I.cs Mèiles
Au delà des montagnes qui ferment au nord et à l’est le bassin du Tigre et de l'Euphrate, s’étend une vaste région qui de toute antiquité fut habitée par des peuples d’origine japétique, et qui se donnaient à eux-mêmes le nom d’Ariens (Honorables). Mais, tandis que cette antique dénomination se perdit peu à peu chez les Ariens orientaux qui ne sont guère connus que sous le nom d’Indous ou d’indiens, elle ne cessa jamais d’être eu usage chez leurs frères d’Occident. Hérodote nous apprend que le vrai nom des Mèdes,leur nom national est celui d’Ariens, et que le nom des Perses est Artéens, qui en est une forme dérivée. D’un autre côté, les Grecs, après l’expédition d’Alexandre, désignèrent sous le nom d’Ariane la contrée qui s’étend de l’Indus à la mer Caspienne, et des monts Paropasimus à la mer Erythrée. Enfin la dénomination d’Iran, appliquée à cette même région par les Orientaux, n’est, comme l’Aryana des Grecs, qu’une légère altération du nom national Aïryana (demeure des Aryas).
1 . Principaux ouvrages à consulter : Hérodote, Clésias, Xénoplion, Diodorc de Sicile et la Bible. It n’est pas encore possible de concilier avec les données des Grecs les tradiiions nationales des Persans. On retrouvera celles-ci dans Malcolm, Histoire de Prise.
L’Ariane était habitée par des peuples de la même famille, et rien ne prouve mieux cette communauté d’origine que la ressemblance des idiomes. Strabon dit expressément que les Perses, les Mèdes, les Bactriens , les Sogdiens parlaient des langues à peu près semblables, et cette assertion est pleinement confirmée par les informations modernes.
Coupée dans sa partie centrale par de grandes chaînes de montagnes et par d’inhabitables déserts, l’Ariane se divisait en plusieurs contrées tout à fait distinctes, où s’étaient formés autant de centres de population. Au nord s’étendait, au milieu de plaines fertiles, la Bactriane, siège d’un des plus anciens royaumes d’Asie, mais dont l’histoire nous est inconnue. A l’est, arrosée par l’Élymander qui descend des pentes méridionales de PIndoukoh, et va se perdre dans un lac intérieur, était l’Arachosie (aujourd’hui Afghanistan), avec ses âpres montagnes et ses belles vallées. Au sud-ouest, la Perse, l’Êlam de la Bible, est aussi un pays montueux qui, de tous temps, a été habité par des populations belliqueuses et très-jalouses de leur indépendance. A l’ouest, enfin, la Médie, comme la Perse, se partage entre de riches campagnes et des vallées abruptes. Nous nous occuperons d’abord des Mèdes qui précédèrent les Perses dans la domination de l’Asie.
Ainsi que tous les peuples de l’Orient, les Mèdes étaient partagés en un certain nombre de tribus, parmi lesquelles s’en trouvait une prépondérante : c’était celle des Mages. Hérodote en nomme cinq autres : les Budiens , les Struchates, les Arizanles, les Buses et les Parèlacèniens. Ces tribus vécurent longtemps isolées, indépendantes les unes des autres ; et, après s'être quelque temps réunies sous un roi, elles furent enveloppées, comme toutes les autres peuplades de la haute Asie, dans les conquêtes des Assyriens. La Médie resta donc soumise à la domination des Ninivites jusqu’au huitième siècle, c’est-à-dire jusqu’à la révolution dont le Mède Arbacès fut le principal auteur, en 788. Les Mèdes, toutefois, eurent quelque peine à reconstituer leur nationalité; ils eurent à lutter contre les dissensions intestines et contre les attaques des souverains de Ninive, qui s’efforçaient de les replacer
sous leur domination. A la mort d'Arbacès, les Mèdes n’ayant pas élu de roi, les cantons se gouvernèrent eux-mêmes. Riais ils se fatiguèrent bientôt de l’anarchie, et ils rétablirent la royauté au profit d’un des hommes les plus habiles et les plus sages du pays, Déjocès.
« Il y avait, dit Hérodote, chez les Mèdes, un sage nommé Déjocès; il était fils de Phraorte. Ce Déjocès, épris de la royauté, se conduisit ainsi pour y parvenir. Les Mèdes vivaient dispersés en bourgades. Déjocès, considéré depuis longtemps dans la sienne, y rendait la justice avec d’autant plus de zèle et d’application que dans toute la Médie les lois étaient méprisées, et qu’il savait que ceux qui sont injustement opprimés détestent l’injustice. Les habitants de sa bourgade, témoins de ses mœurs, le choisirent pour juge. Déjocès fit paraître dans toutes ses actions de la droiture et de la justice. Cette conduite lui attira de grands éloges de la part de ses concitoyens. Les habitants des autres bourgades, jusqu’alors opprimés par d’injustes sentences, apprenant que Déjocès seul se conformait aux règles de l’équité, accoururent avec plaisir à son tribunal, et ne voulurent plus être jugés que pari ui.
« La foule des clients augmentait tous les jours par la persuasion où l’on était de l’équité de ses jugements. Quand Déjocès vit qu’il portait seul tout le poids des affaires, il refusa de monter sur le tribunal où il avait jusqu’alors rendu la justice, et renonça formellement à ses fonctions. Il prétexta le tort qu’il se faisait à lui-même en négligeant ses propres affaires, tandis qu’il passait les jours entiers à terminer les différends d’autrui. Les brignndages et l’anarchie régnèrent plus que jamais dans les bourgades de la Médie. Les Mèdes s’assemblèrent et tinrent conseil sur leur étal actuel. Les amis de Déjocès y parlèrent à peu près en ces termes : « Puisque la vie que nous menons ne nous permet plus d’ha- « biter ce pays, choisissons un roi; la Médie étant alors gou- « vernée par de bonnes lois, nous pourrons cultiver en paix « nos campagnes, sans craindre d’en être chassés par la vio- « lence et l’injustice. » Ce discours persuada les Mèdes de se donner un roi.
« Aussitôt on délibéra sur le choix. Toutes les louanges, tous les suffrages se réunirent en faveur de Déjocès; il fut élu roi d’un consentement unanime. Il commanda qu’on lui bâtît un palais conforme à sa dignité, et qu’on lui donnât des gardes pour la sûreté de sa personne. Les Mèdes obéirent ; on lui construisit, à l’endroit qu’il désigna, un édifice vaste et bien fortifié, et on lui permit de choisir dans toute la nation des gardes à son gré.
« Ce prince ne se vit pas plus tôt sur le trône, qu’il obligea ses sujets à lui bâtir une ville, à l’orner, à la fortifier, sans s’inquiéter des autres places. Les Mèdes, dociles à cet ordre, élevèrent cette ville forte et immense qu’on appelle Ecbatane, dont les diverses enceintes concentriques sont construites de manière que chacune ne surpasse l’enceinte inférieure que de la hauteur de ses créneaux. L’assiette du lieu, qui s’élève en colline, en facilita les moyens. Il y avait en tout sept enceintes; dans la dernière étaient le palais et le trésor du roi. Le circuit de la plus grande égale à peu près celui d’Athènes. Les créneaux de la première sont peints en blanc; ceux de la seconde en noir; ceux de la troisième en pourpre; ceux de la quatrième en bleu ; ceux de la cinquième sont d’un rouge orangé. Quant aux deux dernières, les créneaux de l’une sont argentés, et ceux de l’autre dorés.
« Ce palais construit, Déjocès ordonna au peuple de se loger dans les autres enceintes, et il établit pour règle que personne du peuple n’entrerait chez le roi ; que toutes les affaires s’expédieraient par l’entremise de certains officiers qui en feraient leurs rapports au monarque; que personne ne fixerait ses regards sur le prince , et qu’on ne rirait ni ne cracherait en sa présence.
* Déjocès institua ce cérémonial imposant afin que les personnes qui avaient été élevées avec lui ne pussent luimontrer.pne familiarité inconvenante, ni conspirer contre sa personne: Il croyait qu’en se rendant invisible à ses sujets, il passerait pour être d’une espèce différente.
' « Ces règlements faits, et son autorité affermie, il rendit
sévèrement la justice. Les procès lui étaient envoyés par écrit; il les jugeait et les renvoyait avec sa décision. Quant à la po-
lice, s’il apprenait que quelqu’un eût fait une injure, il le mandait, lui infligeait une peine proportionnée au délit; et, pour cet effet, il avait dans toutes ses provinces des émissaires qui veillaient sur les actions et les discours de ses sujets. »
Déjocès acheva de constituer la nation des Mèdes, en rassemblant toutes leurs tribus en un seul corps. Il mourut après un règne de 53 ans, laissant à Phraorte, son fils, un pouvoir bien affermi.
Phraorte ne se contenta pas du royaume de Médie ; il attaqua d’abord les Perses, et ce fut le premier peuple qu’il assujettit. Puis, avec les forces réunies des Perses et des Mèdes, il subjugua les autres nations de l’Asie , et marcha de conquête en conquête jusqu’à son expédition contre les Assyriens de Ninive. Quoique très-aiïaiblis à cette époque, les Ninivites vainquirent les Mèdes, et Phraorte périt à la bataille de Ragau avec la plus grande partie de son armée.
