‹ Histoire ancienne de l'OrientChapitre 33 sur 47 · Voir le ch. i · texte numérisé non relu

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hist. d’orieni. 16

est le symbole de cette vaste colonisation qui couvrit tous les rivages de la mer Méditerranée. D apres ces récits, Hercule entreprit son expédition avec une flotte nombreuse, rassemblée dans l’ile de Crète : son dessein était de pénétrer dans l’Ibérie, pays riche en mines d’or où régnait Chrysaor, père de Géryon. Il traverse l’Afrique, y introduit l’agriculture et fonde la ville d’Hécatompyles. Il arrive ensuite au détroit des colonnes d’Hercule, et de la il passe à Gadès. Il soumet 1 Espagne, où il s’empare des bœufs de Géryon, et visite la Gaule, l’Italie, la Sicile et la Sardaigne.

Cette tradition, rapportée par Diodore de Sicile, exprime assez bien l’ensemble des expéditions entreprises par le génie aventureux des Phéniciens, les stations principales de leur commerce et les résultats de leurs conquêtes. Les colonies phéniciennes durent naturellement s’étendre de i’est à l’ouest sur les bords de la mer Méditerranée ; c’est ce qu’indique clairement la fable grecque. Les pays qu’elle désigne sont ceux où les Phéniciens avaient leurs principaux établissements, l’Afrique, l’Espagne, la Sicile et la Sardaigne. Le point de départ de ces expéditions est l’île de Crète, d’où l’agriculture et la civilisation se répandirent par la navigation et le commerce, depuis la partie orientale de la Méditerranée jusqu’aux colonnes d’Hercule.

Les colonies phéniciennes n’étaient pas autre chose que de grands établissements de commerce. Elles étaient destinées à servir d’entrepôts, et à procurer des débouchés aux marchandises de la métropole. Il serait difficile de déterminer l’époque de la fondation de ces colonies, dont quelquesunes atteignirent un si haut degré de prospérité. Il est vraisemblable que ce fut pendant la période où le commerce et la navigation de Tyr prirent un développement si remarquable, c’est-à-dire dans l’intervalle de temps qui s’écoula du dixième au sixième siècle.

Les lies de la Méditerranée voisines de la Phénicie, comme Cypre, Rhodes et la Crète, les Sporades, les Cyclades et les îles plus éloignées, situées près de l’Hellespont, reçurent presque toutes des colonies tyriennes. Les villes de Cypre avaient été pour la plupart fondées par des Phéniciens. La

LES PHÉNICIENS

Crète fut de bonne heure visitée et colonisée par eux ; les fables que nous avons rapportées le prouvent suffisamment. Le culte d’Hercule y était naturalisé, et la fable d’Europe, fille du Phénicien Agénor, que Jupiter enleva et vint déposer en Crète, où elle fut mère de Minos, venait certainement de la Phénicie, comme le culte pratiqué à Jalyssos, à Camiros, à Lindos, dans Pile de Rhodes et dans les autres villes de l’Archipel. Ce peuple avait aussi un établissement considérable dans l’île de Thasos vis-à-vis la côte de Thrace. Il avait reconnu, dans ses voyages de découvertes, que les montagnes de cette île renfermaient des mines d’or, et il ne tarda pas k les exploiter. Hérodote vit encore les puits et les galeries.

Les côtes occidentales et septentrionales de l’Asie Mineure offrent aussi quelques traces du passage des Phéniciens. On leur attribue la fondation des villes de Prénétos et de Bithynion, l'une située sur la mer Noire, et l’autre sur la Propontide. H paraît aussi qu’ils avaient pénétré jusque dans les montagnes de la Pisidie et de la Carie ; du moins on retrouvait dans ces contrées les débris d’une peuplade, celle de Solymes, dont le langage attestait leur parenté avec les Phéniciens, et qui adoraient leur grand dieu Baal. Plusieurs traits de leur langue, de leurs mœurs et de leur culte mettent aussi les Gariens en rapport avec la race phénicienne.

Toutefois, la colonisation phénicienne ne put arriver sur les côtes de l’Asie Mineure à un grand développement, parce que les Phéniciens rencontrèrent sur ces rivages les colons grecs, et avant eux les tribus thraces ou pélasgiques qui les en repoussèrent.

La même cause s’opposa vraisemblablement à leur établissement sur les côtes de la Grande-Grèce et du reste de l’Italie. Les Grecs, maîtres de la partie méridionale de la Péninsule, les Étrusques, qui formaient dans le centre une puissance considérable, durent leur fermer l’accès des rivages italiens. En Sicile, ils devancèrent les Grecs et s'établirent, sans beaucoup de peine, sur divers points du littoral. Les Phéniciens, dit Thucydide, occupaient les côtes de la Sicile et les petites îles voisines, longtemps avant que les Grecs y fussent allés ; mais dès que ceux-ci commencèrent à y abor-

der, les premiers se retirèrent à Motya, à Solous et à Panorme. L’ile de Malte, la Sardaigne, les îles Baléares, placées sur la roule de l’Espagne et de la Gaule, ne pouvaient pas manquer d’attirer l'attention de ce peuple. Diodore de Sicile nous apprend qu’ils y avaientdes stations pour leurs vaisseaux et des entrepôts pour leurs marchandises.

L’Espagne était, en Occident, le centre de leur commerce et de leur navigation. Les mines si riches de cette contrée avaient de bonne heure excité leur convoitise, et nulle part les Phéniciens n’avaient des colonies aussi nombreuses et aussi florissantes. C’était surtout dans la partie méridionale du pays, dans la Lusitanie et la Bétique, qu’ils s’étaient établis. Ils y avaient fondé les grandes colonies de Tartessus, de Garteja, de Gadès. Après ces villes, les plus célèbres étaient celles de Malaca et d’Hispalis qui, sous les noms de Malaga et de Séville, ont conservé leur ancienne importance. Enfin les établissements phéniciens dans cette contrée étaient si nombreux, que Strabon en compte plus de 200 remontant pour la plupart à une très-haute antiquité.

La colonisation phénicienne ne s’était pas arrêtée sur la côte africaine aux colonnes d’Hercule ; elle s’était répandue sur une partie du littoral de ce continent baigné par l’Atlantique, où Strabon ne compte pas moins de 300 villes fondées par les Phéniciens ou les Carthaginois. Nous ne savons rien de ces colonies qui, jetées sur de lointains rivages et environnées de peuples barbares, disparurent assez promptement. Faut-il voir dans l’île de Madère la principale des îles Fortunées, la grande île située au-delà des colonnes d’Hercule et conquise, suivant la tradition, par les Phéniciens ? Il est impossible de l’affirmer. Il serait plus difficile encore d’établir que cette île désigne le nouveau monde.

L’Afrique renfermait un assez grand nombre de colonies phéniciennes, dont quelques-unes dépassèrent en puissance et en richesses la mère patrie. Parmi ces villes Utique était la plus ancienne ; après elle venait Carthage, et, après celle-ci, vers le sud-est, Adrumète, Tysdrus, la grande et la petite Leptis, d’autres encore d’une moindre importance. Ces colonies servaient d'entrepôts au commerce des Phéniciens

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avec les régions occidentales et les tribus de l’Afrique inté— ^ rieure.

£ Quoique la colonisation des Phéniciens fût particulièrement dirigée vers l’ouest, l’extension de leur commerce les conduisit vers d’autres rivages : ils cherchèrent à prendre pied sur les côtes de la mer des Indes, dans le golfe Arabique et le golfe Persique. Les rapports iutimes qui s’établirent entre la Phénicie et la Judée, au temps de David et de Salomon, leur ouvrirent la navigation de la mer Rouge. Dans le golfe Persique, les îles de Tylos et d’Aradus attestent suffisamment que les Phéniciens fréquentaient ces parages et y avaient fondé de grands établissements.

« Ainsi, dit Heeren, ce peuple remarquable ne se répandit pas par l’envahissement et la conquête, mais par des voies plus pacifiques et parla même d’autant plus sûres. La marche triomphante de l’Hercule tyrien n’est pas marquée par lesaccagement des villes et la dévastation des pays, comme le furent les expéditions des Mèdes et des Assyriens, mais par une longue suite de colonies florissantes qui introduisirent l’agriculture et les arts de la paix chez des peuplades grossières et barbares. »

Commerce des Phéniciens.

Placée à l’extrémité du continent asiatique, sur les rivages de la grande mer qui la mettait en communication directe avec l’Afrique et l’Europe, la Phénicie était naturellement appelée à servir d’entrepôt entre l’Orient et l’Occident. De bonne heure, en effet, elle couvrit de ses flottes le vaste bassin de la Méditerranée, et ce fut à l’aide de ses vaisseaux que l’Asie, l’Europe et l’Afrique communiquèrent entre elles.

Le commerce des Phéniciens embrassait la plus grande partie du monde connu. Toutefois, c’était avec leurs colonies qu’ils avaient les relations les plus régulières et les plus nombreuses. Ce commerce consistait surtout dans l’échange des produits et des denrées de l’Orient et de l’Occident. Nous allons indiquer rapidement quels en étaient les principaux objets et les différentes directions.

En Occident, le pays avec lequel les Phéniciens avaient le

plus de rapports était l’Espagne. Les métaux précieux que renfermait cette contrée devinrent pour eux une source inépuisable de richesses. On prétend que les premiers Phéniciens débarqués en Espagne y trouvèrent une telle quantité d’argent, qu’ils fabriquèrent de ce métal tous leurs ustensiles et jusqu'aux ancres de leurs vaisseaux. L’argent n’était pas le seul produit de ce pays : il y avait de l’or, du plomb, du fer, et les Phéniciens ouvrirent des mines d’étain sur la côte voisine de la Lusitanie. « L’Ibérie, s’écrie le prophète Ézéchiel, fit le commerce avec toi, à cause de tes grandes richesses; elle paya tes denrées avec de l’argent, du fer, de l’étain et du plomb. » En échange de ces métaux, les Tyriens livraient aux Espagnols des denrées de Tyr, du lin et les mille objets de l’industrie orientale.

Les entrepôts des Phéniciens en Espagne étaient aussi le point de départ d’excursions plus lointaines. Mais le mystère dont ils enveloppaient ces expéditions ne nous permet pas d’en assigner au juste la direction ni le terme. Il est probable qu’ils fréquentaient les côtes de la Bretagne, et qu’ils poussèrent leurs courses jusqu’aux pays qui produisaient l’ambre c’est-à-dire jusqu’aux rivages de la mer Baltique.

Nous manquons de renseignements positifs sur le commerce des Phéniciens avec leurs colonies d’Afrique, mais les relations intimes qui existèrent de tous temps entre Carthage et Tyr, attestent suffisamment son existence.

En Orient, tandis que leurs caravanes se répandaient dans la Babylonie, dans la Perse et pénétraient jusque dans la Petite-Bucharie et le Petit-Thibet, leurs flottes visitaient les côtes de l’Arabie, de l’Éthiopie, de l’Inde occidentale et rapportaient des épiceries, de l’ivoire, des bois d’ébène et de l’or, des singes, des paons, etc. C’était l’ensemble de ces rivages si riches de l’Arabie, de l’Afrique et de l’Inde, que d’antiques traditions désignaient soua le nom général d’Ophir. Il ne fallait pas moins de trois ans pour accomplir ces lucratifs voyages d’Ophir, ce qui prouve que cette navigation côtière était fort lente et le terme de sa course fort éloigné.

Le commerce phénicien, dans l’intérieur de, l’Asie, suivait trois directions : le premier comprenait la région du sud, ou

LES PHÉNICIENS

arabico-indienne; ît 'euxième la région du centre, ou assyrico-babylonienne, ek . e troisième celle du nord, ou arménico-caucasique.

La première région fournissait l’or et les pierreries, l’encens, la myrrhe, la casse, la cannelle, etc. Les villes de Saba, d’Aden, de Harran étaient les principaux entrepôts de ce commerce. Ses grandes stations étaient dans l’Arabie occidentale la ville de Pétra, dans l’Arabie orientale celle de Gerra. « Tous les princes de Cédar, dit Ezéchiel, en s’adressant à Tyr, trafiquèrent avec toi et t’amenèrent leurs dromadaires. » Les principales tribus arabes qui étaient en relations assidues avec les Phéniciens étaient les Madianites et les Iduméens. Ges derniers avaient en leur possession les ports d’Ælath et d’Àsiongaber, qui étaient les grands entrepôts des denrées de l’Arabie. De là les caravanes se rendaient dans les places commerçantes de la Méditerranée, telles que Gaza, Ascalon, d’où les marchandises transportées par mer, le long de la côte, arrivaient à Tyr et aux autres villes de la Phénicie.

Les Phéniciens entretenaient avec l’Egypte, la Palestine et la Syrie des rapports réguliers. Il résulte même du récit d’Hérodote que les Phéniciens commencèrent par importer chez les autres nations les denrées des Égyptiens et des Assyriens. Ézéchiel atteste ces relations : « Tu suspendis sur tes pavillons des étoffes de coton et des broderies rapportées d’Égypte. » Le coton était un produit indigène du sol égyptien, et les broderies de ce pays passaient pour des chefsd’œuvre d’industrie. « Les peuples de Juda et d’Israël te donnèrent du froment de Mimiath, de l’hydromel de raisin, de l'huile et du baume en échange de tes denrées. Damas, attirée par tes richesses, trafiquait avec toi : elle t’apportait du vin de Ghalybon et de la laine du désert. » Le vin de Ghalybon était, ou passait pour le meilleur de l'Asie. La laine des troupeaux qui parcouraient les déserts de la Syrie, était également renommée pour sa finesse. G’était cette laine qui était mise en œuvre, teinte en pourpre dans les fabriques de Tyr et de Sidon, et qui, se répandant en étoffes brillantes dans le monde entier, formait une des principales branches du commerce phénicien.

La Syrie était une étape du commerce phénicien avec Babylone et Ninive : « Àssur et Kismad te vendirent aussi leurs marchandises. » Les Syriens étaient au nord pour le commerce de la Babylonie, de l’Arménie et des contrées voisines de la mer Caspienne, ce que les Madianites, les Iduméens et d’autres tribus étaient au midi pour les produits de l'Arabie, les agents intermédiaires du commerce des Phéniciens. C’étaient des caravanes qui transportaient en Syrie les denrées achetées à Babylone, ou bien encore on chargeait des bateaux qui remontaient l’Euphrate jusqu’à Thapsaque. C'est là que se rendaient les marchands de la Syrie, de la Phénicie et de la Palestine. Damas, Héliopolis, Palmyre, étaient leurs principales stations. A quelques lieues de l’Euphrate se trouvait Hiérapolis, grand centre religieux, dont le temple célèbre offrait aux voyageurs, comme ceux d’Héliopolis et de Palmyre, un asile assuré. Quels étaient les objets de ce commerce ? Ézéchiel ne le dit pas. Mais le négoce de Babylone nous est assez connu pour que nous puissions le deviner. Outre de magnifiques tissus de coton et de lin, les Babyloniens confectionnaient aussi les objets de parure et de luxe, des cannes délicatement ciselées, des pierres taillées, des eaux de senteur dont l’usage était déjà général en Orient. C’était aussi par les mains des Babyloniens que les Phéniciens recevaient les productions de l’Asie intérieure.

Le commerce avec les régions du nord nous serait tout à fait inconnu, si le prophète n’en eût parlé : « Thubal et Mésech trafiquèrent avec toi, et amenèrent dans tes marchés des esclaves et des vases d’airain. Thogorma te donna, pour tes denrées, des chevaux d’une race commune et d’une race noble, ainsi que des mulets. » Thubal et Mésech, de l’aveu de tous les géographes, désignent les contrées situées entre la mer Noire et la mer Caspienne , patrie des Tibaréniens et des Mosches, peut-être aussi la Cappadoce. Quant à Thogorma, c’est l’Arménie. Qui ne sait que ces produits dont parle le prophète sont encore aujourd’hui ceux de ces contrées? Les petits États du Caucase sont toujours les pays d’où on tire les plus beaux esclaves, et l’Arménie est, comme dans l’antiquité, un pays riche en chevaux de la plus belle espèce.

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Les Phéniciens ne se bornaient pas à transporter dans toutes les parties du monde les produits des différents peuples; ils tiraient encore des revenus considérables de leur industrie particulière, et leurs teintureries jouissaient d’une grande célébrité. La pourpre de Tyr fut un des principaux objets du luxe des anciens. Une autre invention des Phéniciens fut la fabrication du verre, qui ne fut longtemps connue que d’eux seuls. Le sable ou nitruhn qu’ils employèrent dans ce travail, se trouvait dans la partie méridionale de leur pays, près du petit fleuve Bélus, qui prenait sa source dans une des chaînes du Carmel. Les verreries, principalemeut établies à Sidon et à Sarepta, durèrent selon Pline, une longue suite de siècles. Le verre entrait -comme ornement principal dans l’intérieur des grands édifices, revêtait les parois et les plafonds des appartements, et était ainsi devenu une des branches les plus importantes du commerce phénicien.

Pendant plusieurs siècles, les villes phéniciennes puisèrent dans le commerce des richesses considérables; mais ces richesses mêmes contribuèrent à leur chute : elles excitèrent la convoitise des monarques assyriens, et introduisirent au sein de la population une immoralité profonde. « Vous avez été dans les délices du paradis de Dieu, s’écrie Ézéchiel; votre vêtement était enrichi de toute sorte de pierres précieuses; les sardoines, les topazes, le jaspe, les chrysolithes, les onyx, les saphirs, les escarboucles, les émeraudes y brillaient avec l'or; on faisait retentir en votre honneur le son des tambours et des flûtes.... Mais vous vous êtes souillés par la multitude de vos iniquités et par les injustices de votre commerce; c’est pourquoi j'ai fait sortir du milieu de vous un feu qui vous a dévorés et je vous ai réduits en cendres. »

Hcllglon.

Les Phéniciens, comme la plupart des peuples de l’Asie, eurent leurs livres sacrés, leurs théogonies qu’ils attribuaient au dieu Taaut, le même que le Thoth des Égyptiens, regardé comme le civilisateur de la Phénicie. Malheureusement, les traditions religieuses et historiques de cette contrée

ont péri, et le peuple auquel presque toutes les nations civilisées doivent l’écriture alphabétique, ne nous a pas laissé de littérature.

C’est dans le livre attribué à Sanchoniaton, et traduit en grec par Philon de Biblo6, qu’il faut aller chercher les débris altérés de ces antiques monuments, et les éléments plus ou moins authentiques de la religion et de l’histoire phénicienne * .

Ce qu’on entrevoit à travers cette mythologie très-compliquée et qui ne craint pas de faire plus d’un emprunt à la Bible, c’est une affinité étroite entre la religion de Babylone et celle de la Phénicie. On retrouve, en effet, dans les villes phéniciennes les mêmes divinités qu’à Babylone, El, Baal, Bel, Belitan, Adonis, Sammeroun, Milkon, Moloch, toutes divinités distinctes dans les religions locales, mais qui primitivement semblent n’avoir été que les noms différents d’un même dieu. Le grand dieu de la Phénicie, toutefois, c’est Baal, adoré surtout sous la forme du Soleil, principe de vie et de lumière ; c’est Baal, le maître souverain, pi a organisé le monde, le gouverne, le conserve par luimême ou par d’autres dieux ses enfants et ses auxiliaires. Gomme divinité présidant à la production des êtres, c’est Baal Adonis ; Baal Moloch, au contraire, est le symbole de la destruction. Il était encore désigné sous le nom de Melkarth, l’Hercule tyrien des Grecs; et les Tyriens lui avaient élevé un temple magnifique. Le Baal phénicien s’unit à d’autres divinités qui correspondent à ses manifestations diverses, et qui prennent les noms de Baaltis, de Mylitta, d’Astarté, d’Astaroth. Ces personnages, dont les attributions sont les mêmes, forment une seule et même déesse qui est la Lune, la reine du ciel, appelée aussi quelquefois Tanit.

1 . M. Movcre, qui a fait les plus importants travaux sur la religion phénicienne, croit que ie mot Sanchoniaton signifie la loi entière de Chon, et représente le canon sacerdotal existant à la fois dans les principales villes de la Phénicie. Mais, suivant M. Renan, cette explication est une des plus graves erreurs de ce savant d'ailleurs si estimable. Voyez à ce sujet le Mémoire sur l’origine et le caractère véritable de l'histoire phénicienne qui porte le nom de Sanchoniaton , dans les mémoires de l’Académie des inscriptions et belleslettres, t. XXIII, 2* partie.

LES PHÉNICIENS

On adorait encore, en Phénicie, plusieurs divinités appelées du nom commun de Gabires, c’est-à-dire les grands dieux, qui étaient au nombre de huit. Les sept premiers étaient assimilés à différents corps célestes; le huitième, Eschmoun, le plus fameux, représentait le système céleste tout entier ; il avait un temple à Sidon où il était particulièrement adoré.

Au fond, cette religion n’était à vrai dire que la divinisation du monde matériel ; « c’était, comme l’a dit Movers, qui l’a si bien étudiée, l’apothéose des forces et des lois de la nature, l’adoration des êtres dans lesquelles elles se produisent. »

À ce culte de la matière qui avait fini par engendrer dans les villes phéniciennes une effroyable corruption, s’ajoutaient des coutumes atroces empruntées aux anciens Cananéens, celle entre autres qui, dans certaines circonstances, consistait à brûler tout vifs des enfants en l’honneur de Baal Moloch, coutume que les Phéniciens importèrent avec eux dans quelques-unes de leurs colonies, et principalement à Carthage. Nous savons encore qu’à ces sacrifices odieux succédaient des fêtes empreintes tout à la fois d’une profonde tristesse et d’une joie frénétique. Des scènes funèbres entremêlées de monstrueuses orgies, voilà ce qui caractérisait, en général, ces fêtes d’ Adonis, qu’on célébrait particulièrement à Byblos et à Tyr. De là ces saintes et fougueuses invectives des prophètes hébreux contre ces Sodomes de la Phénicie.

