‹ Histoire ancienne de l'OrientChapitre 37 sur 47 · I.AatpIjirMilf · texte numérisé non relu

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K> mage gmerdls (511); avènement de Darius et révoltes contre ce prince (Stl-SlS).

Cambyse mort, le Pseudo-Smerdis 1 se crut affermi sur le trône. Il régna paisiblement pendant quelques mois, et, pour se rendre populaire, il exempta ceux de ses sujets qui avaient trois enfants de toute espèce d’impôts et du service militaire.

Cependant le mystère dont il vivait entouré , afin de n'être pas reconnu, inspira des soupçons. Un certain Otanès, dont la fille était devenue l’une des femmes de Smerdis, put se convaincre que celui-ci n’était qu’un imposteur, et aussitôt il communiqua sa découverte à quelques-uns des grands de la Perse, qui se réunirent immédiatement et délibérèrent entre eux sur les moyens de renverser l’usurpateur. Les conjurés étaient au nombre de sept ; parmi eux se trouvait un membre de la famille des Achéménides, Darius, fils d’Hystaspe, gouverneur de Suse. Celui-ci fut d’avis qu’on attaquât aussitôt le palais du mage avant que le bruit de la conspiration se répandît. Tous se rangèrent à cet avis; incontinent ils marchèrent sur le palais, tuèrent ceux des mages qu’ils y rencontrèrent en poussant de grands cris et en racontant aux Perses qui accouraient ce qui s’était passé. Furieux de l’audacieuse usurpation des Mèdes, les Perses mirent l’épée à la main, tuèrent tous ceux qu’ils rencontrèrent. Les Perses célébrèrent longtemps et avec beaucoup de pompe cette journée, dans laquelle ils avaient échappé de nouveau à la domination étrangère. Cette fête s’appelait la magophonie (le massacre des mages) ; et tant qu’elle durait, il n’était pas permis aux mages de paraître en public.

La révolution faite, les sept conjurés, s’il faut en croire le récit d’Hérodote, délibérèrent sur la forme de gouvernement qu’il convenait de donner à la Perse, et, après une discussion sérieuse sur les avantages et les inconvénients de cha-

(. L’inscription de Bisoutonn, dont nous parlons plus loin, le désigne toujours sous le nom de Gomalès.

cune des trois formes monarchique, aristocratique, populaire, on s'arrêta à la première, qui fut jugée la meilleure. Quant à la manière dont il fallait élire le nouveau roi, il fut décidé que le lendemain matin les sept chefs se rendraient à cheval devant la ville, et qu’on proclamerait celui dont le cheval saluerait le premier de ses hennissements le soleil levant. L’écuyer de Darius assura la victoire à son maître.

Ce qui précède est le récit d’Hérodote. Mais l’Europe savante a été récemment émue par la lecture d’une inscription cunéiforme jusque-là rebelle à toute interprétation, et qui est venue donner la plus éclatante confirmation à la véracité de l’historien grec, sur la plupart des points, et compléter son récit par la révélation de plusieurs faits nouveaux.

A une lieue environ au nord de Kirmanschah, à gauche de la route de Bagdad à Hamadan, dans le Kurdistan persan, se trouve le rocher Bisoutoun, qui a une hauteur perpendiculaire de 456 mètres. Sur ses flancs sont sculptées des figures colossales entourées d’inscriptions cunéiformes en si grand nombre, qu’il faudrait deux mois, disait Ker Porter, pour copier seulement les inscriptions et les figures. Un de ces bas-reliefs représente un roi dans une attitude tranquille et recevant des ennemis prisonniers. Il foule à ses pieds un rebelle vaincu. Ce roi est Darius, ces captifs sont les chefs qui, profitant du désordre causé par l’usurpation du mage, se sont soulevés dans presque toutes les provinces. L’inscription raconte l’avénement de Darius et énumère les vingt-trois provinces auxquelles il commande. Seulement, au lieu de la conspiration des sept seigneurs perses, elle représente, ce qui est tout naturel dans un acte officiel du nouveau monarque, la révolution comme une restauration de la dynastie légitime, opérée par Darius seul, aidé « d’hommes fidèles. *

Darius, le grand roi, dit : c Cet empire que le mage Gomatès enleva à Gambyse avait appartenu à notre race depuis les temps les plus reculés. Le peuple le craignait beaucoup, parce qu’il aurait tué beaucoup de ceux qui avaient connu le véritable Smerdis. Et personne n’osait dire quoi que ce fût au sujet de Gomatès le mage, jusqu’à ce que je vinsse. J’invoquai Ormuzd; Ormuzd me soutint; et par la grâce d’Or-

muzd, je tuai, avec quelques hommes dévoués, Gomatès le mage et ses principaux adhérents. Ce fut dans la ville de Sicktachotis, dans la province de Nisœa en Médie, que je le tuai et que je lui enlevai l’empire. » Nous donnons la sufte de l’inscription à partir de ce moment, car elle comble une lacune importante de l’historien grec. Le roi Darius déclare : « Lorsque j’eus tué le mage Gomatès, un homme nommé Athripa, fils d’Upadarma, se révolta en Susiap.eff,r Et un homme babylonien nommé Naditabira se révolta, lui aussi, en Babylonie. Ainsi il dit en mentant au peuple : « Je suis Na- * buchodonosor, le fils de Nabonid. » Alors le peuple babylonien tout entier passa à ce Naditabira..,. Alors j’envoyai une armée en Susiane ; lui, Athrina, fut amené enchaîné devant moi. Je le tuai. Alors je marchai vers Babylone. L’armée de ce Naditabira, qui se nommait Nabuchodonosor, défendait le Tigre. Elle se tenait là, et était sur des bateaux.... Je fis une autre manœuvre; je me tournai contre l’ennemi; Ormuzd m’accorda son secours.... Je franchis le Tigre. Ensuite je tuai beaucoup de monde à Naditabira. Alors je marchai contre Babylone. Lorsque je fus venu à une ville nommée Zazâna sur l’Euphrate, Naditabira s’approcha avec son armée. Noos livrâmes la bataille. Ormuzd me prêta son secours. Je tuai beaucoup de monde de l’armée de Naditabira,... Ensuite je pris Babylone et je tuai ce Naditabira. »