A sa mort, son fils Cyaxare lui succéda. Il fut encore plus belliqueux que son père. Il donna d’abord aux Mèdes une bonne organisation militaire; il établit différents corps dans l’armée, les soumit à une discipline sévère, puis tourna ses efforts contre les peuples ses voisins. Nous avons déjà parlé de la guerre qu’il fit aux Lydiens et pendant laquelle arriva cette éclipse de soleil qui arrêta les combattants (voy. p. 309). Après avoir soumis toute l’Asie jusqu’au fleuve Halys, Cyaxare marcha contre Ninive pour venger son père par la destruction de cette ville. Déjà il avait vaincu les Assyriens en bataille rangée, déjà il assiégeait Ninive, lorsqu’il fut assailli par une nombreuse armée de Scythes, ayant à leur tête Madyas leur roi. C’était en chassant d’Europe les Gimmériens que ces barbares s’étaient jetés sur l'Asie ; la poursuite des fuyards les avait conduits jusqu’au pays des Mèdes. Cyaxare entreprit d’arrêter l’invasion, et perdit une bataille qui enleva aux Mèdes l’empire de l’Asie pour 28 ans. Les Scythes se répandirent dans tout le pays, et ne s’arrêtèrent que sur les frontières de la Palestine et de l’Egypte, où Psammitichus les gagna à force de présents et les empêcha ainsi d’aller plus loin. Ils ruinèrent toutes les contrées qu’ils occupaient par eurs violences et leurs brigandages. Outre les tributs ordi-
naires, ils exigeaient encore de chaque particulier un impôt arbitraire ; et, indépendamment de ces contributions, ils parcouraient tout le pays, pillant et enlevant à chacun ce qui lui appartenait. Les Mèdes ne purent se délivrer de la présence des barbares que par la trahison. Cyaxare et ses sujets invitèrent chez eux la plus grande partie des Scythes et les massacrèrent après les avoir enivrés. C’est ainsi que les Mèdes recouvrèrent, en même temps que leur indépendance, la domination des contrées qu’ils possédaient auparavant. Cyaxare se ligua ensuite avec le chef des Babyloniens contre les Ninivites, et s’empara de Ninive, qui fut détruite cette fois de fond en comble (606). Cyaxare mourut après un règne de 40 ans.
Astyage, son fils, lui succéda. Ce prince avait une fille nommée Mandane, qu’il maria au Perse Cambyse. Après ce mariage, il vit en songe une vigne qui sortait du sein de sa fille et qui couvrait toute l’Asie. Ayant demandé aux mages l’interprétation de ce songe, il apprit que le fils qui naîtrait de Mandane régnerait un jour à sa place. Aussitôt Astyage fit venir sa fille auprès de lui, et la retint sous une garde sévère, bien décidé à faire périr l’enfant qu’elle mettrait au monde. Lorsqu’il fut né, Astyage fit appeler Harpagus, qui lui était tout dévoué, et lui ordonna de mettre à mort l’enfant de Cambyse. Harpagus ne voulut pas se souiller luimême d’un crime; il chargea un des pâtres d’Astyage d’exposer l’enfant sur une montagne déserte, pour qu’il y trouvât une mort certaine. Mais le pâtre n’exécuta pas cet ordre, et éleva le fils de Cambyse, qu’on avait nommé CyruS, à la place du sien qui était mort en naissant. Cependant Cyrus grandit dans son village ; une aventure amena sa reconnaissance. « Un jour qu’il jouait tfvec d'autres enfants de son âge, ceux-ci l’élurent pour leur roi, lui qui était connu sous le nom du fils du bouvier. Il distribua aux uns les places d’intendants de ses bâtiments, aux autres celles de gardes du corps ; celui-ci était l’œil du roi, celui-là devait lui présenter les requêtes des particuliers ; chacun avait son emploi, selon ses talents et le jugement qu’en portaitCyrus. Le fils d’Artembarès, homme de distinction chez les Modes jouait avec lui. Ayant refusé
d’exécuter ses ordres, Gyrus le fit saisir par d’autres enfants et maltraiter à coups de verges. On ne l’eut pas plus tôt relâché, qu’outré d’un châtiment si indigne de sa naissance, il alla à la ville porter ses plaintes à son père contre lè fils du bouvier d’Astyage. Dans la colère où était Artembarès, il se rendit auprès du roi avec son fils, et se plaignit du traitement odieux qu’il avait reçu. « Seigneur, dit-il en découvrant les épaules de son fils, c’est ainsi que nous a outragés un de vos esclaves, le fils de votre bouvier. » A ce discours, à cette vue, Astyage voulant venger le fils d’Artembarès, pat égard pour son père, envoya chercher Mitradate et son fils. Lorsqu’ils furent arrivés : « Gomment, » dit le prince à Gyrus en le regardant, « étant ce que tu es, as-tu osé traiter d’une manière si indigne le fils d'un des premiers de ma « cour? — Je l’ai fait, seigneur, avec justice, répondit Gyrus.
« Les enfants du village, du nombre desquels il était, m’a- « vaient, en jouant, choisi pour leur roi. Je leur paraissais le « plus digne. Tous exécutaient mes ordres. Le fils d’Artein- « barès n’y eut aucun égard et refusa de m’obéir. Je l’en ai « puni. Si cette action mérite quelque châtiment, me voici « prêt à le subir. »
« La ressemblance des traits de cet enfant avec les siens, sa réponse noble, son âge qui s’accordait avec le temps de l’exposition de son petit-fils, tout concourait à frapper vivement l’esprit d’Astyage. Il demeura quelque temps sans pouvoir parler; mais enfin, revenu à lui et voulant renvoyer Artembarès, afin de sonder Mitradate : « Artembarès, » lui dit-il, « vous n’aurez aucun sujet de vous plaindre de moi,
« ni vous ni votre fils. » Ensuite il ordonna à ses officiers de conduire Gyrus dans l’intérieur du palais. Resté seul avec Mitradate, il lui demanda quel était cet enfant. Le bouvier soutint d’abord qu’il en était le père; mais à la vue des instruments de torture, il avoua tout. Aussitôt Astyage fit venir Harpagus, lui répéta ce qu’il venait d’apprendre, ajoutant que l’enfant vivait et qu’il eû était content; « car enfin, » y. dit-il, « la manière dont on l’avait traité me faisait beaucoup « de peine, et j’étais très-sensible aux reproches de ma fille.
« Mais puisque la fortune nous a été favorable , envoyez-moi
« votre fils pour tenir compagnie au jeune prince nouvelle- * ment arrivé, et ne manquez pas de venir souper avec moi ;
« je veux offrir, pour le recouvrement de mon petit-fils, des « sacrifices aux dieux, à qui cet honneur est réservé. » Harpagus s'étant, à ces paroles, prosterné devant le roi, s’en retourna chez lui, également flatté de l'heureuse issue de sa faute et de ce qu’il était invité au festin que le roi donnait. Il ne fut pas plus tôt rentré chez lui, qu’il appela son fils unique, âgé d’environ 13 ans, et l’envoya au palais d’Astyage.
« Dès que cet enfant fut arrivé, le roi le fit égorger; on le coupa ensuite en morceaux, dont les uns furent rôtis et les autres bouillis. L’heure du repas venue, on servit à Aslyage et aux autres seigneurs du mouton, et à Harpagus le corps de son fils. Lorsqu’il parut avoir assez mangé, Astyage lui demanda s’il était content de ce repas. « Très-content, » répondit Harpagus. Aussitôt ceux qui en avaient reçu l’ordre apportant dans une corbeille couverte la tète, les mains et les pieds de son fils, la lui présentèrent en lui disant de la découvrir et d’en prendre ce qu’il voudrait. Il le fit, et en découvrant la corbeille il reconnut les restes de son fils. Il ne se troubla point et sut se posséder. Astyage lui demanda s’il savait de quel gibier il avait mangé; il répondit qu’il le savait, mais que tout ce que faisait un roi lui était agréable.»
Les sujets d’un despote savent comme lui dissimuler et n’oublier jamais une injure. Harpagus attendit longtemps, mais se vengea enfin en excitant Cyrus à la révolte. Astyage, après l’avoir reconnu pour son petit-fils, avait consulté les mages qui prétendirent que le songe était accompli ; puisque Cyrus avait été roi, il n’y avait plus de danger qui menaçât la couronne d’Ast.yage. Celui-ci le laissa aller en Perse auprès de son père Cambyse : c’est là que les secrets messagers d’Harpagus vinrent le chercher, éveiller son ambition et lui promettre une victoire facile, en lui montrant les nombreux ennemis qu’Astyage s’étaient faits, par ses rigueurs, jusqu’au milieu de sa cour. Cyrus, en effet, rassembla les chefs des tribus perses, leur exposa ses vues, leur montra en perspec- live la fortune, la puissance, l’indépendance surtout, et les décida à attaquer le roi des Mèdes. Astyage ne sachant pas
qu’Harpagus le trahissait, commit la faute de lui confier le commandement de ses armées. Tout, en effet, était disposé pour faciliter la conquête de Gyrus. Les Mèdes, s’étant mis en campagne, en vinrent aux mains avec les Perses. Tous ceux à qui Harpagus n’avait point fait part de ses projets se battirent avec courage. Le reste de l’armée passa à l’ennemi. Astyage, furieux, fit mettre en croix les mages qui lui avaient conseillé de laisser partir Gyrus. Puis il fit prendre les armes à ce qui restait de Mèdes dans ses États, jeunes et vieux, les mena contre les Perses et leur livra bataille. Il la perdit avec la plus grande partie de ses troupes, et tomba lui-même entre les mains de l’ennemi. Il avait régné 35 ans. L’empire de l’Asie, qui était resté entre les mains des Mèdes pendant 128 ans, tomba ainsi entre celles des Perses (559).
