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I. Voyei Mémoires sur l'Arménie de M. Saint-Uartin

Thoutmosis III et ses successeurs. Beaucoup plus tard, au huitième siècle avant notre ère, alors que la domination égyptienne avait cessé depuis longtemps dans l’Asie occidentale, et que les Assyriens étaient redevenus les maîtres de toutes les contrées voisines de leur empire, les Arméniens, qui étaient toujours restés dans la dépendance des conquérants étrangers, se rendirent indépendants de Ninive.Barouir, leur satrape, allié d’Arbacès et de Belésis dans leur révolte contre Sardànapale, obtint en récompense de l’appui qu’il avait prêté au fondateur de la dynastie des Mèdes le titre de roi. Toutefois cette indépendance fut de courte durée, car les inscriptions du palais de Khorsabad mentionnent les Arméniens des provinces d’Ararat et de Yan comme tributaires des monarques ninivites, et comme faisant partie de la population soumise à la puissance de Sargon et de ses successeurs.

Soumise aux Mèdes, l’Arménie fut enveloppée dans les conquêtes des Perses, et fit partie de la treizième satrapie. Les chefs qui la gouvernèrent, depuis Darius, descendaient d’Hydamès, un des sept conjurés qui avaient renversé le mage. Alexandre la donna, en 325, au Perse Mithrinès, qui lui avait livré la citadelle de Sardes. Après la mort du conquérant, elle échut à Néoptolème, qui entra dans la grande ligue contre Perdiccas et Eumène, mais il fut vaincu et tué par ce dernier. La bataille d’Ipsus en fit une province des Séleucides, qui la partagèrent en deux gouvernements confiés à de grands personnages du pays. Après la défaite d’Antiochus le Grand par les Romains en 190, les deux satrapes Artaxias et Zadriadès secouèrent le joug et s’allièrent aux Romains.

Artaxias occupait l’Arménie septentrionale où il bâtit deux villes considérables, dont l’une, Artaxata, dut son origine, diton, aux conseils d’Annibal. Zadriadès régnait sur l’Arménie méridionale, située entre le Tigre et l’Euphrate, et qui comprenait la Sophène, l’Acilisène, etc. Dans un traité conclu vers l’an 180 entre plusieurs princes de l’Asie Mineure, Artaxias est nommé comme souverain de la plus grande partie de l’Arménie. Il voulut tuer Mitrobarzaûe. prince de Sophène,

avec qui il avait eu des démêlés. Les conseils du roi de Cappadocele détournèrent de ce crime.

i Appien parle d’un autre Artaxias qui fut vaincu et fait prisonnier par Antiochus Épiphane, vers l’an 165. C’était sans doute le fils du précédent. L’Arménie tomba ensuite sous la dépendance des Parthes, qui lui donnèrent pour roi Valarsace, frère de Mithridate le Grand, et par conséquent du sang des Arsacides (149). Suivant Moïse de Khoren, ce prince trouva le pays dans un état de barbarie complète. « L’agriculture même et le labourage y étaient à peine connus. La chasse et l’élève du bétail étaient la principale occupation des habitants. Ils ignoraient l’art de bâtir des ponts, de construire des barques pour naviguer sur leurs lacs, même celui de fabriquer des filets pour prendre les poissons dont ces lacs sont remplis. * Valarsace entreprit de civiliser cette contrée. Il régla d’abord la forme du gouvernement, distribua son royaume en plusieurs départements, établit des magistrats dans les bourgades et les campagnes, forma différents corps de milice dont il détermina le service et le rang. Il organisa aussi le culte, fit élever le premier temple où l’on vit des statues et y plaça les idoles du Soleil et de la Lune qui étaient chez les Parthes l’objet d’un culte particulier.

Il eut pour successeur, en 127, Arsace I", qui lui-même transmit la couronne à son fils Ardaschès (114). Celui-ci, ambitieux et guerrier, agrandit ses États aux dépens de ses voisins, et osa même attaquer Mithridate II, son parent, le roi des Parthes. Il fut vaincu et forcé de donner son fils comme gage de sa soumission. Du moins il sut réparer ses pertes, défit Mithridate à son tour et l’obligea de lui céder le titre de roi des rois qui assurait à celui qui en était investi une sorte de suzeraineté sur les autres princes de l’Asie. Cette humiliation ne devait pas faire du roi des Parthes un vassal bien fidèle; aussi quand Sylla, vers l’an 96 av. J. G., eut replacé Ariobarzane sur le trône de Cappadoce d’où il avait été renversé par les rois de Pont et d’Arménie, le souverain des Parthes envoya Orobaze, un de ses courtisans, pour faire alliance avec le peuple romain. Ardaschès resserra alors son union avec le roi de Pont ; aux termes du traité conclu entre

eux, le dernier devait posséder tous les pays et toutes les villes conquises, tandis que les prisonniers et le butin appartiendraient au roi d’Arménie. Mais Ardaschès ne put s’associer longtemps aux entreprises de Mithridate Eupator; il mourut assassiné par un de ses généraux vers l’an 89 av. J. 0.

Son successeur Tigrane I"(ou H, si l’on compte un prince du même nom contemporain de Cyrus), qui lui succéda, fut d’abord obligé de céder aux Parthes soixante-dix villes. Mais ambitieux, brave comme son père, il profita de la décadence de la monarchie des Séleucides pour intervenir en Syrie. Deux frères, Antiochus Eusébès et Philippe, s’y disputaient le pouvoir. Fatigué de tant de dissensions qui épuisaient les dernières ressources du pays, le peuple chercha des protecteurs au dehors et jeta les yeux sur Tigrane. Le roi d’Arménie s’empara ainsi de la couronne des Séleucides, sans verser une goutte de sang et prit le titre de roi des rois. Il se trouvait, en effet, le plus puissant des souverains de l’Asie occidentale. Mais cette puissance, il l’exerçait de la manière la plus insolente et la plus tyrannique ; c’étaient des souverains détrônés qui le servaient à table, et, quand il sortait, quatre d’entre eux couraient devant son char en simple tunique. Son alliance avec Mithridate Eupator, dont il avait épousé la fille, augmentait sa confiance et ses forces; rien ne semblait devoir lui résister, lorsque malheureusement il se heurta contre Rome, qui le brisa ainsi que son redoutable allié.

