BOULEVARD SAINT-GERMAIN
PRÉFACE
Il y a un demi-siècle, nous ne connaissions guère de l’ancien monde que les Romains et les Grecs. Habitués à voir dans ces deux grands peuples les représentants de la civilisation antique, nous consentions sans peine à ignorer ce qui s’était passé en dehors de la Grèce et de l’Italie. Il était à peu près convenu qu’on n’entrait dans le domaine de l’histoire positive que quand on avait mis le pied sur le soi de l’Europe. Nous savions cependant que, dans cette immense contrée qui s’étend entre le Nil et l’Indus, il y avait eu de grands centres de civilisation, des monarchies embrassant de vastes territoires et d’innombrables tribus, des capitales plus étendues que nos capitales d’Occident, des palais aussi somptueux que ceux de nos rois; et de vagues traditions nous disaient que leurs orgueilleux fondateurs y avaient retracé la pompeuse histoire de leurs actions. Nous savions également que ces vieux peuples de l’Asie avaient laissé des traces puissantes de leur passage sur la terre. Des débris amoncelés dans le désert et sur le rivage des fleuves; des temples, des pyramides, des monuments de toute sorte recouverts d’inscriptions présentant des caractères étranges, inconnus; tout '~\ ce que racontaient les voyageurs qui avaient visité ces con. trées attestait un grand développement de culture sociale Mais cette grandeur nous apparaissait à travers des ruines ou dans les récits incomplets des historiens grecs, et dans
HIST. D CmiEttT.
H PRÉFACE
quelques passages de la Bible. Et comme, dans ce monde primitif de l’Orient, tout revêt des proportions colossales, on était naturellement disposé à croire que la fiction occupait une grande place dans les récits de la Bible et dans les pages d’Hérodote.
Il existait, à cette époque, un enseignement traditionnej qui avait eu, au dix-huitième siècle, son interprète le plus populaire dans le pieux et docte Rollin. L 'Histoire ancienne, où le vénérable chef de l’université de Paris a si harmonieusement fondu les récits des écrivains grecs et romains, résumait, pour les écoles et pour les gens du monde, les connaissances qu’on possédait alors sur les peuples de l’Asie occidentale. Mais il ne fallait demander à Rollin, si instruit, si judicieux d’ailleurs, ni une critique bien savante sur les points douteux, ni une connaissance approfondie des institutions, des arts, des religions de l’antiquité. Il ne fallait pas non plus chercher dans ses livres les rapports qui ont pu exister entre les civilisations particulières des différents peuples, l’influence qu’elles ont exercée l’une sur l’autre, et la part que chacune d’elles a prise à la formation et au développement de la civilisation européenne. Rollin racontait et discutait peu; ce sage historien traduisait agréablement les auteurs anciens plutôt qu’il n’interrogeait l’Orient lui-même sur sa propre histoire. Hérodote, Diodore de Sicile, voilà quels étaient ses principaux guides dans l’étude des temps primitifs et des antiquités asiatiques.
A côté de cet enseignement qui reposait sur la Bible, comme sur le fondement de toute certitude, la philosophie du dix-huitième siècle avait élevé d’aventureux systèmes, et reconstruit sur de nouvelles bases l’histoire primitive de l’humanité. Imbue de cette fausse idée que l’homme avait débuté par l’état sauvage, elle admettait que pour atteindre ce degré de culture où étaient parvenus quelques peuples de l’ancien monde, des milliers de siècles avaient été nécessaires à l’éducation de l’espèce humaine. Des notions vagues, confuses, exagérées sur l’état des sciences, sur l’âge des tradition est