' Iif* Perse* ; conquêtes de Cyros (559-StO).
La patrie des Perses est la province montagneuse qui porte encore de nos jours le nom de Faristan, c’est-à-dire l’habitation des Fars, des Perses. Elle est appelée Élam dans l’Ancien Testament, et Élymaïs chez les auteurs grecs. Les anciens Perses faisaient partie des nations ariennes ou iraniennes. Ils restèrent longtemps nomades, à demi sauvages, et durent à leur genre de vie et à leur climat souvent rigoureux la vigueur indomptable qui les animait. Ils étaient encore en partie nomades sous Gyrus, et ce prince savait bien tout ce que devait son peuple à un sol ingrat, à un ciel qui n’est pas toujours clément, lorsqu’il représentait à ses compagnons que la mollesse des peuples ne venait que de la douceur de leur climat et des richesses de leur terre. Aussi un certain Artembarès ayant voulu persuader à ses compatriotes d’échanger leur pays petit et montagneux pour une contrée plus vaste et meilleure, Gyrus combattit énergiquement sa proposition. « Les contrées les plus délicieuses, dit-il, ne produisent ordinairement que des hommes mous et efféminés, et la même terre qui porte les plus beaux fruits n’engendre point des hommes belliqueux. » Les Perses ajoute Héro- HIST. d’orient. 21
dote, convaincus que le sentiment de Cyrus était le meilleur, préférèrent un pays incommode avec l’empire, à un excellent avec l’esclavage.
Les Perses se divisaient en dix tribus : celles des Pasargades, des Maraphiens et des Maspiens formaient l’aristocratie du pays. Les Pasargades l’emportaient sur tous les autres; la famille des Achéménides, d’où descendaient les rois des Perr ses, était une branche de cette tribu. Les Panthialéens, les Déruséens, les Germaniens cultivaient la terre. Les Daens, les Mardes, les Dropiqnes et les Sagartiens s’occupaient du soin des troupeaux. Les voyageurs modernes retrouvent encore quelque chose de ces vieilles mœurs dans les montagnes du Farsistan.
La Perse ne put échapper aux invasions des conquérants qui s’emparèrent successivement de l'Asie orientale ; elle fut tour à tour soumise aux Assyriens et aux Mèdes. Elle obéissait à ces derniers, lorsque éclata la révolution qui lui rendit l’indépendance. Dans la vie simple, agreste qu’ils menaient sur leurs montagnes , les Perses avaient conservé toute l’énergie de leurs mœurs primitives; aussi le jour où ils se trouvèrent en présence des Mèdes, déjà amollis et énervés par la civilisation, ils triomphèrent sans beaucoup de peine.
Les historiens ne sont pas d’accord sur la manière dont s’accomplit la révolution qui substitua les Perses aux Mèdes dans la domination de l’Asie. Les récits d’Hérodote et de Xénophon diffèrent d’une manière assez sensible. On a vu dans le paragraphe précédent comment Hérodote raconte la chute d’Astyage. Dans la Cyropédie, Astyage, grand-père de Cyrus, meurt naturellement et a pour successeur son fils Gyaxare II, qui n’est pas même nommé dans Hérodote. Gyaxare, menacé d’une guerre formidable, met son neveu à la tête de ses armées, et soumet les deux empires de Lydie et de Babylone. Cyrus lui succède légitimement, et transporte sans secousse chez les Perses l’empire auparavant possédé par les Mèdes.
L’opinion de Xénophon n’explique pas d’une manière satisfaisante un fait historique incontestable , l’asservisse-
ment des Mèdes à dater de Gyrus. Une succession paisible ne pouvait avoir pour résultat que l'élévation des Perses au niveau des Mèdes et la fusion des deux peuples. Mais telle n'est pas la situation de ces deux puissances, dont l’une, depuis Cyrus, paraît exercer sur l’autre une véritable suprématie. Le récit d’Hérodote paraît donc beaucoup plus vraisemblable, et surtout plus conforme aux mœurs et aux habitudes nécessairement violentes d’un peuple montagnard et guerrier. Il faut se rappeler d’ailleurs que Xénophon n’écri- ' vait pas dans la Cyropèdie un livre d’histoire, mais un traité de politique. C’est le despotisme idéal qu’il voulait opposer à la république idéale aussi de Platon. Se proposant de présenter dans Gyrus le modèle des rois et des guerriers, Xénophon a dû taire la spoliation d’Astyage et l’usurpation de son trône.
A travers toutes les traditions qui, du temps d’Hérodote, défiguraient déjà l’histoire du fondateur du nouvel empire, on entrevoit que Gyrus parvint, par son habileté, à se faire nommer chef de toutes les tribus des Perses, et qu’il réunit ces tribus en corps de nation. G’est alors seulement qu’il prit le nom de Gyrus, qu’on lui donne toujours dans l’histoire, et qui signifie soleil; car son véritable nom était Agradatus. Il ne tarda pas à justifier ce titre glorieux par l’éclat ds ses actions et par l'étendue de ses conquêtes.
Au moment où les tribus perses se réunirent sous le commandement de Cyrus, trois peuples principaux se partageaient la domination de l’Asie. C’étaient : 1? les Mèdes, dont la puissance s’étendait depuis l’Halys jusque vers l’Indus 3 leur cavalerie avait une grande réputation, et Gyaxare avait donné à leur armée une organisation qu’avant lui on ne connaissait pas en Asie; 2° les Ghaldéo-Babyloniens, qui dominaient sur tout le pays compris entre le Tigre et la mer de Syrie; 3° les Lydiens, qui, sous leur roi Crésus, avaient conquis la plus grande partie de l’Asie Mineure jusqu’au fleuve Halys. Les Mèdes furent les premiers attaqués. Astyage, leur roi, sachant que Cyrus cherchait à soulever les Perses, le manda auprès de lui. Gyrus répondit qu’il irait le trouver plus tôt qu’il ne souhaitait. Sur cette réponse, As-
tyage fit prendre les armes à tous les Mèdes, et donna le corn* mandement de ses armes à son général Harpagus. La trahison de ce chef et la défection d’une partie de ses soldats entraînèrent une déroute complète. Astyage remit aussitôt sur pied une nouvelle armée qu’il mena lui-même contre les Perses; il leur livra bataille, la perdit et tomba entre les mains de l’ennemi. Celte défaite amena la ruine de l’empire mède.
Hérodote ne suit pas très-rigoureusement l’ordre des événements dans le récit des actions de Cyrus. Il dit lui-même qu’il ne mentionnera que les principales, et l’on peut conclure de ses paroles que Cyrus attaqua les Lydiens avant de soumettre les nations de la haute Asie. Mais entre la chute d’ Astyage et celle de Grésus, l’historien Ctésias place plusieurs expéditions que rien n’empêche d’admettre : une contre les Bactriens, qui se rendirent d’eux-mêmes ; une autre contre les Saces, qui virent leur roi Amorgès pris dans un combat. Cyrus se serait alors tourné vers le nord et l’ouest, imposant un traité aux Hyrcaniens, et rangeant sous son empire les peuples voisins du Caucase. Le roi d’Arménie fut fait prisonnier, mais le vainqueur lui rendit la liberté, en considération de son fils et à des conditions qu’il accepta. Les Colchidiens et les autres peuples du Pont-Euxin cédèrent à ses armes, et tout lui fut soumis dans l’Asie Mineure jusqu’au fleuve Halys.
L’empire des Perses touchait alors en même temps aux deux grands États de Babylone et de Lydie et les menaçait l’un et l’autre. Nériglissor régnait à Babylone depuis la mort d’Évilmérodac (560). Il s’émut le premier en songeant que Cyrus, maître des sources de l’Euphrate et du Tigre, pouvait tout à coup paraître sous les murs de sa capitale. Il fit des préparatifs de défense qui appelèrent le roi des Perses contre lui. Une grande bataille fut livrée; il y périt avec la plus grande partie de son armée. Cependant Cyrus n’attaqua point encore Babylone. Laborosoarchod succéda à Nériglissor (555), mais il ne régna que neuf mois, et fut assassiné par un parti attaché à la famille de Nabuchodonosor. Le pouvoir fut remis entre les mains de Laby-
nid ou Nabonid, fils de Nabuchodonosor II, le même que le Balthasar de Daniel, prince fastueux et amolli, qui, alors que sa chute était imminente , ne songeait qu’à vivre dans les festins et à embellir encore sa capitale, relevant les murailles des quais, et poursuivant les travaux entrepris par Nitocris durant la démence de Nabuchodonosor. C’était le tombeau de son empire qu’il ornait jusqu’à sa dernière heure.