Tigrane ne seconda d’abord que très-faiblement le roi de Pont dans sa troisième guerre contre les Romains. Après s’être jeté, à l’instigation de Mithridate, sur la Gappadoce, d’où il emmena 300 000 captifs, il le laissa soutenir seul le poids de la guerre contre Lucullus. Au lieu de réunir ses troupes à celles du rQi de Pont, pour repousser l’ennemi commun, il se borna à lui donner asile, quand il eutété vaincu par Lucullus et obligé de quitter ses États. Encore le reléguat-il dans une province éloignée, où il le fit garder plutôt comme un prisonnier que comme un monarque, son parent et son allié. Une telle conduite serait inexplicable si on ne savait que le roi d’Arménie aspirait à être l’arbitre suprême de

l'Orient, le légitime héritier de Séleucus et de Gyrus, le roi des rois enfin, et s’il n’avait conçu une jalousie profonde j contre Mithridate qui, à la suite de ses brillants succès contre les Romains, avait lui-même usurpé ce titre. Ce fut donc l’orgueil bien plus que l’intérêt qu’il portait à son beau-père qui , le détermina à congédier l’ambassadeur du général romain, quand celui-ci vint réclamer l’extradition du roi de Pont. Cette conduite attira immédiatement la guerre sur ses États, et Lucullus, après avoir traversé la Mésopotamie et la Sophène, pénétra dans l’Arménie, passa à travers une première armée et vint audacieusement assiéger la capitale, Tigranocerte. Le roi, quelque peu étonné de cette marche rapide, accourut avec toutes ses forces défendre cette place qui renfermait la plus grande partie de ses richesses. Lucullus alla à sa rencontre avec 1 1 000 hommes et dispersa l’immense cohue qui suivait le roi. Tigranocerte fut prise. Pour sauver son autre capitale, Artaxata, Tigrane organisa unn nouvelle armée plus aguerrie et surtout mieux disciplinée que la première et vint se poster sur les bords de l’Arsanias. Il essuya une nouvelle défaite qui aurait terminé la guerre, si Lucullus n’avait été forcé, par l’insubordination de ses soldats , de retourner prendre ses quartiers d’hiver en Mésopotamie. Tigrane eut le temps de recouvrer tout le pays que les Romains avaient occupé en Arménie. Il put même reprendre l’offensive, et il envahit la Cappadoce de concert avec Mithridate. Mais la révolte de son fils Tigrane le Jeune, soutenu par Phraate, roi des Parthes, l’obligea à suspendre ses entreprises. Bientôt Pompée arriva. Mithridate, encore une fois chassé du Pont, revint demander asile à Tigrane qui, soupçonnant son beaupère d’avoir excité son fils à la révolte, lui refusa l’entrée de ses États.

i Pompée poursuivait ses faciles succès. Quand il entra dans l'Arménie, Tigrane le Jeune vint le trouver, s'alliant ainsi publiquement à l’ennemi de son père. Le vieux roi, menacé d'un siège dans Artaxata, s’abandonna lui-même à la générosité de Pompée ; il se rendit sans escorte au camp des Romains et voulut se prosterner devant leur général ; Pompée le retint et lui rendit les insignes de la royauté que Tigrane avait dépo-

sés à. ses pieds. Un traité fut conclu, qui confirmait à Tigrane le titre de roi des rois, et qui lui rendait l’Arménie et la Mésopotamie. Seulement Pompée en détacha deux provinces, la Gordiène et la Sophène, qu’il donna au jeune Tigrane. Celuici, qui voulait la couronne de son père, refusa; ses secrètes menées avec les Parthes ayant été découvertes, il fut chargé de chaînes et gardé pour le triomphe du général romain.

Quelque temps après, le roi d’Arménie fut attaqué par les Parthes et obligé de réclamer l’assistance des Romains. Pompée rétablit la bonne harmonie entre les deux rois et acheva ainsi la pacification de l’Orient. Tigrane resta depuis ce moment l’allié constant des Romains, et ceux-ci ménagèrent en lui le souverain d’une contrée qui servait de boulevard à leurs nouvelles conquêtes contre les invasions des Parthes. Tigrane mourut l’an 36 av. J. G., ne laissant à ses successeurs qu’un État affaibli qui allait devenir bientôt le jouet de la politique des Romains et des Perses.

Il s’était, longtemps avant sa mort, associé son fils Artavasde. Celui-ci, dans l’expédition que Crassus dirigea contre les Parthes, amena à ce général un corps de 6000 hommes, et lui donna l’utile conseil d’entrer chez les Parthes par l’Arménie, où il aurait des vivres en abondance et une route sûre , presque impraticable à la cavalerie, principale force de l’ennemi. Crassus aima mieux traverser les plaines de la Mésopotamie, où il devait trouver la mort. Artavasde néanmoins était disposé à soutenir Crassus; mais Orodès lança un6 armée sur l’Arménie, et força ce prince à défendre ses propres États.

En l’année 36, Antoine entreprit de venger la mort de Urassus ; mieux inspiré que son prédécesseur, il prit sa route par l’Arménie. Il remporta d’abord quelques succès; mais l’échec qu'il éprouva sous les murs de Phrahata détacha de Juj le roi d’Arménie, qui fit le premier sa retraite, laissant Antoine exposé aux plus grands dangers. La faiblesse du général romain et les besoins de son armée lui prescrivirent de garder alors quelques ménagements envers le roi Artavasde. Mai?, en l’année 34 il lui persuada, sous prétexte d’un mariage entre leurs enfants, de venir le trouver; et quand il l’eut

entre les mains, il le conduisit chargé de fers à Alexandrie, où il le fit servir d’ornement à son triomphe. Après la bataille d’Actinm, il lui fit couper la tête, et envoya cette tête à Artabaze, roi des Mèdes, ennemi de l’Arménien (30 avant J. G.).

A la mort d’Artavasde, l’Arménie flotta sans maître entre les Parthes et les Romains. Son fils, Artaxias, parvint pourtant à se mettre en possession du trône avec le secours des Arsacides; mais il mourut quelque temps après, victime de la trahison de ses proches (20), et Auguste donna la couronne à Tigrane II, son frère. Le trône resta peu de temps à ce prince et à son fils Tigrane III. Un autre Artavasde fut imposé à l’Arménie par Auguste, puis renversé. Ges révolutions étaient le résultat inévitable des différents partis qui agitaient le pays. Les uns penchaient pour l’alliance romaine, les autres inclinaient vers les Parthes, d’autres enfin, plus patriotes, ne voulaient ni de ceux-ci ni de ceux-là. Gaïus César, petit-fils d’Auguste, fut chargé, en l’année 2 après J. C., de pacifier l’Arménie. Il la donna au Mède Ariobarzane, dont les qualités brillantes plaisaient au peuple. Mais il mourut presque aussitôt, et sa famille fut repoussée du trône. Les Arméniens essayèrent alors du gouvernement d’une femme nommée Érato (15 de J. C.), la chassèrent peu de temps après ; puis, retombés dans l’anarchie, offrirent la couronne à Yononès, prince arsacide banni par ses sujets (10). Mais le roi des Parthes le menaça de ses armes s’il acceptait. Les Arméniens étaient peu capables de le défendre, et Rome, à ce moment, n’osait le soutenir. L’Arménie resta donc sans roi jusqu’à l’arrivée de Germanicus en Orient.