Art phénicien. Influence des Phénicien* sur les peuples étrangers.

Les colonies phéniciennes durent naturellement exercer une certaine influence sur l’état social des pays où elles se portèrent. On retrouve, en effet, des traces de cette Influence dans toutes les grandes directions que suivirent ces colonies. La Crète, Cypre, presque toutes les îles situées le long des côtes de l’Asie Mineure portaient l’empreinte du culte phénicien. En Crète, le Minotaure n’était pas autre chose qu’une tradition phénicienne fondée sur le culte de Moloch, la grande divinité des Cananéens. Cypre avait recu .d’Ascalon

le culte d’Astarté, qui de là, sous le nom de Cypris, fut porté en Grèce et sur les rivages de l’Italie. A Rhodes, le soleil avait son temple, sa statue colossale, et Saturne y réclamait, comme en Phénicie et à Carthage des victimes humaines. Les Cabires de Lemnos, d’Imbros et de Samo* thrace se rattachaient également à la religion phénicienne. Au fond de la mer Égée, Thasos était célèbre par son temple dédié à Hercule tyrien.

Avant les temps de Tyr et de Sidon^ les Phéniciens paraissent avoir envahi une partie de l’Égypte et porté quelques-unes de leurs tribus sur la côte de la Libye, où se mêlant aux indigènes elles firent prévaloir leur langue et devinrent, s’il en faut croire quelques écrivains, les Numides et les Mauritaniens. De là le culte de Baal Ainmon qui dominait chez ces peuples ; de là, même avant l’arrivée en Afrique de l’Hercule tyrien, le Melkarth phénicien poussant jusqu’aux colonnes d’Hercule sa course victorieuse.

Leur influence sur la civilisation primitive de la Grèce est attestée par la ressemblance des seize lettres du plus ancien alphabet grec avec les caractères phéniciens. Il ne nous reste, malheureusement, de la langue phénicienne que les inscriptions de quelques monuments tumulaires ou votifs, les légendes des médailles et le fameux passage du Pœnulus de Plaute, qui n’est peut-être pas du phénicien.

Ces inscriptions, cependant, ont jeté des lumières précieuses sur la langue, sur l’art, sur la religion de la Phénicie, et il est permis d’espérer que les récentes explorations d’un savant français sur les côtes de la Syrie répandront un nouveau jour sur l’histoire d'un peuple qui a joué un si grand rôle dans l’antiquité. Déjà il a été reconnu que la langue phénicienne, celle du moins qu’on parlait dans la mère patrie, était presque identique à l’hébreu. La découverte de certains monuments a également permis de constater les rapports étroits qui, au point de vue de l’art, rattachent la civilisation phénicienne à celle de l’Égypte et de l’Assyrie. Enfin la fraternité religieuse de ces contrées a été également établie, et une nouvelle page a été ainsi ajoutée à l’histoire du vieil Orient,

LES PHÉNICIENS

Au temps de leur autonomie, les Phéniciens eurent un art particulier qui a laissé de nombreux vestiges sur les côtes de Syrie. « Ce qui distingue les monuments phéniciens, dit M. Renan 4, c’est un même caractère de force massive et imposante, le dédain du fini dans les détails pourvu qu’on arrive à produire un effet général de puissance et de grandeur. C’est enfin le goût du monolithisme. » C’est surtout dans les tombeaux que ce révèle ce caractère par lequel l’architecture des Phéniciens se rapproche de celle qui a couvert de tant de monuments remarquables les bords du Nil. Ces sépultures qui présentent les formes les plus variées, et qui affectent souvent celles de la pyramide, étaient toujours taillées dans le roc, et, si l’on en croit M. Renan, aucun peuple n’y apporta plus de grandeur et plus d'originalité que les Phéniciens. Malheureusement, ces caveaux ont été dépouillés des objets qu’ils renfermaient, et qui auraient pu nous fournir de précieux renseignements sur les produits de la civilisation la plus industrielle de l’antiquité. Ce qui reste de ces monuments eux- mêmes tend à disparaître chaque jour devant les chercheurs de trésors, et il est à craindre que ces précieux débris ne soient aussi sacrifiés à cet instinct puéril et barbare qui porte le Syrien à briser toute pièce qu’il ne comprend pas*.

D’autres constructions, appropriées aux besoins d’une population agricole et marchande, ont aussi laissé en Phénicie des vestiges grandioses. La région de Tyr présente des ruines d’établissements tout à la fois industriels et agricoles, reconnaissables surtout à ces grands pressoirs d’un aspect monumental qu’on rencontre à chaque pas dans la campagne. « Les Phéniciens, dit encore à ce sujet le savant archéologue que nous avons déjà cité, construisaient une piscine, un pressoir pour l’éternité. L’outillage industriel, chez nous si fragile, était colossal en Phénicie®. »

A ces constructions gigantesques, à ces imposants monuments d’une architecture primitive, il faut joindre les pro-

4. M. Renan, rapport à l’Empereur sur la mission scientifique de Pliénicie. 2. Renan, ibid. — 3, Renan, rapport à l'Empereur.

duits plus délicats d’un arl perfectionné par l’étude et par l’imitation des œuvres de l’Egypte et de l’Assyrie. Des sarcophages, des statuettes, des pierres gravées, en assez grand nombre, nous prouvent que la Phénicie eut aussi d’habiles représentants de l’art asiatique.

En même temps que les Phéniciens importaient dans les contrées où ils s’établissaient les croyances et le culte de l’Asie, ils y introduisaient aussi , avec les objets fabriqués en Égypte , en Assyrie, en Phénicie, les principes et les procédés de l’art oriental. Déjà, au temps d’Homère, on admirait en Grèce, comme de véritables chefs-d’œuvre, les vases exécutés par les artistes sidoniens, que les marchands de Phénicie apportaient aux princes grecs. Et ce n’était pas seulement en Grèce, en Asie Mineure que le commerce faisait circuler ces objets précieux; ces intrépides navigateurs qui, au dire de Strabon, vendaient de la poterie jusque dans les îles Sorlingues, avaient introduit aussi en Italie de nombreux produits de l’art asiatique. La ressemblance qui existe entre les monuments étrusques et ceux qu’on découvre chaque jour en Orient révèle dans les premiers une origine assyrophénicienne. C’est ainsi que nous apparaît plus clairement la puissance, l’étendue de cette civilisation orientale, mère de celle de l’Europe, et que l’éducation des sociétés humaines se montre de plus en plus à nous comme l’œuvre de la tradition agrandie et développée par le temps.

CARTIIAGE.

CARTHAGE

Les Libyens. — De la fondation de Carthage à la bataille d’Himère (du neuvième siècle à 479). — De la bataille d’Himère à la première guerre punique (479-264). — Première guerre punique (264-241). — Guerre des mercenaires (241-238). — Conquête de l'Espagne (238-219). — Seconde guerre punique (219-201). — Dernières années d’Annibal (201-, 183). — Troisième guerre punique (149-146). — Gouvernement de Carthage, — Religion de Carthage. — Colonies. — Commerce.

Les Libyens.

Avant de faire l’histoire de Carthage, nous devrions dire quelques mots des populations au milieu desquelles elle vint s’asseoir : malheureusement c’est une histoire complètement perdue. Les anciens ne donnaient le nom d’Afrique qu’à la petite partie du pays placée au sud du cap Bon, le reste était la Libye. Non-seulement nous ne savons rien de ces Libyens, mais leur langue même a presque disparu, sauf quelques rares inscriptions tumulaires jusqu’à présent sans importance, une seule exceptée, découverte, en 1631, à Tougga, l’ancienne Tucca, à six journées au sud de Carthage; encore n’a-t-elle que sept lignes; elle est double ou bilingue, un côté est phénicien, l’autre libyen. Le dernier interprète de cette inscription a reconnu des similitudes frappantes entre son texte et l’ancien égyptien1. Hérodote avait déjà dit que la langue des Libyens d’Ammon participait de l’idiome parlé aux bords du Nil. Mais ces antiques Libyens ont très-probablement pour descendants les Berbères actuels qui s’étendent sur tout le nord de l’Afrique, depuis

I . Voyez le Journal asiatique de février et avril 1844, de mars et mai 4847. Il a été découvert dans un tumulus indien des bords de l'Ohio une pierre écrite, sur les vingt-deux caractères de laquelle M. Jomard en a trouvé cinq qui sont identiques avec autant de lettres des Touarilts.

les vallées les plus septentrionales de l’Atlas jusqu’aux limites méridionales du Sahara, et depuis l’Égypte jusqu’à l’Atlantique, peut-être même jusqu’aux Canaries, où les anciens Guanches semblent avoir parlé un dialecte très-voisin de celui des Berbères du Maroc. Ces Berbères, appelés aujourd’hui Amazighs ou Chilah dans le Maroc, Kabyles dans les trois régences d’Alger, de Tunis et de Tripoli, Tibbous entre le Fezzan et l’Égypte, et Touariks dans le Sahara, formaient anciennement les Numides, les Gétules, les Garamantes et les anciens habitants de la Mauritanie et de la Libye. Soumis en partie par Carthage, ils servirent dans ses armées comme mercenaires, ou composèrent les caravanes qu’elle dirigeait dans l’intérieur de l’Afrique.

Voici la description que donne Hérodote des habitants de la côte septentrionale de l’Afrique au cinquième siècle avant notre ère :

« Les premiers peuples que l’on rencontre à partir de l’Égypte sont les Adyrmachides. Ils ont presque les mêmes usages que les Égyptiens, mais ils s’habillent comme le reste des Lybiens. LeuA femmes portent à chaque jambe un anneau de cuivre. Cette nation s’étend depuis l’Egypte jusqu’à un port appelé Plynos. Les Giligammes touchent aux Adyrmachides ; ils habitent à l’occident jusqu’à l’île Aphrodisias. Dans cet intervalle est l’île de Platée, où les Grecs fondateurs de Cyrène s'étaient d’abord établis. Aziris, où ils s’établirent aussi, est sur le continent, ainsi que le port de Ménélas. C’est là qu’on commence à trouver le silphium. Le pays où croît cette plante s’étend de l’île de Platée à la Syrte. Ces peuples ont presque les mêmes coutumes que les autres.

« Les Asbystes qui viennent après les Giligammes, habitent le pays au-dessus de Cyrène, mais ils ne s’étendent pas jusqu’à la mer, dont les côtes sont occupées par les Grecs. Les chars à quatre chevaux sont beaucoup plus en usage chez eux que chez les autres Libyens, et ils s’étudient à imiter les coutumes des Gyrénéens.

« Les Auschises confinent aux Asbystes et habitent audessus de Barcé. Ils s’étendent jusqu'à la mer près des

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Évespérides. Les Cabales demeurent vers le milieu du pays des Auschises; ils sont peu nombreux et s’étendent sur les côtes de la mer, vers Tauchire, ville du territoire de Barcéi Leurs usages sont les mêmes que ceux des peuples qui habitent au-dessus de Cyrène.

« Le pays des Auschises est borné à l’ouest par celui des Nasamons, peuple nombreux. En été, les Nasamons laissent leurs troupeaux sur le bord de la mer et se rendent à un certain canton nommé Augila pour y recueillir les dattes à l’automne ; les palmiers y croissent en abondance et portent tous des fruits. Les Nasamons vont à la chasse des sauterelles, les font sécher au soleil, les réduisent en poudre et mêlent cette poudre avec du lait qu’ils boivent ensuite.... Voici leur manière de faire des serments et d’exercer la divination : ils mettent la main sur le tombeau des hommes qui ont parmi eux la réputation d’avoir été les plus justes et les plus honnêtes, et ils jurent par eux. Pour exercer la divination, ils vont aux tombeaux de leurs ancêtres, ils y font leurs prières et y dorment ensuite. Si, pendant leur sommeil, ils ont quelque songe, ils en font usage pour leur conduite. Ils se donnent la foi, en buvant réciproquement de la main l’un de l’autre. S’ils n'ont rien de liquide, ils ramassent à terre de la poussière et la lèchent.

« Les Psylles étaient voisins des Nasamons ; ils périrent autrefois de la manière que je vais dire : Le vent du midi avait de son souffle desséché leurs citernes, car tout leur pays était en dedans de la Syrte et sans eau. Ils tinrent conseil et résolurent d’aller combattre ce vent du midi. Je rapporte les propos des Lybiens. Lorsqu’ils furent arrivés dans les déserts, le même vent, soufflant avec violence, les ensevelit sous des monceaux de sable. Les Psylles détruits, les Nasamons s’emparèrent de leurs terres.

« Au-dessus de ces peuples, vers le midi, dans un pays rempli de bêtes féroces, sont les Garamantes, qui fuient le commerce et la société des hommes; ils n’ont aucune sorte d'armes, et ne savent pas même se défendre. Cette nation a pour voisins les Maces. Ceux-ci sont à l’ouest et le long de Ja mer. Ils se rasent de manière qu’il reste sur le haut de BIST, d’ohiemt. 16

la tête une touffe de cheveux. Quand ils vont à la guerre, ils portent pour armes défensives des peaux d’autruches. Le Cinyps ( Wadi Quama ?) descend de la colline des Grâces, traverse leur pays et se jette dans la mer. Cette colline est entièrement couverte d’une épaisse forêt, au lieu que le reste de la Libye dont j’ai parlé jusqu’ici est un pays où l’on ne voit point d’arbres : de cette colline à la mer il y a 200 stades.

< Les Gindanes touchent aux Maces. Les Lotophages habitent le rivage de la mer qui est devant le pays des Gindanes. Ces peuples ne vivent que des fruits du lotos : ce fruit a la grosseur de celui du lentisque et la douceur des dattes. Les Lotophages en font aussi du vin. Ils confinent le long de la mer aux Machlyes : ceux-ci font aussi usage du lotos, mais beaucoup moins que les Lotophages. Les Machlyes s’étendent jusqu’au Triton, fleuve considérable qui se jette dans un grand lac du même nom ( Shibkah el Loiodiah) où l’on voit l'ile de Phla.

« Immédiatement après les Machlyes on trouve les Auséens. Ces deux nations habitent autour du lac Triton, mais elles sont séparées par le fleuve de ce nom. Les Machlyes laissent croître leurs cheveux sur le derrière de la tête, et les Auséens sur le devant. Dans une fête que ces peuples célèbrent tous les ans en l’honneur de Minerve, les filles, partagées en deux groupes, se battent les unes contre les autres à coups de pierres et de bâton. Elles disent que ces rites ont été institués par leurs pères en l’honneur de la déesse née dans leur pays, que nous appelons Minerve, et elles donnent le nom de fausses vierges à celles qui meurent de leurs blessures; mais avant de cesser le combat, elles revêtent celle qui, de l’aveu de toutes, s’est le plus distinguée, d’une armure complète, à la grecque, avec un casque à la corinthienne, et, la faisant fnonter sur un char, la promènent autour du lac. Je ne sais de quelle façon ils armaient autrefois leurs filles, avant que les Grecs eussent établi des colonies autour d’eux ; je pense cependant que c’était à la manière des Egyptiens.

« Tels sont les peuples nomades qui habitent les côtes ma-

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ritimes de Libye. Au-dessus, eu avançant dans le milieu des terres, on rencontre la Libye sauvage, au-delà de laquelle est une élévation sablonneuse qui s’étend depuis Thèbes en Egypte jusqu’aux colonnes d’Hercule. On trouve dans ce pays sablonneux, environ de dix en dix journées, de gros quartiers de sel sur les collines. Du haut de chacune de ces collines on voit jaillir, au milieu du sel, une eau fraîche et douce ; autour de cette eau on trouve les habitants qui sont les derniers du côté des déserts, et au-dessus de la Libye sauvage. Les premiers, en venant de Thèbes, sont les Ammoniens, à dix journées de cette ville ; ils ont un temple avec des rites qu’ils ont empruntés de Jupiter thébéen. Il y a en effet à Thèbes une statue de Jupiter avec une tête de bélier. Entre autres fontaines, ils en ont une dont l’eau est tiède au point du jour, fraîche à l’heure du marché, extrêmement froide à midi. Aussi ont-ils soin à cette heure d’arroser leurs jardins; à mesure que le jour baisse, elle devient moins froide, et au coucher du soleil elle est tiède; puis elle s’échauffe de plus en plus jusqu’au milieu de la nuit. Alors elle bout à gros bouillons. Lorque le milieu de la nuit est passé, elle se refroidit jusqu’au lever de l’aurore. On l’appelle la fontaine du Soleil.

« A dix autres jours de chemin après les Ammoniens, on trouve sur cette élévation de sable une autre colline de sel semblable à celle qu’on voit chez les Ammoniens, avec une source d’eau. Ce canton est habité ; il s’appelle Augila. C’est là que les Nasamons vont en automne recueillir les dattes. A dix autres journées du territoire d’ Augila, on rencontre une autre colline de sel avec de l’eau, et une grande quantité de palmiers portant du fruit. Les Garamantes, nation fort nombreuse, habitent ce pays. Ils répandent de la terre sur le sel et sèment ensuite. Il n’y a pas loin de là chez les Lotophages. Mais du pays de ceux-ci il y a trente journées de chemin jusqu’à celui où l’on voit ces sortes de bœufs qui paissent en marchant à reculons. Ces animaux paissent de la sorte parce qu’ils ont les cornes rabattues en avant, et qu’elles s’enfonceraient dans la terre s’ils paissaient autrement. Ces Garamantes font la chasse aux Troglodytes éthiopiens. Ils

se servent pour cela de chars à quatre chevaux ; ces Troglodytes étaient, en effet, les plus légers et les plus vites de tous les peuples. Ils vivent de serpents, de lézards et autres reptiles, et ils parlent une langue qui n’a rien de commun avec celle des autres nations.

« A dix journées des Garamantes, on trouve une autre colline de sel avec une fontaine et des hommes à 1 entour, ils s’appellent Atarantes. Les individus chez eux n’ont point de nom propre. Ils maudissent le soleil ; lorsqu’il est à son plus haut point d'élévation et de force, ils lui disent toutes sortes d’injures, parce qu’il les brûle ainsi que le pays. A dix autres journées de chemin, on rencontre une colline de sel avec de l’eau et des habitants aux environs. Le mont Atlas touche à cette colline. »

Ici, c’est-à-dire à la hauteur du lac Triton, s’arrêtent, pour l’intérieur du continent, les connaissances d’Hérodote, qui n’a guère payé tribut à la crédulité, dans cette description, que par la mention de ces collines de sel disposées de dix en dix journées de chemin. Encore ceci est-il un fait vrai, défiguré par les récits que les Libyens firent à l’historien grec. Le désert, en effet, est semé, mais non avec la régularité qu’Hérodote indique, d’oasis où se trouvent de l’eau et des habitants. Quant aux efflorescences salines et aux lacs salés, nos soldats les ont rencontrés partout dans l’Algérie au delà de l’Atlas, et le Sahara tout entier n’est probablement luimême qu’un fond de mer desséche.

Hérodote marque bien que les peuples au delà du lac Triton ne sont point nomades. « Ils labourent une terre fertile, ont des maisons, et se nomment Maxyes. Hs laissent croî- . tre leurs cheveux sur le côté droit de la tête, rasent le côté gauche et se peignent le corps avec du vermillon. Leur pays, ainsi que le reste de la Libye occidentale, est beaucoup plus rempli de bêtes sauvages et plus couvert de bois que celui des nomades. Les Zauèces touchent aux Libyens Maxyes ; quand ils vont en guerre, les femmes conduisent les chars. Les Gyzantes habitent immédiatement après les Zauèces; les abeilles font dans leur pays une prodigieuse quantité de miel. Les Gyzantes se peignent tous avec du vermillon et mangent

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des singes. Ces animaux sont très-communs dans leurs montagnes.

« Auprès de ce pays est, au rapport des Carthaginois, une île fort étroite appelée Cyraunis; elle a 200 stades de long. On y passe aisément du continent. Elle est toute couverte d’oliviers et de vignes.

« Les Carthaginois disent aussi qu’au delà des colonnes d’Hercule il y a un pays habité où ils vont faire le commerce. Quand ils y sont arrivés, ils rangent leurs marchandises le long du rivage et remontent ensuite sur leurs bâtiments, où ils font beaucoup de fumée. Les naturels du pays, apercevant celte fumée, viennent sur le bord de la mer, et après y avoir mis de l’or pour prix des marchandises, ils s’éloignent. Les Carthaginois sortent alors de leurs vaisseaux, examinent la quantité d’or qu’on a déposée ; et si elle leur paraît répondre au prix de leurs marchandises, ils l’emportent et s’en vont ; s’il n’y en pas pour leur valeur, ils retournent sur leurs navires, où ils restent tranquilles r les autres reviennent ensuite et ajoutent quelque chose jusqu’à ce que les Carthaginois soient contents. Ils ne se font jamais tort les uns aux autres.