Une provocation adressée à Cyrus d’un autre côté de l’Asie retarda la chute de Babylone. Crésus, beau-frère d’Astyage, s’inquiéta des progrès du nouvel empire. Il fit alliance avec le roi de Babylone, avec l’Égypte, avec les Lacédémoniens même ; puis prenant l’offensive, il passa l’Halys au moyen d’un canal de dérivation qui fut exécuté par les conseils de Thalès, et vint livrer bataille à Cyrus dans la Ptérie. La perte fut grande des deux côtés, et la nuit sépara les combattants sans que la victoire se fût déclarée pour l'un ou l’autre parti.
Crésus pourtant se retira sur sa capitale; il croyait la campagne finie, pour cette année, et renvoya ses troupes, tout en pressant ses alliés, les Babyloniens, les Égyptiens, les Lacédémoniens même, de lui envoyer des secours à Sardes pour le printemps. Mais Cyrus envahit la Lydie à l’improviste, et parut bientôt sous les murs de Sardes. Crèsus n’avait alors à sa disposition que la cavalerie lydienne. Nulle n’était plus brave ni plus habile dans les combats; 1 sortit de Sardes avec elle pour tenter la fortune. « La bataille se donna dans les plaines vastes et nues qui sont en avant de la ville. Cyrus, qui redoutait la cavalerie lydienne, suivit le conseil du Mède Harpagus. Il rassembla tous les chameaux qui portaient, à la suite de son armée, les vivres et les bagages, et les fit monter par des hommes vêtus en cavaliers, avec ordre de marcher à la tête des troupes. Il commanda en même temps à l’infanterie de suivre les chameaux, et posta tous ses cavaliers derrière les fantassins Cyrus avait ainsi disposé son armée, parce que le cheval ne peut soutenir ni la vue ni l’odeur du chameau1. Par ce
« . Cette antipathie des chevaux pour les chameaux est une erreur, car il n’y
stratagème il rendait inutile la cavalerie, sur laquelle Crésus fondait l’espérance d’une victoire. Les deux armées s’étant avancées pour combattre, les chevaux n’eurent pas plus tôt aperçu et senti les chameaux qu’ils reculèrent, et les espérances de Grésus furent perdues. Les Lydiens cependant ne se laissèrent pas épouvanter : ils descendirent de cheval et combattirent à pied contre les Perses ; mais après une perte Considérable de part et d’autre, ils prirent la fuite et se renfermèrent dans leurs murailles, où les Perses les assiégèrertt. *
Grésus, espérant qtie le siège traînerait en longueur, envoya chez ses alliés des émissaires qui devaient demander les plus prompts secours. Déjà les troupes lacédémoniennes étaient prêtes et les vaisseaux équipés, quand un autre courrier apporta la nouvelle que Sardes était pillée et Crésus prisonnier. Cyrus avait promis une récompense à celui qui monterait le premier sur la muraille. Un certain Hyrœadès, Marde de flation, regardant un jour un côté de la citadelle qu’on n’avait pas fortifié, parce qu’il semblait inaccessible, vit un Lydien en descendre pour aller chercher son casque qui avait roülé jusqu’en bas, et remonter par le même chemin. Il suivit ses traces , d’autres Perses montèrent après lui, puis une grande multitude d’hommes ; la ville fut prise le quatorzième jourdu siège. L’èmpiredes Lydiens fut renversé, et le roi devint captif du nouveau maître de l’Asie, qui le traita avéo générosité, et souvent même le consulta pour ses entreprises*
Mais tant de simplicité dans le récit de la fin d’un puissant empire et d'un grand monarque ne pouvait convenir à l’imagination des Grecs. Il se forma bientôt sur ces événements une légende merveilleuse qu’Hérodote recueillit et que nous transcrivons. C’est un de ces beaux récits où l’on voit en jeu les oracles de la Grèce, la crédulité des peuples, les dieux sauvant fort à propos la réputation de leurs prêtres, et la douce moralité de l’harmonieux conteur.
a pas de caravane où ces deux sortes d’animaux ne se trouvent mêlés côte à côte. 11 est vrai cependant qu’à une certaine époque de l’année les chameaux répandent une odeur fétide.
« Crésus avait un fils doué de toutes sortes de bonnes qualité, mais qui était muet. Au temps de sa prospérité, Crésus avait tout mis en usage pour le guérir, et, entre autres moyens, il avait eu recours à l'oracle de Delphes. La pythie avait répondu : « Insensé Crésus, ne souhaite pas d’entendre « en ton palais la voix tant désirée de ton fils ; il commencera « à parler le jour où commenceront tes malheurs. » Après la prise de la ville, un Perse allait tuer Crésus sans le connaître. Le roi, accablé du poids de ses malheurs, ne faisait rien pour l’éviter; mais le jeune prince muet, saisi d’effroi à la vue du Perse qui se jetait sur son père, fit un effort qui lui rendit la voix : * Soldat, » s’écria-t-il, « ne tue pas Crésus ! » Tels furent ses premiers mots, et dès lors, il conserva la faculté de parler.
« Crésus était entre les mains des Perses. Il avait régné 14 ans et détruit un grand empire , suivant la réponse de l’oracle; mais cet empire était le sien. Les Perses qui l’avaient fait prisonnier le menèrent à Cyrus. Celui-ci le fit monter, chargé de fers et entouré de 14 jeunes Lydiens, sur un grand bûcher dressé exprès , soit pour sacrifier à quelque dieu css prémices de la victoire, soit pour accomplir un vœu, soit enfin pour éprouver si Crésus, dont on vantait la piété, serait garanti des flammes par quelque divinité. Crésus, sur le bûcher, se rappela des paroles de Solon : « Que nul homme né peut < se dire hdüreux tant qu’il respire ëncorë, » et il lui vint à l’esprit què ce n’était pas sans la permission des dieux que ce sage les avait proférées. On assure qu’à cette pensée, revenu à lui-même, il sortit par un soupir du long silence qu’il avai gardé, et s’écria par trois fois : * Solon! » Cyrus, frappé de ce nom, lui fit demander par ses interprètes quel était celui qu’il invoquait. Ils s’approchèrent et l’interrogèrent. Crésus, d’abord, ne répondit pas ; forcé de parler, il dit : « C’est un « homme dont je préférerais l’entretien à toute la richesse des rois. » Ce discours leur paraissant obscur, ils l’interrogèrent de nouveau. Vaincu par leurs instances et leurs importunités, Crésus reprit : « Un jour Solon d’Athènes vint à ma cour. Il « contempla mes richesses, et n’en fit aucun càé. Tout ce € qu’il m’a dit alors s’est confirmé par l’événement, et les avis
« de ce philosophe ne me regardent pas plus que tous les « hommes en général, et surtout ceux qui se croient heureux.» Ainsi parla Grésus. Le feu était déjà allumé, et le bûcher s’enflammait parles extrémités. Cyrus, apprenant par ses interprètes la réponse de ce prince, se repentit de l’ordre qu’il avait donné ; il songea qu’il était homme et que cependant il faisait brûler un homme qui n’avait pas été moins heureux que lui. D’ailleurs, il redouta la vengeance des dieux, et, réfléchissant sur l’instabilité des choses humaines, il commanda d'éteindre promptement le bûcher, et d’en faire descendre Crésus, ainsi que ses compagnons d’infortune; mais les plus grands efforts ne pouvaient surmonter la violence des flammes.
« Dans ce moment, si l’on en croit les Lydiens , Grésus, instruit du changement de Cyrus, à la vue de cette foule empressée à éteindre le feu sans pouvoir y réussir, implore à grands cris Apollon, le conjure, si ses offrandes lui ont été agréables, de le secourir, de le sauver d’un péril si pressant. Ses prières étaient accompagnées de larmes. Soudain, au milieu d’un ciel pur et serein, des nuages se rassemblent, un orage éclate, une pluie abondante éteint le bûcher. Ce prodige apprit à Cyrus combien Grésus était cher aux dieux par sa vertu. Il le fait descendre du bûcher, et lui dit : « Cré- « sus, quel homme vous a conseillé d’entrer sur mes terres « avec une armée, et de vous déclarer mon ennemi au lieu c d’être mon ami? — Votre heureux destin et mon infortune « m’ont jeté , seigneur, dans cette malheureuse entreprise. Le c dieu des Grecs en est la cause ; lui seul m’a persuadé de « vous attaquer. Eh 1 quel est l’homme assez insensé pour « préférer la guerre à la paix? Dans la paix, les enfants fer- « ment les yeux de leurs pères; dans la guerre, les pères en- « terrent leurs enfants; mais enfin il a plu aux dieux que les « choses se passassent de la sorte. »
« Après ce discours, Cyrus ordonna qu’on lui ôtât ses fers, et le fit asseoir près de lui. Dans le moment, on pillait encore la ville de Sardes. Crésus conseilla au roi vainqueur d’arrêter ses soldats, et lui indiqua un moyen de leur enlever ces richesses qui devaient les corrompre et les porter à la révolte.