Ce résumé officiel ne pouvait renfermer les riches détails que donne Hérodote, et dont voici le récit succinct. Darius fut obligé de rassembler toutes ses forces pour soumettre la cité rebelle. Les Babyloniens avaient fait de grands préparatifs de défense, et, pour avoir moins à craindre de la famine, ils avaient égorgé presque toutes les femmes. Le souvenir de la prise de leur ville par Gy rus tenait leur vigilance en éveil, ils repoussèrent toutes les attaques et déjouèrent toutes les ruses. Darius commençait à douter du succès de son entreprise, lorsque, le vingtième mois du siège, un de ses officiers, Zopyre, un des sept qui avaient conspiré contre le mage, s’avisa d’un stratagème qui rendit le roi de Perse maître de la place. Zopyre proposa à Darius de s’introduire dans Babylone comme transfuge et comme victime des cruautés de son maître. Pour

mieux tromper les Babyloniens, il se coupa le nez et les oreilles, se mit le corps en sang à coups de fouet, et se présenta en cet état au roi de Babylone. Les Babyloniens l’accueillirent volontiers, et lui accordèrent le commandement d’un corps de troupes. Quelques jours après son arrivée, il sortit à la tête de l’armée, et, ainsi qu’il avait été convenu avec Darius, il surprit et tailla en pièces un corps de mille hommes que le roi lui avait opposés. Dans une seconde Sortie, il tua deux mille ennemis, et, dans une troisième, quatre mille. Ces succès le rendirent tout-puissant parmi les assiégés, qui lui confièrent la garde des remparts. Ce fut la perte des Babyloniens. Darius ayant, au jour convenu, fait approcher toutes ses forces , Zopyre leur ouvrit deux des portes de la place. Babylone tomba ainsi pour la seconde fois en la puissance des Perses, qui en abattirent les murs et enlevèrent les portes. Trois mille des Babyloniens les plus distingués furent ensuite mis en croix. Quant à Zopyre, l’antiquité admira beaucoup son dévouement, que nous appellerions aujourd’hui une trahison odieuse ; il obtint la ville de Babylone pour en jouir sa vie durant, et on rapporte que Darius déclarait souvent qu’il eût mieux aimé que Zopyre ne se fût pas traité si cruellement que de devenir maître de vingt autres villes comme Babylone. Et, si l’on en croit Plutarque, un jour qu’il tenait une grenade et que quelqu’un lui demandait quel bien il voudrait multiplier autant que les grains de ce fruit, il prononça le nom de Zopyre.

Après la prise de Babylone, Hérodote fait marcher Darius contre les Scythes. L’inscription de Bisoutoun montre que le grand roi eut de bien autres affaires sur les bras, avant d’être libre de commencer cette grande entreprise.'

« Pendant que j’étais à Babylone, les provinces suivantes devinrent rebelles contre moi, la Perse, la Susiane, laMédie, l’Assyrie, l’Arménie, la Parthie, la Margiane, la Sattagydie, la Scythie.... Un homme de Perse, nommé Martiya.se souleva en Susiane et parla ainsi au peuple : « Je suis Umanès,

« roi en Susiane. » Alors je me mis en marche vers la Susiane, et les Susiens, tremblant devant moi, prirent ce Martiya, qui était leur chef, et le tuèrent.... »

Le roi Darius déclare : « Un homme nommé Phraortès se révolta en Médie 1 ; il parla au peuple ainsi : « Je suis Xa- « thritès de la race de Cyaxarès. » Puis le peuple mède qui était au pays devint rebelle contre moi, et ht défection vers ce Phraortès; il était roi en Médie.... L’armée perse et mède qui était auprès de moi m’étant fidèle, j’envoyai cette armée avec mon serviteur, le Perse Hydarnès, que je fis chef. Je parlai ainsi aux guerriers : « Allez, battez cette armée mède « qui ne m’obéit point. » Ormuzd m’accorda son secours, l’armée d’Hydarnès battit l’armée rebelle. »

Le roi Darius déclare : « Ensuite j’envoyai mon serviteur Dâdarsès, un Arménien, en Arménie. Je lui parlai ainsi : « Marche et bats ce peuple rebelle qui ne m’obéit pas. » Puis Dâdarsès marcha pour subjuguer l’Arménie. Les rebelles lui livrèrent bataille. Ormuzd m’accorda son secours; mon armée tua beaucoup de monde de l’armée ennemie.

« Pour la deuxième fois les rebelles attaquèrent Dâdarsès, Ormuzd me porta du secours ; mon armée battit fortement l’armée des rebelles.

« Pour la troisième fois les rebelles attaquèrent Dâdarsès. Ormuzd m’accorda son secours ; mon armée tua encore beaucoup de monde de l’armée ennemie. Ensuite Dâdarsès m’attendit en Arménie, jusqu’à ce que j’arrivasse en Médie. »

Ces trois combats, qui n’étaient probablement pas trois victoires, n’avaient pu amener la soumission des Arméniens, car il fallut que Darius envoyât contre eux un nouveau général et une nouvelle armée. Il semble même que les rebelles avaient forcé les Perses de reculer jusqu’en Assyrie ; échec grave, puisque la Médie n’était pas encore domptée.

« Le nommé Vaumica (Omisès) est mon serviteur; je l’envoyai en Arménie, et lui parlai ainsi : « Marche, anéantis « cette armée rebelle qui ne m’obéit pas. » Puis Omisès marcha afin qu’il se rendit maître de l’Arménie. Ensuite les re-

< . Cette révolte que l'inscription révèle est mentionnée par Hérodote, I, <30; mais comme les auteurs grecs ne nous parlent que d’une révolte des Mèdes contre Darius Nolhus en 408, on voulait qu’Hérodote eût parlé de celle-là, et on le faisait en conséquence vivre jusqC’apréa celte année. Notre inscription précise le texte d’Hérodote.

belles marchèrent contre Omisès, pour livrer une bataille. Il

y a là en Assyrie une contrée nommée ; c’est là qu’ils

firent le combat. Orrnuzd m’accorda son secours ; mon armée tua beaucoup de monde de l’armée des rebelles.

