Texier, l. c
a. Voyez dans noire collection Uisl.ire grecque, 2* édition, p. 33.
sur ses côtes et qui lui interceptaient l’approche de la mer ; les Gimmériens et les Thraces, qui faisaient de continuelles incursions dans l’Asie Mineure. Longtemps ces peuples remplirent la Lydie d’épouvante par des invasions subites; Éphèse les vit avec terreur camper sur les bords du Caystre, et sous le règne de Candaule, la ville de Magnésie, non loin du Méandre, fut complètement détruite par les Trères. Sardes même fut prise. Callinos, poëte élégiaque d’Bphèse, essaya d’être le Tyrtée de l’Ionie : « Jusques h quand cette indolence, ô jeunes gens ? quand aurez-vous un cœur vaillant? Ne rougissez-vous pas devant vos voisins, de vous abandonner aussi lâchement vous-mêmes ? Vous voulez vivre dans la paix ; mais la guerre embrasse la contrée tout entière.... Et qu’en mourant on lance un dernier trait, car il est honorable pour un brave de combattre contre les ennemis, pour son pays, pour ses enfants, et pour sa légitime épouse. La mort viendra à l’instant que marquera le fil des Parques. Eh bien ! marchez devant vous la lance haute; que votre cœur, sons le bouclier, se ramasse en sa vaillance, au moment oh commencera la mêlée. Car il n’est pas possible à un homme d’éviter la mort décidée par le destin; non, eût-il les im~ m ortels mêmes pour ancêtres de sa race, souvent celui qui s’en va pour éviter le combat et le retentissement des traits, la mort le frappe dans sa maison ; mais il n’y a dans le peuple nulle affection pour lui ; il n’y laisse nul regret. L’autre, au contraire, petits et grands le pleurent, s’il lui arrive mal. Oui, la mort d’un guerrier à l’âme vigoureuse excite les regrets de la nation tout entière. Vivant, on l’estime à l’égal des demi-dieux. Aux yeux de ses concitoyens, il est comme un rempart, car il a suffi seul à l’œuvre de vingt autres1. »
Nous ne savons si Callinos réussit à rendre quelque courage aux Ioniens, déjà amollis par trop de richesses; mais les Lydiens réussirent à se débarrasser des barbares. Le successeur de Candaule, Gygès, commença aussitôt, sans être inquiété, la soumission des Grecs de l'Asie Mineure; il
4. Traduction do U. Picrron, Histoire de la littérature grecque, 3* édition, p. 4 20, dans notre collée lion»
l’avis, de les consommer en festins et en repas, où ils s’invi- ’ teraieut tour à tour. Les ordres de Thrasybule furent suivis. Il avait prévu que, -lorsque l’envoyé de Sardes verrait la grande quantité de vivres prodigués sur la place publique et les citoyens occupés de fêtes et de divertissements, il ne manquerait pas d’en informer Alyatte ; c’est ce qui arriva. Le héraut, après avoir communiqué à Thrasybule les propositions du roi de Lydie, revint à Sardes, et, au lieu d’une simple trêve, la paix fut conclue. Car Alyatte, qui avait cru jusque-là que la famine désolait Milet, et que le peuple y était réduit aux dernières extrémités, détrompé par le récit de son envoyé, consentit à la paix. » Il avait été plus heureux contre Smyrne, qu’il prit. Alyatte eut aussi une guerre avec les Mèdes. Au moment où les deux peuples allaient engager un combat décisif, une éclipse de soleil sépara les deux armées. Leurs communs alliés, les rois de Babylone et de Cilicie profitèrent de ce prodige pour faire conclure la paix ; elle fut scellée par un mariage entre la fille d'Alyatte et Astyage, fils de Cyaxare.