« Quant à la bonté du terroir, la Libye ne peut, à ce qu’il me semble, être comparée ni à l’Asie, ni à l’Europe. J’en excepte seulement le Cynips, pays qui porte le même nom que le fleuve dont il est arrosé. Il peut entrer en parallèle avec les meilleures terres à blé.... Il rapporte autant de grains que la Babylonie. Celui des Évespérides est aussi un excellent pays; dans les années où les terres se surpassent elles-mêmes en fécondité, elles rendent le centuple; mais le Cynips rapporte environ 300 pour 1 . »

Ce que dit ici Hérodote de la fécondité extraordinaire de certaines parties de l’Afrique a été vérifié par les modernes. Le territoire de Carthage, aujourd’hui régence de Tunis, était sous ce rapport une des régions les plus favorisées du continent africain.

Nous avons déjà dit qu’Hérodote ne parle point des peuples de l’Atlas. Plus tard, les historiens grecs et latins nous les ont fait connaître. Un des derniers, Salluste, qui a laissé nne

vive et fidèle description de la Numidie, dans son récit de la guerre de Jugurtha, essaya de retrouver l’origine de ces peuples. Il lut dahs les livres d’Hiempsal, écrits sous l’influence des traditions puniques, que les Numides et les Maures étaient les descendants des compagnons d’Hercule. Après la mort du héros en Espagne, son armée s’était dispersée. Les Perses, les Mèdes et les Arméniens qui l’avaient suivi étaient revenus en Afrique, où les premiers, se mêlant aux Gétules, avaient donné naissance aux Numides ; les autres, mêlés aux Libyens, eurent pour descendants les Maures. Procope, de son côté, parle aussi des Maures comme de Cananéens expulsés de la Palestine par Josué. Nous croyons peu à ces récits. Quand la civilisation grecque gagna lès Numides, les nouveaux érudits de ce peuple trouvèrent commode de se fabriquer une illustre origine. Ils ne pouvaient être ni Romains, ni Grecs : ils se servirent d’un vague souvenir gardé k travers les âges de colonies venues de l’Orient et des fabuleuses aventures de l’Hercule tyrien, pour se rattacher à ce qu’il y avait de plus illustre dans le monde, après Rome et ia Grèce, à la Perse. Quand la civilisation chrétienne pénétra k son tour dans ces régions, quelques échos des traditions bibliques y retentirent tout naturellement. Hérodote est plus simple et plus vrai lorsque, résumant tout ce qu’il sait de l’Afrique, il dit : « Il y a deux peuples indigènes, les Libyens et les Éthiopiens, et deux peuples étrangers, les Grecs et les Phéniciens. » Il y a pourtant quelque chose à conclure des autres récits, quoiqu’ils soient mensongers dans leur forme actuelle, c’est la tradition persistante de grandes migrations venues de l’Asie, et qui se seraient étendues de l’est k l’ouest, le long de la côte septentrionale de ee continent. L’existence depuis l’Égypte jusqu’aux extrémités de l’Atlas d’une même langue qui n’est pas sans analogie avec les idiomes sémitiques, nous a déjà montré qu’un grand peuple s'est propagé dans ce sens sur le continent africain. Le long espace qu’il couvrit le força k se diviser en tribus, et la diférence des lieux où ces tribus se fixèrent amena des différences de coutumes.

Le nord de l’Afrique, en effet, présente deux aspects bien

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afférents. Gomme Hérodote le remarque avec sa netteté orâinaire, des colonnes d’Hercule à la petite Syrte le littoral hérissé de montagnes s’avance dans la mer et porte de fertiles vallées où purent se fixer des peuplades sédentaires. De la petite Syrte à la Cyrénaïque, le continent se creuse, au contraire; le désert avec toute son aridité vient mourir à la mer même. Il ne put y avoir là que des nomades. La Cyrénaïque, haut promontoire bien arrosé qui pénètre de 200 kilomètres dans la mer, en face de la Grèce, reproduit la nature et les avantages de la région de l'Atlas. Elle devait être et elle fut une station commode, une terre riche, civilisée et couverte de villes. De là Cyrénaïque à l’Égypte le désert et les nomades reparaissent. Les Libyens couvrirent donc toute cette côte, ici nomades, là sédentaires, tenant refoulées vers le sud les populations noires ou éthiopiennes. Deux peuples étrangers vinrent pourtant s’établir au milieu d’eux, sur. ces deux promontoires qui font face à la Grèce et à la Sicile, les Grecs sur le premier, les Phéniciens sur le second, et en bien d’autres lieux encore de cette côte, où ils purent amener avec eux, ou attirer par leur exemple quelque peuplade cananéenne de la Palestine. Nous n’avons pas ici à parler des Grecs1, mais il faut nous arrêter sur Carthage.

De la fondation de Carthage à la bataille d'IIImèrc (du neuvième siècle à 4VO).

La fondation et l’histoire primitive de Carthage se trouvent enveloppées de fables à travers lesquelles il est assez difficile d’entrevoir la vérité. Selon la tradition poétique recueillie par Virgile et par Trogue-Pompée, cette ville aurait été fondée par Didon, femme de Siehée et sœur de Pygmalion, roi de Tyr. Ce prince ayant fait mourir Siehée, Didon s’enfuit avec ses trésors et quelques partisans, et alla fonder un établissement en Afrique, non loin de Tunis, dans le golfe où déjà s’élevait Utique. Suivant d’autres, Carthage dut sa fondation

1. Voyez dans l’ Histoire grecque qui Tait partie de celle collection tout co qui regarde les Grecs de Cyrène.

à Zorut et à Garchédon ; c’est l’opinion d’Appien, d’Eusèbe et de saint Jérôme. Justin veut que les fondateurs de la ville en aient humblement acheté l’emplacement aux indigènes et se soient soumis à un tribut. Peut-être n’est-il pas impossible de concilier ces traditions, diverses plutôt qu’opposées, en admettant que Didon aurait seulement agrandi l’enceinte de la ville où elle avait trouvé un asile, et accru sa puissance de manière à passer pour sa fondatrice. Il est certain, du moins, que les rivages de l’Afrique étaient, à l’époque présumée de la fuite de Didon, couverts de colonies phéniciennes, que toute la côte, depuis la petite Syrte jusqu’au delà d’Utique, était désignée sous le nom de Phénicie, et que ses habitants, par leur mélange avec les indigènes, avaient donné lieu à un peuple nouveau, aux Liby-Phéniciens.

Carthage était située sur une presqu’île liée au continent par un isthme large d’environ 4 kilomètres, entre Utique et Tunis. Une étroite langue de terre (Tænia) se dirigeait vers le couchant, entre le lac de Tunis et la mer. C’est au nordest de cette bande de terre que se trouvaient les deux ports communiquant l’un avec l’autre et avec la mer par une seule entrée de 21 mètres qui se fermait avec des chaînes de fer. Le premier était le port marchand, le second le port militaire (voyez le plan).

Fille de Tyr, la reine de la navigation et du commerce dans l’ancien monde, Carthage surpassa bientôt sa mère. Mais avant d’arriver à cette prépondérance qu’elle étendit sur toute la Méditerranée occidentale, elle eut à lutter longtemps contre les peuplades environnantes; il lui fallut conquérir sur les indigènes ce territoire, où s'élevèrent dans la suite les nombreux établissements qui formèrent la base de ’ son empire. Peu à peu elle s’affranchit du tribut promis aux indigènes, et étendit ses conquêtes dans l’intérieur de l’Afrique et sur le littoral de la Méditerranée. L’histoire ne nous a rien dit de ces premières luttes, ni comment Carthage s’éleva au-dessus des autres colonies phéniciennes. Le fait historique le plus ancien que nous connaissions, relativement à Carthage, est une contestation entre cette ville et Cyrène, au sujet des limites de leur territoire. Après bien des luttes,

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il fut convenu que l’on confierait à deux champions choisis des deux côtés le soin de vider la querelle, et que le lieu où ils se rencontreraient serait la borne des deux États. Les frères Philènes procurèrent, dit-on, à leur patrie, aux dépens de leur vie, la possession de tout le pays compris entre les Syrtes. Deux autels élevés en leur nom, au lieu de leur mort, servirent de borne à l’empire des Carthaginois du côté de l’orient. L’acquisition du territoire des Syrtes plaça sous la dépendance de Carthage deux des plus puissantes tribus indigènes : les Lotophages et les Nasamons, qui devinrent les intermédiaires d’un commerce lucratif avec l’intérieur de l’Afrique.

Bientôt Carthage aspira ouvertement à la conquête des îles de la Méditerranée. Dès le milieu du sixième siècle avant J. C., sa marine était assez puissante pour que les flottes combinées des Carthaginois et des Étrusques remportassent sur les Phocéens une victoire complète. Les vainqueurs s’emparèrent de l’île de Corse. Mais Carthage ambitionnait surtout la Sicile. Malchus, qui avait combattu avec succès quelques chefs de tribus africaines, soumit une partie de cette île. La joie qu’avait excitée cette conquête fut troublée par une peste horrible qui désola Carthage, et qu'on essaya de détourner en immolant aux dieux des victimes humaines. Une descente en Sardaigne échoua. Malchus, qui commandait l’armée, fut rendu responsable de cette défaite et banni avec les débris de ses troupes. Mais le général et ses soldats marchèrent sur Carthage et s’en emparèrent. Dix sénateurs furent mis à mort. Malchus périt lui-même peu de temps après.

A cette époque fut conclu le premier traité de commerce entre les Carthaginois et les Romains. Il résulte de ce traité que les Carthaginois étaient déjà, vers 510, maîtres de la mer, d’une partie des îles de Sardaigne et de Sicile, et qu’ils avaient porté leur commerce jusque sur les côtes de l’Italie.

Ces agrandissements au dehors étaient particulièrement l’œuvre de la famille de Magon, grand homme de guerre et grand politique. Ses deux fils, héritiers de son génie et de

son ambition, continuèrent ses conquêtes. Ils portèrent la guerre en Sardaigne. Asdrubal y mourut après une carrière glorieusement remplie. Amilcar, son frère, lui succéda. C’était le temps où les Perses, sous Xerxès, envahissaient la Grèce. Les Carthaginois firent alliance avec les Perses, et attaquèrent les Grecs de Sicile avec une armée de trois cent mille hommes. L’expédition ne fut pas heureuse; Amilcar, vaincu par Gélon, périt sous les murs de Sélinonte.

De 1» bataille d'Illmère h la première guerre panique

Asdrubal et Amilcar laissaient des vengeurs dans leurs fils. Chacun d’eux en avait trois : Himilcon, Hannon et Giscon étaient fils d’ Amilcar; ceux d’Asdrubal étaient Annibal, Asdrubal et Sappho. Toutes les affaires de Carthage étaient alors entre les mains de cette puissante famille. Investis du commandement des armées, du pouvoir judiciaire et de l’admini- * stration des finances, ils poursuivirent à travers les revers les plus désastreux et les plus brillants succès, la conquête de la Sicile. Le héros de cette guerre fut pourtant un autre Annibal, petit-fils d’ Amilcar. Il commença par assiéger Sélinonte (409). La défense fut aussi vive que l’attaque; les femmes mêmes, les enfants, les vieillards montrèrent un courage au-dessus de leurs forces. Cependant la ville fut prise d’assaut et livrée au pillage. Quelque temps après Himère subit le même sort et fut entièrement rasée. Annibal fit égorger trois mille prisonniers dans l’endroit même où Amilcar avait été tué.

Ces brillants exploits inspirèrent aux Carthaginois le désir et l’espoir de s’emparer de la Sicile tout entière. La puissante ville d’Agrigente fut la première soumise. Les Syracusains, comprenant le danger qu’entraînerait pour la Sicile entière la perte de cette place, avaient pourtant envoyé à son secours trente mille hommes et cinq mille chevaux qui remportèrent d’abord une grande victoire sur les Carthaginois et les réduisirent aux dernières extrémités. Mais Himilcon vengea cette défaite, pressa tellement les Agrigentins qu’ils

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abandonnèrent leurs murailles. Le général carthaginois entra dans la ville et fit égorger ceux qui étaient restés. Il assiégea au printemps de l’année suivante la ville de Géla, qui fut prise malgré les secours de Denys, tyran de Syracuse. Tout ce que put obtenir Denys fut d’établir sur le territoire de Syracuse les habitants de Géla et de Gamarine. Comme les Carthaginois avaient néanmoins fait des pertes considérables, Himilcon proposa aux Syracusains un traité. Denys, dont la tyrannie n’était pas encore parfaitement établie à Syracuse, accepta ses propositions, et la paix fut conclue. Les Carthaginois, outre les anciennes conquêtes dans la Sicile, devaient rester maîtres de Sélinonte, d’Agrigente, d’Himère, de Géla et de Camarine. Les Léontins, les Messiniens et les autres peuples de Sicile conservaient leur indépendance; Syracuse demeurait soumise à Denys (405 avant J. C.).

Cependant cette paix ne pouvait durer longtemps. Les deux puissances signataires du traité ambitionnaient l’une et l’autre la domination de la Sicile entière. Denys n'eut pas plus tôt affermi son autorité dans Syracuse qu’il songea à recommencer la lutte. Quand il fut prêt, sans aucun sujet de plainte, sans déclaration de guerre, il abandonna au pillage et à la fureur du peuple les biens et les personnes des Carthaginois que le commerce avait attirés à Syracuse ; cet horrible exemple fut imité dans la Sicile entière.

Après cette sanglante infraction aux traités, Denys envoya des députés aux Carthaginois pour demander qu’ils rendissent la liberté k toutes les villes de la Sicile, et leur déclara qu’en cas de refus la guerre recommencerait.

Le tyran de Syracuse ouvrit la campagne par le siège et la prise de la ville de Môtya. Mais ce succès n’eut guère d’autre résultat que d’attirer sous les murs de Syracuse une des plus formidables armées que les Carthaginois eussent encore mises sur pied. Himilcon, son chef, porta le ravage et la désolation sur tout le territoire de cette ville. Il se rendit maître du faubourg d’Achradine, pilla les temples de Cérès et de Proserpine, et, pour fortifier son camp, renversa les tombeaux qui s’élevaient hors de la ville, entre autres celui de Gélon. Cette

impiété parut porter malheur aux Carthaginois. Une épidémie éclata dans leur armée ; un incendie dévora leur flotte, et Himilcon, qui avait osé établir sa tente dans le temple de Jupiter Olympien, fut réduit à implorer une capitulation honteuse pour ramener au moins à Carthage quelques restes de son armée.

Bientôt une de ces guerres civiles que la tyrannique domination de Carthage excita plus d’une fois, souleva contre elle les populations africaines. Indignées de ce que le général Himilcon avait lâchement abandonné leur compatriotes, elles se liguèrent contre leurs maîtres, armèrent jusqu’à leurs esclaves, s’emparèrent de Tunis, et, après avoir vaincu les Carthaginois, les forcèrent à se renfermer dans leurs murailles. Heureusement l’armée des insurgés était sans chef, sans discipline, sans provisions. La division et bientôt après la disette les forcèrent à se retirer (395).

Les hostilités recommencèrent en 383 dans la Sicile ; Magon reparut à la tête d’une armée de quatre-vingt mille hommes. Il y trouva la mort avec dix mille de ses soldats. Son fils le vengea : il vainquit les Syracusains dans un grand combat, où Leptine, le plus habile général de Denys, succomba* avec la plus grande partie de son armée. La mort de Denys, en 358, délivra Carthage de son ennemi le plus formidable. Pendant trente-sept années Syracuse, guidée par lui, avait tenu en échec de nombreuses armées et les flottes les plus considérables qu’on eût encore vues dans la Méditerranée.

Le second traité entre Rome et Carthage fut conclu quelques années après, en 352. Ce second traité renfermait à peu près les mêmes conditions que le premier, excepté que les habitants de Tyr et d’Utique y étaient formellement compris et joints aux Carthaginois.

Les troubles qui éclatèrent à la mort de Denys l’Ancien fournirent aux Carthaginois une occasion favorable pour réparer leurs défaites et reprendre leurs projets de conquêtes en Sicile. Les Syracusains, menacés d’une nouvelle guerre, eurent recours aux Corinthiens, leurs fondateurs, qui leur envoyèrent un général habile et un citoyen vertueux, Timo-

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léon. Quand celui-ci arriva, les Carthaginois étaient déjà maîtres du port, et soixante hommes venaient de débarquer. Denys le Jeune n’eut pas plus tôt remis entre les mains du général grec le commandement de la citadelle, que la face des affaires changea. Le général carthaginois, Magon, frappé d’une sorte de terreur, se rembarqua et fit voile pour Carthage. Accusé de trahison , il prévint son supplice par une mort volontaire; son corps fut attaché à une croix et donné en spectacle (340).

Les Carthaginois, pour effacer leur honte, remirent en mer une flotte considérable chargée de soixante-dix mille combattants. Timoléon, sans s’effrayer du nombre des ennemis, marcha à leur rencontre, et secondé par un orage épou- t vantable qui envoyait à la face des ennemis le vent et la grêle, il remporta une victoire complète sur les hors du fleuve Crimise. Les Carthaginois laissèrent sur le champ de bataille dix mille hommes, et on leur fit quinze mille prisonniers.

Alors éclata cette conspiration d’Hannon, dont Justin seul nous a parlé. Hannon avait acquis par le commerce une immense fortune ; son ambition visa plus haut : il médita d’asservir sa patrie. Il choisit, pour exécuter son dessein, le jour des noces de sa fille, afin de cacher plus aisément sous le voile de la religion et sous l’appât des plaisirs son criminel attentat. Il résolut d’empoisonner les sénateurs au milieu du festin qu’il se proposait de leur offrir dans son palais. En même temps on aurait dressé sous les portiques publics, des tables pour les citoyens qui devaient être les instruments de ses projets. Le complot fut découvert. Hannon essaya de soulever les esclaves; son projet échoua encore, mais il s’empara d’une forteresse avec deux mille hommes armés, là tandis qu’il appelait à son secours les Africains et le roi des Maures, il tomba aux mains des Carthaginois, qui le firent battre de verges, lui firent crever les yeux, rompre les bras et les jambes, et mirent en croix son corps déchiré. Ses fils et tous ses parents , même étrangers à son crime , furent livrés au supplice, afin que de cette odieuse famille il ne survécût personne qui pût imiter son exemple ou venger sa mort.

Cependant la guerre s’était rallumée en Sicile. Un homme d’un grand talent, mais de mœurs profondément corrompues, Agathocle, venait, aidé par la populace, de s’emparer du pouvoir à Syracuse. Les Carthaginois pénétrèrent jusque sous les murs de cette place. Tandis qu’ils l’assiégeaient avec des forces supérieures de terre et de mer, Agathocle tenta l’entreprise hardie , incroyable , d’une invasion en Afrique , Comptant sur la haine que Carthage avait inspirée aux populations indigènes et sur l’absence d’une partie des troupes carthaginoises, il résolut de reporter la guerre sous les murs mêmes de Carthage. Il fit ses préparatifs dans le plus grand silence, mit soixante vaisseaux en mer; puis, profitant d’une occasion favorable, il coupa la ligne des vaisseaux ennemis, débarqua sur les côtes de Carthage avant même qu’elle eût été avertie de son approche, et, pour interdire à ses soldats toute pensée de retraite, il incendia sa flotte sous leurs propres yeux. Son armée traversa des plaines riches, admirablement cultivées et couvertes de magnifiques maisons de campagne qui attestaient l’opulence de leurs propriétaires. Ce spectacle ranima les soldats d’Agathocle, dont le courage avait été un instant abattu, et bientôt l’armée se trouva à quelques stades de Carthage. La terreur régnait dans cette ville; une partie de la population voulait qu’on traitât avec l’ennemi. Cependant on reprit courage, et on mit à la tête de l’armée Bomilcar et Hannon. Mais, à la première rencontre, la cavalerie carthaginoise vint se briser contre l’infanterie sicilienne ; Hannon succomba, et Bomilcar, qui par jalousie avait trahi son collègue, se retira avec son corps d’armée. Jamais Carthage n’avait couru d’aussi grands dangers. La terreur ranima les vieilles superstitions. On envoya à Tyr de riches offrandes et on offrit à la grande divinité nationale des Phéniciens, à Hercule, la dîme de tous les revenus de la république. En même temps on immola 200 enfants choisis dans les plus illustres familles de la ville, et plus de 300 per- > sonnes s’offrirent elles-mêmes à la mort.

Pendant ce temps-là Agathocle entraînait dans son parti les populations africaines, s’emparait d’Adrumète, de Thapsus et de 200 autres villes. Carthage avait rappelé Amilcur

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de Sicile; avant de s’éloigner il voulut tenter un dernier effort, et livra l’assaut ; il fut complètement battu, fait prisonnier et mis à mort. Agathocle était partout triomphant; les Numides lui donnaient des troupes; Ophellas, roi de Cyrène lui amenait 20 000 hommes. Dans ses ambitieuses espérances, il prenait lui-même le titre de roi et convenait avec Ophellas de partager entre eux l’Occident. Il devait céder l’Afrique au Cyrénéen ; il se repentit d’avoir tant promis, et tua Ophellas; mais aussitôt une révolte générale éclata dans son armée et l’exposa lui-même au plus grand danger. Les Carthaginois saisissent l’occasion, gagnent un certain nombre d’officiers grecs, et mettent Agathocle dans la nécessité de se donner la mort ou de se tirer de cette situation critique par un prodige d’audace. Ce prodige, il le fait: il ramène à lui la plupart de ceux qui voulaient l’abandonner, reprend l’offensive, bat les Carthaginois, qui mettent en croix leur général Bomilcar, et réduit Carthage à toute extrémité. Jugeant alors sa puissance assez solidement établie en Afrique, il se détermine à repasser en Sicile.