Le vœu de la nation se prononça alors en faveur de Zénon, fils de Polémon, roi de Pont. Germanicus se rendit dans la ville d’Artaxata, et du consentement des nobles, aux acclamations de la multitude, il le ceignit du bandeau royal. Le peuple salua son nouveau maître du nom d’ Artaxias (18). A la mort de celui-ci, Tigrane IY, son successeur, le roi des Parthes, méprisant la vieillesse de Tibère, se jeta sur l’Arménie, et lui imposa pour roi Arsace II, son fils. Mais Tibère lui suscita un compétiteur, Phraate, Arsacide aussi, puis Tiridate,

qui était de la même famille, et il chargea libérien Mithridate de reconquérir l’Arménie. Aussitôt les Ibériens envahissent ce pays et s’emparent d’Artaxata; puis, se voyant menacés par les Parthes, ils ouvrent par les Portes Gaspiennes une route aux Sarmates, vers l’Arménie. Pharasmane, frère de Mithridate, remporte une victoire complète sur Ododès, fils du roi des Parthes, et Tiridate est établi comme roi dans ce pays par Vitellius.

Peu après il fut remplacé par Mithridate libérien, qui, avec le secours des légions, s’empara du trône (35). Il y régnait depuis seize ans lorsque son neveu Rhadamiste, fils de Pharasmane, jeune homme plein d’ambition et célèbre par ses exploits, se rend auprès de lui, sous prétexte qu’il avait eu des différends avec son père, et qu’il ne pouvait supporter la haine d’une marâtre. Il est accueilli par Mithridate avec bonté, et comblé de bienfaits. Rhadamiste, à la faveur de cette bienveillance, ourdit un complot dans lequel il fait entrer les grands du royaume, puis retourne vers son père, qui déclare subitement la guerre au roi d’Arménie. Celui-ci, surpris à l’improviste, s’enferme dans un château fort. Trompé par de fausses promesses, il en sort pour se rendre à une entrevue ; on l’entraîne dans un bois sacré où la paix sera scellée en présence des dieux ; mais tout à coup on l'enchaîne et Rhadamiste le fait étouffer sous des vêtements entassés, tue ses fils, et se met en possession de l’Arménie.

Cette odieuse trahison s’était accomplie sous les yeux des officiers romains qui tenaient garnison dans le pays. Quelques-uns voulaient qu’on punît Rhadamiste; mais le plus grand nombre approuva ce qui s’était passé. « Tous les crimes des étrangers devant être accueillis avec joie, il fallait exciter les haines, à l’exemple des empereurs qui avaient donné cette même Arménie, en apparence comme un présent, en réalité comme un objet de discorde. Rhadamiste, après tout. servirait moins bien les intérêts de Rome, s’il devait sa couronne à des actions glorieuses. » (Tacite.) Cet avis l’emporta.

Cependant Vologèse, roi des Parthes, avait cru le moment favorable pour reconquérir l’Arménie possédée par ses an-

cêtres, et livrée par un crime à un étranger. Il rassemble des troupes et se dispose à conduire dans ce pays son frère Tiridate pour le placer sur le trône. Au premier mouvement des Parthes, les Ibères se retirent sans combattre. Artaxata et Tigranocerte se soumettent. Hhadamiste, assiégé dans son palais par les Arméniens révoltés, n’a que le temps de s’enfuir avec sa femme. Zanobie, c’était son nom, était enceinte; dans cette luite rapide, ses entrailles se déchirent ; elle prie son mari de la dérober par une mort honorable aux outrages de la captivité. Rhadamiste, après avoir longtemps résisté, la frappe de son cimeterre, la traîne jusqu’aux bords de l’Araxe, la jette dans le fleuve, afin que son corps ne puisse être outragé, et s’enfuit à la hâte vers les États de son père. Cependant Zénobie fut portée doucement sur la rive, vivante encore. Des bergers l’aperçurent, pansèrent sa plaie et la portèrent à Artaxata. Tiridate l’accueillit avec bonté et la traita en reine (52).

Cependant les Arméniens songeaient déjà à se débarrasser du prince imposé par les Parthes. Une ambassade se rendit à Rome pour implorer le secours de l’empereur. Néron chargea Corbulon d’aller rétablir l'ordre en Arménie et d’y relever l’influence romaine. Ce général habile profita du moment où Yologèse était occupé par une révolte en Hyrcanie pour presser vivement Tiridate et attaquer Artaxata. Cette ville prise et ruinée, Corbulon marcha contre Tigranocerte, dont les habitants capitulèrent, et offrirent au général romain, en signe d’hospitalité, une couronne d’or. Tiridate renonça à prolonger plus longtemps la guerre, et Corbulon donna aux Arméniens pour roi Tigrane, petit-fils d’Archélaos; l’Arménie se trouva ainsi replacée sous la protection de Rome (60).

Les querelles et l’anarchie recommencèrent dans le cours des années suivantes, jusqu’au règne d’Ardaschès (78-120). Ce prince rétablit l’ordre, releva Artaxata qui était restée en ruines, l’enrichit de superbes monuments, et quand elle fut achevée, y fixa sa résidence. Ce prince s’honora par d’autres travaux : les Alains, peuples qui habitaient au nord du Caucase, ayant franchi les défilés de ces montagnes, sou-

mirent l’Ibérie et entrèrent avec des troupes nombreuses en Arménie. Il marcha contre eux, les vainquit, lit prisonnier le fils de leur roi et les contraignit à repasser le Cyrus. Il osa même lutter contre Rome; son général, Sempad, défit les légions que Domitien avait envoyées contre l’Arménie, et fit quelques incursions sur le terrtioire de l’empire, mais quand Trajan vint à la tête d’une puissante armée pour rétablir dans l’Orient l’honneur des armes romaines, Ardaschès se hâta d’aller à sa rencontre pour désarmer sa colère et lui payer le tribut consenti par ses prédécesseurs. Ce prince mourut après un règne de quarante-deux ans, lorsqu’il marchait contre les Partîtes, d’après les ordres de l’empereur Adrien. Son fils, Artavasde IV, lui succéda ; il ne régna que quelques jours, et laissa le sceptre à son frère Diran I", qui occupa le trône pendant vingt et un ans, sans s’illustrer par aucune action remarquable (121-142). Il eut pour successeur son fils Tigrane VI, qui ne se distingua pats plus que lui et mourut après un règne de trente-six ans (178). Son fils Vagarsch le remplaça. Vers la fin de son règne, les Khazars et les Barsiliens, qui habitaient au nord du Caucase, forcèrent les gorges de Derbend, passèrent le Cyrus et firent une invasion en Arménie. Vagarsch les força à une «traite précipitée vers les montagnes. Mais leur ayant livré une seconde bataille, auprès des défilés de Derbend, il périt dans la mêlée ; il avait régné vingt ans (198). Son fils Khosroès lui succéda. La première pensée de ce prince fut de venger son père. Il rassembla de grandes forces, passa le Caucase pour attaquer les Khazars dans leur pays, les défit complètement, et fit élever sur leur territoire un monument destiné k conserver le souvenir de la victoire qu’il avait remportée.