Cyrus trouva le conseil très-sage, et, pour remercier son captif, il lui promit de lui accorder ce qu’il demanderait. « Sei- « gneur, répondit Crésus, la plus grande faveur serait de me « permettre d’envoyer au dieu des Grecs, celui de tous que j’ai « le plus honoré, les fers que voici, avec ordre de lui deman- « der s’il est permis de tromper ceux qui ont bien mérité de « lui. » Mais la pythie fit cette réponse aux Lydiens qu’on avait envoyés : « Crésus a tort de se plaindre : Apollon lui « avait prédit qu’en faisant la guerre aux Perses, il détrui- « rait un grand empire ; il aurait dû envoyer demander au dieu « s’il entendait l’empire des Lydiens ou celui de Cyrus. Il n’a « pas non plus, en dernier lieu, compris la réponse d’Apol- « Ion relativement au mulet. Cyrus fut ce mulet, les auteurs « de ses jours étant de deux nations différentes. » Crésus, apprenant cette réponse, reconnut qu’il ne devait attribuer ses malheurs qu’à lui seul. » (Hérodote.)
Aussitôt après la soumission de la Lydie, les colonies grecques avaient offert à Cyrus de le reconnaître pour roi aux mêmes conditions que Crésus ; mais le vainqueur répondit par cet apologue : « Un joueur de flûte , apercevant des poissons dans la mer, se mit à jouer, espérant qu'au son de cet instrument ils sauteraient à terre ; mais, trompé dans son attente, il prit un filet, enveloppa une grande quantité de poissons qu’il tira sur le bord ; et, comme il les voyait se débattre : * Cessez, leur dit-il, cessez maintenant de danser, puisque « vous n’avez pas voulu le faire au son de la flûte. »
Cyrus, cependant, fit une exception pour Milet. Il n’exigea pas que cette grande ville se soumît sans condition ; il se contenta du tribut qu’elle payait à Crésus, et la détacha ainsi de la cause de ses frères. Les autres Ioniens de la côte, car les insulaires étaient à l’abri de toute attaque, fortifièrent leurs villes et se rassemblèrent pour organiser la résistance au Panionion, lieu sacré du mont Mycale, que les Ioniens ont dédié en commun à Neptune Héliconien. Là on résolut unanimement de demander des secours à Sparte. Les Spartiates répondirent par un refus. Mais, voulant se rendre compta des affaires de l’Ionie , et pensant que leur nom aurait quelque poids auprès de Cyrus, ils envoyèrent des députés en Asie.
Un d’eux alla jusqu’à Sardes pour lui déclarer, au nom des Lacédémoniens, qu’il se gardât bien de faire tort à une ville de la Grèce, qu’autrement Sparte ne le souffrirait point.
« Quand le Lacédémonien eut parlé, on dit que Cyriié, s’adressant aux Grecs qui se trouvaient en ce moment près de lui, demanda : « Quelles gens sont donc ces Lacédémoniens? « En quel noînbre sont-ils pour oser parlera ainsi? » Sur là réponse qu’ils lui firent, il dit au député : « Je n’ai ianiàis « redouté cette espèce de gens qui ont, au milieu de leur « ville, une place où ils s’assemblent pour se tromper les « uns les autres par des serments réciproques ; si les dieux « me conservent la santé, ils auront plus sujet de s’entretenir ■ de leurs malheurs que de ceux des Ioniens. » Cÿrus lança cette parole menaçante contre tous les Grecs, parce qu’ils ont dans leurs villes des marchés où l’on vend et Oùl’On achète, usage tout à fait étranger aux Perses. Ce prince donna ensuite le gouvernement de Sardes à un Perse nommé Tabalüs, et ayant chargé le Lydien Pactyas de transporter en Pèrse les trésors de Crésus et de la Lydie , il retourna à Eobatane, emmenant Grésus avec lui.
« A peine avait-il quitté Sardes, que Pactÿas, maître de tous les trésors renfermés dans cette ville, soudoyâ les trompes, excita les habitants de la côte à la révolte et vint assiéger Tabalus jusque dans la citadelle. Gy rus voulait punii* cette révolte par la destruction de la ville. GréSuS lui petSùàdà de se contenter de désarmer les Lydiens. Mazarès, un Mède, fut chargé de mettre ce conseil à exécution, d'asservir ensuite tous ceux qui s’étaient ligués avec les rebelles, èt surtout dé prendre Pactyas vivant. Ces ordres donnés, Gyrus continua sa route vers la Perse. Mazarès marcha aussitôt contre Sardes; mais Pactyas, saisi d’épouvante à son approche, s’enfuit à Gyme. Le général perse exécuta d’abord les ordres du roi à l’égard des Lydiens, qui, depuis ce moment, adoptèrent uné nouvelle manière de vivre et devinrent les plus efféminés des hommes ; puis il somma lesCyméens de livrer Pactyas. Avant de répondre ils consultèrent l’oracle d’Apollon Didyméen, chez les Branchides en Garie. Le dieu répondit qu’il fallait
livrer Pactyas. Un Cyméen, Aristodicos, étonné de cette réponse, demanda à être envoyé lui-même an temple pour consulter l’oracle une seconde fois. La réponse ayant été la même, Aristodicos se mit à faire le tour de l’édifice en chassant les oiseaux qui y faisaient leurs nids. Aussitôt une voix sortit du fond du sanctuaire et fit entendre ces mots : « O le « plus sacrilège des hommes, oses-tu bien chasser de mon « temple mes suppliants? » Aristodicos, sans s’émouvoir, répondit : « Seigneuf*, comment pouvez -vous prendre la dé- « fense de tels suppliants et prescrire en même temps aux « Gyméens de livrer celui qui s’est réfugié près d’eux? — « Oui, reprit la voix, je vous l’ai prescrit, impie que vous « êtes; mais pour hâter votre perte, et pour que vous ne ve- « niez plus demander à un oracle si on doit livrer ses sup- « pliants. » Les Gyméens, balancés entre la crainte des dieux et celle des Perses, conduisirent Pactyas à Mitylène. Mais apprenant que les Mityléniens avaient déjà résolu de se soumettre aux Perses, ils envoyèrent un vaisseau qui transporta le fugitif à Ghios. Les habitants de cette île le livrèrent aux envoyés de Mazarès, à condition qu’on leur donnerait l’Atarnée. pays de la Lydie, vis-à-vis de Lesbos. »
Mazarès marcha aussitôt après contre ceux qui s’étaient joints à ce rebelle. Priène fut prise; il en vendit les habitants comme esclaves, ravagea la vallée du Méandre et le territoire de Magnésie ; mais peu de temps après il tomba malade et mourut. Harpagus, un autre Mède, continua la guerre contre les Ioniens. Il prenait leurs villes en élevant contre leurs murs des terrasses qui en atteignaient le faîte. Phocée fut ainsi assiégée ; mais ses habitants donnèrent un grand exemple. Voyant qu’il leur était impossible de résister, ils prièrent Harpagus de retirer ses troupes pendant qu’ils délibéreraient sur les conditions qu’on leur avait proposées. Ils lancèrent alors leurs vaisseaux à la mer, y firent monter les femmes, les enfants, placèrent au milieu d’eux les statues de leurs divinités, et se dirigèrent vers Ghios. Arrivés dans cette vilie, ils voulurent acheter aux habitants les îles Œnuses ; mais ceux-ci, redoutant pour leur commerce le voisinage d’un peuple actif et entreprenant, repoussèrent cette de-
mande. Les fugitifs remirent à la voile et allèrent en Corse, où vingt ans auparavant ils avaient bâti la ville d’Aléria. Avant de s’éloigner pour toujours de cette mer, ils revinrent à Phocée, surprirent la garnison persique et l’égorgèrent. Puis faisant les plus terribles imprécations contre ceux qui se séparément de la flotte, ils jetèrent dans la mer une masse de fer rougi au feu, jurant de ne pas retourner à Phocée avant que cette masse revînt sur l’eau comme ils l'avaient jetée. Pourtant, au moment du départ, la moitié du peuple sentit sa constance fléchir et revint dans la ville. Le reste fit voile pour l’Occident.
Les Téiens suivirent l’exemple des Phocéens, et allèrent en Thrace peupler et rebâtir la ville d’Abdère, fondée quelque temps auparavant par Timésias de Glazomène. Les autres villes tombèrent successivement au pouvoir du vainqueur et acceptèrent ses lois; plusieurs insulaires, qui avaient des domaines sur le continent, comme ceux de Chios et de Lesbos, crurent même prudent de désarmer sa colère par une soumission volontaire. Milet seule, qui avait traité avec Cyrus, ne fut pas inquiétée. La Carie, la Lydie eurent le sort de l’Ionie. Xanthos se signala par une défense héroïque. Les habitants brûlèrent leurs femmes, leurs enfants, leurs villes, et se firent tuer jusqu’au dernier.
Pendant qu’Harpagus domptait l’Asie Mineure, ajoute Hérodote, Cyrus subjuguait en personne toutes les nations de l’Asie Supérieure. Lorsqu’il les eut toutes vaincues, il songea à attaquer les Assyriens. En marchant contre Babylone, il arriva sur les bords du Gyndès, affluent du Tigre. Comme il essayait de le traverser, un de ces chevaux blancs qu’on appelle sacrés, emporté par le courant, disparut. Cyrus, irrité de l’insulte du fleuve, le menaça de le rendre si petit et si faible, que dans la suite les femmes mêmes pourraient le traverser sans se mouiller les genoux. Aussitôt il suspend l’expédition, partage son armée en deux corps, creuse de chaque côté du fleuve 180 canaux et y détourne le Gyndès. Cette entreprise l’occupa tout l’été. Au printemps suivant, il parut devant Babylone, battit une armée sortie de la place et commença le siège.