Mais son fils Archagathos, à qui il avait laissé le commandement de l’armée d’Afrique, ne tarda pas à essuyer les plus grands revers. Battu sur divers points, il avait été obligé de se retirer dans Tunis, où il était bloqué par trois généraux carthaginois. Il fallut qu’Agathocle accourût à son secours. Le succès avait ranimé les Carthaginois; ils repoussèrent victorieusement toutes ses attaques. Ces revers, de nouvelles émeutes dans le camp forcèrent Agathocle à évacuer enfin l’Afrique et à repasser en Sicile. Un traité de paix fut conclu, par lequel les possessions des deux partis en Sicile restaient dans le même état où elles étaient avant la guerre. La république consentait de plus à payer au prince syracusain 300 talents et 200 000 médimnes de blé. Agathocle survécut quelques années seulement à cette lutte qui avait duré quatre ans. Il mourut en 289 avant J. C.

Quelque temps après la mort d’Agathocle, les Carthaginois et les Romains, alarmés de l’ambition de Pyrrhus, roi d’Épire, qui menaçait à la fois la Sicile et l’Italie, renouvelèrent leurs anciens traités, et conclurent une alliance offen-

sive et défensive contre ce prince. Pyrrhus, en effet, attaqua l’Italie et y remporta plusieurs victoires. Les Carthaginois se crurent obligés de secourir les Romains et leur envoyèrent une flotte de 120 vaisseaux commandée par Magon. Le sénat romain témoigna sa reconnaissance, mais n’accepta pas le secours, et le départ de Pyrrhus pour la Sicile délivra bientôt l’Italie de sa présence.

Les Syracusains, vivement pressés par les Carthaginois, avaient, en effet, imploré le roi d’Épire. Celui-ci qui ne cherchait qu’un prétexte contre Carthage, accepta avec empressement cette proposition. Son arrivée excita une joie extraordinaire; les Siciliens lui offrirent à l’envi leurs villes, leurs troupes, leur argent, leurs vaisseaux. Les conquêtes du roi d’Épire furent si rapides qu’il ne resta dans toute la Sicile aux Carthaginois que la seule ville de Lilybée. Us négocièrent; mais le roi proposa de dures conditions que les Carthaginois rejetèrent. La guerre continua; Lilybée fut habilement défendue, et Pyrrhus à son tour dut lever le siège. Bientôt la dureté avec laquelle il traita les villes siciliennes excita contre lui un soulèvement universel. Il se vit obligé d’abandonner cette belle et riche contrée à ses anciens maîtres. En la quittant il s’écria : « Oh ! le beau champ de bataille que nous laissons aux Romains! »

Première guerre punique (181*111}.

« Les guerres entre Carthage et Rome étaient la suite inévitable de la rivalité de grandeur entre deux puissances conquérantes, aussitôt que leurs conquêtes viendraient à se rapprocher. C’est donc une queslion indifférente de savoir quel fut l’agresseur; et quand même on ne saurait disculper Rome de ce reproche, on ne peut s’empêcher de remarquer que, d’après les maximes d'une saine politique, la sûreté de l’Italie pouvait difficilement se concilier avec la domination absolue de Carthage sur toute la Sicile. » (Heeren.)

Au moment où la lutte éclata, Rome et Carthage étaient les deux plus grandes puissances de l’Occident. Le vaste empire de l’une s’étendait sur une partie des côtes de l’A»

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frique, sur les deux tiers de la Sicile, sur la Sardaigne et la Corse. Carthage possédait en outre une marine formidable, de nombreuses armées et d’inépuisables trésors. Rome, pauvre encore, n’avait pour elle que la force de son gouvernement, la sagesse de son sénat, le patriotisme de ses enfants, le courage et la discipline de ses armées. Depuis plus de deux cents ans, elle luttait opiniâtrément contre les peuplades guerrières de l’Italie; et tout récemment elle avait porté, après le départ de Pyrrhus, les limites de sa domination jusqu’au détroit de Sicile. Si ses forces matérielles, si sa puissance territoriale étaient en apparence inférieures à celles de Carthage, elle l’emportait sur sa rivale par la supériorité de ses institutions et par la composition de ses armées essentiellement nationales. On allait donc voir aux prises les deux plus grandes nations de l’Occident, d’abord pour la posses* sion de la Sicile, plus tard pour l’empire du monde.

Ce furent les Mamertins établis à Messine qui introduis sirent les Romains en Sicile, en invoquant leur secours contre Hiéron, tyran de Syracuse, et les Carthaginois, qui, de concert, s’étaient armés pour chasser de l’ile ces insupportables pillards. Pendant qu’ils attaquaient Messine, le consul Appius Caudex arriva à la tête des légions et à travers mille difficultés (264). Hiéron fut d’abord battu et obligé d’abandonner l’alliance carthaginoise. Ce fut ensuite le tour des Carthaginois eux-mêmes, qui se virent dès lors menacés dans leurs possessions. Ils furent obligés d’envoyer en Sicile des forces considérables, et se concentrèrent dans Agrigente, que sa position et ses fortifications semblaient rendre imprenable. Cette ville fut emportée malgré les deux armées de 50 000 hommes qui la défendaient. Les Carthaginois furent si indignés de la perte de cette ville et de la défaite d’Hannon, qu’il fut destitué et condamné à une forte amende.

Ces succès des Romains avaient agrandi leurs espérances, et ils méditaient déjà la conquête de la Sicile. Mais pour assurer cette conquête, il fallait une flotte, et ils n’en avaient pas. Une galère carthaginoise, échouée sur leurs côtes, leur servit de modèle, et, au bout de soixante jours, ils lancèrent à la mer 120 vaisseaux, qui joignirent la flotte carthaginoise

BIST, d’orient. lï

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près de Myles. Duilius, qui commandait cette flotte, pour compenser l’infériorité de ses matelots, arma ses navires de mainsde fer qui, s’abaissant sur les vaisseaux carthaginois, les rendaient immobiles et facilitaient l’abordage . L’amiral carthaginois, Annibal, fut battu complètement (260). Encouragés ' par cette victoire, les Romains attaquèrent la Sardaigne et la Corse. Pour tenir les Sardes dans une entière dépendance, le gouvernement carthaginois leur avait défendu, de cultiver leurs terres, sous peine de mort. Aussi les Romains trouvèrent-ils dans cette île la haine de Carthage et d’assez faciles succès. ,

De nouveaux avantages en Sicile leur inspirèrent l’espoir d’accomplir en Afrique ce qu’avait tenté Agathocle. La grande victoire d’Ecnome leur en ouvrit le chemin (256). Carthage rappela à la hâte ses généraux de Sicile pour les opposer à Régulus, qui commandait l’armée de débarquement. Mais ils ne purent empêcher les Romains de s’emparer de plus de 200 villes. Tout tremblait en Afrique ; les populations épouvantées se réfugiaient dans l’intérieur de la capitale pour y chercher un abri, ou exaspérées contre des dominateurs cruels se révoltaient; Carthage semblait à la veille de sa ruine.

Dans cette extrémité, les principaux sénateurs députèrent au général romain pour demander la paix. Régulus imposa les plus dures conditions : il fallait céder aux Romains la Sicile et la Sardaigne tout entières, rendre les prisonniers sans rançon, payer les frais de la guerre, et, de plus, se soumettre à un tribut annuel. La peur allait faire consentir à tout, lorsque le Lacédémonien Xantippe, qui se trouvait à Carthage, déclara qu’il restait encore trop de ressources pour ne pas résister. Mis à la tête de l’armée il sut attirer les Romains dans une plaine, et les battit par la cavalerie et les éléphants. Régulus entra dans Carthage , mais captif, et la guerre fut reportée en Sicile (255).

Toutefois, les Carthaginois eux-mêmes, ayant éprouvé des revers considérables, ouvrirent des négociations. Ils envoyèrent Régulus «i Rome pour y traiter de l’échange des prisonniers. Tous les historiens, excepté Polybe, le plus grave de tous,

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assurent que Régulus donna au sénat le conseil héroïque de persister dans sa lutte, et de laisser mourir captifs ceux qui n’avaient pas su rester libres. Si l’on en croyait le témoignage des Romains, témoignage assez conforme, du reste, à ce que nous savons delà barbarie carthaginoise, Régulus, h son retour , aurait été livré aux tourments d’une longue mort. On l’aurait exposé au soleil d’Afrique après lui avoir coupé les paupières, et privé de repos et de sommeil en l’enfermant dans un coffre hérissé à l’intérieur de pointes de fer.

Pendant huit ans les Romains furent vaincus en Sicile ; ils perdirent successivement quatre flottes. Ces succès furent en grande partie dus à Himilcon et à Carthalon. Ils furent toutefois surpassés l’un et l’autre par Amilcar, père du grand Annibal, qui, posté sur le mont Ercte, entre Palerme et Éryx, tint en échec pendant six ans toutes les forces des Romains.

Le sénat cependant fit un prodigieux effort ; au commencement de l’année 241, il mit en mer une flotte de 200 galères. Lutatius, qui la commandait, s’empara du port de Drépane; les Carthaginois s’empressèrent de faire passer en Sicile, sous le commandement d’Hannon, un armement de 400 vaisseaux chargés d’argent, de vivres et de munitions. Ces vaisseaux devaient être montés par les troupes de vétérans aguerris et formés par xVmilcar ; mais ces mesures furent déjouées par la vigilance du consul Lutatius. Il attaqua, près des îles Ægates, la flotte d’Hannon avant que ce général eût pu opérer sa jonction avec Amilcar, et remporta une victoire complète. Cet échec suffit pour ôter tout courage aux Carthaginois. Les pertes énormes qu’ils avaient déjà faites, la cessation de leur commerce, la perspective des sacrifices à faire pour soutenir la lutte contre Rome les déterminèrent à conclure la paix. Amilcar eut plein pouvoir de traiter comme il le jugerait convenable pour les intérêts de la république. Lutatius imposa des conditions assez onéreuses. Les Carthaginois devaient abandonner la Sicile aux Romains; ils s'engageaient en outre à leur payer 3ï00 talents (16 700 000 fr.) en dix ans.

Ainsi se termina la première guerre punique, après avoir duré près de vingt-quatre ans sans interruption. Elle commença la décadence de Carthage : dès que sa puissance politique fut ébranlée, sa fortune commerciale fut compromise. Carthage pour sauver ses intérêts eut beau sacrifier son honneur, tout se trouvait atteint du même coup, et d’ailleurs elle avait une rivale qui ne devait se reposer de ses conquêtes que quand elle aurait anéanti la seule puissance qui pût alors lui disputer l’empire de l’Occident.

«iucrre des mercenaire* (J4I-*S8).

A peine sortie de cette guerre, qui lui avait enlevé son principal bqulevard, la Sicile, Carthage retomba dans une autre plus meurtrière et tout aussi dangereuse. La guerre des mercenaires éclata.

Les armées de Carthage se composaient, en général, d’étrangers dont ou payait les services plus ou moins cher, suivant l’utilité qu’on en retirait. Après la guerre de Sicile, Giscon, qui avait succédé à Amilcar, fit passer les troupes mercenaires de Sicile en Afrique , bande par bande, pour donner à la république le temps de les payer et de les licencier. Mais il semblait bien dur aux Carthaginois de dépenser encore de l’argent après leurs pertes déjà si considérables. Tandis qu’on délibérait, l'armée arriva presque tout entière, et Carthage eut sur les bras une masse d’hommes mécontents et tout prêts à se révolter. Le sénat, tremblant, pria les chefs des mercenaires de les mener à Sicca, en donnant à chaque homme une pièce d’or pour les besoins les plus urgents. On agit avec tant de précipitation et d’aveuglement, qu’on les força à emmener avec eux leurs bagages, leurs femmes et leurs enfants, qu’ils demandaient à laisser dans les murs de la capitale, et qui auraient été des gages de leur fidélité.

Lorsqu’ils furent réunis à Sicca, ils se mirent à supputer avidement et à exagérer les sommes qu'on leur devait, et les récompenses qu’on leur avait promises dans les occasions périlleuses. Hannon, qu’on leur envoya d’abord, dit hura-

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blement que la république ne pouvait pas tenir sa parole, qu’elle était accablée d’impôts, que, dans son dénûment, elle leur demandait la remise d’une partie de ce qu’elle leur devait. Aussitôt le mécontement éclate parmi les mercenaires ; des attroupements se forment, et bientôt une armée de 20 000 insurgés marche sur Carthage et ne s’arrête qu’à quelques lieues de la capitale, à Tunis.

Alors les Carthaginois épouvantés firent tout pour les adoucir. On leur envoya des vivres en abondance, dont ils taxaient le prix à leur gré. Chaque jour le sénat leur députait quelqu’un de ses membres pour les assurer qu’ils n’avaient qu’à demander, qu’on était prêt à tout faire pour eux. Cette frayeur, cette condescendance des Carthaginois ne fit qu’augmenter leur audace et leurs prétentions. Dès qu’on fut d’accord sur le montant de la solde, ils demandèrent une indemnité pour les chevaux qu’ils avaient perdus; puis ils demandèrent qu’on leur payât les vivres qu’on leur devait au prix exorbitant oh ils s’étaient vendus pendant la guerre. Les Carthaginois, ne sachant plus que faire, leur envoyèrent, ponr traiter avec eux, un de leurs généraux de Sicile, Giscon, qui avait toujours pris leurs intérêts à cœur, et qui s’était attiré leur confiance et leur affection. Giscon partit de Carthage emportant l’argent nécessaire. Arrivé à Tunis, il s’adressa d’abord aux chefs, puis il fit rassembler les soldats par nations. Il les harangua, sut calmer leur colère et leur fil accepter certains arrangements qui auraient tout concilié, lorsque deux séditieux, Spendius et Mathos élèvent la voix dans le camp , font entendre aux mercenaires africains qu’une fois les autres nations payées et licenciées, les Carthaginois éclateront contre eux et leur feront expier la révolte commune.

Ces paroles excitent dans le camp le plus effroyable tumulte. Les officiers qui veulent parler sont assaillis d’une grêle de pierres avant même qu’ils aient pu se faire entendre. Au milieu de cette confusion d’idiomes qui s’entre-choquaient, il n’y avait qu’un mot qui fût entendu de tous : « Frappe; » et dès qu’il était prononcé, il n’y avait pas moyen d’échapper.

Giscon cependant tenait tête à l’insurrection au péril mêm de sa vie. Il s’efforçait d’apaiser les mécontents en employant tout à la fois la douceur et la fermeté. Un jour, les Africains qui n’avaient pas reçu l’arriéré de leur solde vinrent en demander le payement. Gomme ils l’exigeaient avec insolence, Giscon, dans un mouvement de colère, leur répondit qu’ils n’avaient qu’à s’adresser à Mathos, leur général. Cette réponse les transporta de fureur; ils se jetèrent sur lui, prirent son argent, et le chargèrent de chaînes lui et les Carthaginois qui l’accompagnaient.

Mathos , après avoir ainsi violé le droit des gens, envoya des députés aux villes d’Afrique, les exhorta à secouer le joug odieux de Carthage et à lui faire passer des secours. Les Africains n’étaient que trop disposés à entrer dans son alliance. Us se réunirent aux mercenaires dont l’armée se trouva ainsi portée à 70 000 hommes. C’est alors que commença cette guerre d’Afrique, cette guerre inexpiable, qui dura trois ans et demi et qui mit Carthage à deux doigts de sa perte.

Les populations se jetèrent dans cette guerre avec une ardeur incroyable ; les femmes mêmes, qui tant de fois avaient vu traîner en prison leurs maris et leurs parents pour le payement des impêts, se dépouillèrent avec empressement de leurs bijoux, de leurs parures. Les villes d’Utique, d’Hippone-Zaryle, qui avaient d’abord hésité, finirent par ma;sacrer les soldats qu’y tenait Carthage, et les laissèrent sans sépulture. On en fit autant en Sardaigne. Hannon qu’on y envoya, fut saisi par ses troupes, qui le mirent en croix, puis appelèrent les Romains.

Cependant les Carthaginois , serrés de près par l’ennemi, avaient rendu à Amilcar Barca le commandement de l’armée. A peine ce grand homme fut-il à la tête de ses troupes, que la fortune de Carthage se rétablit. Dès la première action, les mercenaires battus abandonnèrent le siège d’Utique. En même temps Amilcar faisait rentrer dans l’alliance de Carthage les Numides, dont la cavalerie était si nécessaire dans ce pays de plaines. Le retour des Numides sous le drapeau carthaginois valut à Amilcar une nouvelle victoire dans

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laquelle les mercenaires perdirent 10 000 hommes et 4000 prisonniers. Ceux-ci furent traités assez généreusement pour que les chefs des mercenaires, Mathos, Spendius et Autarite, craignant que l’humanité du général carthaginois ^encourageât les défections , résolussent de rendre impossible toute tentative de réconciliation. Ils supposèrent d’abord des lettres i venues de Sardaigne et de Carthage même , qui les exhortaient à observer de près Giscon et les autres prisonniers, à se défier des intrigues secrètes qui se tramaient en faveur des Carthaginois , et surtout de la douceur apparente d’Amilcar. Autarite, chef des Gaulois, déclare ensuite qu’il n’y a de salut que dans une rupture complète avec Carthage, et que, pour s’interdire tout accommodement , il faut tuer Giscon et les prisonniers. Aussitôt Spendius fait sortir du camp Giscon et tous les autres captifs, au nombre de 700 : on leur coupe les mains et les oreilles, on leur casse les jambes et on les jette encore vivants dans une fosse. Quand Amilcar envoya demander au moins les cadavres, les barbares déclarèrent que tout député serait traité de même , et proclamèrent comme loi que tout prisonnier carthaginois périrait dans les supplices, que tout allié de Carthage serait renvoyé les mains coupées.

Alors commencèrent d’horribles représailles. Amilcar fit jeter aux bêtes ses prisonniers. Il ne put toutefois empêcher les villes d’Utique et d’Hippone d’embrasser de nouveau la cause des ennemis. Bientôt meme Carthage fut assiégée par Spendius et Mathos. Le danger parut assez grave pour que le roi de Syracuse, Hiéron, lui envoyât des secours. Rome même permit aux marchands italiens de lui porter des vivres. Cependant Amilcar harcelait les mercenaires sur tous les points ; il finit par intercepter leurs convois, les chassa de la plaine à l’aide de la cavalerie numide , les poussa dans les montagnes, et parvint à enfermer une de leurs armées dans le défilé de la Hache, où ils ne pouvaient ni fuir, ni combattre , et où ils se trouvèrent réduits par la famine à l’horrible nécessité de se manger les uns les autres. Comme aucun secours ne leur arrivait de Tunis, les mercenaires éclatèrent contre leurs chefs. Autarite, Spendius et quelques

autres menacés par la multitude demandèrent un saufconduit et vinrent trouver Amilcar dans son camp. Le général carthaginois exigea que dix d’entre les rebelles, à son choix, lui fussent livrés, et que les autres se retirassent sans armes, sans autre vêtement qu’une tunique. Quand le traité fut signé, Amilcar dit aux envoyés : « Vous êtes des dix, » et il les retint. Les autres coururent aux armes; mais ils étaient si bien enveloppés que, de 40 000, il n’en échappa pas un seul.

L’autre armée ne fut pas plus heureuse. Amilcar l’extermina dans une grande bataille, et son chef Mathos, amené dans Carthage, fut le jouet d’une lâche populace qui se vengeait par l’insulte de la terreur que les mercenaires lui avaient inspirée.

Celte guerre désastreuse eut un autre résultat : la perte de la Sardaigne. Les mercenaires cantonnés dans cette île avaient, pendant la guerre, sollicité la protection des Romains, qui, refusant d’abord, avaient ensuite consenti à profiter des embarras de leur rivale. Les Carthaginois protestèrent contre une pareille prétention, et firent passer des troupes en Sardaigne. Les Romains, sous le prétexte que ces préparatifs étaient en réalité dirigés contre eux, leur déclarèrent la guerre. Les Carthaginois étaient hors d’état de résister, et la Sardaigne fut abandonnée aux Romains.

Conqaûte de l'Espagne (838-*l®).

Lorsque Carthage fut délivrée de tous ces embarras, elle songea à se dédommager de ses pertes par des conquêtes en Afrique et en Espagne. Amilcar, qui avait joué le principal rôle dan3 les guerres précédentes, fut encore chargé de la conduite de celle-ci. Le sénat n’était pas fâché d’ailkiurs d’éloigner un homme dont on redoutait l’influence, et peut-être espérait-on qu’il périrait dans ces dangereuses expéditions. Il commença par attaquer les Numides, et les soumit. En une année, il parcourut toute la côte africaine de la Méditerranée occidentale, et il put écrire à ses amis de Carthage qu’il avait étendu l’empire de la république jusqu’au grand

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Océan. Il entraîna ensuite à la conquête de l’Espagne les belliqueux habitants de l’Afrique, qui ne demandaient pas mieux que de servir sous un chef habile et généreux.

En Espagne, il trouva, à la tête des Geltibériens, deux frères intrépides qui furent tués dès le premier combat. Indortès, leur successeur, fut défait avec 50 000 hommes. Amilcar fit égorger le chef et renvoya libres 10 000 prisonniers, voulant effrayer les barbares et les gagner en même temps. Il soumit , après de longs combats, toutes les côtes occidentales et le centre de la Péninsule. Mais, dans une der nière rencontre, il périt victime d’un stratagème qui plus tard sauva son fils. Les indigènes lâchèrent contre son armée des bœufs et des chariots enflammés qui y jetèrent le désordre. Amilcar fut défait et tué, après neuf glorieuses campagnes dans la Péninsule.