« Pour la deuxième fois les ennemis se mirent en marche contre Omisès pour tenter le combat. Il y a une contrée en Arménie nommée Antigarâ ; c’est là qu’ils combattirent* Ormuzd m’accorda son secours ; mon armée tua beaucoup de monde de l’ennemi. Ensuite Amisès m’attendit en Arménie jusqu’à ce que j’arrivasse en Médie*

* Ensuite je partis de Babylone, je marchai contre la Médis pour la pacifier. Il y a une ville en Médie nommée Gudurus; c’est là que Phraortès, qui se nommait roi de Médie, me rencontra avec son armée pour me livrer une bataille; nous fîmes la bataille. Ormuzd m’accorda son secours ; je tuai beaucoup de monde de cette armée de Phraortès.

« Ensuite ce Phraortès alla avec des cavaliers fidèles à Raga, contrée en Médie de ce nom. Puis j’eùvoyai une armée contre lui. Phraortès fut pris et amené vers moi. Je lui coupai le nez, les oreilles, la langue, et conduisis son.... Il fut tenu enchaîné à ma cour ; tout le peuple le voyait. Ensuite je le fis crucifier à Ecbatane, lui et les hommes qui avaient été ses complices ; je les.... à Ecbatane, dans le fort.

« Un homme nommé Céthratakhma, un Sagartien, était rebelle contre moi. Il parla ainsi au peuple : « Je suis roi en <t Sagartie, étant de la race de Gyaxarès. » Ensuite je déléguai une armée perse et médique. Un Mède nommé Khmaçpâda, mon serviteur, je le fis chef de cette armée. Je leur parlai ainsi : « Marchez et battez cette armée rebelle qui ne « m’obéit point. » Khmaçpâda alla avec son armée ; il livra une bataille avec Céthratakhma. Ormuzd m’accorda son secours; mon armée anéantit l’armée insurrectionnelle et pm Céthratakhma, etil fut amené devant moi. Ensuite je lui coupai le nez et les oreilles — Il fut tenu enchaîné à ma cour, tout le peuple le voyait; plus tard je le fis crucifier à Arbelles.

« La Parthie etl’Hyrcanie étaient rebelles contre moi; elles se déclarèrent pour Phraortès. Hystaspè est mon père, les re~

LES MEDES Et LES PERSES.

bellés se mirent en marche pour l’attaquer. Ensuite Hystaspe marcha, avec l’armée qui m’était fidèle, contre eux pour livrer bataille. Ormuzd me porta du secours; l’armée d’Hystaspe tua beaucoup de monde à l’armée insurrectionnelle. »

L’inscription raconte encore l’insurrection et la défaite des Parlhes et des peuples de la Margiane, de la Perside et de l’Arachosie, un seeond soulèvement de Babylone, puis résume ces longues guerres et ces victoires pâr ces mots :

« Voici ce que j’ai fait par le secours d’Ormuzd : J’ai livré dix-neuf combats aux provinces rebelles ; je les ai domptées et j’ai emmené neuf rois captifs. »

Suit l’énumération de ces neuf rois, qu’on retrouvera plus loin et qui sont représentés dans le bas-relief la corde au cou et les mains liées derrière le dos.

« Qui que tu sois, lis cette inscription; sache que je n’ai rien dit que je n’aie fait; et que j’ai fait beaucoup d’autres choses que je n’ai pas dites.

« Si tu ne caches pas cette inscription, qu’Ormuzd te soit ami, te donne une nombreuse postérité et une longue vie.

« Si tu la caches, qu’Ormuzd te soit ennemi, et qu’il ne te vienne pas de postérité.

« Ormuzd et les autres dieux qui existent m’ont été propices parce que je n’étais ni irréligieux, ni menteur, ni tyran.

<* Qui que tu sois qui un jour voie cette inscription et ces images, n’y fais aucune dégradation. Tant que tu les conserveras, tu te conserveras toi-même. Si tu les dégrades, qu’Ormuzd te soit ennemi : reste sans postérité, et qu’Ormuzd trompe tes espérances dans tout ce que tu entreprendras. »

L’inscription nomme ensuite ceux qui aidèrent Darius à tuer le mage : Iutaphernès, Otanès, Gobryas, Hydarnès, 'Mégabyse et Aspatinès.

Enfin viennent des inscriptions détachées qui désignent chacun des captifs.

« Celui-ci est Gomatès, le mage qui a menti, car il disait : « Je suis Bartius, fils de Gyrus, et je suis roi. »

« Celui-ci est Atrinès, qui a menti, car il disait : « Je suis « toi de Susiane. *

« Celui-ci est Naditabira, qui a menti, car il disait : « Je « suis Nabuchodonosor, fils de Nabonid, et je suis roi de « Babylone. »

« Celui-ci est Phraorlès, qui a menti, car il disait : « Je « suis Xathirès, de la race de Cyaxarès, et je suis roi des « Mèdes. »

« Celui-ci est Martiya, qui a menti, car il disait: * Je suis « Umanès, et je suis roi de Susiane. »

« Celui-ci est Géthratakhma, qui a menti, car il a dit :

« Je suis roi des Sagartiens, de la race de Cyaxarès. »

Darius et les chefs rebelles (bas-relief de Bisoutoun).

« Celui-ci est Veisdates, qui a menti, car il a dit : « Je suis « Bartius, fils de Cyrus, et je suis roi. »

« Celui-ci est Aracus, qui a menti, car il a dit : « Je suis « Nabuchodonosor, fils de Nabonid, et je suis roi de Baby- « lone. »

« Celui-ci est Phraortès, qui a menti, car il a dit : « Je suis « roi de la Margiane. »

« Celui-ci est Sarucus, le Scythe 1 . »

1 . Voy. le Journ.nl de la Société asiatique de Londres, t. X, où se trouve le mémoire de M. Rawlinson, avec une traduction latine de l’inscription de Bisoutoun; le Journal asiatique publié par la Société asiatique de Paris, numéros de février à juillet! 854, qui renferme une traduction nouvelle et française