Nabonid, qui depuis longtemps se sentait menacé, avait fait d’immenses préparatifs de défense, rassemblé des vivres, creusé un fossé autour de la ville et reconstruit les murs; aussi le siège ne l’inquiétait pas. Nous avons déjà dit comment Cyrus réussit pourtant à le mener à bonne fin. Il plaça ses meilleures troupes, partie à l’endroit où le fleuve entre dans la ville, partie à l’endroit d’où il en sort; puis, avec le reste, il se rendit au lac de Nitocris, et détourna, à l’exemple de la reine de Babylone, par le canal de communication, le fleuve dans le lac. Les eaux s’y écoulèrent, et l'ancien lit de l’Euphrate devenant guéable, les Perses entrèrent dans la ville. Si les Babyloniens avaient su découvrir à temps le dessein de Cyrus, ils auraient fait aisément périr l’armée tout entière. Ils n’auraient eu qu’à fermer les petites portes d’airain qui conduisaient au fleuve, et qu’à monter sur le mur dont il est bordé; ils l’auraient prise comme dans un filet. Mais les Perses survinrent lorsqu’ils s’y attendaient le moins. Si l’on en croit les Babyloniens, les extrémités de la ville étaient déjà au pouvoir de l’ennemi que ceux qui demeuraient au milieu n’en avaient aucune connaissance, tant elle était grande. Ses habitants célébraient ce jour-là une fête, et, dans l’ivresse du plaisir, ils oubliaient le danger qui les menaçait. C’est ainsi que l’imprévoyance générale livra Babylone, et que l’empire d’Assyrie s’écroula.
Deux ans après, en 536, Cyrus donna, par un édit, la permission aux Juifs de retourner dans leur patrie et de rebâtir le temple de Jérusalem1.
Le roi de Perse régna encore huit ans après la prise de Babylone. On n’est pas d’accord sur la manière dont il mourut. Xénophon, qui trace un portrait imaginaire où il ne veut pas laisser voir un défaut, montre Cyrus occupé jusqu’à la fin de son règne à consolider ses conquêtes, à unir dans un vaste ensemble d’administration tant de provinces étrangères les unes aux autres, et le fait mourir paisiblement au
* . C’esl dans celte année 53a que ceux qui ont suivi la succession indiquée par la Cyrcpèdie de Xcnophon placent la mort de Cyaxare II et le commencement de l’empire de Cyrus, qui jusque-là a’aurail été, contre toute vraisemblance, que le lieutenant de son oncle.
faîte do la gloire et de la puissance. Gtésias et Hérodote, au contraire, racontent sa fin tragique dans une guerre contre les peuples nomades qui habitaient au nord de son empire. Suivant le premier, Cyrus tomba dans un combat contre les Derbices, peuple des bords de l’Oxus; suivant le second, il périt dans une expédition contre les Massagètes, sur les rives de l’Araxe.
« Thomyris, veuve du dernier roi, dit Hérodote, régnait alors sur les Massagètes. Gyrus lui envoya des ambassa,deurs, sous prétexte de la rechercher en mariage; mais cette princesse, comprenant qu'il était plus épris de sa couronne que de sa personne, leur interdit l’entrée de ses États. Cyrus alors marcha ouvertement contre les Massagètes et s’avança jusqu’à l’Araxe. Il jeta un pont sur ce fleuve et fit élever des tours sur les bateaux qui devaient passer ses troupes à l’autre bord. Thomyris, cependant, lui envoya, à son tour, un ambassadeur qui lui parla ainsi : « Roi des Mèdes, i cesse de hâter une entreprise dont tu ignores la fin ; et, « content de régner sur tes propres sujets, laisse-nous régner « sur les nôtres. Si tu ne veux pas suivre mes conseils, si tu « as tant d’envie d’éprouver tes forces contre les Massagètes, « discontinue le pont que tu as commencé ; nous nous reti- « rerons à trois journées de ce fleuve pour te donner le temps
* de passer dans notre pays ; ou, si tu aimes mieux nous « recevoir dans le tien, retire-toi de ton côté à pareille dis— « tance. »
« Gyrus, ayant convoqué les principaux personnages de sa cour, leur demanda conseil. Ils s’accordèrent tous à recevoir Thomyris . et son armée sur les terres de l’empire. Grésus, présent à la délibération, proposa un avis contraire : « Si « nous recevons, dit-il, l’ennemi dans notre pays et qu’il
* nous batte, n’est-il pas à craindre que vous ne perdiez « votre domination ? Car si les Massagètes ont l’avantage, « au lieu de retourner en arrière, ils attaqueront vos pro- « vinces. Je veux que vous remportiez une victoire ; mais « sera-t-elle jamais aussi complète que si, après avoir dé- « fait vos ennemis sur leur territoire, vous n’aviez plus qu’à « les poursuivre? Si vous êtes vainqueurs, rien, au con-
« traire, ne pourra vous empêcher de pénétrer sur-le-champ « jusqu’au centre des États de Thomyris. Indépendamment « de ces motifs, ne serait-il pas honteux pour Cyrus de re- « culer devant une femme? Il faut donc franchir le fleuve. « Une fois sur l’autre bord, voici ce que nous ferons : Je « sais que les Massagètes ne connaissent pas les délices de la « Perse. Qu’on égorge une grande quantité de bétail, qu’on « l’apprête et qu’qn la gerve dans le camp. On y joindra du « vin pur en abondance dans les cratères, et toute sorte « de mets. Ces préparatifs achevés, nous laisserons au camp « nos plus mauvaises troupes, et nous nous retirerons « vers le fleuve avec le reste de l’armée. Les Massagètes, « si je ne me trompe ? voyant tant d’abondance, y courront, « et c’est alors que nous trouverons l’occasion de nous « signaler. »
« Cyrus, ayant accepté cet avis, fit dire â Thomyris de se retirer parce qu’il avait dessein de traverser la rivière. Il déclara ensuite son fils Cambyse pour son successeur, lui remit Crésus entre les plains, en lui recommandant d’honorer ce prince, quand même cette expédition ne réussirait pas, et les renvoya en Perse, puis traversa le fleuve. La nuit venue, Cyrus s’endormil dans le pays des Massagètes, et eut une vision. Il lui sembla voir en songe l’aîné des fils d’Hystaspe avec deux ailes aux épaules, dont l’une couvrait l’Asie de son ombre, et l’autre couvrait l’Europe. Cet aîné des enfants d’Hystaspe, nommé Darius, avait alors environ vingt ans. Son père, de la race des Achéménides, l’avait laissé en Perse, parce qu’il n’était pas encore en âge de porter les armes. Cyrus, à son réveil, réfléchit sur ce songe, et' ayant mandé Hystaspe, il lui dit : * Hystaspe, votre fils « est convaincu d'avoir conspiré contre moi. Je vais vous « apprendre comment je le sais à n’en pouvoir douter. Les « dieux prennent soin de moi et me découvrent ce qui doit « m’arriver. La nuit dernière, j’ai vu dans mon sommeil « l’aîné de vos enfants avec deux ailes aux épaules, l’une « couvrant l’Europe, et l’autre l’Asie. Après cela, je ne puis « douter qu’il ne forme quelque trame contre moi. Partez a donc promptement pour la Perse et ne manquez pas, h
« mon retour, après la conquête de ce pays-ci, de me repré- « senter votre fils, afin que je l’examine. »
« Gyrus s’étant avancéà une journée de l’Araxe, laissa dans son camp ses plus mauvaises troupes, et retourna vers le fleuve avec les meilleures. Les Massagètes vinrent attaquer ce camp avec le tiers de leurs forces et passèrent au fil de l’épée ceux qui le gardaient. Voyant ensuite toutes choses prêles pour le repas, ils se mirent à table, et, après avoir mangé et bu avec excès, ils s’endormirent ; mais les Perses survinrent, en tuèrent un grand nombre et firent encore plus de prisonniers, parmi lesquels Spargapisès, leur général, fils de Thomyris.
« Cette reine envoya aussitôt un héraut à Cyrus : « Prince « altéré de sang, lui dit-elle, que ce succès ne t’enfle point : a tu ne le dois qu'au jus de la vigne, qu’à cette liqueur qui « rend insensé. Tu as remporté la victoire sur mon fils, non « dans une bataille et par tes propres forces, mais par l’appât « de ce poison séducteur. Écoute et suis un bon conseil. * Rends-moi mon fils, et après avoir défait la plus facile parie tie de mon armée, je veux bien encore que tu te retires c impunément de mes États. Sinon, j'en jure par le soleil, « le souverain maître des Massagètes, oui, je t’assouvirai de « sang, quelque altéré que tu en sois. »
Cyrus ne tint aucun compte de ce discours. Quant à Spargapisès, étant revenu de son ivresse, il pria Cyrus de lui faire ôter ses chaînes. Il ne se vit pas plus tôt en liberté qu’il se tua. Thomyris rassembla alors toutes ses forces et livra bataille. Les deux armées étaient à quelque distance l’une de l’autre : on se tira d’abord une multitude de flèches; les flèches épuisées, on fondit les uns sur les autres à coups de lance, et on se mêla l’épée à la main. On combattit longtemps de pied ferme avec un avantage égal et sans reculer. Enfin la victoire se déclara pour les Massagètes. La plus grande partie de l’armée doJ Perses périt en cet endroit. Cyrus luimême fut tué après un règne de vingt-neuf ans accomplis. Thomyris, ayant fait chercher ce prince parmi les morts, maltraita son cadavre et lui fit plonger la tête dans une outre pleine de sang humain, en 'disant : « Quoique vivante et vic-
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« torieuse, tu m’as perdue en faisant périr mon fils, mais je « t 'assouvirai de sang comme je te l’ai promis1. »
Ounbyie (539-5*1).