Le parti des Barca, qui, grâce à ces victoires et aux richesses qu’elles lui donnaient, devenaient de jour en jour plus puissant à Carthage, parvint à faire désigner pour successeur d’Amilcar son gendre Asdrubal, chef du parti populaire. Asdrubal partit pour l’Espagne, et moitié par fo'rcc, moitié par séduction, plaça sous la domination de Carthage une foule de chefs barbares. Mais le plus éminent service qu’il rendit à sa patrie fut la fondation de Carthagène, destinée à être l’entrepôt du commerce carthaginois en Espagne et le centre de sa domination politique dans la Péninsule. Asdrubal rencontra à l’autre extrémité de l’Espagne les Romains, qui, redoutant son habileté et son ambition, lui firent signer un traité pir lequel il s’interdit de porter ses armes au nord de l’Èbre. Sagonte, bien que placée au sud de ce fleuve, devait conserver son indépendance.

Asdrubal gouverna pendant huit ans le pays qu’il avait conquis. Peut-être songeait-il à se rendre indépendant ou ît asservir sa patrie, aidé de ses nombreuses créatures ; mais un coup imprévu l’arrêta dans ses projets. Il avait lait périr en trahison un chef lusitanien. Quelques années après, un esclave gaulois de ce chef vengea son maître en tuant Asdrubal au pied des autels.

De vifs débats suivirent sa mort. Il s’agissait de savoir si lo

jeune Annibal, son beau-frère, serait appelé à lui succéder. Le parti Barca appuyait vivement sa nomination, qui fut combattue par Hannon , le chef du parti opposé. Hannon eut beau représenter combien il était imprudent de faire du commandement des armées le patrimoine d’une famille, ses remontrances furent vaines : Annibal fut nommé.

Seeonde guerre punique (218-901).

Au moment où Annibal partit pour l’Espagne, Carthage était divisée en deux partis dont les vues différentes devaient avoir une fatale influence sur les événements qui vont suivre. Les exploits d’Amilcar en Sicile, en Afrique, en Espagne, les succès d’Asdrubal son gendre, avaient donné à la famille Barca la prépondérance dans la république. Les exploits brillants de ses chefs, leur habileté, la corruption leur avaient assuré de nombreux partisans. Le pëuple, séduit par les succès militaires, s’était volontiers rangé autour de cette puissante maison. Mais un autre parti, représenté par les Hannon, était ouvertement hostile aux Barca. La querelle avait déjà éclaté au temps de la guerre des mercenaires ; depuis elle ne fit que s’envenimer, et devint bientôt une lutte sérieuse entre l’aristocratie, jusque-là maîtresse du gouvernement, et le peuple, qui voulait à son tour être quelque chose dans l’État.

Ce fut à la fois pour rendre son parti prépondérant dans Carthage, pour venger les injures de son pays et pour satisfaire une haine héréditaire qu’ Annibal lança sa patrie dans une nouvelle lutte contre Rome. Il voulait tirer Carthage de l’humiliation où l'avaient placée ses dernières défaites. Elle avait perdu ses établissements en Sicile ; les Romains , au mépris de la foi jurée, venaient de lui ravir la Sardaigne. Il fallait punir tant d’outrages, et, pour reconquérir la Sicile et la Sardaigne, porter la guerre en Italie.

Ce grand homme, déjà vieux, racontait au roi Antiochus qu’étant encore petit enfant et sur les genoux de son père Amilcar, il le caressait et le flattait pour obtenir d’être mené en Espagne et de voir la guerre. Amilcar le lui avait promis,

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h la condition que, mettant la main sur un autel, il jurerait une haine implacable aux Romains. Après la mort d’Asdrubal, dès que les soldats l’eurent proclamé général et que son élection eut été ratifiée par le sénat , il songea k exécuter son serment. Mais, avant de s’engager dans une expédition si lointaine, il était nécessaire de s’assurer des barbares d’Espagne et d’affermir la domination carthaginoise dans cette contrée. Trois peuplades redoutables, les Olcades, les Carpétans, les Vaccéens, furent forcées par lui dans leurs meilleures places et vaincues sur les bords du Tage, au nombre de 100 000 hommes. C’est alors seulement qu’il osa attaquer Sagonte, ville alliée des Romains, commençant ainsi la seconde guerre punique malgré le vœu du sénat.

Pendant le siège (219), des ambassadeurs romains vinrent en Espagne reprocher à Annibal cette violation des traités. Le général répondit qu’il avait autre chose à faire que d’écouter des harangues; les députés alors passèrent k Carthage et demandèrent qu’on leur livrât Annibal ; mais c’était demander plus qu’on ne pouvait leur accorder. Quand Sagonte eut été prise et ruinée, après la plus héroïque défense, une nouvelle députation vint exiger une éclatante satisfaction. Sur la réponse évasive du sénat, Fabius, chef de l’ambassade, relevant un pan de sa toge : « Je vous apporte, dit-il , la guerre et la paix ; choisissez. * Les Carthaginois, partagés entre la crainte et la haine, lui crièrent : « Choisissez vous-même. » Il laissa retomber sa toge et répliqua : « Je vous donne la guerre. — Nous l’acceptons, dirent-ils ; nous saurons la soutenir. » La pensée d’ Annibal triomphait ; il pouvait marcher librement à l’accomplissement de ses projets.

Avant de partir pour l’Italie, il envoya en Afrique 1 5 000 Espagnols qui devaient protéger Carthage contre une invasion romaine, laissa en Espagne 1 6 000 hommes sous les ordres de son frère Hannon, et 15 000 Carthaginois sous le commandement d’Asdrubal. Ces troupes formaient une véritable réserve qui, au premier appel, devait marcher sur l’Italie. Ces dispositions prises, Annibal partit et entra en Gaule à la tête d’une armée de 59 000 hommes.

On sait quelles fatigues, quels dangers il eut à essuyer soit au passage du Rhône, soit en franchissant les Alpes, , dont le passage ne lui coûta pas moins de 30 000 hommes. Avec cette armée diminuée de moitié et épuisée par la fatigue il livra un premier combat au bord du Tésin (218). La victoire qu’il remporta sur le consul Scipion ranima le courage de ses soldats. L’avantage plus considérable qu’il obtint à la Trébie fut le signal d’un soulèvement universel parmi les peuplades de la Gaule cisalpine. Après cette journée, Annibal compta dans son armée 90 000 hommes. Il songea alors à pénétrer dans l’Italie centrale ; il franchit l’Apennin et gagna l’Élrurie. Il s’y trouva bientôt en présence d’une nouvelle armée romaine commandée par le consul Flaminius, l’attira dans une position défavorable, et le vainquit complètement sur les bords du lac de Trasimène (217).

Au milieu de la consternation produite par toutes ces défaites, Fabius fut élevé à la dictature. Pendant quelque temps il tint en échec le général carthaginois, grâce à son système de temporisation, qui usait lentement les forces de l’ennemi. Mais Fabius fut bientôt remplacé, et les consuls Térentius Varron et Paul Émile ses successeurs, abandonnant son système, fournirent à Annibal l’occasion d'un nouveau triomphe. La désastreuse bataille de Cannes, dans laquelle les Romains perdirent 70 000 hommes, 2 questeurs, 21 tribuns des légions, 80 sénateurs et un des deux consuls, faillit ruiner à jamais la république (216).

Toutefois Annibal s’était affaibli par ses victoires mêmes ; aussi fut-il forcé de demander des secours à sa patrie. Dans ce but il envoya Magon en Afrique. En témoignage des heureuses nouvelles qu’il apportait, Magon fit verser dans le vestibule du sénat une grande quantité d’anneaux d’or enlevés aux chevaliers romains sur le champ de bataille de Cannes ; mais le chef du parti aristocratique, Hannon, déclara en plein sénat que si les soldats de Carthage étaient victorieux, il ne fallait rien envoyer; que si, au contraire, Annibal trompait sa patrie par de faux rapports, il fallait se garder encore da- ‘ vantage de lui venir en aide.

Hannon parlait ainsi soit par hostilité contre le parti Barca,

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soit parce qu’il aurait voulu qu’on profitât de la victoire pour obtenir une paix avantageuse. Le sénat, partagé entre les deux factions, ne sut pas prendre un parti décisif; il se borna h envoyer à Annibal un renfort de 4000 Numides, 40 éléphants et une certaine somme d’argent. Ces préparatifs se firent avec négligence et lenteur ; de sorte qu’ Annibal, pour se maintenir en Italie, ne trouva guère de ressources que dans son génie.

Il eut beau conclure un traité d’alliance avec Philippe, roi de Macédoine : celui-ci , le croyant plus fort qu'il n’était, agit avec mollesse et se laissa battre à l’embouchure du fleuve Aoüs. Pendant ce temps-là, les Romains reprenaient partout l’avantage, le général Marcellus défit les Carthaginois devant Noie, devant Casilinum, et finit par les obliger à sortir de la Campanie (215-214). Au milieu de ces revers, Annibal essaya de surprendre Tarente, qui eût assuré ses communications avec la Macédoine. L’occupation de cette ville et la défection de Syracuse qui, après la mort d’Hiéron , avait appelé les Carthaginois, parurent un instant relever sa fortune. Mais le sénat romain fit de prodigieux efforts pour soumettre les deux grandes cités qui avaient donné en Italie et en Sicile le dangereux exemple d’appeler les Carthaginois, Capoue et Syracuse. Ce fut pendant le siège de la première, et pour la délivrer, qu’Annibal conçut l’audacieuse pensée d’enlever Rome par surprise. Il parvint en vue des murs, mais la ville était sur ses gardes; ’ce coup hardi manqua, et il rebroussa chemin jusque dans le Brutium, abandonnant Capoue, qui fut reprise par les Romains et traitée avec la dernière rigueur (211). Syracuse avait également succombé l’année précédente, malgré la belle défense d’Archimède. Presque en même temps, le Libyen Mutine livrait Agrigente; les Carthaginois quittèrent la Sicile pour la dernière lois (210).

Leurs affaires n’étaient pas plus prospères en Espagne. Cnéius et Cornélius Scipion avaient enlevé en quelques mois plus de 120 cités. Ils avaient même entraîné dans leur alliance un roi des Numides, Syphax. Il est vrai que Massinissa, fils d’un autre prince numide, avait chassé Syphar de

ses États et était passé en Espagne. Les Scipions, obligés de diviser leurs forces, avaient succombé.

L’arrivée du jeune Publius Scipion répara promptement r-es désastres. Tout d’abord il.s’empara de Garthagène, le centre de la domination carthaginoise en Espagne (211). Sa douceur, sa bienveillance ramènent peu à peu les chefs espagnols dans l’alliance de Rome. Asdrubal, deux fois battu, ramasse tout l’argent qu’il peut, rallie les débris des armées carthaginoises, et se dirige vers l’Italie pour aller rejoindre Annibal. Mais les consuls l’arrêtent sur les bords du Métaure, lui livrent bataille, le tuent et font jeter sa lête dans le camp de son frère. * Je reconnais la fortune de Carthage, » dit Annibal à cette vue. B s’enferma alors dans les montagnes du Brutium, d’où il ne devait plus sortir que pour retourner en Afrique (207).

Cependant Scipion a compris qu’on ne peut délivrer l’Italie qu’en attaquant Carthage même. A la tête de 30 000 hommes, il débarque en Afrique ; mais l’allié sur lequel il comptait, Sypliax, s’est laissé gagner par les Carthaginois. L’alliance de Massinissa compense heureusement la défection de l’autre roi numide. Les Carthaginois vaincus se décident alors à rappeler Annibal, qui quitte à regret cette Italie qu’il a un instant espéré conquérir. A son arrivée, il conseille aux Carthaginois de demander la paix, et il en discute lui-même les conditions dans une conférence avec Scipion. Comme on ne peut s’entendre, il faut livrer un dernier combat. Les deux armées se rencontrent à Zama, et les Carthaginois essuient une défaite complète (202). Annibal, vaincu, rentre à Carthage, et quelque temps après la paix est conclue aux conditions suivantes : a Les Carthaginois restitueront aux Romains tout ce qu’ils leur ont pris injustement; ils remettront leurs risonniers, abandonneront leurs éléphants, leurs vaisseaux, à l’exception de dix. Bs ne feront aucune guerre sans l’autorisation du peuple romain. Ils rendront à Massinissa les maisons, terres, villes et autres biens qui lui ont appartenu à lui ou à ses ancêtres, dans l’étendue du territoire qu’on leur désignera. Ils paj'eront en 50 années 10 000 talents euboïques. Enfin ils donneront cent otages choisis par le

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consul entre les jeunes citoyens (201). • Ainsi on enlevait aux Carthaginois leur marine, c’est-à-dire qu’on brisait le nerf môme de leur puissance, et on plaçait aux portes de Carthage un ennemi implacable, qui devait s’agrandir sans cesse à ses dépens, sans que Carthage, enchaînée par le i traité qu’elle venait de conclure, pût se défendre contre ses » attaques.

Quand on lut dans le sénat les conditions de cette paix, il y eut une grande hésitation , et Giscon fut d’avis qu’on les rejetât. Annibal s’élança aussitôt vers lui et l’arracha de son siège. Comme on s’indignait de ce procédé, il répondit que, sorti de sa patrie depuis l’àge de neuf ans, il n’avait pu se former aux usages carthaginois, que ses intentions étaient celles d’un bon citoyen. Il ajouta que rejeter la paix dans un danger si pressant, c’était vouloir la ruine de Carthage. Le sénat se rendit à l’opinion d’ Annibal, et les ambassadeurs partirent immédiatement pour conclure la paix. Carthage livra cinq cents vaisseaux qui furent brûlés en pleine mer à la vue des citoyens consternés. Ce fut bien pis quand il fallut payer le premier terme du tribut ; quelques sénateurs versaient des larmes. Annibal se prit à rire, et comme on lui reprochait d’insulter, par sa joie, au malheur public, il répondit : « Ce rire n’est pas l’expression de la joie, mais plutôt d’un délire causé par l’excès du malheur. Toutefois il est encore moins déplacé que votre douleur. Quoi ! au moment où l’on nous arrachait nos armes, quand on brûlait nos vaisseaux, vous ne pleuriez point, et aujourd’hui la perte de votre or est pour vous une calamité publique ! »

Carthage ne tarda pas à ressentir les conséquences de la paix humiliante qu’elle venait de conclure. Les Romains exigèrent immédiatement qu’Amilcar, qui, à la tête d’une armée de Liguriens et de Gaulois, guerroyait dans la haute Italie, fût rappelé. Il fallut que les Carthaginois déclarassen que c’était sans leur participation qu’Amilcar avait agi ; et. en même temps, pour se concilier la bienveillance de leurs nouveaux maîtres, ils se hâtaient d’envoyer à Rome 200 000 mesures de blé, et autant aux légions qui servaient en Macédoine.

Ucrnlèrea année* U’Annlbal (lOl-IS#,'.

Quand la guerre fut terminée, Annibal, rentré à Carthage, ne songea qu’à remettre promptement sa patrie en état de renouveler la guerre. Élevé à la dignité de suffète par l’influence de ses amis, il introduisit dans le gouvernement d’importantes réformes : Carthage était alors soumise à une oligarchie judiciaire qui, depuis quelque temps, disposait de tout dans la république, et tenait dans ses mains l’honneur, la fortune, l’existence même de tous les citoyens. Une étroite solidarité liait entre eux les membresde cette oligarchie, et quiconque, dit Tite Live, avait déplu à l’un d’eux se trouvait exposé a la haine de tous les autres. Annibal s’attaqua ouvertement à cette formidable puissance, et, comme il se sentait appuyé par la multitude, il fit passer une loi qui portait qu’à l’avenir on élirait chaque année de nouveaux juges et que personne ne pourrait être continué dans ses fonctions deux années de suite. Il porta dans les finances une sévérité impitoyable; il força les dilapidateurs de la fortune publique à rendre compte de leur gestion et à restituer les sommes qu’ils avaient arrachées au peuple par leurs concussions ; enfin il montra à ses compatriotes étonnés que, sans nouvel impôt, ils étaient en état d’acquitter le tribut qu’on devait aux Romains.

En même temps qu’il accomplissait ces réformes, il créait, en ranimant l’agriculture, de nouvelles ressources à sa patrie. Il employait le loisir des troupes à planter sur la plage africaine ces oliviers dont il avait pu apprécier l’utilité en Italie. Ainsi Carthage, devenu un État purement agricole et commerçant, réparait promptement ses pertes sous la bienfaisante tyrannie d’Annibal, qui la destinait à devenir le centre d’une ligue universelle du monde ancien contre les Romains.

C’était, en effet, l’époque où un grand mouvement se préparait en Orient contre Rome. Antiochus, à l’instigation des '' Étoliens, songeait à faire une descente en Grèce pour y détruire la domination romaine et marcher ensuite sur l’Italie.

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Annibal avait les yeux fixés sur l’Asie , en étudiait tous les mouvements, et se disposait à en profiter. Mais il était observé à son tour par les nombreux ennemis que lui avaient suscités ses réformes. Ceux-ci le dénoncèrent au sénat romain, qui envoya immédiatement une ambassade en Afrique pour demander son extradition. Annibal prévint ses ennemis; il partit la nuit sur une galère qu’il tenait depuis longtemps prête et se rendit en Asie. Il vint débarquer à Tyr, où il fut reçu avec empressement comme dans une seconde patrie, et de là il gagna Antioche. Le roi de Syrie était déjà parti pour l’Asie Mineure et se trouvait à Épbèse, où il faisait les préparatifs de son expédition en Grèce. Annibal, à son arrivée, dissipa toutes ses hésitations, toutes ses incertitudes, lui inspira la confiance la plus entière, et l’associa à toutes ses haines, à tous ses projets de vengeance contre Rome. Il lui représenta que, pour arrêter cette puissance ambitieuse qui menaçait d’engloutir toutes les autres, il fallait l’attaquer en Italie, il s’offrait lui-même pour conduire une expédition dans cette contrée, et assurait que Carthage n’attendait qu’une occasion pour reprendre les armes. Il y avait envoyé un émissaire, Ariston, pour s’entendre avec les membres de la faction barcine. Mais les démarches d’Ariston ne furent pas tellement secrètes que bientôt Carthage entière n’en fût informée : le parti aristocratique, le parti de la paix s’inquiéta, et les sénateurs, dont la plupart étaient dévoués à Rome, forcèrent Ariston à comparaître davant les magistrats. Il se borna àafficher dans l’endroit le plus apparent de la ville une déclaration qui compromettait les familles les plus illustres ; puis il s’embarqua et prit la fuite.

Pendant ce temps-là, Antiochus, circonvenu par les conseils de Thoas, chef de l’ambassade étolienne, et par ses courtisans, jaloux de la gloire d’Annibal, avait cessé de montrer la même confiance au général carthaginois. Il avait refusé à celui-ci l’armée qu’il demandait pour recommencer en Italie une nouvelle guerre punique, et il était passé en Grèce, où, sur la foi des Étoliens, il croyait voir la plupart des peuples se soulever en sa faveur; mais c’est à peine si quelques peuplades vinrent se ranger sous ses drapeaux. Au lieu de suivre

les sages conseils d’Annibal, il perdit un temps précieux, se fit battre aux Thermopyles et fut obligé de repasser la mer en fugitif. 11 fut suivi en Asie par les Romains, qui remportèrent sur lui la grande victoire de Magnésie (190). Forcé de conclure la paix, il dut s’engager à livrer Annibal. Mais celui-ci trouva un asile à la cour du roi de Bithynie. La haine des Romains vint l’y chercher, et les menaces de Flaminius allaient déterminer Prusias à trahir son hôte, lorsque Annibal se chargea lui-même de délivrer Rome de son plus retoutable ennemi : il s’empoisonna (183).

Troisième guerre punique (-149-440).

Tandis qu’ Annibal expirait dans l’exil, Carthage se débattait inutilement contre l’ambition de Massinissa. Sous prétexte que les Carthaginois lui avaient refusé le passage à travers leurs terres, il s’empara du riche canton d ’ Emportes . Et comme les Carthaginois réclamaient contre cette usurpation, le sénat envoya en Afrique une commission chargée de juger le différend. Mais cette commission n’eut garde de se prononcer nettement; «car, dit Tite Live, les circonstances voulaient qu’ on laissât les Carthaginois et le roi de Numidiedans une complète mésintelligence ; autrement Scipion, qui avait une connaissance exacte de toute l’affaire, aurait tranché la difficulté. »

Encouragé par cette tolérauce, Massinissa renouvela ses incursions sur le territoire des Carthaginois ; et, laissant ceuxci protester contre ses injustes -agressions, il s’emparait du territoire connu sous le nom des Grandes-Plaines et de la province de Tysca.

C'était une singulière situation que celle de Carthage à cette époque. Aux termes du traité conclu après la bataille de Zama, elle n’avait pas le droit de faire la guerre aux alliés du peuple romain ; elle ne pouvait, par conséquent, se défendre contre les violences de Massinissa. Il ne lui restait qu’un moyen d’obtenir justice; elle pria les Romains de décider, une fois pour toutes, ce qu’elle devait abandonner, ou, s’ils ne voulaientpoin t la protéger comme alliée, de la défendre comme sujette.