Hérodote, à son tour, a conservé un fait dont l’inscription ne parle pas : c’est la mort du puissant satrape de Lydie, Orétès, qui affectait l’indépendance et que Darius fut réduit ii faire assassiner, étant trop faible et trop occupé par les révoltes qui ébranlaient tout l’empire pour l’attaquer à force ouverte. Cet Orétès avait tué le gouverneur de Dascylion et son fils, quoiqu’ils fussent tous deux des Perses de distinction. Outre une infinité d’autres crimes, il avait assassiné un courrier de Darius, porteur d’ordres qui ne lui étaient pas agréables. Mais comme il avait une garde de 1000 Perses et des forces considérables, puisque son gouvernement comprenait la Phrygie, la Lydie et l’Ionie, Darius imagina, pour s’en débarrasser, le moyen suivant. Il convoqua les Perses les plus qualifiés et leur demanda : « Qui d’entre vous me promettra d'exécuter une chose où il ne s’agit que d’habileté, et où il n’est pas nécessaire d’employer la force et le grand nombre? » En même temps il leur rappela les crimes d’Orétès et la nécessité de le punir. Aussitôt 30 Perses s’offrirent à l’envi à le servir. Darius, ne voulant pas montrer de préférence, ordonna que le sort déciderait. Il tomba sur Bagéus. Voici comment s’y prit celui-ci. Il écrivit plusieurs lettres sur différentes aff aires, les scella du sceau de Darius, et partit pour Sardes avec ces dépêches. Aussitôt qu’il y fut arrivé, il alla trouver Orétès et donna les lettres l’une après l’autre au secrétaire du roi pour en faire lecture. Il avait intention de sonder ainsi les gardes. Ayant remarqué qu’ils avaient beaucoup de respect pour ces lettres du roi, il en donna une autre ainsi conçue : « Perses, le roi Darius vous défend de servir désormais de gardes à Orétès. » Aussitôt ils mirent bas leurs piques. Encouragé par cette soumission, Bagénus mit

par M. Oppert; enfin, la Revue archéologique de décembre 1846. M. Oppcrt croit pouvoir assigner à quelques-uns de ces événements les dates suivantes : décembre 620, Darius force les Babyloniens à se retirer derrière les murs de leur capitale; janvier 619, commencement du siège de Babylone; août 618 , fin du siège, qui a duré vingt mois; pendant ce siège soulèvement des Mèdes et des Arméniens; décembre 610, première bataille contre les Mèdes; novembre 618, défaite des Mèdes par Darius; mai, août et décembre 519, et mai 518, batailles livrées parles Arméniens aux troupes de Darius; avril 615, première défaite des Partbes.

BIST, d'orient. 23

entre les mains du secrétaire la dernière lettre qu’il portait : « Le roi Darius ordonne aux Perses qui sont à Sardes de tuer Orétès. » A l’instant même les gardes tirent leur cimeterre et tuent le gouverneur.

' Un des crimes d’Orétès avait été la mort de Polycrate, tyran de Samos1. Il l’avait attiré à Sardes et l’avait fait mettre en croix. Syloson, frère de Polycrate, obtint de Darius, auquel il avait rendu, du temps de Cambyse, quelque léger service, qu’une armée perse le rétablît dans Samos. Cette île, naguère si puissante, devint ainsi tributaire du grand roi.

Darius, après avoir étouffé toutes les révoltes et donné & son empire une organisation nouvelle, que nous étudierons bientôt, comprit que le meilleur moyen d’avoir la paix à l’intérieur, était d’occuper au dehors l’activité guerrière que les Perses conservaient encore. D’ailleurs, le nouveau monarque devait tenir à ne pas rester au-dessous de ses deux prédécesseurs. Le premier avait conquis l'Asie, le second l’Afrique; Darius songea à soumettre l’Europe. De vieilles rancunes contre les Scythes, qui avaient naguère dominé vingt-huit ans sur l'Asie occidentale, tournèrent d’abord ses armes contre eux.

lies Scythes.

Ces peuples, que nous connaissons surtout par Hérodote, vivaient de chair de cheval et du lait de leurs juments, trait par des esclaves auxquels ils crevaient les yeux. Ils habitaient sur des chariots qui les transportaient incessamment d’un point à l’autre de l’espace compris entre le Borysthène et le Palus Méotide. Une de leurs tribus, les Scythes royaux, exerçait sur le reste de la nation une sorte de suprématie, et fournissait le roi par lequel l’unité religieuse et politique de la race était maintenue. Chaque horde avait néanmoins son chef séparé, son culte et ses coutumes particulières. Od distinguait encore les Scythes sédentaires et laboureurs, établis le long du Borysthène et de l’Hypanis, et les Callipides, ies Alazons, que la colonie grecque d’Olbia avait quelque

4. Voy. l’Histoire grecque de M. Duruy, 2* édition, p. 499-200.

peu hellénisés, à l’ouest de l’Hypanis (Bog). Hérodote, qui visita ces Scythes sédentaires, les regarde comme de même sang que les autres peuplades scythiques, parenté que quelques érudits modernes ont combattue. Les Scythes appartenaient probablement à la race mongolique, et dans ce cas ils seraient le type ancien des Huns et des Bulgares1. On retrouve, en effet, encore aujourd’hui dans la pompe funèbre des grands khans Tchenghiz, des coutumes qui rappellent celles qu’Hérodote a décrites chez les Scythes. II est vrai que les tribus les plus diflérentes et les plus éloignées ont souvent les mêmes coutumes. Cette ressemblance ne suffit donc pas pour prouver l’identité d’origine, qui peut être montrée seulement par l’identité des idiomes. Malheureusement, il ne nous reste rien de la langue scythique, si ce n’est quelques mots qui tendent à combattre l’hypothèse de l’origine indo-européenne. La question est donc, en réalité, encore douteuse.

« Ils reconnaissent plusieurs dieux, mais n’élèvent de temple et d’autel qu’au seul Mars. Ce temple est ainsi construit : on entassp des fagots de menu bois et on en fait une pile de trois stades en longueur et en largeur, mais moins haute. Sur cette pile on pratique une espèce de plate-forme carrée, dont trois côtés sont inaccessibles ; le quatrième va en pente, de manière qu’on puisse y monter. Tous les ans on y jette cinquante charretées de menu bois pour réparer 1’aflaissement produit par les injures des saisons. Au haut de cette pile, chaque nation scythe plante un vieux cimeterre de fer, qui tient lieu de simulacre de Mars. Ils offrent chaque année, à ce cimeterre, des sacrifices de chevaux et d’autres animaux, et lui immolent plus de victimes qu’au reste des dieux. Ils sacrifient aussi le centième de tous les prisonniers, mais non de la même manière que les animaux : ils font d’abord des libations avec du vin sur la tête de ces victimes humaines,

I . Cette origine est acceptée par Niebuhr, Boeckh et Schafarick ( Slavische Prague, 1 843), mais combattue par Humboldt, Ukert et Klaprotb, qui affirme, sans donner, il est vrai, de preuve i l’appui de cette assertion, qu’aucuue tribn turque ou mongole n’a émigré i l’ouest de l’Asie centrale, si ce n’est bien longtemps après Hérodote.

les égorgent ensuite sur un vase, portent ce vase au haut de la pile, et en répandent le sang sur le cimeterre. Pendant qu'on porte ce sang au haut de la pile, ceux qui sont au bas coupent le bras droit avec l’épaule à tous ceux qu’ils ont immolés, et le jettent en l’air. Après avoir achevé le sacrifice de toutes les autres victimes, ils se retirent, le bras reste où il est tombé, et le corps demeure étendu dans un autre endroit.