La révolution survenue au troisième siècle dans l’empire perse étendit son influence sur l’Arménie. Les Arsacides qui régnaient aux bords du Tigre furent renversés du trône, et une nouvelle dynastie persique s’éleva sur leurs ruines. Elle fut naturellement ennemie des rois d’Arménie qui étaient de la même race que ceux qui venaient d’être détrônés. Aussi furent-ils perpétuellement en guerre. Khosroès régnait en Arménie au moment où cette révolution s’opéra ; dès qu’il apprit

que son parent Artaban, dernier prince des Arsacides de Perse, était attaqué par le rebelle Ardaschir ou Artaxerxès, il courut à son secours; mais avant d’avoir pu le joindre il apprit sa défaite et sa mort. Du moins il donna asile à tous ceux de ses parents qui abandonnèrent la Perse, et fit de grands préparatifs pour venger l’affront infligé à sa race. Aidé de quelques troupes romaines, il pénétra deux fois dans l’intérieur de la Perse ; mais ceux qui l’avaient appelé le secondèrent mal; il fut obligé d’abandonner son entreprise. A son retour dans ses États, il fut poignardé par un traître qu’ Ardaschir avait gagné (232).

Ardaschir, délivré par la mort deKhosroès de toute crainte, attaqua à son tour l’Arménie, et la soumit à sa puissance, malgré les armées romaines. Le jeune roi Tiridate fut sauvé des mains de son ennemi et conduit à Rome, où il s’attira l’estime et l’affection de ses hôtes. L’intérêt de l’empire était qu’un prince ami régnât sur les Arméniens; Tiridate obtint aisément de l’empereur des secours considérables pour remonter sur le trône de ses pères (259). Les princes du pays le reçurent comme leur souverain légitime, joignirent leurs forces aux siennes, de sorte qu’il eut bientôt recouvré son royaume et qu’il put même faire des conquêtes en Perse. Attaqué par Schahpour durant un voyage qu’il fit à Rome, Tiridate le repoussa, avec le secours des armées romaines, et depuis ce moment acheva tranquillement son règne de cinquante-cinq ans (314).

A sa mort, l’Arménie retomba dans les plus affreuses divisions. Des querelles de religion se mêlèrent aux luttes politiques. Sous les prédécesseurs de Tiridate, la religion de l’Arménie était un mélange du culte grec avec les croyances zoroastriennes. L’Arménie avait, il est vrai, reçu dès le premier siècle les germes du christianisme, et suivant la tradition, la foi nouvelle avait été prêchée dans ce pays par saint Thadée et saint Barthélemy. Mais la persécution avait empêché ces germes de se développer, et ce ne fut qu’au temps de Tiridate que le christianisme, encouragé par ce prince qui le professait ouvertement, devint la religion prépondérante dans le royaume. Tiridate fit venir une grande quantité

de prêtres syriens et grecs, qui fondèrent des évêchés, des monastères, des églises, et répandirent la doctrine chrétienne dans toutes les provinces. Il fallut cependant livrer de sanglants combats pour l’établir partout et particulièrement dans le pays de Daron, qui était considéré par les Arméniens comme une terre sacrée. Les prêtres du polythéisme s’y défendirent avec beaucoup d’opiniâtreté, et ce ne fut que l’épée à la main qu’on put les en chasser.

La conversion de Constantin et l’alliance étroite qui unissait depuis longtemps l'Arménie et l’empire servirent puissamment aux progrès du christianisme ; mais aussi ce fut, pour les princes restés fidèles aux vieilles traditions, un prétexte de plus pour s’appuyer sur les rois de Perse, défenseurs du vieux culte zoroastrien et pour les faire intervenir dans leurs querelles. Après la mort de Tiridate, ceux qui n’avaient point embrassé la nouvelle religion se déclarèrent indépendants dans leurs souverainetés. Le roi de Perse ne manqua pas de les appuyer, et l’Arménie fut dévastée. Les chrétiens tournèrent les yeux vers Constantinople ; sur la demande du patriarche Verthanès, une, armée romaine ramena en Arménie le prince Khosroès II, fils de Tiridate, qui réduisit les rebelles, et rétablit la tranquillité (316). A sa mort (325), Verthanès conduisit à Constantinople le fils de Khosroès, Diran, pour le faire nommer roi par l’empereur. Mais pendant cette espèce d’interrègne, Schahpour II, roi de Perse, qui voulait donner la couronne d’Arménie à son frère Narsès, envahit le pays et se rendit assez redoutable pour que Diran, rentré dans ses États, payât également tribut aux Perses et aux Romains. Schahpour II ne se contenta pas de cette marque de soumission. L'Arménie fut attaquée de nouveau et Diran fait prisonnier fut privé de la vue après un règne de seize ans (341). Son fils Arsace III parvint néanmoins à se mettre en possession du trône. Il se montra d’abord fidèle allié de Schahpour, et le soutint même dans une guerre contre les Romains. Mais le roi d’Arménie s’étant rapproché de l'empereur de Constantinople par un mariage, Schahpour irrité tourna ses armes contre Arsace qui fut pris et mourut en prison (370).

La captivité de ce prince livra de nouveau l’Arménie aux plus horribles calamités. Les troupes perses entrèrent dans le pays sous le commandement d’un apostat et y commirent les plus horribles dévastations; suivant les historiens nationaux les seules villes d’Artaxad et de Yan, avec leur territoire, fournirent aux Perses près de cinq cent mille captifs. Les églises furent détruites, les prêtres, les évêques livrés h la fureur des soldats ; les livres brûlés, et pour élever une barrière entre Constantinople et l’Arménie, l’usage des caractères alphabétiques grecs fut proscrit, et l’emploi des lettres perses rendu obligatoire. Mais l’empereur Yalens envoya une armée au secours des chrétiens d’Arménie. A la suite d’une sanglante bataille, Para ou Bab, fils d’Arsace, monta çur le trône de son père (370). Malheureusement ce jeune nricce sans expérience se laissa gouverner par quelques eunuques qui avaient déjà causé beaucoup de mal à son père, et bientôt les princes d’Arménie se soulevèrent contre lui. Le commandant des troupes romaines, Térentianus, excité par eux, engagea, sous un vain prétexte, le jeune roi à aller visiter l’empereur Valens; lorsqu’il fut sur les terres de l’empire, on le conduisit à Tarse en Cilicie, où on le garda comme prisonnier pendant trois mois. Para parvint à s’échapper, et rentra dans ses États ; mais Térentianus le fit assassiner. Il n’avait régné que sept ans (377).