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Les Romains montrèrent alors quelque impartialité, et affectèrent une certaine indignation contre Massinissa. C'estque le roi de Macédoine, Persée, se préparait en ce moment à la guerre, et qu’il cherchait partout des alliés contre Rome. 11 fallait empêcher les Carthaginois d’entrer dans la coalition. On envoya donc une nouvelle ambassade en Afrique. Mais Persée ayant été vaincu dans l’intervalle, Caton, qui était à la tête de l’ambassade, se montra si partial que les Carthaginois refusèrent d’accepter son arbitrage.

Durant leur mission, les envoyés romains avaient traversé une contrée remarquable par sa fertilité et sa richesse. En entrant dans Carthage ils ne furent pas moins étonnés de la prospérité qui s’offrait partout à leurs regards, et ils affectèrent de voir dans cette renaissance un danger sérieux pour Rome. Caton, à son retour, laissa tomber quelques figues qu’il portait dans sa toge ; et comme on en admirait la beauté: « La terre qui les produit, dit -il, n’est qu’à trois journées de Rome. » Depuis cette époque, il termina toujours ses discours par ces mots : « Et de plus, je pense qu’il faut détruire Carthage. »

La destruction de Carthage fut résolue; on n’attendit plus qu’une occasion.

Les divisions qui régnaient dans l’intérieur de la ville ne pouvaient manquer de produire quelque conflit d’où sortirait une nouvelle guerre. Trois factions déchiraient cette malheureuse république : les partisans de Barca et du parti populaire, ou pour mieux dire le parti national , qui avait à sa tête Amilcar, surnommé le Samnite ; la faction aristocratique, que les historiens anciens désignent sous le nom de parti romain ; les amis de Massinissa ou le parti numide, qui ne se montraient pas moins hostiles que l’aristocratie au parti national. Vers l’année 152, le parti populaire, ayant obtenu la prépondérance dans les affaires publiques, fit condamner à l’exil 40 citoyens partisans de Massinissa. Les bannis se retirèrent en Numidie et pressèrent vivement le roi de déclarer la guerre ; il s’empara en effet de la ville d’Oroscope. Les Carthaginois perdirent enfin patience et déclarèrent la guer/e. Il y eut entre les deux armées un

grand combat, pendant lequel Massinissa, malgré ses 88 ans, remplit tout h la fois les devoirs du général et du soldat. Les Carthaginois furent vaincus. Le jeune Scipion, qui assistait en spectateur inactif à cette bataille, répéta souvent depuis qu’il n’avait jamais éprouvé un plaisir aussi vif que dans cette journée, où il avait vu aux prises plus de 100 000 combattants. Une nouvelle défaite, qui coûta 50 000 hommes aux Carthaginois, fit comprendre à ceux-ci toute la gravité de la situation. Ils sentirent que Rome ne leur pardonnerait pas cette guerre faite au roi numide. Pour prévenir une attaque inévitable, il n’y eut pas de concessions auxquelles ils ne consentirent. Us condamnèrent à mort Asdrubal, Carthalon et quelques autres qui avaient conseillé la guerre. Puis ils envoyèrent des ambassadeurs à Rome pour offrir toute espèce de satisfaction au sénat. « Que devons-nous faire? » dirent les députés. « Vous le savez, » répondirent les sénateurs, sans vouloir s’expliquer plus clairement.

A la même époque, Utique, qui avait toujours été la fidèle alliée de Carthage, se donna aux Romains. Dès lors le sénat ne cacha plus ses projets de guerre. Les deux consuls Manilius et Censorinus reçurent l’ordre de partir pour l’Afrique. A cette nouvelle les Carthaginois envoient une nouvelle ambassade, qui rencontre l’armée romaine en Sicile. On lui déclare que Carthage pourra conserver ses lois, sa liberté, son territoire, à la condition qu’elle livrera 300 otages choisis parmi les premières familles de la république. Les otages sont livrés ; mais les généraux refusent encore de faire connaître les véritables projets du sénat. «Vous saurez à Utique ce que vous avez à faire pour obtenir la paix, » telle est leur réponse.

Les consuls passent en Afrique; ils signifient alors aux Carthaginois qu’il faut livrer leurs armes, devenues inutiles, puisqu’ils désirent sincèrement la paix. Les Carthaginois apportent 2000 machines et 200 000 armures complètes. Alors le consul Censorinus leur annonce l’arrêt du sénat : « Les Carthaginois abandonneront leur ville, s’établiront à trois lieues de la mer ; Rome nous a envoyés pour détruire Carthage. »

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Quand cette réponse fut connue dans Carthage, il y eut un mouvement d’indignation et de fureur. On massacra les ambassadeurs qui avaient conseillé de livrer aux Romains les ; 300 otages; on se jeta sur les Italiens qui se trouvaient dans la ville, puis on se prépara à une résistance désespérée. Les temples, les édifices publics furent transformés en ateliers où on fabriquait 100 boucliers par jour, 300 épées, 500 lances, 1000 traits. Il y eut un moment où on manqua de cordages pour les vaisseaux et les machines de guerre ; les femmes donnèrent leurs chevelures.

Lés consuls furent repoussés dans deux assauts; leur camp fut désolé par la peste; la flotte fut- brûlée. L’armée romaine courut trois fois le risque d’être exterminée. Dans une de ces rencontres, elle dut son salut à Scipion. L’entreprise jugée d’abord facile semblait devoir échouer. Mais Scipion parvint au consulat et fut chargé du commandement de l’armée d’Afrique. A son arrivéef il commença par rétablir la discipline parmi les troupes, puis entreprit un siège régulier. Carthage, nous l’avons déjà dit, était située sur un isthme; Scipion l’isola du continent par une muraille, et de la mer par une digue prodigieuse. Les Carthaginois, privés ainsi de toute communication avec le dehors, se virent bientôt exposés à toutes les horreurs de la famine. Inspirés par le désespoir, ils exécutèrent un travail plus étonnant encore que celui de Scipion : ils percèrent dans le roc une autre entrée dans leur port, et lancèrent contre les Romains étonnés une flotte construite avec les charpentes de leurs maisons détruites. Scipion attaqua cette flotte, et la força à se renfermer dans le port, en établissant sur les bords de la mer des machines qui barraient le passage. Asdrubal, qui commandait les forces carthaginoises et qui avait établi dans Carthage une sorte de gouvernement de terreur, perdit courage, et, par l’entremise du roi de Numidie Gulussa, il entama des négociations avec le général romain. Mais ses propositions furent repoussées, et le siège continua. Scipion finit par enlever le port de Gothon, et ouvrit ainsi l’entrée de Carthage à l’armée romaine, qui pénétra jusqu’à la place publique. Restait la citadelle Byrsa; pour y

arriver il y avait à traverser des rues longues, étroites, bordées de chaque côté de maisons à six étages. Les Romains engagés dans ces rues y furent accablés d’une grêle de traits et de pierres. Pour chaque maison, pour chaque étage il y avait un siège à faire ; on n’avançait que lentement, pas à pas, au milieu des cadavres. Ce combat dura six jours. Enfin, Seipion parvint, après une lutte horriblement meurtrière, jusqu’au pied de la citadelle. (Voyez le plan de Carthage.)

Il y avait 50 000 hommes dans cette citadelle, et avec eux Asdrubal, sa femme et ses enfants. Quelques Carthaginois vinrent dire au général romain que tous ceux qui s’étaient renfermés dans l’enceinte de Byrsa étaient prêts à se rendre, s’il promettait de ne pas les égorger. « Je vous le promets, dit Seipion, mais les transfuges n’obtiendront point de grâce. » Toute cette multitude sortit. Asdrubal et les transfuges s’étaient réfugiés dans le temple d’Esculape; ils s’y défendirent d’abord avec le courage du désespoir ; enfin, épuisés de faim et de fatigue, ils se retirèrent dans la partie élevée du temple. Asdrubal suppliant vint se jeter aux pieds de Scipion. Le général romain le montra, ainsi prosterné, aux transfuges. Ceux-ci accablèrent d’injures leur ancien chef, mirent ensuite le feu au temple et s'ensevelirent sous ses ruines. La femme d’ Asdrubal, qui était restée avec les derniers défenseurs de Carthage, monta au sommet de l’édifice, parée de ses plus beaux habits, prononça des imprécations contre son indigne époux, poignarda ses enfants, et se lança avec eux dans les flammes.

On dit que Seipion, à la vue de tant de ruines et sous l’impression de cette grande catastrophe, ne put s’empêcher de verser des larmes. Il lui arriva de dire avec Homère : « Viendra un jour où périra Troie, la ville sacrée, où périront avec elle Priam et le peuple de Priam. » Polybe, qui se trouvait alors à ses côtés, lui demanda quel sens il attachait à ces paroles : « C’est Rome qui occupe ma pensée, ré- ' pondit Seipion; je crains pour elle l’instabilité des choses humaines. »

Dix commissaires du sénat, envoyés en Afrique pour régler

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avec Scipion le sort du pays conquis, ordonnèrent de détruire les restes de Carthage et dévouèrent aux dieux infernaux quiconque voudrait les relever. Toute la partie de l’Afrique qui avait appartenu aux Carthaginois fut réduite en province romaine.

Ctonvernement de Carthage.

Nous ne connaissons qu’imparfaitement l’histoire intérieure de Carthage et l’organisation de son gouvernement. Nous allons toutefois essayer de rassembler, à l’aide des témoignages de l’antiquité, contrôlés par la critique moderne, les éléments divers de sa constitution.

Cette constitution, comme celle de presque tous les peuples, se forma successivement, et se modifia au gré des circonstances et des besoins de la nation carthaginoise. Colonie de Tyr, Carthage dut avoir d’abord un gouvernement modelé sur celui de la mère patrie ; et les traditions nous montrent, en effet, h l’origine, une sorte de royauté. Cette forme de gouvernement ne dura pas longtemps, ou du moins elle se transforma et se rapprocha de plus en plus de la forme républicaine. Carthage devint comme Rome une grande république aristocratique. Toutefois, l’aristocratie de Carthage ne formait pas une noblesse héréditaire, fondée sur de vieux souvenirs de gloire et de conquête ; elle tirait, en général, son origine et son éclat de l’étendue de la fortune. « On pense h Carthage, dit Aristote, que celui qui veut exercer une fonction publique doit avoir non-seulement de grandes qualités, mais encore de grandes richesses. » D’ailleurs, les magistratures n’étant point lucratives, et entraînant naturellement de grandes dépenses, les riches étaient à peu près les seuls qui pussent y aspirer. Et comme, dans un État essentiellement commerçant, les fortunes étaient très -mobiles l’aristocratie carthaginoise devait se renouveler sans cesse. Mais le pouvoir et l’influence politiques se perpétuaient là où les richesses, honorées par de grands talents et par de grandes vertus, assuraient à certains noms le crédit et la popularité. C’est ainsi que la famille de Magon, celles des Hannou, des Barca, furent eu possession de fournir à la républi-

que, pendant plusieurs générations, des administrateurs, des magistrats et des chefs d’armes.

Quels que fussent néanmoins le pouvoir et l’influence de ces maisons, la constitution de Carthage ne fut jamais complètement aristocratique ; l’élément monarchique et l’élément populaire s’y trouvaient représentés : l’un par les deux suffètes, l'autre par l’assemblée du peuple.

Les suffètes, que l’on a comparés avec assez de raison aux rois de Sparte et aux consuls de Rome, différaient des uns et des autres, en ce que cette dignité n’était point héréditaire dans deux familles comme à Sparte, et qu’elle n’était point annuelle comme à Rome. Ils étaient, en général, choisis dans les grandes familles de la république, parmi les membres les plus influents du sénat ; mais il fallait que leur élection fût ratifiée par le peuple. Les suflètes exerçaient une haute influence et avaient une grande autorité. Quoique, parfois, on les voie prendre en main le commandement des armées de terre et de mer, ce commandement n’était point inhérent à leurs fonctions ; et tout porte à croire, au contraire, que l’on abandonnait plus volontiers aux suffètes ce qui concernait l’administration civile. C’étaient eux qui présidaient le sénat et qui dirigeaient ses délibérations. Du reste, leurs attributions nous sont assez mal connues. La durée de leur magistrature ne l’est pas davantage ; il paraît, toutefois, que le pou- . voir des suffètes était viager.

Après les suffètes, les généraux occupaient le premier rang dans la république. C’était ordinairement la gérusia, ou grand conseil, dont nous parlerons tout à l’heure, qui nommait les . généraux; le sénat et le peuple ratifiaient ensuite la nomination. Quelquefois l’armée se permettait de proclamer un général ; mais cette nomination irrégulière était soumise à la sanction du sénat et du peuple.

Les Carthaginois adjoignaient à leurs généraux quelques membres de la gérusia, qui, munis de pleins pouvoirs, traitaient ensemble des affaires d’État, contractaient des alliances, etc., mais laissaient le général en chef maître absolu des opérations militaires. La plus grande responsabilité pesait sur lui, et il n’était pas rare de le voir, après la cam-

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pagne, expier par la mort les fautes qu’il avait commises et les revers qu’il avait éprouvés. « Dans les nominations des généraux comme dans celles des rois, les Carthaginois, dit encore Aristote, s’attachaient à deux choses : au crédit et aux richesses. »

La direction générale des affaires publiques appartenait au sénat, c’est-à-dire à une assemblée permanente composée des hommes qui avaient acquis par leurs richesses une grande influence. Les écrivains anciens ne nous donnent pas de détails bien précis sur l’organisation intérieure du sénat carthaginois. Cependant tout nous fait présumer que les membres qui le composaient étaient fort nombreux.il était partagé en deux sections : l’une, désignée sous le nom de grande assemblée (fféYxXï]Toç), paraît avoir été un corps délibérant composé de plus de membres que l’autre, appelée gérusia. C’était dans celle-ci que venaient siéger les membres les plus anciens, ou du moins les plus considérables du conseil. C'était là aussi que se discutaient d’abord les questions les plus importantes. Ce conseil privé, qui n’était, on le voit, qu’un démembrement de la grande assemblée, était investi de hautes attributions : il était chargé de faire la police de l’État, de juger les magistrats et les généraux prévaricateurs. Il avait fini aussi par se réserver la connaissance des affaires les plus importantes, et par s’arroger le droit de décider dans les grandes circonstances.

Justin nous a conservé, sur l’origine de ce conseil privé, un témoignage qui jette un grand jour sur la constitution de Carthage. * La famille de Magon, dit-il, menaçant par sa trop grande puissance la liberté , il fut choisi parmi les sénateurs 100 juges, qui eussent à demander compte de la conduite des généraux à leur retour, pour que ceux-ci se conduisissent de manière à ne pas se commettre avec les lois et les tribunaux du pays. » « Un tel tribunal, dit Heeren, est tout à fait conforme à l’esprit d’une république aristocratique, où la police est le principal soutien du gouvernement; mais il ne dégénère que trop facilement en espionnage et en tyrannie, comme le conseil des dix et l’inquisition d’État, son auxiliaire, à Venise. » Aussi, dans la dernière

période de la république carthaginoise, ce conseil restreint était devenu tellement oppressif, qu’une réforme était absolument nécessaire. Ce fut Annibal, nous l’avons vu, qui se chargea de l’exécuter.

Le sénat disposait de la plus grande partie du pouvoir législatif, et, au moyen de la gérusia, ou conseil privé, des plus importantes attributions du pouvoir exécutif. « Il exerçait, dit encore Heeren, le même pouvoir que le sénat romain. Toutes les transactions avec l’étranger lui étaient confiées. Les rois ou suffètes qui le présidaient y faisaient des rapports; il recevait les ambassadeurs; il délibérait sur toutes les affaires de l’État, et son autorité était si grande, qu’il décidait même de la guerre et de la paix, quoique, pour la forme, la ratification dépendît quelquefois du peuple. »

Le peuple, en effet, avait aussi à Carthage des assemblées. Dans certains cas, son intervention était nécessaire. Quand les pouvoirs supérieurs, qui se composaient des deux sections du sénat et des suffètes, n’étaient pas d’accord, c’était le peuple qui décidait. Le peuple ne pouvait donc qu’approuver ou rejeter les propositions qui lui étaient faites; mais on ne voit nulle part qu’il ait eu, en quoi que ce soit, le droit d’initiative. Et c’est en cela surtout que la constitution de Carthage différait de celle de Rome. R se forma, il est vrai, dans les derniers temps, un parti populaire, nombreux, puissant, qui avait ses représentants dans le sénat, exerça une grande influence sur les affaires, soutint les Barca contre leurs adversaires et les maintint longtemps au pouvoir. Mais ce parti ne put consommer la révolution qu’il paraît avoir rêvée ; et loin de consolider la fortune de Carthage, en assurant l’intervention régulière du peuple dans le gouvernement, il n’ajouta qu’une nouvelle cause de désordre à celles qui existaient déjà; il ne fit que hâter la décadence de la république.

En parlant du gouvernement de Carthage, il n’est guère possible de passer sous silence ces réunions politiques, ordinairement suivies de festins, et désignées sous le nom de syssilics. « Les Carthaginois, dit un ancien historien.

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traitaient leurs affaires de nuit, et, à cet effet, se réunissaient en sociétés le soir. » Qui ne reçonnaît, dans cette institution , des associations politiques à peu près semblables à nos cercles, à nos clubs modernes? Il est probable que c’était dans ces réunions que se préparaient d’avance les projets de loi qui devaient être ensuite soumis aux délibérations de l’assemblée. Ce qui est certain, c’est que, d’après Polybe, les grands prenaient assez souvent des résolutions en secret, et en dehors des assemblées régulières. Ce qui est également vrai, c’est que cet émissaire d’Annibal, dont nous avons parlé, Ariston, envoyé à Carthage pour traiter avec le parti des Barca, s’adressa d’abord à ces sociétés. Quant à l’influence qu’elles purent exercer sur la marche régulière des affaires, il est impossible de l’apprécier.

Ce qui fit la force de l’organisation romaine, ce qui assura sa longue durée, ce fut la politique que le sénat adopta à l’égard des peuples vaincus, et la manière dont il régla leurs rapports avec la métropole. Ce fut en les constituant dans une vaste hiérarchie où chacun d’eux jouissait de certains droits, de certains avantages, qui les rapprochait plus ou moins de la condition du peuple-roi, qu'il parvint à créer cette puissante unité où résidaient la grandeur et la solidité de l’empire. Carthage aurait pu rattacher ainsi les unes aux autres et toutes à la métropole les nations qu’elle avait soumises; mais il semble, au contraire, qu’elle n’ait vu dans ses sujets que des peuples à exploiter, qu’une source plus ou moins abondante, non de puissance, mais de revenus. Loin de leur conférer des droits, des privilèges, elle les traitait, en général, avec une extrême rigueur. Elle leur faisait payer de lourds impôts, qu’elle percevait durement. Les gouverneurs qu’elle déléguait pour administrer les villes sujettes devaient, avant tout, faire entrer de grosses sommes dans le trésor. Les habitants des campagnes ne trouvaient pas beaucoup plus de douceur dans leurs maîtres; en plusieurs circonstances, on enleva aux cultivateurs jusqu’à la moitié de leurs revenus. Un historien moderne dit avec raison que, pour comprendre tout ce que cette tyrannie

mercantile avait d’oppressif, il faut regarder le gouvernement de Venise, lire les statuts des inquisiteurs d’Etat et connaître la manière despotique et bizarre dont s’exerçait au Pérou le monopole espagnol, lorsqu'on y portait les marchandises de luxe rebutées de l’Europe, et que l’on forçait les pauvres Indiens d’acheter tout ce dont Madrid ne voulait plus. Il n’y a plus alors à s’étonner si, dès qu’un ennemi mettait le pied sur le sol de l’Afrique, les villes et les campagnes se soulevaient immédiatement et passaient de son côté. Les succès d’Agathocle en Afrique, ceux des Romains au commencement de la première guerre punique, s’expliquent aisément par cet état d’hostilité permanent auquel étaient, pour ainsi dire, condamnés les peuples soumis à la république.

Le gouvernement de Carthage était tout aussi dur, aussi tyrannique h l’égard des colonies. Elle les obligeait tantôt d’acheter et tantôt de vendre ; elle les condamnait à fermer leurs ports aux marchands étrangers, à venir chercher dans ceux de Carthage les produits des contrées lointaines, et c’est par cet odieux monopole qu’elle gagna ces immenses richesses qui servirent d’abord à l’accroissement de sa puissance , et qui furent ensuite la cause principale de sa ruine.

Le seul lien un peu fort qui réunît les diverses parties de ce vaste édifice était le lien religieux. La métropole avait soin de transporter, là où elle établissait ses colonies, ses dieux et son culte.

nellglon de Carthage. 4

La religion de Carthage fut celle de Tyr. Toutefois, cette religion s’altéra par le contact des Carthaginois avec les peuples étrangers, et il s’y introduisit des éléments empruntés aux différents cultes de l’ancien monde. Ces influences extérieures ne détruisirent pourtant pas le fond de la religion primitive, et les Carthaginois comptèrent toujours parmi leurs divinités principales Baal ou Moloch, le grand roi du ciel le Soleil. A ce dieu les Carthaginois associèrent la puissante déesse Astarté. Après Baal et Astarté, il faut men-

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donner le dieu Melkarth, l’Hercule tyrien, le génie tutélaire de la cité phénicienne. Parmi les divinités d’origine étrangère étaient Cérès, Proserpine, dont le culte fut transporté de Sicile en Afrique.

