurait que Simon avait été, à Rome, honoré d'une statue par les autorités de l'Etat. Mais il est peu probable que le Magicien ait instrumenté si loin de son pays. Tout ce qu'on raconte de son séjour à Rome et du conflit qu'il y aurait eu avec saint Pierre, est désormais classé dans le domaine de la légende. Ménandre avait promis à ses disciples qu'ils ne mourraient point.
1 Un siècle après Justin, Origène (Gels. I, 57) assure qu'il ne devait plus y avoir trente Simoniens dans le monde entier.
2 Confusion célèbre du vieux dieu sabin Semo Sanciis, Dens Fidius, avec Simo scinctus Dsus.
Duchesne. Ilist. anc. de VEgl. - T. I. 11
Il y en avait encore quelques-uns au temps de saint Justin.
En Syrie le succès spécial de Simon est loin de représenter toute la fortune de la gnose. C'est en ce pays que se produisit, soit par développement, soit par imitation, cette extraordinaire pullulation de sectes que saint Irénée rattache étroitement au simonisme et qu'il compare à des champignons. Il les appelle d'un nom commun, celui de Gnostiques, et en décrit quelques variétés \ C'est à 'cette catégorie de sectes que l'on donne assez souvent la dénomination de sectes ojrfiitique.s (ooi;r serpent), qui ne semble convenir qu'à certaines d'entre elles, où le serpent biblique avait un rôle spécial. Les noms des éons célestes, les combinaisons établies entre les fantaisies métaphysiques et l'histoire biblique varient plus ou moins d'un système . à l'autre. Mais il y a toujours au sommet des choses un être ineffable et une pensée suprême (Ennoia, Barbelo, etc.) d'où procèdent les ogdoades et les hebdomades; toujours aussi un éon (Prounicos, Sophia, etc.) à qui il arrive une infortune, à la suite de laquelle certaines étincelles divines tombent dans les régions inférieures. A cette catastrophe divine se rattache la production du Démiurge, appelé souvent Ialdabaoth. Le Démiurge ignore absolument le monde divin supérieur à lui ; il se croit le seul et véritable Dieu, et l'affirme volontiers clans la Bible, inspi-
1 Ilaer. I, 29-31. Ni Justin ni Hégésippe ne font une catégorie spéciale de ces hérétiques ; je pense qu'ils les rangent sous l'appellation générale de Shnoniens.
LA GNOSE ET LE MAItCIONISME 163
rée par lui. Mais les étincelles divines doivent être dégagées du monde inférieur. A cet effet l'éon Christ, l'un des premiers du plérôme, vient s'unir momentanément à l'homme Jésus et inaugurer en lui l'œuvre du salut.