L’Arménie, après lui, resta quelque temps sans roi. Les Perses en profitèrent pour rentrer dans ce malheureux pays, ce qui décida enfin l’empereur Théodose à donner la couronne à un parent du dernier roi, nommé Varaztad, qui s’était illustré par son courage en combattant dans les armées romaines. Mais il fut bientôt détrôné et remplacé par Arsace, fils de Para (382). La faiblesse de ce prince excita de nouveau l’ambition du roi de Perse II attaqua l’Arménie, s'en rendit maître, puis il fit avec l’empereur Théodose un traité qui partageait le royaume entre les Romains et les Perses (387). La portion qui échut à ces derniers en formait au moins les deux tiers; elle était, en outre, la plus belle et la plus fertile. Le grand roi la donna à Khosroès III. Arsace continua de régner dans la portion occidentale qui était tombée en par-

tage aux Romains. La plupart des princes chrétiens qui avaient des possessions dans la partie orientale de l’Arménie abandonnèrent leurs États. Le roi de Perse, voulant arrêter cette émigration, confia le gouvernement de l’Arménie orientale à un prince arsacide, Khosroès, qui professait la religion chrétienne. Ce système réussit, et bientôt Arsace se vit abandonné de tout le monde. A sa mort (389), Théodose ne jugea pas à propos de loi donner un successeur ; il se contenta de faire gouverner ses États par un général aux ordres de l’empire, mais celui-ci reconnut bientôt l’autorité de Khosroès, qui lui-même s’était soumis à payer tribut aux Romains, (dette conduite attira sur lui les armes des Perses. Il fut vaincu et fait prisonnier avec un grand nombre de familles nobles ; l’Arménie fut donnée à Bahram Schahpour, frère de Khosroès (392). Celui-ci eut pour successeur, après quelque intervalle de temps, son fils Ardaschès IV (422). Ce prince opprima tellement ses sujets, qu’ils l’accusèrent devant le roi de Perse, Bahram V, de trahison et de tyrannie, et demandèrent un autre roi. Bahram, content de trouver cette occasion de s’emparer de l’Arménie, rappela Ardaschès, et le fit enfermer dans une forteresse où il mourut (428). Ardaschès IV fut le dernier roi de la dynastie des Arsacides en Arménie ; Bahram ne nomma personne pour lui succéder, et il se contenta d’envoyer pour administrer le royaume un marzbcin, ou gouverneur militaire.

La race des Arsacides avait occupé le trône pendant environ cent soixante-dix-sept ans. Sous la domination perse, l’Arménie continua à être désolée par des guerres sanglantes, et elle éprouva à peu près les mêmes maux qu’elle avait déjà éprouvés sous ses derniers rois. Les familles puissantes qui professaient la religion chrétienne, irritées par l’intoléranoe des gouverneurs perses, ou excitées par les intrigues politiques des empereurs de Constantinople, se soulevèrent fréquemment pour chasser les étrangers de leur patrie; mais leurs efforts furent toujours paralysés par ceux de leurs compatriotes qui suivaient la doctrine de Zoroastre. L’Arménie se débattit ainsi presque constamment contre la tyrannie religieuse de la Perse, jusqu’au moment où l’invasion arabe

éclata. Lorsque l’empire de l’Asie passa de la dynastie des Sassanides aux successeurs de Mahomet, l’Arménie se soumit presque tout entière aux empereurs grecs (625-693). Ce changement de domination ne la rendit pas plus heureuse; les guerres continuelles des Grecs et des Arabes, les soulèvements des princes furent pour cette malheureuse contrée une cause éternelle d’asservissement et de misères. A partir de 693, elle eut des gouverneurs musulmans.

K<a Bactriane (SI4-1IS).

Quelques lignes de Strabon et de Trogue-Pompée formaient toute l’histoire des établissements grecs de la Bactriane et des conquêtes des rois bactriens en Orient. Mais la découverte récente d’un grand nombre de médailles appartenant à ces rois a jeté tout à coup un jour nouveau sur leur histoire. Ges monuments numismatiques nous ont révélé l’existence de princes jusqu’alors inconnus, et assez nombreux pour qu’il soit très-difficile de les classer, et de les répartir entre les courtes années qui composent la durée du royaume grécobactrien. On peut, il est vrai, lever cette difficulté en admettant que plusieurs de ces princes ont régné simultanément sur les divers pays conquis par les Grecs. Des raisons tirées de l’histoire générale de ce pays rendent ce système tout à fait vraisemblable. Il a pu, en effet, s’opérer dans l’intérieur du royaume gréco-bactrien un démembrement analogue à celui qui avait eu lieu dans l’empire d’Alexandre et plus tard dans celui des Séleueides; et comme les médailles dont nous parlons ont été trouvées en des lieux différents, on a pu admettre que ces divers points ont été les centres de plusieurs dominations particulières établies successivement dans la Bactriane, dans la va)lée de l’Indus, dans l’Arachosie et la Drangriane, c’est-à-dire dans le Kaboul et l’Afghanistan actuel.

La Bactriane était, nous l’avons vu, une des contrées qui avaient opposé le plus de résistance à Alexandre. Après la mort du conquérant, le gouvernement de ce pays fut confié à Stasanor. On ignore les noms des chefs chargés d’admi-

nistrer ce pays pour les S^eucides jusqu’à Théodote, qui se révolta en 254 contre Antiochus II peu de temps après que les Parthes avaient eux aussi constitué un royaume particulier. La rivalité des Parthes et des Bactriens amena bientôt la guerre entre les deux peuples ; mais sous Théodote II, ils se rapprochèrent pour mieux se défendre contre leur ennemi commun, le roi de Syrie. Au rapport de Justin, mille cités obéissaient, déjà alors, aux rois bactriens. Un aventurier, Euthydème de Magnésie, renversa, vers l’an 221, l’héritier de ces princes, et étendit sa domination jusque dans l’Inde, où il fonda une ville de son nom. Cependant les rois de Syrie s'efforçaient de replacer les contrées rebelles sous leur obéissance. A la suite d’une campagne assez heureuse contre les Parthes, Antiochus le Grand attaqua en 206 Euthydème qui se retrancha derrière l’Arius, dont il fit garder tous les passages par 10 000 cavaliers. Antiochus parvint néanmoins à passer ce fleuve à la faveur de la nuit, et se trouva en présence des Bactriens. Le carnage fut grand de part et d’autre. Le roi de Syrie mit en fuite la cavalerie ennemie, le reste de l’armée eut le même sort; et Euthydème, réfugié en Bactriane, fit demander la paix à Antiochus. Il consentait à rester son allié s’il voulait lui accorder le titre de roi. S’il n’y consentait pas, disait-il, il n’y aurait sûreté ni pour l’un ni pour l’autre, car sur les frontières s’agitaient des nuées de nomades qui les menaçaient tous deux, et qui pourraient bien s’emparer de tout le pays. Antiochus aspirait à terminer cette guerre; il accepta les propositions d’Euthydème, lui laissa le titre de roi, et même lui promit la main d’une de ses filles. Le traité d’alliance signé, Antiochus, après avoir reçu d’Euthydème des provisions et un certain nombre d’éléphants, se remit en marche, pénétra jusque dans l’Inde, traversa l’Arachosie, la Carmanie, et raffermit pour quelque temps, dans les provinces orientales, la domination des Séleucides si fortement ébranlée depuis la révolte des Parthes et des Bactriens.