Il n’y eut pas en Afrique, oomme en Asie, de corps particulièrement chargé du dépôt des traditions religieuses et de la célébration du culte. Les fonctions sacerdotales étaient remplies par les premiers personnages de l’État, qui les recherchaient pour les honneurs extérieurs dont elles étaient environnées; de telle sorte qu’elles étaient ambitionnées même parles fils des rois.

Du reste, le caractère de la religion carthaginoise fut, comme celui de la nation qui la professa, triste et dur jusqu’à la cruauté. La terreur était son mobile; elle avait soif de sang et s’environnait des plus noires images. A voir les abstinences, les tortures volontaires, et surtout les horribles sacrifices dont elle faisait un devoir aux vivants, on s’étonne peu que les morts aient dû leur sembler dignes d’envie. Elle imposait silence aux sentiments les plus sacrés de la nature ; elle dégradait les âmes par des superstitions tour à tour atroces et dissolues ; et l’on est réduit à se demander quelle influence- vraiment morale elle put exercer sur les mœurs du peuple. Aussi le portrait des Carthaginois est-il loin d’être flatteur; à la fois durs et serviles, tristes et cruels, égoïstes et cupides, inexorables et sans foi, il semble que l’esprit de leur culte ait conspiré avec la jalouse aristocratie qui pesait sur eux, avec leur existence toute commerciale et industrielle , à fermer leurs cœurs aux émotions généreuses , aux besoins d’un ordre élevé. Ils pouvaient avoir quelques nobles croyances, mais dont la pratique se ressentait peu. Une déesse présidait à leurs conseils publics ; mais ces conseils , ces assemblées se tenaient la nuit, et l’histoire dépose des terribles mesures qui s'y agitaient. Le dieu de la clarté solaire fut le patron de Carthage comme celui de Tyr; il y donna l’exemple des grandes entreprises et des hardis travaux ; mais le sang souillait son culte, et tous les ans des victimes humaines tombaient au pied de ses autels , aussi

CARTHAGE

et particulièrement vouées à l'agriculture; les autres, placées sur le littoral, étaient de véritables comptoirs, des entrepôts destinés au commerce. « Carthage, dit Aristote, envoie sans cesse, dans les contrées d’alentour, des colons choisis parmi ses citoyens, à qui elle assure une agréable aisance. Le gouvernement vient au secours des indigents, en les habituant au travail. » La fondation de ces colonies était donc pour Carthage un moyen de prévenir le trop grand accroissement de la population, et d’améliorer, par une distribution de terres, le sort de la classe pauvre.

En général, ces villes étaient tenues dans une étroite dépendance ; le tribut qu’elles payaient formait la ressource principale du trésor public, et c’est avec leurs subsides que Carthage faisait en grande partie ces guerres auxquelles elle dut son affranchissement. La jalousie inquiète de la métropole allait jusqu’à leur interdire le droit d’élever des fortifications; aussi étaient-elles occupées sans peine par tout aventurier ou conquérant qui les attaquait.

Le territoire carthaginois proprement dit, qui s’étendait du nord au sud sur une longueur de 40 myriamètres et une largeur de 27, comprenait, outre la capitale, un assez grand nombre de villes maritimes, telles que Hippone-Zaryte , Utique, Tunis, Clypéa et quelques autres; le canton dans lequel ces villes étaient situées portait le nom particulier de Zeugitane. Dans l’intérieur des terres,- les colonies les plus importantes étaient Vacca, Bulla, Sicca, Zama. La partie méridionale du pays portait le nom de Byzacène, qu’elle tenait des Byzantes, une des tribus principales de cette contrée. La côte était également couverte de villes florissantes, parmi lesquelles Adrumète, la petite Leptis, Tysdrus, Tacape occupaient le premier rang.

Le canton situé auprès de la petite Syrte portait le nom «TEmporia. Ses villes, comme l’indiquait le mot, étaient essentiellementcommerçantes.Elles devaient leurprospérité nonseulement à la richesse du sol, à l’abondance des troupeaux, mais encore à l’avantage de leur situation, qui leur permettait d’être les entrepôts du commerce intérieur de l’Afrique.

Outre ce territoire, Carthage possédait encore la région

288 CHAPITRE VH

des Syrtes comprise depuis Tacape jusqu’au monument des Philènes ; mais cette vaste région, de 73 myriamètres, fut toujours habitée par des nomades. La grande Leptis, qui était une colonie de Sidon ; Œa, étaient les seules villes un peu considérables de cette contrée.

Il y avait aussi à l’ouest de la Zeugitane, le long de la côte jusqu’au détroit de Gadès, une chaîne de comptoirs non interrompue, qui mettait les Carthaginois en relation avec les indigènes, et facilitait à leurs marchands la dangereuse traversée de Carthage en Espagne. Nous connaissons à peine les noms de ces villes ; les plus importantes paraissent avoir été Collops, Pithecusa, loi, Siga, etc. On attachait assez d’importance à leur possession pour qu’Annibal, avant de franchir les Pyrénées, les fît garnir de troupes.

La domination de Carthage s’était de bonne heure étendue hors de l’Afrique. Les grandes îles de la Méditerranée attirèrent d’abord ses marchands et ses soldats. La Sardaigne, au centre de la Méditerranée occidentale , était d’une haute importance comme station navale et terre très-fertile ; après plusieurs expéditions, ils s’en emparèrent presque entièrement. Pour assurer leur conquête, ils y fondèrent deux villes, Caralis et Sulci, sur la côte méridionale. La Sardaigne devint le second grenier des Carthaginois, et leur fournit des pierres fines et des métaux précieux. C’est sans doute ce qui explique le soin avec lequel ils en écartaient les étrangers. Es noyaient impitoyablement les navigateurs qu’ils rencontraient dans les parages de la Sardaigne ou vers les colonnes d’Hercule. Les Carthaginois conservèrent cette île jusqu’après la première guerre punique; elle tomba alors au pouvoir des Romains.

La Corse était d’une importance moindre que la Sardaigne, à cause de la stérilité du sol et de l’état sauvage de ses habitants. Toutefois Carthage avait besoin de s’assurer une semblable position, ne fût-ce que pour empêcher d’autres peuples de venir s’y établir et pour protéger son commerce avec les côtes de la Gaule. C’est pour cela que les Carthaginois s’unirent aux Étrusques contre les Phocéens, qui voulaient s’y établir.

CARTHAGE

La Sicile était d’un bien autre prix. Aussi il n’y eut pas de sacrifices auxquels les Carthaginois ne consentissent pour s’en rendre maîtres. Toutefois ils ne purent jamais l’occuper entièrement, et leur domination dut se concentrer dans le sud-ouest de Pile. Sans fonder eux-mêmes de nouvelles villes, ils s’emparèrent de celles que les Phéniciens y avaient établies, de Mothya, de Panorme, de Solous, etc. ; puis, à la faveur des divisions qui régnaient dans les cités grecques, ils s’étendirent peu à peu sur la côte méridionale. Mais ils rencontrèrent à l’Orient une puissance qui opposa une sérieuse résistance à leurs progrès : c’était Syracuse, qu’ils ne purent abattre. Plus tard, Rome, en leur faisant perdre la Sicile par le traité qui termina la première guerre punique, leur fit perdre l’empire de la Méditerranée.

Dans les Baléares, les Carthaginois fondèrent une ville, Érèse, qui offrait aux navigateurs un port excellent, et qui se distinguait par l’élégance de ses édifices. C’était dans ces îles que Carthage allait chercher ces redoutables archers, qui formaient, avec les Numides, la meilleure partie de ses milices.

Entre la Sicile et l’Afrique se trouvaient deux îles, Gaulos et Mélita, que Carthage avait de bonne heure occupées. A Mélita (Malte) elle avait d’importantes tisseranderies.

L’Espagne servit à dédommager Carthage de la perte de la Sicile. Depuis longtemps déjà les Carthaginois visitaient les côtes de la Péninsule, où leurs ancêtres, les Phéniciens, avaient fondé de nombreux et importants établissements. Gadès était leur principal entrepôt dans celte contrée. C’était du port de cette ville que partaient les Carthaginois pour leurs courses lointaines sur les côtes occidentales de l’Afrique. L’Ibérie soumise devint le centre d’un immense commerce. Les produits de la terre et l’abondance des mines furent une source de richesses ; et Carthagène , fondée sur la côte orientale, devint en quelque sorte le centre et la capitale d’un nouvel État aussi florissant que la métropole elle-même.

Carthage ne possédait pas seulement des colonies dans les pays qui lui étaient directement soumis; les besoins de son commerce avaient donné naissance à une foule d’étahlissehjst. d'orient. 19

ments répandus sur les côtes occidentales de l’Afrique. La mémorable relation d’Hannon nous montre ce général commandant une expédition composée de 60 vaisseaux et de 30 000 colons, tant hommeB que femmes et enfants. Il les Répartit en 6 villes, de sorte que chacune eut 5000 habitants. Parmi ces villes, les géographes anciens citent Karicum- Teichos, Grilla, Acra, Mélite et Arambe. Nous ne savons pas quelles furent les destinées de ces établissements. Il est probable qu’après avoir longtemps servi d’échelles au commerce carthaginois, ils finirent par succomber sous les attaques des barbares qui habitaient l’intérieur du pays.

A l'époque oùHannon alla explorer les côtes de l’Afrique, on envoya Himilcon reconnaître la côte occidentale de l’Europe et particulièrement celle d’Espagne. Rien ne prouve que les Carthaginois aient fondé des colonies sur la côte nord de l’Espagne de la Gaule, ni dans les îles de la Grande-Bretagne; mais que leurs flottes visitassent fréquemment ces contrées, c’est ee qui est incontestable.

Commerce.

Carthage fut pendant plusieurs siècles l’entrepôt du commerce et des richesses de l’ancien monde. Ses vaisseaux lui amenaient chaque jour les produits des contrées les plus lointaines, et ses caravanes, qui traversaient les déserts, lui apportaient les trésors de l’intérieur de l’Afrique et même de l’Orient.

On a pu juger de l’extension de son commerce maritime par l’énumération que nous avons faite des provinces qu’elle possédait et des colonies qu’elle y avait fondées. De ces di> vers points arrivaient dans ses ports des vaisseaux chargés des marchandises les plus précieuses. Les Carthaginois recevaient de la Sicile, de la Sardaigne de grandes quantités de blé ; mais ils prenaient encore dans ces deux îles, ainsi que dans la Corse, du miel et de la cire. Il est probable qu’ils exploitaient aussi les mines de métaux qui sont en Sardaigne, et que, pour leur commerce de pierres fines, ils auront tirer parti des sardines que l’on rencontre très-fré-

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quemment dans ce pays. Ils trouvaient à Lipara et dans les petites îles qui l’entouraient, du bitume, et à Ilva (l’ile d’Elbe) du minerai de fer. Les îles Baléares, où ils achetaient de nombreux esclaves, leur fournissaient en outre du vin, de l’huile et une laine très-fine et très-recherchée. Les mulets des îles Baléares étaient aussi fort estimés. Les produits naturels de l’Espagne formaient une branche très-importante du commerce de Carthage, mais ce qui attira particulièrement son attention dans ce pays, ce fut l’exploitation des mines. Ce que nous avons dit des entreprises maritimes des Carthaginois sur les côtes occidentales de l’Afrique et de l'Europe prouve suffisamment qu’ils avaient étendu leur commerce fort loin dans ces contrées. Les vaisseaux de Carthage, après avoir franchi le détroit de Gadès, remontaient au nord jusqu’aux îles Cassitérides, d’où ils revenaient chargés d’étain ; on prétend même qu’ils allaient chercher l’ambre jusque sur les côtes de la mer Baltique. Carthage entretenait aussi des relations avec la Gaule, malgré la concurrence de Massilia.

Dans la partie orientale de la Méditerranée, le commerce des Carthaginois était beaucoup moins étendu que dans la partie occidentale. Toutefois ils avaient encore, pour les produits de leur industrie, de nombreux débouchés en Grèce et en Italie. C’était là principalement que , outre les pierres fines et les esclaves noirs, ils vendaient les objets sortis de leurs manufactures.

Leur commerce par terre était très-actif et très-étendu. Des caravanes chargées des trésors de l’Orient arrivaient du fond de l’Arabie, en passant par les station» du désert, depuis l’Égypte jusqu’à Ammon, et depuis Ammon jusqu’à la grande Leptis, ou jusqu'aux tentes des premières tribus nomades soumises aux Carthaginois. D’un rsutre côté, ils envoyaient Jusqu’au Niger du sel et d’autres produits, et recevaient des grain» d'or en échange. En outra, ils tiraient de l’intérieur de l’Afrique des esclaves noir», das dattes ©t des pierres précieuses. Les tribu» nomades étalent les intermédiaires de ce grand commerce. C’étaient uâlas qui et chargeaient de porter les marchandises à tour destination. Parmi

ces tribus, celle des Nasamons paraît avoir poussé le plus loin ses expéditions commerçantes dans l’intérieur de l’Afrique. Du reste, le mystère dont les marchands carthaginois enveloppaient généralement leurs voyages de terre et de mer ne nous permet pas de tracer d’une manière exacte et tant soit peu complète les routes qu’ils suivaient. Qu’on ajoute à cela la profonde obscurité qui règne dans la géographie ancienne de l’Afrique intérieure, on comprendra aisément comment nous sommes si peu éclairés sur un des côtés les plus importants de l’histoire de Carthage.

L’agriculture et l’industrie concoururent avec le commerce à la prospérité de Carthage. Si l’on en croit Heeren, l’amour de l’agriculture semble même avoir surpassé à Carthage l’amour du commerce. Ce qui est certain, c’est que le territoire carthaginois était couvert de magnifiques plantations de vignes, d’oliviers et d’autres arbres fruitiers; qu’on y voyait d’immenses prairies où paissaient de nombreux troupeaux de bœufs et de brebis, et que partout enfin le sol, bien cultivé, sillonné par de nombreux canaux, offrait l’aspect de l’aisance unie à la beauté.

Dans les arts industriels, la fabrication des tissus était arrivée à un très-haut degré de perfection. Nous avons parlé des manufactures de l’ile de Malte qui produisaient des tissus renommés pour leur finesse et leur beauté.

Telles furent les sources principales de cette prodigieuse fortune qui fit de Carthage la première puissance maritime de l’ancien monde. Malheureusement, pour soutenir cette fortune, Carthage comptait trop sur son argent et sur l’assistance des autres. « Home avait assis sa grandeur sur un rocher, dit un savant historien, tandis que celle de sa rivale roulait sur un sable d’or. *

Terminons par quelques belles paroles de Montesquieu : * Les anciennes mœurs, un certain usage delà pauvreté rendaient à Rome les fortunes à peu près égales; mais à Carthage les particuliers avaient les richesses des rois. — De deux factions qui régnaient à Carthage, l’une voulait toujours la paix et l’autre toujours la guerre; de façon qu’il était impossible d’y jouir de Tune ni d’y bien faire l’autre. — Pen-

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dantqu’à Rome la guerre réunissait d’abord tous les intérêts, elle les séparait encore plus à Carthage. — Carthage, qui faisait la guerre avec son opulence contre la pauvreté romaine, avait par cela même du désavantage; l’or et l’argent s’épuisent, mais la vertu, la constance, la force et la pauvreté ne s’épuisent jamais. — Les Romains étaient ambitieux par orgueil et les Carthaginois par avarice. Les uns voulaient commander, les autres voulaient acquérir ; et ces derniers, calculant sans cesse la recette et la dépense, firent toujours la guerre sans l’aimer.

Montesquieu ajoute encore, à propos du respect pour les lois si grand à Rome, si faible à Carthage, ces mots qui sont vrais partout : « Il n’y a rien de si puissant qu’une république où l’on observe les lois non pas par crainte, non pas par raison, mais par passion, comme furent Rome et Lacédémone; car pour lors il se joint à la sagesse d’un bon gouvernement toute la force que pourrait avoir une faction. »

Le pays, ses habitants et sa religion. — La Syrie indépendante.

Populations de l’Asie Mineure. — Lydie.

Le pajH, ses habitants et su religion.

La Syrie est comprise entre la Cilicie, la Judée, la mer Intérieure et l’Euphrate. Traversée par plusieurs ramifications du Taurus, de l’Amanus et du Liban, elle a de délicieuses vallées et des plaines fertiles qu’on trouve toujours au pied des grandes montagnes. Cette fertilité contraste avec le désert qui, à l’est, vient s’étendre entre l’Euphrate et les pays montueuxdu nord de la Syrie. L’Oronte est le principal cours

d’eau. On divisait cette région en Syrie supérieure au nord, et Cœlésyrie ou Syrie creuse au sud.

Les divisions politiques de la Syrie changèrent souvent sous les Romains, elles étaient :

La Comagèîic au nord, capitale Samosate, patrie de Lucien.

La Cyrrhtstique, au sud de la Comagène, capitale Hiérapolis, ou la ville sainte (aujourd’hui Bambig), avec un temple fameux d’Astarté; une autre ville de cette province, Zeugma, avait un pont de bateaux sur l’Euphrate qui la mettait en communication avec Apamée, située de l’autre côté du fleuve.

La Piérie , à l’ouest, et limitrophe, par le nord, de la Gilicie ; ville : Myriandros, ancienne colonie phénicienne s’élevant non loin des défilés de la Cilicie et d’issus.

La Séleucide, près de la mer, avec la forte place de Séleucie.

La Chalcidice, à l’est de la précédente, qui devait son nom à sa capitale Chalcis.

La Chalybonilide , plus à l’est encore, et regagnant, à travers le désert, l’Euphrate, ou Thapsaque, était le passage le plus fréquenté qu'il y eût sur le fleuve.

La Palmyrène, oasis au milieu du désert, avec une ville, . Palmyre, nommée aussi Thadmor.

La Cœlcsyrie , au sud, entre le Liban et l’Antiliban, dans la vallée de l’Oronte. Elle avait pour capitale Damas, sur le Ghrysorrhoas, qui se divise, dans ses environs, en une foule do petits ruisseaux, et au milieu d’une vallée délicieuse. La Cœlésyrie renfermait en outre Héliopolis, aujourd’hui Baalbeck, fameuse par son temple du Soleil, dont on va encore aujourd’hui admirer les ruines imposantes. Ges ruines, qui cou vren tune étendue de 4 à 5 kilomètres, appartiennent à des édifices qui datent de l’époque romaine, probablement du temps d’Antonin le Pieux. Les ruines de Palmyre, plus gigantesques dans leur ensemble, sont bien moins remarquables, dans le détail, que les débris du temple du Soleil.

La Laodic'ene, s ur les confins de la Phénicie, avec une capitale du môme nom.

L ’Apamène, au nord de la précédente, capitale Apamée, grande et forte place dans une région très-fertile. Cette province renfermait encore Émèse, célèbre par son temple de Baal, et la ville d’Hamath, nommée aussi Epiphanie.

La Cassiotide , à l’ouest, sur les côtes, avec la grande ville d’Antioche s’élevant dans une plaine très-fertile, sur les bords de l’Oronte, à 40 stades d’un bois de lauriers et de cyprès qui abritait le bourg de Daphné, renommé pour son

Ruines du temple du Soleil i Baalbeek.

temple d’Apollon et de Diane. Laodicée, aujourd’hui Latakieh, était dans la même province.

Les Syriens étaient de race araméenne et très-proches parents des tribus sémitiques qui les entouraient. Placés sur un sol fertile, ils ne furent ni nomades comme les Arabes, ni navigateurs comme les Phéniciens, mais agriculteurs et commerçants; car d’une part ils touchaient à l’Euphrate, et de l’autre à la mer. C’étaient deux routes ouvertes devant eux et qu’ils exploitèrent. Les caravanes d’ailleurs qui faisaient passer les précieuses denrées de l’Orient dans la Phénicie prenaient nécessairement leur route h travers leur

Grandes assises de Baalbeck.

que le soleil lui-même, ou Jupiter, ou quelque autre planète. Us semblent aussi avoir adoré la lune sous le nom de Baal- Gad. Une divinité toute nationale en Syrie était Atargatis ou Dercéto, adorée principalement à Bambyce, et qui, dans l’origine , se confondait sans doute avec la Dercéto phénicienne, cette déesse demi-femme et demi -poisson, qui avait des temples à Joppé, à Ascalon et à Azoth. Le culte d’Atar-

296 CHAPITRE VHI.

pays, et sollicitaient les habitants â se mêler à leurs courses fructueuses.

La religion des Syriens avait de nombreux rapports avec les cultes des nations voisines. Le Bel des Ghaldéens se retrouve ici sous le nom de Baal ; c'était le souverain seigneur, et ce maître suprême n’était pas autre chose pour la foule

gatis avait de grandes ressemblances avec celui de la Cybèle de Phrygie. On finit même par identifier les deux déesses. Leurs prêtres se livraient à des danses sauvages au son du tambour et des flûtes, se flagellaient jusqu’au sang et se mutilaient dans des transports frénétiques. Un trait caractéristique des religions de la Syrie, c’est l’abstinence de la chair de poisson et le respect pour les colombes. Quant aux sacrifices sanglants, aux pratiques à la fois lugubres et orgiastiques, à ce mélange de douleur et de luxure qu’on retrouvait en Phénicie aux fêtes d’ Adonis, ils étaient malheureusement communs à bien des peuples de l’Asie occidentale.

ta Syrie Indépendante.