« Voici les usages qu’ils observent à la guerre : un Scythe boit du sang du premier homme qu’il renverse, coupe la tête à tous ceux qu’il tue dans les combats, et la porte au roi. Quand il lui a présenté la tête d’un ennemi, il a part à tout le butin ; sans cela il en serait privé. Pour écorcher une tête, le Scythe fait d’abord une incision à l’entour, vers les oreilles, et, la prenant par le bout, il en arrache la peau en la secouant. Il pétrit ensuite cette peau entre ses mains, après en avoir enlevé toute la chair avec une côte de bœuf, et quand il l’a bien amollie, il s’en sert comme d’une serviette. Il la suspend à la bride du cheval qu’il monte, et s’en fait honneur; car, plus un Scythe peut avoir de ces sortes de serviettes, plus il est estimé vaillant et courageux. Il s’en trouve beaucoup qui cousent ensemble des peaux humaines comme des capes de berger, et qui s’en font des vêtements. Plusieurs aussi écorchent jusqu’aux ongles inclusivement la main droite des ennemis qu’ils ont tués, et en font des couvercles à leurs carquois. La peau d’homme est, en effet, épaisse, et de toutes les peaux c’est presque la plus brillante par sa blancheur. D’autres enfin écorchent les hommes depuis les pieds jusqu’à la tête, et lorsqu’ils ont étendu leurs peaux sur des morceaux de bois, ils les portent sur leurs chevaux.

« Les Scythes n’emploient pas à l’usage que je vais dire, toutes sortes de têtes indifféremment, mais celles de leurs plus grands ennemis. Ils scient le crâne au-dessous des sourcils et le nettoient. Les pauvres se contentent de le revêtir par dehors d'un morceau de cuir de bœuf sans apprêt. Les riches non-seulement le couvrent d’un morceau de peau de bœuf, mais ils le dorent aussi en dedans et s’en servent, tant les pauvres que les riches, comme d’une coupe à boire. Ils font la même chose des têtes de leurs proches, si, après avoir

eu quelques querelles ensemble, ils ont remporté sur eux la victoire en présence du roi. S’il vient chez eux quelque étranger dont ils fassent cas, ils lui présentent ces têtes, lui content comment ceux à qui elles appartenaient les ont attaqués, quoiqu’ils fassent leurs parents, et comment ils les ont vaincus. Ils en tirent vanité, et appellent cela des actions de valeur.

« Chaque gouverneur donne tous les ans un festin où l’on sert du vin avec de l’eau dans un cratère. Tous ceux qui ont tué des ennemis boivent de ce vin. Ceux qui n’en ont pas tué n’en goûtent point. Ils sont honteusement assis à part, et c’est pour eux une grande ignominie. Tous ceux qui ont tué un grand nombre d’ennemis boivent en même temps dans deux coupes jointes ensemble.

« Lorsque les Scythes font un traité, ils versent du vin dans une grande coupe de terre, et les contractants y mêlent de leur sang en se faisant de légères incisions au corps avec une épée. Après quoi ils trempent dans cette coupe un cimeterre, des flèches, une hache et un javelot. Ces cérémonies achevées, ils prononcent une longue formule de prières et boivent ensuite une partie de ce qui est dans la coupe, et après eux les personnes les plus distinguées de leur suite.

« Quand le roi vient à mourir, ils enduisent le corps de cire, fendent le ventre, et après l’avoir rempli de souchet broyé, de parfums, de graines d’ache et d’anis, ils le recousent. On porte le corps à travers toutes les provinces; les habitants témoignent leur douleur en suivant le convoi d’une province à l’autre, et en se faisant à eux-mêmes de cruelles incisions. Quand il est arrivé dans le pays des Gerrhes, on le place, au lieu de sa sépulture sur un lit de verdure et de feuilles entassées. Autour de lui on met après les avoir étrangles, une de ses femmes, son échanson, son cuisinier, son ^cuyer, son ministre, un de ses serviteurs, un de ses chevaux, et les prémices de toutes les choses à son usage. Cela *ait, on élève sur le lieu de sa sépulture un tertre très-haut. L’année révolue, ils prennent encore cinquante jeunes Scythes des serviteurs du roi, les étranglent avec pareil nombre de ses plus beaux chevaux, leur ôtent les entr«dm« et mettent de la paille

à la place. Ils font subir aux chevaux la même opération, et les disposent sur des pieux autour du tombeau royal, avec un mors et une bride. Puis ils prennent les cinquante jeunes gens qu’ils ont étranglés, les placent chacun sur un cheval, après leur avoir fait passer, le long de l’épine du dos jusqu’au cou, une perche, dont l’extrémité inférieure s’emboîte dans le pieu qui traverse le cheval. Lorsqu’ils ont arrangé cea cinquante cavaliers autour du tombeau ils se retirent.

c Voici un usage qui s’observe chez les Issédons. Quand un Issédon a perdu son père, tous ses parents lui amènent du bétail : ils l’égorgent ; et, l’ayant coupé par morceaux, ils dépècent de même le cadavre du père de celui qui les reçoit dans sa maison; et mêlant toutes ces chairs ensemble, ils en font un festin. Ils ôtent les cheveux de la tête, et après l’avoir parfaitement nettoyée, ils la dorent et s’en servent comme d’un vase précieux dans les sacrifices solennels qu’ils offrent tous les ans. »