Les défaites qu’essuya ensuite Antiochus dans sa lutte contre les Romains furent pour les rois grecs de la Bactriane une occasion d’agrandissement. Euthydème ajouta à sa dor

mination l’Arie, les pays du Paropamisus et une partie de l’Inde. C’est à ces conquêtes d’Euthydème et de son fils Démétrius que Strabon fait allusion quand il dit que les rois

fbactriens poussèrent leurs expéditions plus loin qu’Alexandre, et que Démétrius soumit non-seulement la Pattalène, mais encore le reste de la côte maritime de la presqu’île indienne. C’est pour cela qu’il est appelé roi des Indes par Justin*.

Ménandre, associé d’abord aux conquêtes de Démétrius, peut-être comme général de ses armées, lui succéda sur le trône de l’Inde et continua son œuvre. Il régna aussi pendant quelque temps sur la Bactriane. C’est de ce prince que parle l’auteur du périple de la mer Érythrée, Arrien, quand il raconte que de son temps on trouvait encore à Barygaza, dans la presqu’île du Gange, des monnaies grecques à l’effigie des rois Ménandre et Apollodote. Il paraît que ce Ménandre inspira un tel amour à ses peuples qu’à sa mort les villes se disputèrent ses cendres. A la même époque , les Grecs de la Bactriane] s’étendaient à l’est jusqu’au pays des Sères, c’est-à-dire jusqu’aux frontières de la Chine.

Le règne d’Eucratidas, qui s’éleva dans la Bactriane pendant que Démétrius et Ménandre fondaient au sud du Paropamisus et dans la vallée de l’Indus une puissante monarchie, marque l’apogée de l’empire gréco-bactrien. Ce prince est le premier qui ait pris le titre de grand roi. Il est aussi le premier dont les monnaies portent de doubles inscriptions ariennes et grecques. Eucratidas, comme ses prédécesseurs, fonda des villes ; Strabon nomme parmi les cités de la Bactriane une Eucralidia.

A la mort d’Eucratidas, qui périt de la main de son fils, cet empire fut ébranlé soit par les attaques des Parthes et des barbares du nord, soit par les révolutions qui éclatèrent à l’intérieur, et qui amenèrent la formation de plusieurs royaumes indépendants. Outre la Bactriane proprement dite, qui continua à former un Etat particulier, il s’éleva, au

4 . Il est souvent question de ce prince dans les poëmes indiens.

CfiAPITRE XVI/

sud du Paropamisus, une dynastie de rois ariens qui Bont presque tous désignés, sur leurs médailles, par le nom de rois vainqueurs. Cette dynastie, indépendante de celle qui régnait h Bactres, doit avoir eu pour siège principal Alexandrie du Caucase. Enfin un troisième État se forma peut-être dans la vallée de l'Indus, dont les chefs résidaient à Nysa, et régnèrent sur cette contrée, depuis l’année 155 jusqu’à l’année 120 avant J. G.

Pendant cette domination des princes bactriens , la civilisation hellénique, importée dans ces régions par Alexandre, ne fit que s’étendre. Le grec continua d’être la langue de l’administration, ainsi que l'attestent les monuments qui nous restent de cette époque. L’art même se maintint si loin de son foyer et au milieu des bouleversements de toute sorte que subirent ces contrées; car les médailles de l’époque grécobactriane ne le cèdent en rien pour la beauté de l’exécution à celles qui se fabriquaient à la cour si brillante et si riche des monarques séleucides.

Mais un ennemi redoutable menaçait les établissements grecs de l’Asie centrale : c’étaient les tribus soythiques établies au nord, sur les rives de l’Oxus et du Iaxarte. Une irruption de ces barbares, désignés par quelques historiens sous le nom de Tokariens, mit fin vers l’an 1 26 avant notre ère au royaume de Bactriane. Leurs rois, Manès, Azès, Acilizès, s’emparèrent aussi des pays soumis aux Grecs, au midi du Caucase indien. Les nombreuses médailles trouvées dans l’Inde avec l’effigie et le nom de ces rois prouvent qu’ils étendirent jusque-là. leurs conquêtes. Aussi leur donne-t-on le nom d’indo-scythes. La ressemblance de certaines monnaies parthes avec celles des rois indo-scythes autorise encore à penser que les Arsacides régnèrent dans ces contrées vers l’an 60 avant J. C. Mais les rois indo-scythes chassèrent ces conquérants et formèrent une nouvelle dynastie dont les chefs, sous les noms de Kadphisès et Kanerkès, dominèrent à la fois sur l’Inde et sur la Bactriane. La population grecque, toutefois, conserva sous ses nouveaux maîtres sa langue, ses arts et ses mœurs. Les rois scythes subirent eux- mêmes l’influence de cette civilisation; ils gardèrent le

cérémonial et prirent sur leurs monnaies les titres des rois gréco-bactriens.

Il se forma alors une sorte de civilisation mixte dans laquelle entrèrent des éléments empruntés à la Grèce, à la Perse, à l’Inde, et dont l’image vint se refléter sur les médailles appartenant au premier siècle qui précéda et à celui qui suivit l’établissement du christianisme. C’est ainsi, par exemple, que dans les monnaies des rois indo-scythes, la légende est toujours grecque, mais les emblèmes appartiennent à la religion de l’Inde. Après la dynastie dont nous venons de parler, l’Inde devient un champ de bataille que se disputent les rois indigènes et les rois parthes. Alors les traces de la civilisation grecque disparaissent : la langue est à peine reconnaissable sur les monnaies.

Les Arsacldes jusqu’au commencement des guerres avec Rome ('255-54) — Les Parthes depuis le commencement des guerres avec Rome (54 av. J. G. -226 ap.). — Les Perses sous Artaxerxès et Schahpour (226-271) — Les Perses de la mort de Schahpour I à celle de Schahpour II (271-380). — Les Perses depuis la mort de Schahpour II jusqu’à la ruine de leur empire (380-636).

tes Arsacldes jusqu'au commencement des guerres nue Rome (tSS-i4).