Après un règne de 58 ans, ce prince laissa, en 559, le trône à son fils Grésus, qui poursuivit contre les Grecs de l’Asie Mineure les projets de ses prédécesseurs. En vain Thalès de Milet conseilla aux Ioniens de nommer un sénat qui siégerait à Téos, position centrale, et de là gouvernerait toute l’Ionie comme une seule ville ; ils ne voulurent pas renoncer à leur indépendance municipale et laissèrent leurs villes succomber, les unes après les autres, sous les coups de Crésus. Éphèse, gouvernée par Pindaros, fils de l’une de ses sœurs, tomba la première en son pouvoir, quoique les habitants, pour mettre leur ville sous la protection de Diane, eussent enveloppé leurs murs d’une corde qu’ils avaient attachée à l’autel de la déesse, dont le temple s’élevait non loin de la cité. Crésus fit ensuite la guerre aux Ioniens et aux Éoliens, mais successivement, employant, dit Hérodote, des raisons légitimes lorsqu’il en pouvait donner, ou des prétextes frivoles à défaut de raisons.
Quand il eut subjugué les Grecs d’Asie, et qu’il les eut forcés à payer un tribut, Grésus voulut équiper une flotte
pour attaquer les îles voisines. Bias de Priène ou, selon d’autres, Pittacos de Mytilène, vint alors à Sardes. « Qu’y a-t-il de nouveau en Grèce? lui demanda Grésus. — Prince, répondit-il, les insulaires achètent une grande quantité de chevaux, afin de venir attaquer Sardes et de vous faire la guerre. — Puissent les dieux, repartit Crésus, leur inspirer le dessein d’attaquer les Lydiens avec de la cavalerie ! — Il me semble, seigneur, reprit alors Bias, que vous désirez ardemment les rencontrer à cheval sur le continent, et vos espérances sont fondées ; mais depuis qu’ils ont appris que vous faisiez équiper une flotte pour les attaquer, pensezvous qu’ils souhaitent autre chose que de surprendre les Lydiens en mer, et de venger sur vous les Grecs du continent que vous avez réduits en esclavage? » Crésus reconnut la justesse de cette réponse, et fit alliance avec les Ioniens des îles.
Mais il n’avait pas renoncé à faire de nouvelles conquêtes. Tournant ses vues d’un autre côté, il subjugua presque toutes les nations à l’ouest du fleuve Halys, les Lyciens et les Ciliciens exceptés. Le royaume de Lydie avait alors atteint son plus haut point de grandeur; la réputation de Grésus, sa générosité, le souvenir qu’il conservait des services rendus attiraient à Sardes une foule d’étrangers. La tradition racontait que Solon, après avoir visité l’Égypte, était venu, comme l’avaient fait Bias et Pittacos, à la cour de Crésus, qui le reçut avec distinction et le logea dans son palais. Mais le «âge d’Athènes blessa bientôt l’orgueil du monarque lydien ; malgré ses richesses et sa puissance , il ne le regarda pas comme le plus heureux des hommes; il mit au-dessus de lui Tellos, un Athénien qui, malgré sa pauvreté, éleva une belle et nombreuse famille, et mourut pour son pays avec tant d’honneur, que ses concitoyens lui élevèrent, aux frais du public, un monument dans l’endroit môme où il était tombé. Solon ne donna pas même à Grésus la seconde place. Cléobis et Biton, jeunes Argiens fils de la prêtresse de Junon, avaient été plus heureux que lui. Un jour, n’ayant pas trouvé de bœufs pour les atteler au char de leur mère, appelée au temple par un sacrifice, ils s’étaient eux-mêmes attachés au joug et avaient traîné le char l’espace de six