Gyrus, en mourant, laissait deux fils : l’aîné, Cambyse, monta sur le trône; Tanyoxarcès, le plus jeune, eut le gouvernement de la Bactriane, du pays des Parthes, des Chorasmiens et des Carmaniens, avec l’exemption de tout tribut, mais en reconnaissant la suprématie politique de son frère. A peine en possession de l’empire, Cambyse voulut se signaler, lui aussi, par des conquêtes, et il jeta ses vues sur l’Égypte dont les richesses avaient toujours excité l’avidité des monarques asiatiques, et qui s’était attiré la colère des Perses par son alliance avec Grésus. Hérodote assigne encore d’autres motifs à cette expédition, tels qu’une insulte personnelle faite à Cambyse par Amasis, qui lui envoya en mariage une fille d’Apriès, au lieu de sa propre fille que Cambyse avait demandée. Ce qui acheva de décider le roi de Perse, ce fut l’arrivée d’un officier mercenaire du roi d’Égypte nommé Phanès, qui, ayant eu à se plaindre d’Amasis, se réfugia à la cour de Cambyse, l’informa de la situation du pays, et lui fournit les moyens d’exécuter ses projets avec sûreté. Cambyse, par les conseils de ce Grec, conclut un traité d’aillance avec les Arabes, maîtres des passages qui conduisaient dans la vallée du Nil.
« Il n’y a pas, dit Hérodote, de peuple plus religieux observateur de ses serments que les Arabes. Lorsqu’ils veulent engager leur foi, il faut qu’il y ait un tiers, an médiateur. Ce médiateur, debout entre les deux contractants, tient une pierre aiguë et tranchante avec laquelle il leur fait à tous deux une incision à la paume de la main, près des grands doigts. Il prend ensuite un petit morceau de l’habit de chacun, le trempe dans leur sang et en frotte sept pierres qui sont au milieu d’eux, en invoquant Urotal et
I. Hérodote, livre I, chapitre ccv-ccxiv. 11 ajoute : « On raconte diversement la mort de Cyrus, pour moi je me sq,i8 borné à ce qui m’a paru le plus vraisemblable. »
KIST. d’obi Eût. 22
Alilat, les seuls dieux qu’ils reconnaissent. Cette cérémonie achevée, celui qui a engagé sa foi donne ses amis pour garants. Lorsque le roi d’Arabie eut ainsi conclu un traité avec les ambassadeurs de Cambyse, il fit remplir d’eau des outres de cuir et en fit charger tous les chameaux qu’il avait dans ses États. Gela fait, on les mena dans les lieux arides où il alla attendre l'armée de Cambyse. » Psamménite, qui venait de succéder à Amasis son pèfe, marcha aü-devant de l’ennemi jusqu’auprès de la bouche pélnsiaque du Nil. Les Grecs et les Cariens à la solde de Psamménite, indignés de ce que Phanès avait amené contre l’Égypte une armée d’étrangers, s’en vengèrent sur ses enfants, qn’iî avait laissés en ce pays lorsqu’il partit pour la Perse. Ils les menèrent au camp, et ayant placé, à la vue de leur père, un cratère entre les deux armées^ on les conduisit l’un après l’autre en cet endroit, et on les égorgea sur le cratère. Lorsqu’on les eut mis à moTt, on mêla avec leur sang, dans le même cratère, du vin et de l’eau, et tous les auxiliaires en ayant bu, on en vint aux mains. Le combat fut sanglant ; il y périt beaucoup de monde de part et d’autre ; mais enfin les Égyptiens tournèrent le dos et s’enfuirent à Memphis.
« J’ai vu, dit Hérodote, sur le champ de bataille une chose fort surprenante. Les ossements de ceux qui périrent à cette journée forment deux monceaux séparés : ceux des Égyptiens d’un côté, ceux des Perses de l’autre. Les têtes des Perses sont si tendres qu’on peut les percer en les frappant avec un caillou ; celles des Égyptiens, au contraire, sont si dures qu’à peine peut-on les briser à coups de pierres. Les Égyptiens, en effet, commencent dès leur jeune âge à se raser la tête, de sorte que leur crâne durcit au soleil; les Perses, au contraire, ont le crâne faible, parce que dès leur jeunesse ils vivent à l’ombre et ont la tête toujours couverte. »
Cambyse, vainqueur, leur envoya un héraut, Perse de nation, pour les engager à traiter avec lui. Ce héraut remonta le fleuve sur un vaisseau mitylénien. Dès que les Égyptiens le virent entrer dans Memphis, ils sortirent en fouie de la
citadelle, brisèrent le navire, mirent en pièces ceux qui le montaient et en transportèrent les membres dans la citadelle. Les Perses, furieux, firent anssitôtle siège delà place qui fut emportée.
Le dixième jour après la prise de la citadelle de Memphis, Psamménite fut conduit, par ordre dé Gambyse, devant la ville avec quelques Égyptiens. On les ÿ traita' avec la dernière ignominie, afin de les éprouver. Cambyse fit habiller la fille de ce prince en esclave, et l’envoya, uné cruche à là main, chercher de l’eau ; elle était accompagnée de plusieurs autres filles de qualité, vêtues de la même façon qu’elle. Ces jeunes filles, passant auprès de leurs pères, fondirent en larmes et jetèrent des cris lamentables. Ces personnages, voyant leurs enfants dans un état si humiliant, ne leur répondirent que par des sanglots, des cris et des gémissements; mais le roi, quoiqu’il les vît et les reconnût, se contenta de baisser les yeux.
GeS jeunés filles sorties, Cambyse' fit passer devant Psâmnïéùite son fils, accompagné de 2000 Égyptiens de même âge que lui, la corde au cou et un frein dans la bouche. On les menait à la mort pour venger les Mityléniens qui avaient été tués à Memphis; car les juges royaux avaient ordonné que, pour chaque homme massacré en Cette occasion, on ferait mourir dix Égyptiens des premières familles. Psamménite les vit et reconnut son fils qu’on menait à la mort; mais tandis que les autres Égyptiens placés autour de lui pleuraient et se lamentaient, il garda la même contenance qu’à la rue de sa fille. Lorsque ces jeunes gens furent passés, il aperçut un vieillard qui mangeait ordinairement à sa table. Get homme, dépouillé de tous ses biens, et ne subsistant que des aumônes qu’on lui faisait, allait de rang en rang par toute l’armée, implorant la compassion de chacun et celle de Psamménite et des Égyptiens qui étaient dans le faubourg. Le prince, à Cette vue, ne put s’empêcher de verser des larmes, et se frappa la tête en l’appelant par son nom. Étonné' de sa conduite, Cambyse lui en fit demander les motifs, c Fils de Gyrus, lui dit Psamménite, les malheurs de ma maison sont trop grands pour qu’on puisse les pleurer; mais
le triste sort d’un ami qui, au commencement de sa vieillesse, est tombé dans l’indigence après avoir possédé de grands biens, m’a paru mériter des larmes. »
« Gambyse trouva cette réponse sensée. Les Égyptiens disent qu’elle fit verser des pleurs non-seulement à Grésus, qui avait suivi ce prince en Égypte, mais encore à tous les Perses qui étaient présents. Cambyse fut lui-même si touché de compassion, qu’il commanda sur-le-champ de délivrer le fils de Psamménite et de lui amener le roi. Ceux qui allèrent chercher le jeune prince le trouvèrent sans vie, on l’avait exécuté le premier; mais ils amenèrent Psamménite à Cambyse, qui le traita généreusement. Il lui aurait même rendu le gouvernement de l’Égypte si on ne l’eût pas soupçonné de chercher, par ses intrigues, à troubler l’État. Ayant, en effet, sollicité les Égyptiens à la révolte, il fut découvert, ôt Cambyse le condamna à boire du sang de taureau dont il mourut sur-le-champ. »
Gambyse alla de Memphis à Sais pour exécuter une indigne vengeance sur le cadavre d’Amasis ; il le fit tirer de son tombeau, déchirer à coups d’aiguillon, livrer à mille outrages, puis jeter dans un bûcher, ce qui était une double insulte à la religion des Perses, qui, regardant le feu comme un dieu, ne veulent pas le souiller en y jetant un cadavre, et à celle des Égyptiens, qui commande de conserver pieusement les restes des morts.