Les Syriens étaient d’abord partagés en plusieurs tribus, sous des chefs particuliers. De ces tribus, quelques-unes devinrent prépondérantes et assujettirent les peuplades voisines. Ainsi se formèrent de petits royaumes que nous connaissons par l’Écriture, mais dont nous ne pouvons toujours retrouver la position géographique. Tels furent ceux de Sobah, d’Hamath, d’Arpad, de Maacha, de Gessur, de Rohob et de Damas.

Ce n’est que quand les Hébreux sortirent de la Palestine, sous les règnes belliqueux de Saületde David, qu’ils rencontrèrent les Syriens. Le livre de Samuel dit que Saül combattit les rois de Sobah. Hadad-Ézer était contemporain de David. Il essaya de faire ce que les rois avaient accompli en Judée, de rallier toutes les tribus syriennes, de réunir toutes les forces nationales, pour arrêter les conquêtes des Hébreux. Il ne réussit qu’en partie et fut vaincu par David, dont plusieurs petits chefs syriens avaient sollicité l’alliance. Les hommes de Damas, qui voulurent venger sa défaite, furent écrasés. Il fallut se soumettre. Les Syriens devinrent tributaires de Jérusalem. Une nouvelle tentative pour profiter d’une prise d’armes des Ammonites ne réussit pas mieux, malgré l’appel fait par Hadad-Ézer aux Syriens de la rive gauche de l’Euphrate. 40 000 hommes périrent dans la plaine d’Hélame. Le grand chef syrien disparaît depuis le

jour où son peuple était tombé. Un de ses serviteurs, Réfcon, n’accepta pourtant pas cette défaite. Il fonda le royaume de Damas, qu’un de ses successeurs, contemporain du roi de Juda, Abiam, étendit sur la plus grande partie de la Syrie.

Pendant qu’un État puissant se reconstituait en Syrie, l’anarchie affaiblissait les Hébreux ; Ben-Hadad I", roi de Damas, profita de ces discordes pour faire acheter chèrement son alliance aux rois rivaux d’Israël et de Juda. Asa, qui lui prodigua les trésors du temple, fut son appui, et les Syriens ravagèrent Israël. Ils enlevèrent à ce royaume plusieurs villes et obligèrent le roi Amri à permettre aux marchands syriens d’entrer librement dans Samarie et d’y bâtir des maisons.

Ben-Hadad II, qui succéda à son père vers 901, voulut mettre fin au royaume d’Israël. Il vint assiéger Samarie suivi de 32 rois ou chefs de tribus. Mais l’indiscipline régnait dans son camp; il fut honteusement forcé de fuir. Une seconde invasion amena une bataille dans laquelle, dit-on, 100 000 Syriens périrent; Achab aurait pu prendre et tuer le roi de Damas, il préféra faire alliance avec lui. Sa victoire sans doute n’avait pas été si complète, car la guerre recommença entre eux, et Achab, quoique soutenu par le roi de Juda, Josaphat, fut tué dans le combat. Joram, son successeur, attaqué dans Samarie, vit la cité réduite à la plus horrible famine ; une panique qui saisit les troupes araméennes la sauva. Peu de temps après, Ben-Hadad fut étranglé par un de ses officiers, Hazaël. Malgré ses revers, son règüe avait eu un tel éclat, que les Syriens l’adorèrent après sa mort comme un dieu.

Hazaël, reconnu roi de Damas, perdit d’abord Ramoth de Galaad; mais il battit Jéhu, son fils Joachaz, et ravagea impitoyablement Israël. Joas, roi de Juda, attaqué à son tour, fut contraint de racheter Jérusalem en livrant aux Araméens les trésors du temple. Un an après le meurtre du grand prêtre Zacharie par Joas, Jérusalem elle-même fut prise et saccagée. La mort délivra enfin les Israélites de leur terrible ennemi. Ben -Hadad, fils et successeur d’Hazaël, perdit toutes

les places conquises par son père ; Jéroboam II parait même s’être emparé de Damas. Les jours de malheur étaient arrivés pour les Syriens, car à l’Orient grandissait une puissance qui allait mettre sous sa domination tous les peuples d’Aram, comme ceux d’Israël et de Phénicie.

Résin, pour conjurer le péril, essaya de former une ligue avec les rois de Juda et d’Israël; Phacée consentit, mais Achaz refusa, et, attaqué par les Syriens et le roi d’Israël, implora les secours de Téglath-Piléser. Le roi de Ninive accourut, prit Damas, mit Résin k mort, enleva une partie de la population syrienne, qu’il transporta sur les bords du fleuve Cyrrhus. La Syrie repeuplée par des colons assyriens, mise sous la surveillance de garnisons et de chefs établis par le conquérant, n’était plus qu’une province du grand empire d’Assur. La décadence de Ninive ne fut d’aucun avantage pour les Syriens. L’Égypte alors les menaça, puis Babylone. Vaincus avec les Hébreux à Mageddo, ils virent le pharaon défait par les Ghaldéens à Circésium et rejeté en Égypte. Dès lors ils ne furent plus que la proie certaine et comme le butin des maîtres de l’Asie, de Nabuchodonosor, de Cyrus et d’Alexandre. Nous retrouverons plus tard un nouveau royaume de Syrie, celui des Séleucides. C’est aussi dans les siècles postérieurs et même au temps de la domination romaine que Palmyre, la vieille cité de Salomon, brillera de son plus vif éclat.

Populations de l'ANle Mineure.

L’Asie Mineure est cette péninsule qui s’avance comme un immense promontoire entre le Pont-Euxin et la mer de Cypre, refoulant devant lui les flots de la mer Égée. La chaîne du Taurus couvre ses côtes méridionales de hautes montagnes, repaire dans tous les temps de populations insaisissables et toujours prêtes à descendre sur la mer et les plaines qui s’étendent à leur pied, pour piller les marchands et les laboureurs. Cette région montagneuse forme, de l’ouest à l’est, la Carie, la Lycie, la Pampbylie et la Cilicie, qui s’inclinent au sud vers la mer; la Pisidie, l’Isaurie et la Lycaonie, qui descendent, au nord, du haut

des montagnes vers l’intérieur. A l’ouest sont, sur une côte profondément dentelée et sillonnée par de nombreux cours d’eau qui en fécondent le sol, la Troade, la Mysie, la Lysie, l’Eolide, l'Ionie et la Doride. En face de la côte du sud, nous ce trouvons que deux grandes îles, Rhodes et Cypre. Au large de la côte de l’ouest s’étend tout un labyrinthe d’iles gracieuses, Lemnos, Lesbos, Ghios, Samos, Gos et les Sporades, refuge des populations et du commerce. Au nord, vers le Pont-Euxin, qui communique à la mer Égée par l’Hellespont, la Propontide et le Bosphore de Thrace, sont la Mysie, la Bithynie, la Paphlagonie et le Pont ; au centre enfin, la partie la moins favorisée de cette région1: la Phrygie, la Gappadoce et une province formée plus tard, la Galalie.

L’Asie Mineure est séparée du reste de l’Asie par l’Amanus, prolongement du Taurus vers l’est, et qui ferme si exactement la Péninsule, qu’il n’y a pour entrer en Syrie que deux étroits passages, distants l’un de l’autre de 5 parasanges (25 kilomètres), et appelés, l’un au nord, portes Amaniques, l’autre au sud, portes de Syrie.

L’Halys, aujourd’hui Kizil-Irmak, le plus grand fleuve de l’Asie Mineure, marquait dans cette péninsule la limite de deux races. Les populations à l’ouest de ce fleuve, les Lydiens, les Phrygiens, les Mysiens et les Gariens, étaient en général du même sang que les Thraces d’Europe ; celies de l’est, c’est-à-dire les Gappadociens, les Ciliciens, les Pamphyliens et les Solymes, anciens habitants de la Lycie et de la Pisidie, appartenaient à la souche syro-arabe. L’Halys séparait donc deux groupes de langues : les unes, à droite, étant d'origine sémitique; les autres, à gauche, d’origine indo- germanique. Il faut excepter l’Arménie, placée en dehors de l’Asie Mineure, et qui semble, par sa langue, faire partie du rameau indo-germanique. Nous en parlerons ailleurs.

Malgré cette parenté des idiomes parlés à l’ouest de l’Halys, il y avait entre eux bien des différences. Les peuples de l’ouest, Gariens, Lydiens et Mysiens, se reconnaissaient une même origine et offraient en commun des sacrifices à Zéus

Karios dans la ville de Mylasa.Mais les Cauniens, Lien qu’ils parlassent la même langue que les Cariens, n’y prenaient point part. Les Bithyniens, les Mariandyniens et les Paphlagoniens formaient au nord-est des précédents un second groupe où l’origine thrace était plus frappante, caron retrouvait chez les populations des deux rives du Bosphore, nonseulement même langue, mais mêmes mœurs; l’amour de la guerre, du sang et du pillage.

, Des Cariens et des Lydiens aux Bithyniens et aux Paphlagoniens, la différence était grande. Les Mysiens et les Phrygiens formaient la transition et nouaient le lien de parenté qui unissait tous ces peuples. C’était avec raison que le nœud gordien se trouvait en Phrygie.

Les traditions, d’accord avec les langues, mêlaient tous ces peuples. Les Phrygiens, appelés Bryges en Europe quand ils habitaient au pied du mont Bermion, et dont le nom signifiait en langue lydienne hommes libres , lesThraces et les Mysiens, venus, suivant Strabon, de la contrée que les Romains appelèrent Mœsie, au bord du Danube, sont représentés comme des émigrants ayant passé d’Europe en Asie. L’historien Xanthus de Lydie plaçait l’arrivée des Phrygiens en Asie après la guerre de Troie. Hérodote renverse cette tradition, et parle d'un corps nombreux de Teucriens et de Mysiens qui, avant cette guerre, auraient passé d’Asie en Europe, où ils se seraient avancés jusqu’au Pénée, chassant les Thraces, qui franchirent alors le Bosphore et s’établirent en Bithynie. Un autre historien faisait des Mysiens une colonie lydienne, ce que les Italiens appelaient un ver sacrum, ou colonie envoyée hors du pays pour apaiser la colère divine. La langue des Mysiens était, en effet, moitié lydienne et moitié phrygienne. Enfin plusieurs légendes identiques se retrouvaient à la fois en Europe et en Asie : celle de Midas, par exemple, en Phrygie et en Macédoine, près du mont Bermion. De tous ces faits résultent la parenté de ces peuples, les antiques rapports de la Thrace et de l’Asie Mineure, et par suite de la Grèce et de l’Asie.

Nous parlerons plus tard de la Gappadoce, du Pont, de la Bithynie et des Galates qui, entre les temps d’Alexandre et

CHÀPITRE VIII.

ceux des Romains, formeront des États plus ou moins considéiables. Nous n’avons rien à dire de la Lycaonie, pays de plaines montueuses et froides, mais riche en troupeaux, et où se trouvait la ville d’Iconium (Koniah), ni de l'Isaurie, canton du Taurus, couvert de petites forteresses, et dont les habitants firent aux Romains une résistance désespérée, ni même des Pisidiens, qui habitaient au sommet du Taurus. Un voyageur moderne a retrouvé les ruines considérables de deux villes de ce peuple, Selgé et Sagalassos; celle-ci dans une situation très-escarpée, si escarpée qu’on a peine à concevoir, dit un autre voyageur, comment Alexandre a pu la prendre d’assaut. Celle-là sur une crête de rocher d’une prodigieuse hauteur, qui domine perpendiculairement une riche et profonde vallée toute remplie de villages. Il a été parlé ailleurs des Lyciens, peuple d’origine grecque, célèbre dans l’antiquité par sa modération , sa justice et son habile organisation*. Les Pamphyliens, les Ciliciens n’ont pas d’histoire, bien que ces derniers aient joué un certain rôle à un moment des temps anciens, quand Rome, ayant détruit toutes les marines militaires, laissa la mer libre et que des pirates ciliciens s’en saisirent. Nous devons ajouter que les nombreuses et magnifiques ruines qui jonchent le solde la Gilicie, entre autres celles de Solis, attestent l’ancienne prospérité de cette contrée. Située aux portes mêmes de la haute Asie, elle avait vu passer à travers ses plaines, à travers les défilés de ses montagnes, tous les conquérants, depuis Ninus jusqu’à Alexandre et ses successeurs. Dans le défilé du Gluck-Bogaz, les célèbres Pylæ Cüiciæ, des basreliefs, dont les figures ont un caractère essentiellement assyrien; d’autres, que quelques savants considèrent comme des monuments érigés par Xerxès, perpétuent dans ce pays le souvenir des anciens maîtres de l’Orient.

La Paphlagonie ne forma un État indépendant qu’au

<. Voye* VHistoùre grecque de M. Durny, p. <89 et 203 de la 2* édition. MU. Spratt et Forbes ont fait, en <852, en Lycic, un important voyage d 'exploration. 11 résulte de leurs travaux que la langue lycienne était un mélange de gree et de perse, de même que l’architecture du pays rappelle dans les roches sépulcrales de Myra les sépultures royales de Persépolis, et dans les tetnplq» ai te» théâtres l’arohitceture grecque.

deuxième siècle avant J. G., et pour quelques années seulement. C’était une proie que se disputaient incessamment les rois de Pont et de Bithynie. Restent la Carie et la Phrygie, sur lesquelles nous avons quelques rares renseignements; la Troade et la Lydie, qui sont mieux connues, parce qu’elles furent plus en rapport avec les Grecs.

Les Cariens, qui se disaient descendants d’un frère de Lydus et de Mysus, paraissent avoir une grande puissance dans les temps reculés, sous le nom de Léléges. Ils couvrirent la mer Egée de leurs vaisseaux et les îles de leurs colonies, car lorsque Nicias fit, en 426, la purification de Délos, on reconnut que la plupart des morts ensevelis dans l’île, et qu’on exhuma, étaient Cariens. Les Phéniciens et les Grecs les refoulèrent peu à peu sur le continent asiatique. Ce fut Minos, roi de Crète, disait-on, qui chassa leurs pirates de la mer Égée. L’établissement de colonies grecques en Asie Mineure et jusque sur leurs côtes, où les Doriens fondèrent ou agrandirent Cnide et Halicarnasse, les renferma dans leur pays. Les conquérants vinrent même bientôt les chercher, Grésus d’abord, Cyrus ensuite, qui leur laissa toutefois leurs chefs nationaux. Les Cariens prirent une part trèsactive au soulèvement des Ioniens contre les Perses, et furent, comme eux, replacés sous le joug. Parmi leurs chefs indigènes, devenus vassaux et tributaires du grand roi, on distingue la reine Arthémise, qui combattit pour Xerxès à Salamine ; Lygdamis, qui fit mettre à mort le poète Panyasis, et dont Hérodote fut contraint de fuir la tyrannie ; Mausole, qui passait pour le prince le plus opulent de son siècle, et à qui sa femme, Arthémise II, fit élever, en 353, ce tombeau fameux qui passa pour une des sept merveilles du monde. Les plus célèbres artistes du temps travaillèrent à cet ouvrage, qui donna le nom du roi à tous les monuments funèbres. Une majestueuse pyramide, haute de 25 coudées, et couronnée par un char de marbre à quatre chevaux, surmontait l’édifice, large à son pourtour de 411 pieds, haut, avec la pyramide, de 140, et entouré de 36 colonnes. Ada, soeur d’Arthémise, et chassée du trône par son frère, y fut rétablie par Alexandre. Ce peuple, qui eut aussi de fréquents

démêlés avec Plie de Rhodes, placée sur ses côtes, avec les Lyciens, que Mausole soumit comme il avait soumis les Rhodiens, finit mal. Les marchands d'hommes trouvaient si facilement à s’approvisionner dans ce pays, que le nom de Garien devint synonyme de celui d’esclave. On les retrouve partout servant comme mercenaires en Égypte, en Grèce et même chez les Hébreux au temps de David l.

Les Phrygiens donnent moins encore à l’histoire, mais ils doivent aussi avoir exercé anciennement une grande influence et avoir atteint une certaine civilisation, car un des modes de la musique grecque qui tenait le milieu entre le mode lydien, plus aigu, et le mode dorien, plus grave, était appelé mode phrygien. Les musiciens Olympos, Marsyas, Hyagnis, qu’on retrouve dans les légendes grecques, étaient Phrygiens. Le culte de Gy bêle, avec ses prêtres nommés galles, voués au célibat, et qui, comme ceux de la grande déesse syrienne, gagnaient sur le peuple un ascendant d’autant plus sûr qu’ils l’effrayaient par leurs danses frénétiques et leurs mutilations volontaires, pénétra dans la colonie grecque de Cyzique.

Les principales villes de la Phrygie étaient Laodicèe (Eski- Hissar), Apamèe-Cibotos (Dinaïs), Cèlenes, Synnada, Gordium , où se conservait un char présentant cette particularité que le joug était lié au timon par un nœud si artistement fait, qu’on ne pouvait en apercevoir les bouts. Un oracle promit l’empire de l’Asie à celui qui saurait le délier; Alexandre le coupa. Deux autres lieux en Phrygie sont célèbres : Thymbrée, dont la plaine vit la défaite des Lydiens par Gyrus , et Ipsus, où se livra la grande bataille qui décida que l’empire d’Alexandre n’aurait pas un seul maître.

La Phrygie était renommée par ses laines, qui étaient changées, à Milet, en tissus somptueux, pour sa bonne agriculture, ses fromages et ses salaisons. Ce pays forma trèsanciennement un royaume florissant. Le souvenir de ses

1. C’est l’explication que l’on donne du nom de Cari que portaient le* gardes du corps de David.

richesses est venu jusqu’à nous dans les traditions relatives à Midas, qui changeait en or tout ce qu’il touchait. Une chose certaine, c'est qu’il y eut là un État qui précéda les Lydiens dans la domination de l’Asie Mineure, et qui peutêtre servit de lien entre les civilisations de la haute Asie et celles de la Lydie, de la Troade et de la Grèce. Malheureusement il ne reste de toute celte prospérité que quelques légendes suspectes et des monuments couverts d'inscriptions encore inexpliquées, que l’on trouve surtout dans la vallée supérieure du Sangarius. « Us sont, dit un voyageur, d’une époque inconnue, mais de beaucoup antérieure à la domination grecque et romaine : leur caractère tout indigène nous révèle le style architectural des vieux Phrygiens. Rien n’y indique l’influence d’un goût étranger; l’art phrygien s’y produit aussi éloigné des principes de l’art grec que de l’ancien style perse ou de la curieuse originalité du style lycien. La langue même des inscriptions y est purement phrygienne ; et cette langue, avec l’alphabet encore incomplètement déchiffré qui nous en a conservé les rares débris, reste enfermée dans les limites de l’ancien royaume où régna la dynastie de Midas. Dans toute l’étendue de pays où se trouvent ces restes vénérables du peuple indigène, on ne voit que de très-rares débris de monuments appartenant à l’époque romaine; il semble que les conquérants successifs de la contrée aient ignoré ces vallées solitaires où plus tard des familles chrétiennes vinrent chercher un refuge contre la persécution du paganisme, peut-être aussi contre l’invasion musulmane1. »

Ges monuments sont tous funéraires et taillés dans les rochers ; quelques-uns ont des proportions colossales. « Les caractères des inscriptions que l’on y a trouvées ont une grande analogie avec les lettres grecques de la forme la plus ancienne, et notamment avec l’alphabet du monument boustrophédon de Sigée. Or, cet alphabet était déjà abandonné par les Hellènes plus de six siècles avant J. G.; la langue dont il nous reste un si faible spécimen était donc, selon

< . Teiier, Description de l'Asie Mineure , p. <63.

HIST. D’ORIENT. .,n

toute probabilité, ct-*le que parlaient les Phrygiens avant quo le royaume de Midas fût envahi par les Perses. On reconnaît néanmoins dans cette langue un fond grec, qui semblerait indiquer une communauté d’origine ; mais les mots inexpliqués, et ce sont les plus nombreux , appartiennent à une langue inconnue *. »

Un autre grand État de l'Asie Mineure est celui de Troie, mais son histoire appartient à celle de la Grèce *.

Lydie.

Entre le pied du mont Tmolus et le fleuve Hermus, sur la rive droite du Pactole, s’élève une haute montagne qui domine une plaine large et fertile, dans laquelle s’ouvre, vers l’est, les vallées de l'Hermuz et du Gaystre. Au pied de cette montagne était Sardes, aujourd’hui Sorlkalé, la capitale des rois lydiens. Le pays avait d’abord été habité par des Pélasges appelés Méoniens; mais bientôt une race nouvelle soumit et chassa les anciens habitants, et ses rois régnèrent sur la contrée jusqu’à la conquête persique. Il y eut trois dynasties successives : celle des Atyades, celle des Héraclides et celle des Mermnades. Des deux premières on ne sait à peu près rien , si ce n’est leur nom. On place communément le commencement des Atyades au seizième siècle, celui des Héraclides au treizième, celui des Mermnades vers 738.

Atys, le premier roi, aurait eu deux fils : Lydus son successeur, qui aurait donné son nom au pays et au peuple, et Tyrrhénus, qui aurait conduit en Italie une colonie de son nom, les Tyrrhéniens d’Étrurie. Candaule , le dernier des Héraclides, fut assassiné à l’instigation de sa femme, par Gygès, le chef de la dynastie des Mermnades (738). Il avait trouvé appui, dit-on, pour cette révolution, chez les Gariens, dont nous avons montré l’affinité avec les Lydiens. De son avènement date la période historique de la Lydie. Get État avait deux ennemis : les Grecs, qui étaient venus s’établir

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