Ce fut une émigration de barbares venus de l’Asie centrale qui donna naissance au peuple des Parthes. Au rapport de l’abréviateur de Trogue-Pompée, les Parthes étaient des exilés scythes. Leur nom en langue scylhique voulait dire banni. Établis dans les pays montagneux qui bordent la mer Caspienne à l’est et au sud, les Parthes furent longemps le peuple le plus obscur et le plus inconnu de l’Orient.

Sujets tour à tour des Assyriens, des Mèdes, des Perses, ils furent subjugués par Alexandre, et à sa mort, ils eurent pour gouverneur Stasanor. Au milieu des querelles qui éclatèrent entre les successeurs du conquérant, les Parthes prirent parti pour Eumène ; après sa défaite, ils durent obéir à Antigone. Iis eurent ensuite pour maîtres Séleucus et ses successeurs. La Parthie, district alors fort resserré et sous un climat rude, était une des provinces les plus pauvres de l’empire; ses habitants, encore livrés à la vie nomade, erraient dans les montagnes et les plaines situées entre l’Hyrcanie, les pays des Dahes, des Ariens et le canton de la Margiane. Ils passaient pour les plus redoutables cavaliers et pour les archers les plus habiles de ces contrées. Fatigués de la domination des Séleucides, ils se déclarèrent indépendants vers l’an 255. Cette révolte fut apaisée par Antiochus Théos. Mais sous son successeur Séleucus, un Parthe habile et brave ayant entendu dire que le roi de Syrie avait été battu en Asie par les Gaulois, attaqua le gouverneur Agathoclès, qui l’avait outragé, le tua et s’empara du pays. Poussant ses avantages, il envahit l’Hyrcanie, et maître ainsi de deux provinces importantes, il leva une puissante armée et se prépara à lutter à la fois et contre les Séleucides et contre les Bactriens, qui déjà menaçaient leurs voisins. La mort de Théodote le délivra d’inquiétude du côté de la Bactriane. La crainte de leur ancien maître, le roi de Syrie, rapprocha les Bactriens et les Parthes ; Arsace fit alliance avec Théodote II, et ce fut sans doute avec son secours qu'il triompha de Séleucus. Les Parthes ont depuis célébré ce jour comme la véritable époque de leur liberté (238).

De nouveaux troubles ayant rappelé Séleucus en Asie, Arsace en profita pour organiser ses États et fortifier ses places : aussi passa-t-il pour le fondateur de l’empire des Parthes qui voulurent que tous leurs rois portassent son nom.

Son fils Arsace II continua son œuvre et remporta de nouvelles victoires sur le roi de Syrie. Suivant quelques historiens, il fit Séleucus prisonnier en 236. A sa mort, surve-

nue en 216, il légua un trône affermi à son fils Arsace III (Artaban I"). C’était l’époque où Antiochus III le Grand s’efforçait de rétablir l’ancienne splendeur de sa maison. Pour réparer la défaite de Séleucus, il marcha contre les Parthes ^la tête d’une armée de 100000 fantassins et de 20 000 cavaliers (211). Arsace s’était proposé de défendre l’entrée de ses États en coupant les canaux, en comblant ou détruisant les puits construits dans les déserts que devait parcourir cette armée. Mais Antiochus le prévint, le força à fuir jusqu’en Hyrcanie, l’y atteignit encore une fois et dispersa son armée. Malgré tous ses succès, Antiochus ne jugea pas à propos de poursuivre une guerre difficile et dangereuse contre un ennemi insaisissable ; il traita avec Arsace, qui fut confirmé dans la possession de la Parthiène et de l’Hyrcanie, à condition d’aider Antiochus dans sa guerre contre les Bactriens.

Arsace IV mourut après quinze ans d'un règne assez paisible (193). Il laissa deux fils, Mithridate et Phraate. Ce dernier étant l’aîné hérita du trône sous le nom d’ Arsace Y, mais régna peu de temps. Il soumit les Mardes, peuples voisins de la mer Caspienne et laissa le trône à Mithridate Ier ou Arsace VI, qui éleva le royaume des Parthes, assez borné jusque-là, au rang des grands empires du monde. Phraate l’avait appelé au trône au détriment de ses propres enfants, parce que, ayant reconnu en lui une grande habileté jointe à beaucoup de courage, il crut devoir sacrifier ses sentiments de père à ses devoirs de roi.

Jusqu’à ce prince les Arsacides, renfermés dans les montagnes de la Parthie, s’étaient bornés à défendre leur indépendance contre les Séleucides. Sous Mithridate le Grand, les Parthes devinrent conquérants. L’affaiblissement des Séleucides d’une part, de l’autre les révolutions qui survinrent dans l’intérieur de l’empire gréco-bactrien lui permirent d’agrandir sa domination à l’est et à l’ouest, jusqu’à l’Indus et à l’Euphrate. « Ce roi, dit Diodore de Sicile, préférait à tout la clémence et la bonté ; aussi eut-il partout de grands succès. Il pénétra dans l’Inde jusqu’au pays où Porus avait régné et subjugua tout sans obstacle ; il montra de l’kuma-

nité pour ses sujets et du courage contre ses ennemis; il choisit les meilleures lois des nations nombreuses qui étaient soumises à sa puissance pour les donner aux Parthes. » L’histoire d’un prince qui jeta un si grand éclat en Asie ne pourrait manquer d’offrir un vif intérêt; malheureusement elle nous est à peu près inconnue. Ce que nous savons, c’est que, à la mort d'Eucratidas I", assassiné par son fils, il attaqua le royaume de Bactriane, et força Eucratidas II à lui céder plusieurs provinces et à reconnaître sa suprématie. De là il passa dans l’Inde et en soumit ce qui avait appartenu aux Grecs Bactriens ; puis attaqua les Séleucides. Le moment était favorable : la mort d’Antiochus Épiphane avait causé de longues dissensions qui avaient épuisé les forces de la monarchie. Tandis que Démétrius Soter vivait dans les plaisirs, Mithridate se rendit maître de la Médie (160). Les Hyrcaniens s’étant soulevés, il les dompta; les peuples de l’Élymaïs subirent le même sort, Séleucie même tomba en son pouvoir, et l’Assyrie avec la Mésopotamie reconnurent sa domination. En 149 les Arméniens l’appelèrent, et Mithridate plaça sur le trône de ce pays un de ses frères, Valarsace, qui fut le chef d’une nouvelle branche des Arsacides.