La conquête de l’Égypte avait épouvanté les peuples voisins. Les Libyens se soumirent sans combat. Ils s’imposèrent un tribut et envoyèrent des présents. Les Cyrénéens et les Barcéens imitèrent cet exemple. Mais Gambyse se plaignit des premiers, qui ne lui avaient envoyé que 500 mines d’argent (47 472 fr.), qu’il distribua lui-même à ses troupes. Il résolut ensuite de faire la guerre à trois nations différentes : aux Carthaginois, aux Ammoniens et aux Éthiopiens. Après avoir délibéré sur ces expéditions, il fut d’avis de diriger son armée navale contre les Carthaginois, un détachement de ses troupes de terre contre les Ammoniens, et d’envoyer d’abord des espions chez les Éthiopiens, sous prétexte de porter des présents à leur roi. Pendant qu’on allait chercher dans
la ville d’Éléphantine des Ichthyophages qui savaient la langue éthiopienne, Gambyse ordonna à son armée navale d’aller h Carthage ; mais les Phéniciens refusèrent d’obéir, parce qu’ils étaient liés avec les Carthaginois par les plus grands serments, et qu’en combattant contre leurs propres enfants, ils auraient cru violer les droits du sang et de la religion. Sur le refus des Phéniciens, le reste de la flotte ne s’étant pas trouvé assez fort pour cette expédition, les Carthaginois évitèrent le joug que leur préparaient les Perses. Cambyse ne crut pas qu’il fût juste de forcer les Phéniciens, parce qu’ils s’étaient donnés volontairement à lui, et parce qu'ils formaient presque toute l’armée navale.
Lorsque les Ichthyophages furent arrivés d’Éléphantine, Cambyse les envoya en Éthiopie avec de riches présents pour le roi. Mais celui-ci comprit le but de leur voyage et ne voulut voir en eux que des espions. « Portez au roi de Perse cet arc de ma part, leur dit-il ; le roi d’Éthiopie conseille à celui de Perse de venir lui faire la guerre lorsque les Perses pourront bander un arc de cette grandeur aussi facilement que moi. En attendant, qu’il rende grâce aux dieux de n’avoir pas inspiré aux Éthiopiens le désir d’agrandir leur pays par de nouvelles conquêtes. »
Ayant ainsi parlé, il débanda son arc et le donna aux envoyés. Il prit ensuite l’habit de pourpre, et leur demanda ce que c’était que la pourpre, et comment elle se faisait. Quand les Ichthyophages lui eurent appris le véritable procédé de cette teinture : « Ces hommes, dit-il, sont trompeurs, leurs vêtements le sont aussi. » Il les interrogea aussi sur le collier et les bracelets d’or. Les Ichthyophages lui ayant répondu que c’étaient des ornements, il se mit à rire, et les prenant pour des chaînes, il leur dit que les Éthiopiens en avaient chez eux de plus fortes.
Les espions s’en retournèrent après avoir tout examiné . Sur leur rapport, Cambyse, transporté de colère, marcha aussitôt contre les Éthiopiens, sans avoir pris aucune des mesures qui pouvaient assurer le succès de son expédition. Arrivé à Thèbes , il détacha de son armée environ 50 000 hommes qu’il chargea d’aller réduire les Ammoniens et de mettre le
feu au temple où Jupiter rendait ses oracles. Pour lui, il continua sa route vers l’Éthiopie avec le reste de l’armée. Seç troupes n’avaient pas encore fait la cinquième partie du chemin que les vivres manquèrent tout à coup. On mangea les bêtes de somme, mais bientôt elles firent défaut. Néanmoins l’armée continua sa marche. Les soldats se nourrirent d'herbages tant que la campagne put leur en fournir; puais lorsqu’ils furent arrivés dans les pays sablonneux, la famine en porta quelques-uns à une action horrible. Ils se mettaient dix à dix, tiraient au sort, et mangeaient celui que le sort désignait. Cambyse, ayant eu connaissance de ce fait, abanr donna l’expédition contre les Éthiopiens et revint à Thèbes? après avoir perdu une partie de son armée.
On ne sut jamais ce qu’étaient deyenues les troupes qu’on avait envoyées contre les Âmmoniens. Il est certain qu’elles n’allèrent pas jusqu’à leur destination, qu’elles ne revinrent point en Égypte. Les Ammoniens racontèrent que cette armée ayant fait, par le milieu du désert, à peu près la moitié du chemin, il s’éleva du sud un vent impétueux qui l’ensevelit sous des montagnes de sable.
Cambyse n’avait eu d’abord aucun sentiment d’hostilité contre la religion et les institutions de l’Égypte ; il nous reste même des inscriptions qui le montrent sacrifiant aux dieux égyptiens avec toutes les formalités du rituel, d’où l’on peut conclure que le conquérant avait suivi une politique sage et conciliante à l’égard de la caste sacerdotale *. Mais, quand il revint à Memphis après la désastreuse issue de l’expédition contre Ammon et l’Ethiopie, il trouva les Égyptiens en fête : le dieu Apis venait de se manifester, et on célébrait son apparition par de grandes réjouissances. Cambyse, témoin de cette joie, s’imagina qu’elle venait de ses revers; il appela les magistrats de Memphis, et, malgré leurs explications, les condamna à mort comme imposteurs. Il manda ensuite les
4 . Cette rectification à la tradition historique sur Cambyse a été faite par MU. Letronne et Ampère d’après les inscriptions qui couvrent la statuette Naophore du musée grégorien au Vatican. Voyez sur cette statuette un mémoire de M. de Itougé dans la Revue archéologique d’avril 4 854.
prêtres, les fit battre de verges, et ordonna de tner tous les Égyptiens que l’on trouverait célébrant la fête.
Le roi de Perse, élevé dans une religion qui n’admettait pas les idoles et ne comprenant rien à celles des Égyptiens, s’en moquait hautement. Il se fit amener Apis lui-même, et dit en le voyant : « Certes, voici un dieu digne des Égyptiens ; » et en même temps il le frappa de son épée dans la cuisse. Le dieu mourut quelque temps après de cette blessure *.
Les Égyptiens dirent dans la suite qu'eu punition de eet attentat, Gambyse fut frappé de démence, et que depuis ce moment il se livra à toute sorte de cruautés. Il ordonna le meurtre de Smerdis son frère. Prexaspe, un de se confidents, fut chargé de l’exécution. Bientôt ce fut le tour de la plus jeune de ses sœurs. Il avait voulu épouser cette sœur, contrairement aux coutumes de la Perse. Pour rassurer sa conscience, il fit assembler les juges de son empire pour savoir d’eux s’il n’y avait pas quelque loi qui permît au frère d’épouser sa sœur. Les juges répondirent qu’ils ne connaissaient point de loi qui autorisât un pareil mariage, mais qu’il y en avait nue qui permettait aux rois de Perse de faire tout ce qu’ils voulaient. Nombre de Perses périrent aussi. Un jour il fit enterrer vifs jusqu’à la tête douze personnages de sa cour. Une autre fois, s’adressant à Prexaspe, il lui demanda ce que les Perses pensaient de lui. * Seigneur, ils vous comblent de louanges ; mais ils croient que vous avez un peu trop de penchant pour le vin. — Les Perses prétendent donc, reprit le prince transporté de colère, que le vin me fait perdre la raison? Apprends s’ils disent vrai. Si je frappe au milieu du cœur de ton fils que tu vois debout dans ce vestibule, il sera constant que les Perses se trompent. » En disant ces mots, il bande son arc et frappe le fils de Prexaspe. Le jeune homme tombe, Cambyse fait ouvrir son corps pour voir où le coup a porté, et la flèche se trouve au milieu du cœur. Alors, s’adressant tout joyeux au père : a Tu vois bien que les Perses ont perdu l’esprit. As-tu vu quelqu’un frapper le
I. M. Mariette a retrouvé l’opilaphe de cet Apis dans le Serapeura
but avec plus de justesse? » Une autre fois, il voulut tuer Grésus. Si les gens de sa cour étaient ainsi traités, que n'avaient pas à souffrir les Égyptiens! il blessait leurs lois, leurs usages, insultait à leur religion et faisait brûler les statues de leurs dieux.
Pendant que Gambyse se livrait, en Égypte, à ces extravagances, exagérées peut-être par la haine des prêtres qui les racontèrent à Hérodote, une révolution éclata en Perse, et rendit momentanément la souveraineté aux Mèdes. Cette révolution s’exécuta sous l’influence et au profit des mages, qui formaient en Médie une caste puissante , et qui exerçaient aussi à la cour des rois de Perse un très-grand pouvoir. Il ne s’agissait pas seulement pour eux de s’emparer de l’autorité, mais bien de rétablir la prépondérance des Mèdes. L’éloignement de Cambyse, le mécontentement général qui régnait dans l’empire, l’affaiblissement des mœurs et du caractère national des Perses, tout semblait faciliter ce mouvement. Deux mages, qui étaient frères, se chargèrent de l’exécution. Gambyse avait laissé l’un d’eux en Perse pour y administrer ses biens : ce fut l’auteur de la révolte. Ce mage n’ignorait pas la mort de Smerdis; il savait qu’on la tenait cachée, qu’elle n’était connue que d’un petit nombre de Perses, et que la plupart croyaient ce prince vivant. Gomme il avait un frère qui s’appelait aussi Smerdis et qui ressemblait parfaitement au fils de Cyrus, que Cambyse avait fait mourir, il le plaça sur le trône, et envoya des hérauts dans toutes les provinces, et particulièrement en Égypte, pour défendre à l’armée d’obéir à Gambyse, et lui ordonner de ne reconnaître, à l’avenir, que Smerdis, fils de Cyrus. Aussitôt qu'il apprit cette révolte, Gambyse voulut partir pour la Perse ; en s’élançant sur son cheval, il se blessa de son cimeterre, et mourut quelque temps après, de cette blessure, h Ecbatane, en Syrie.
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