Les Scythes étaient séparés, au sud, par le Danube, d’une population thrace appelée les Gètes. « Les Gètes, dit Hérodote, se croient immortels et pensent que celui qui meurt va trouver leur dieu Zamolxis. Tous les cinq ans ils tirent au sort quelqu’un de leur nation et l’envoient porter de leurs nouvelles à Zamolxis avec ordre de lui représenter leurs besoins. Voici comme se fait cette députation. Trois Gètes tiennent chacun une javeline la pointe en haut; tandis que d’autres prennent par les pieds et par les mains celui qu’on envoie à Zamolxis, le balancent et le jettent en l'air de façon qu’il retombe sur la pointe des javelines. S’il meurt de ses blessures, ils croient que le dieu leur est propice ; s’il n’en meurt pas ils accusent la victime d’être un méchant. Alors ils en députent un autre et lui donnent leurs ordres tandis qu’il est encore en vie. Ces mêmes Thraces tirent aussi des flèches contre le ciel, quand il tonne et qu’il éclaire. »

A -l’est, le Tanaïs séparait les Scythes des Sarmates, qui occupaient un territoire de plusieurs journées de chemin au nord-est du Palus Méotide. Pour Hérodote et Hippocrate, les Sarmates étaient une branche des Scythes, parlant un dialecte de leur langue, et distingués seulement de leurs voisins

par les habitudes guerrières de leurs femmes ; mais cette opinion est combattue par plusieurs écrivains modernes, qui font des Sarmates, les uns, une tribu médique, les autres, une tribu mongole, et se refusent à les confondre avec les Slaves modernes, lesquels ne seraient autres que les peuples anciennement connus, dans l’Illyrie et sur les bords de la Baltique, sous les noms de Serbes et de Yindes. Tout le pays, à l’est et au nord-est du Tanaïs, entre l’Oural et la mer Caspienne, était traversé par des marchands grecs qui allaient chercher l’or de l’Altaï et de l’Oural. De l’autre côté de la mer Caspienne étaient les Massagètes, que Cyrus avait déjà rencontrés, et qu’Hérodote identifie avec les Scythes1.

Les Cimmériens, qui étaient peut-être la partie la plus septentrionale de la grande race thrace, avaient primitivement fixé leurs demeures entre les Gètes du Danube et le Palus Méotide. Mais, entre les années 630 et 618, un grand mouvement avait ébranlé les nations scythiques. Les uns avaient chassé les Cimmériens, les autres envahi la Médie et la haute Asie. Les Cimmériens s’étaient rejetés snr l’Asie Mineure et avaient ravagé la Paphlagonie, la Phrygie, la Lydie et l’Ionie. Repoussés, ils s’arrêtèrent vraisemblablement dans la partie de la péninsule où plus tard Sinope s’éleva, et où peut-être doit-on les reconnaître dans ces Ghalybes, qui travaillaient si habilement le fer de leurs montagnes. Hérodote paraît ne connaître qu’une invasion des Cimmériens dans l’Asie Mineure, sous Ardys, mais Strabon parle de plusieurs invasions, et Callisthène fait prendre Sardes par les Trères, tribu de la Thrace, et par les Lydiens. Il faut conclure de tous ces récits qu’au vu' siècle une partie de l’Asie Mineure avait été souvent dévastée par les nomades. Le souvenir en était vivant encore, et ce souvenir explique le but et

4. Boeckh ( Introductio ad Inscript. Sarmnt. corpus, p. 83) fait des Sarmates une tribu mède ou persique , et les ancêtres des Slaves; Schafarik combat cette identité des Sarmates et des Slaves, mais fait des Sarmates une tribu mède et radicalement distincte des Scythes. Il ne s’appuie, il est vrai, que sur des autorités assez faibles : Diodore (livre il, chapitre xliii), Mêla (livre I, chapitre xix) , et Pline (livre VI, chapitre vii). Quant à la liste des noms sarmates, donnée par Boeckh comme identique avec les noms médes, elle ne vrouvc rien, car on trouverait la même analogie avec les noms scylhes.

l’importance de l’expédition dirigée par Darius contre les anciens déprédateurs de l’Asie. Les Scythes étaient d'ailleurs une puissance redoutable. « De tous les peuples que nous connaissons, dit Hérodote, les Scythes sont ceux qui ont trouvé le moyen le plus sûr de garder leur liberté : c’est de ne pas se laisser joindre quand ils ne veulent pas l’être. » Thucydide va plus loin : il déclare qu’ils seraient irrésistibles s’ils étaient unis.

Expédition de Darius contre leu Scythe* (*08?)j conquête de la Thraee (S0G ?).

Hérodote dit lui-même : Darius punit l’insulte que les Scythes avaient faite les premiers aux Mèdes, en entrant à main armée dans leur pays, et en devenant, après une victoire complète, les maîtres de l’Asie Supérieure pendant vingt-huit ans. En vain Artabane, son frère, chercha à le détourner de cette expédition, en lui représentant la pauvreté des Scythes et les difficultés de l’entreprise; Darius partit de Suse avec 700 000 hommes. Dans cette armée étaient les trois fils d’un Perse nommé Œobazus. Le père pria Darius de lui laisser un de ses enfants. Ce vœu était un doute sur sa fortune ou une hésitation à le servir qui offensèrent le despote. 11 répondit à Œobazus qu’il les lui rendrait tous les trois. Il les fit tuer sur l’heure et laissa leurs cadavres sur la route.

Cependant, par ses ordres, un pont de bateaux avait été jeté sur le Bosphore de Thraee, par Mandroclès de Samos. Arrivé là, il chargea les Ioniens de faire voile par l’Euxin jusqu'à l’Ister, et de construire un autre pont sur ce fleuve; sa flotte était de 600 voiles.

Les Thraces de Salmydessos, et ceux des environs d’Apollonie, de Mésembrie, se rendirent à lui sans combat. Les Gète?, au contraire, voulurent se défendre; mais ils furent réduits sur-le-champ en esclavage. L’Ister franchi sans peine, Darius laissa aux Ioniens la garde du pont qu’ils avaient construit.

Cependant, l’arrivée des Perses avait jeté un grand trou-

ble parmi les peuples de la Scythie. Les uns voulaient combattre, les autres s’y refusaient; il fut convenu que l’on ne présenterait pas la bataille aux Perses, qu’on céderait peu à peu le terrain, en comblant les puits et les fontaines ; que l’on détruirait toutes les productions de la terre, et qu’enfin on attirerait l’ennemi droit sur les terres de ceux qui avaient refusé d'entrer dans la confédération, pour les forcer ainsi à combattre.