stades. Lear mère pria la déesse d'accorder à ses enfants le plus grand bonheur que pût obtenir un mortel. Après le sacrifice et le festin, les deux jeunes gens s’endormirent dans le temple même, et ne se réveillèrent plus. « Athéniens, dit Crésus irrité, faites- vous donc si peu de cas de ma félicité? » Solon répondit : « Seigneur, vous avez certainement , des richesses considérables et vous régnez sur un peuple nombreux ; mais je ne puis vous dire heureux avant de savoir si vous avez fini vos jours dans la prospérité. L’homme comblé de richesses n’est pas plus heureux que celui qui n’a que le simple nécessaire, à moins qu’il n’ait tous les biens qu’on peut envier et ne termine heureusement sa carrière ; jusque-là ne l’appelez pas heureux, dites seulement qu’il est fortuné. » Solon partit et bientôt la colère des dieux éclata d’une manière terrible sur le roi de Lydie*. Atys, oelui de ses enfants qu’il préférait, fut tué dans une chasse où, malgré l’avertissement d’un songe, il l’avait laissé partir. Grésus pleura deux ans la mort de son fils; mais la destruction de l’empire d’Astyage, son beau-frère, et les accroissements rapides de celui des Perses lui firent mettre un terme à sa douleur. Il songea aux moyens de réprimer cette puissance avant qu’elle devînt plus formidable ; mais auparavant il voulut consulter les oracles de la Grèce et celui de Jupiter Ammon en Libye. Ceux de Delphes et d’Amphiaraüs prédirent à ce prince que, s’il entreprenait la guerre, il détruirait un grand empire , et lui conseillèrent de rechercher l’amitié des États de la Grèce qu’il aurait reconnus les plus puissants. Crésus interpréta cette réponse avec ses espérances, et, plein de joie, il fit de riches présents aux Delphiens, qui, de leur côté, accordèrent au roi de Lydie tous les privilèges dont ils disposaient. Crésus, assuré de vaincre les Perses, voulut savoir si son empire, sans cesse agrandi, aurait une longue durée : la pythie lui répondit : « Quand un mulet sera roi des Mèdes, fuis alors, Lydien efféminé, sur les bords de l’Hermus; garde-toi de résister, et ne rougis point de ta lâcheté. »
< . Il est malheureux que ce récit ne concorde pas avec la chronologie ' Solon était de retour à Athènes quand Crésus monta sur le trône.
Crésus, pensant bien qu’un mulet ne monterait jamais sur le trône des Mèdes, conclut que lui ni ses descendants ne seraient privés de la puissance souveraine; sans crainte alors, il fit une alliance inutile avec les Lacédémoniens, et marcha contre Cyrus. Un Lydien nommé Sandanis, homme sage, voulut donner à Crésus un dernier conseil et lui dit : « Seigneur, vous vous disposez à faire la guerre à des peuples qui ne sont vêtus que de peaux; ils se nourrissent non de ce qu’ils voudraient avoir, mais de ce qu’ils ont, parce que leur pays est aride et stérile; ils ne font point usage du vin, l’eau est leur unique boisson; ils ne/connaissent ni les figues, ni les fruits agréables. Vainqueur, qu’enlèverez-vous à des gens qui n’ont rien ? Vaincu, considérez que de biens vous allez perdre 1 S’ils goûtent une fois les douceurs de notre pays, ils ne voudront plus y renoncer : nul moyen pour nous de les chasser. Quant h moi, je rends grâces aux dieux de ce qu’ils n’inspirent pas aux Perses le désir d’attaquer les Lydiens. * Crésus, sourd à ces conseils, traversa le fleuve Halys, soumit la Gappadoce, et transporta en d’autres contrées tous les habitants du pays.
Nous raconterons ailleurs, dans l’histoire de la Perse, la catastrophe qui termina cette lutte, imprudemment provoquée. Crésus, battu à Thimbrée, fut pris dans Sardes; son empire s’écroula avec lui. La Lydie devint une province de la Perse. C’était un riche pays. Outre les paillettes d’or que le Pactole roulait dans ses flots, Crésus faisait exploiter près de Pergame une mine de ce précieux métal. Les Lydiens étaient commerçants, industrieux; on vantait leurs onguents, leurs tapis et l’habileté des esclaves tirés de leurs pays. Us avaient très-anciennement frappé de la monnaie d’or. Mais ils aimaient aussi le plaisir, la mollesse : on leur attribuait l’invention de plusieurs jeux. La corruption de leurs mœurs était aussi grande que le fut leur servile obéissance envers leurs maîtres étrangers. Après Cyrus, eux et les Phrygiens se montrèrent timides et soumis, à la différence des Mysiens, rudes montagnards qui furent toujours difficiles à tenir dans la dépendance.
LES MK DK S ET LES PERSES.