Ce plan réussit complètement. Les Perses ne rencontrèrent devant eux que le désert. Ils pénétrèrent jusqu’au fleuve Oaros où ils construisirent huit grands châteaux, à soixante stades les uns des autres. Mais l’enneini ne paraissant pas, ils les laissèrent inachevés et se remirent sur les traces des Scythes qui se tenaient toujours à une distance d’une journée de chemin. Darius pourtant se lassa de cette poursuite inutile, et provoqua leur chef Indathyrse au combat. Le Scythe répondit en ces termes : « Je vais te dire pourquoi nous ne t’avons pas combattu sur-le-champ. Comme nous ne craignons ni qu’on nous prenne nos villes, puisque nous n’en avons point, ni qu’on fasse du dégât sur nos terres, puisque nous ne les cultivons pas, nous n’avons pas de motif pour livrer bataille. Si cependant tu veux nous y forcer, nous avons les tombeaux de nos pères ; trouve-les, et essaye de les renverser ; tu connaîtras alors si nous combattrons pour les défendre. Au lieu de la terre et de l’eau que tu me demandes, je t’enverrai des présents plus convenables. * Ces présents consistaient en un rat, une grenouille, un oiseau et cinq flèches. Personne ne pouvait pénétrer le sens de cette singulière offrande. Darius voulut y voir un gage de soumission, l’abandon que les Scythes lui faisaient de la terre, de l’eau et de l’air. Mais Grobrias donna une autre interprétation : « Perses, dit-ü, ces présents signifient que, si vous ne vous envolez pas dans les airs comme les oiseaux, ou si vous ne vous cachez pas sous terre comme des rats, ou si vous ne sautez pas dans les marais comme des grenouilles, vous ne reverrez jamais votre patrie, et que vous périrez par ces flèches. »

Cependant le nombre de jours fixé par Darius pour son

retour sur l’Ister était passé. Un parti de Scythes, à qui on avait confié la garde des environs du Palus Méotide, se rapprocha de ce fleuve, et, s’étant abouché avec les Ioniens, les engagea fortement à rompre le pont qu’ils étaient chargés de garder, et à retourner dans leur patrie. L’affaire fut mise en délibération. Miltiade d’Athènes, qui commandait dans la Chersonèse de l’Hellespont, fut d’avis de suivre le conseil des Scythes et de rendre la liberté à l’Ionie; mais Histiée, tyran de Milet, s’y opposa. Il représenta aux autres chefs grecs qu’ils ne régnaient dans leurs villes que par Darius; que si la puissance de ce prince était détruite, ils perdraient, eux, leur autorité, les villes préférant toutes la démocratie à la tyrannie. Le sentiment d’Histiée prévalut, et les Perses échappèrent à une perte certaine.

Darius finit par comprendre l’inutilité de son entreprise ; il revint sur le Danube, en sacrifiant une partie de son armée, traversa laThrace et s’embarqua à Sestos pour repasser en Asie, après avoir confié à Mégabyze le commandement de 80 000 hommes qu’il laissa en Europe.

Mégabyze, renonçant à toute entreprise contre les Scythes, tourna ses efforts contre les Thraces, qu’il subjugua complètement. Il attaqua ensuite la Macédoine et demanda au roi Amyntas la terre et l’eau, signe de soumission que ce prince accorda sans résistance. Mégabyze occupa aussi Périnthe et Byzance, la clef du Bosphore de Thrace, et les îles d’Imbros et de Lemnos dans la mer Égée, puis il repassa en Asie et vint à Sardes, où il trouva Darius occupé d’autres projets. Il y eut, en effet, vers ce temps, deux expéditions faites aux deux extrémités opposées de l’empire.

Expédition» dan» la Cyrénaïque et dan» l’Inde

La Cyrénaïque venait d’être le théâtre de troubles graves au milieu desquels le roi Arcésilas avait été obligé de prendre la fuite. Réintégré quelque temps après avec le secours des Samiens, il punit sévèrement ceux qui avaient pris part à la révolution, condamna les uns à mort, et exila les autres. Mais il ne tarda pas lui-même à périr, dans Barcé, victime de la

vengeance des exilés. Sa mère Phérétime, qui jouissait d’une grande considération à Cyrène, où elle assistait même aux délibérations du sénat, s’enfuit en Égypte, et supplia le satrape Aryandès de venger son fils, sous prétexte qu’il n’avait été assassiné que parce qu’il favorisait le parti des Perses.

Aryandès lui donna une armée considérable. Son intention n’était pas seulement de punir les Barcéens, mais de subjuguer la Libye tout entière. D’abord les Perses vinrent mettre le siège devant Barcé,et, au bout de neuf mois, forcèrent les habitants à promettre de payer tribut au roi. Le serment prêté, les Barcéens, comptant sur la foi du traité, ouvrirent leurs portes, sortirent de leur ville et y laissèrent entrer l’ennemi. Les Perses déclarèrent alors que le traité n’existait plus et s’emparèrent de la place. Ils livrèrent à Phérétime ceux d’entre les Barcéens qui avaient eu la plus grande part à l’assassinat de son fils ; aussitôt elle ordonna qu'on les mît en croix autour des murailles, et ayant fait couper le sein à leurs femmes, elle en fit border le mur. Les Perses réduisirent le reste des habitants en esclavage. Ces captifs envoyés au roi Darius en reçurent des terres en Bactriane, avec une bourgade à laquelle ils donnèrent le nom de Barcé.

L’autre expédition eut lieu contre les Indiens. Il nous reste peu de détails de cette entreprise, qui eut pour résultat d’ouvrir l’Inde aux sujets du grand roi. C’est à cette guerre que se rattache le voyage de Scylax de Caryandie. La flotte, suivant Hérodote, partie de la ville de Caspatyre, vers le haut Indus, dans la province de Pactyice, descendit le fleuve vers l'Océan jusqu’à la mer; ensuite, faisant voile vers le couchant, elle arriva, après trente mois de navigation, à l’extrémité de la mer Rouge, dans le même port d’où le roi d’Égypte avait fait partir les Phéniciens pour entreprendre le tour de l’Afrique. A la suite de l’expédition de Scylax, Darius soumit les Indiens riverains du fleuve, et ses flottes fréquentèrent la mer des Indes.

donTcrnement de* Perse*.

Le règne de Darius fut marqué par de grands changements dans l’organisation intérieure de l’empire perse. Cette organisation n’avait été qu’ébauchée par Gyrus; et l’empire n’était guère alors qu’une vaste agglomération de tribus et de peuples différents, qui n’étaient rattachés que par un faible lien au pouvoir central. Les institutions des Perses étaient celles d’un peuple conquérant, obéissant à un chef qui pouvait disposer de la vie et de la fortune de ses sujets comme d’un bien qui lui appartenait. « Les Perses, dit Hérodote, considèrent l’Asie comme leur propriété et le domaine du roi régnant. » Une sorte de despotisme militaire était donc la base du gouvernement, et on ne voit pas que les sujets aient eu d’autres garanties contre les vices d’un pareil système que la modération du prince.

Dans les idées des Orientaux, le roi n’est pas seulement le souverain, mais le propriétaire du pays. La division établie chez nous entre les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire, pour garantir l’indépendance de chacun d’eux, est parfaitement inconnue aux peuples asiatiques. Le roi est la source de tout, le centre de tout; et le peuple n’intervient en aucune façon dans les affaires publiques.

Les seules limites que le pouvoir royal reconnût, en Perse, étaient celles qui lui étaient imposées par la religion. On retrouve partout, en Asie, un corps de prêtres, qui exerçait à la cour une influence plus ou moins puissante, et qui tempérait, jusqu’à un certain point, l’autorité du monarque. Ces prêtres étaient les instituteurs des rois, les gardiens de la loi, les dépositaires des rites sacrés. En Perse, on les appelait mages. C’est du moins le seul nom qui ait été employé parmi les Perses, depuis le commencement de la dynastie des Achéménides. C’était, on le sait, celui des prêtres de Médie. Il est probable que quand les Perses, après la conquête de la Babylonie et des contrées voisines, adoptèrent le costume et les usages des Mèdes, ils empruntèrent aussi à leurs nou-

veaux sujets le nom de mages*. Ce qui est certain, c’est que ces mages ne tardèrent pas à prendre à Persépolis une très- I grande influence. Sous les successeurs de Gyrus, ils joué- / I rent à la cour un grand rôle. C’est ce que prouve suffisamment la révolution accomplie par le mage Gomatès, révolution ! tout à la fois politique et religieuse. C’était probablement parmi eux qu’étaient choisis les conseillers dont parle la Bible dans le livre d’Esther, ce tableau si vivant de la cour des rois de Perse.

Au-dessous de ce conseil on voit les sept eunuques, officiers ordinaires du prince, quelquefois consultés, mais plus ordinairement voués à. des fonctions purement domestiques; ils étaient en général les exécuteurs des volontés royales. Quelquefois, dans les cas extraordinaires, tels qu’une grande expédition, on invitait les satrapes, les commandants des troupes à prendre part aux délibérations, mais il n’était pas toujours prudent d’exprimer une opinion; car alors on assumait une terrible responsabilité, et, en cas d’insuccès, on payait souvent de sa tête la liberté dont on avait usé.

Le palais, qui portait chez les Perses, comme aujourd’hui chez les Turcs, le nom de Porte, était inaccessible à la foule, et il était très-difficile d’être admis en présence du monarque, dont une étiquette sévère défendait l’approche. Les ministres, les courtisans employés dans l’intérieur du palais se tenaient, selon leur rang et leurs fonctions, dans les cours extérieures. Le nombre de ces serviteurs, des satellites, des maîtres de cérémonies était innombrable. Il fallait s’adresser à eux pour arriver jusqu’au prince, ce qui les fit appeler les oreilles, les yeux du roi, etc.

Quant à l’administration des provinces, elle était fort simple. Un corps de troupes était établi dans le pays conquis,

> pour en assurer la possession et y maintenir l’obéissance.

A côté étaient placés des fonctionnaires chargés de lever les

> tributs, et de les envoyer au roi. Dans les premiers temps,

4 . Le nom de mages vient du pelilvi. A tag ou nwg signifie dans celte langue, en général, un prêtre.

ces tributs n’avaient rien de fixe, ef les gouverneurs de provinces prenaient arbitrairement ce qui leur plaisait. Cette organisation se régularisa sous Darius. D’abord il donna un centre à ce vaste empire, qui n’avait pas encore de capitale sous les rois conquérants et nomades, comme Cyrus et Gambyse. Il paraît avoir fixé sa résidence à Suse. C'est de là que artirent désormais les ordres que le souverain transmettait ox nombreux agents répandus dans ses États.

Le premier devoir des satrapes ou gouverneurs des provinces, ainsi que des intendants placés sousleurs ordres, était la perception des tributs en nature ou en métaux précieux ; mais leurs fonctions ne se bornaient pas là; ils étaient également chargés de protéger l’agriculture et tous les intérêts du pays. Les Perses attachaient une grande importance à la culture de la terre ; la loi de Zoroastre en faisait une obligation sacrée à ses disciples. « Le roi, dit Xénophon, visite chaque année une partie de l’empire, et il fait visiter par des délégués ce qu’il ne peut voir par lui-même. Il honore par des présents les magistrats dont le district est bien cultivé et abonde en fruits ou en arbres, et il agrandit leur juridiction. Ceux, an contraire, dont la province est mal cultivée ou dépeuplée, soit par négligence, soit à cause des vexations, sont punis ou destitués1. »

L’administration perse était donc, en général, assez favorable aux vaincus1 ; si elle les dépossédait de toute espèce de droits politiques, au moins elle leur assurait une grande tranquillité et une certaine prospérité matérielle. Le despotisme de Cyrus, de Darius, était certainement un progrès sur l’état antérieur de laPerse etde l’Asie entière. Si les peuples eurent à souffrir, ce fut surtout de la part de ces satrapes avides, ambitieux, et qui trop souvent pour se maintenir en faveur auprès du roi, ne trouvaient rien de mieux à faire que de lever sur leurs administrés les plus grandes sommes d’argent possibles.

< . Les bas-reliefs de Persépolis nous représentent des processions, oïl l'on voit des cheraui, des chameaux, des moutons, des ânes, de l'huile, du beurre, des graines et des fruits de toute sorte qu’on offre au grssd roi.

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