Cependant Démétrius II entreprit de relever la maison des Séleucides, passa l’Euphrate à la tête d'une forte armée, et les peuples fatigués déjà de leurs nouveaux maîtres, l’accueillirent avec faveur (143). Secondé par les Perses et les Bactriens, ennemis naturels des Parthes, il vainquit ceux-ci dans plusieurs batailles. Séleucie lui ouvrit ses portes et il pénétra en Médie où il trouva le terme de ses succès. Trompé par de feintes propositions de paix, il fut pris, promené par dérision de ville en ville aux yeux des peuples qui s’étaient déclarés pour lui. Envoyé ensuite en Hyrcanie, il y fut enfin traité avec les égards dus à son ancienne dignité. Mithridate même lui donna sa fille Rodogune en mariage, avec promesse de le rétablir sur le trône de Syrie. Mais le roi des Parthes mourut, peut-être du poison, avant d’avoir acquitté sa promesse (139).

Mithridate eut pour successeur son fils Phraate II (Ar-

sace VII). Le royal prisonnier, Démétrius, perdant tout espoir de retour dans sa patrie, sous ce nouveau règne , essaya de s'échapper. Le roi des Parthes veillait avec soin sur son captif, afin de pouvoir opposer au besoin Démétrius à sonfrère Antiochus Sidétès qui avait pris la couronne en Syrie, et qui préparait avec une folle somptuosité une expédition contrelesParthes.

Vainqueur dans trois rencontres, il prit Babylone et reçut de ses troupes le surnom de Grand. Phraate fut un instant réduit aux seules provinces qui avaient été le berceau de la monarchie parthique. Pressé à l’occident et au midi par les armes d’Antiochus, il l’était également, à l’orient, par les Grecs de la Bactriane qui voulaient profiter de cette occasion pour s’affranchir du joug des PaYthes. Le moment était venu d’utiliser Démétrius. Phraate le renvoya avec un corps de troupes pour recouvrer la Syrie, et rappeler ainsi Antiochus à la défense de ses propres États. Dans le même temps, Antiochus ayant été obligé de disséminer ses troupes en différents quartiers d’hiver, les villes fatiguées de les entretenir, et irritées des excès des soldats, se soulevèrent. Plusieurs corps isolés furent surpris et massacrés. Antiochus voulut courir à leur secours, mais il rencontra le roi des Parthes et il périt abandonné des siens. Phraate se repentit alors d’avoir relâché Démétrius ; il envoya en toute hâte une troupe de cavaliers sur ses traces, mais déjà le fugitif était rentré en Syrie (129).

Phraate voulait porter à son tour la guerre en Syrie. Mais les mouvements des Scythes le rappelèrent dans ses États. Ges peuples s’étaient engagés, moyennant salaire, à venir au secours des Parthes contre Antiochus, et n’étaient arrivés qu’à la fin de la guerre ; on leur refusa le prix convenu : ils demandèrent néanmoins qu’on les dédommageât de leurs fatigues «m qu’on leur donnât un autre ennemi à combattre. Sur un refus insultant, ils ravagèrent les frontières. Phraate marcha contre eux. Mais les Grecs qu’il avait incorporés à son armée, passèrent à l’ennemi au moment du combat, et vengèrent par le massacre des Parthes et de Phraate luimême la mort de leur ancien roi Antiochus et la dure paptivité qu’ils avaient subie (127).

Artaban II, oncle paternel de Phraate, fut fait roi à sa place et continua de disputer aux Scythes la possession de la Bactriane. Il périt en combattant contre eux. Il eut pour successeur son fils Mithridate II, qui, par ses victoires, raffermit l’empire et replaça sous sa domination plusieurs peuples qui s’en étaient détachés. Il triompha également des Scythes et vengea ainsi les humiliations qu'ils avaient fait éprouver à sa famille. Mais il trouva un rival redoutable dans Ardaschès, roi d’Arménie, qui le força à lui céder le titre de roi des rois et à reconnaître sa suprématie. Cette vassalité au reste ne dura pas longtemps, et à la mort d’Ardaschès (91), le royaume des Parthes se replaça au premier rang dans le système politique de l’Asie. Tigrane Ier voulut reprendre le rang suprême et quelques provinces qu’il avait dû d’abord céder. Dans la guerre qui éclata alors entre les deux peuples, le roi des Parthes fut tué sur les bords de l’Araxe par un soldat thrace, et l’empire resta aux Arméniens (88).

A la mort de Mithridate II, l’empire parthe fut de nouveau ébranlé par des révolutions intérieures et par les attaques des Scythes qui se trouvèrent assez puissants pour donner un roi aux Parthes eux-mêmes, Sinatrocès. Celuici n’en fit pas moins aux Scythes une guerre malheureuse à la suite de laquelle il mourut vers l’an 69.

A cette époque la guerre avait éclaté pour la troisième fois entre Mithridate, roi de Pont et les Romains. Les deux partis recherchèrent avec empressement l’alliance de Phraate III, le douzième des Arsacides. Tigrane offrait de rendre l’Adiabène et les autres provinces qu’il avait enlevées aux Parthes. Phraate aima mieux traiter avec les Romains qui lui semblaient moins à craindre à cause de leur éloignement. Lucullus, chargé de la guerre contre Mithridate, lui envoya un ambassadeur, Sextilius, pour ratifier cette alliance. Toutefois, Phraate qui ne voulait pas s’engager trop avant, se renferma dans une stricte neutralité.

Pompée, le successeur de Lucullus, fit de nouvelles ten- 1 tatives auprès du roi des Parthes. Phraate ne se décida à intervenir que quand le roi de Pont eut succombé ; il appuya

en Arménie Tigrane le Jeune qui s'était révolté contre son père. Mais bientôt le rebelle succomba, et le général romain qui songeait déjà à une guerre avec les Parthes, envoya des ambassadeurs à leurs ennemis naturels, aux Mèdes, aux Élyméens. En même temps son lieutenant Gabinius franchissait l’Euphrate et s’avançait jusqu’aux bords du Tigre, bien que Phraate eût déclaré qu’il regardait le premier de ces fleuves comme la limite des deux empires, et il lui refusait toujours, dans ses lettres, le titre de grand roi.

En 64 Phraate fit irruption en Arménie ; Tigrane se hâta d’invoquer le secours de Pompée. Le roi des Parthes fut battu et obligé de se retirer dans ses États. C’était pour Pompée une belle occasion d’attaquer les Parthes ; mais Mithridate n’était pas encore mort, le Romain aima mieux jouer le rôle de médiateur et régler les différends des deux rois en fixant définitivement les limites de leurs États.

On ne sait pas bien comment se passèrent les dernières années de Phraate, il paraît seulement que vers l’an 58, il succomba victime d'une conspiration dans laquelle étaient entrés ses propres fils, Mithridate et Orodès. Le premier devint roi sous le nom de Mithridate III. De nouvelles hostilités éclatèrent sur les frontières de l’Arménie. Au retour de cette guerre, Mithridate fut déposé par le sénat des Parthes à cause de ses cruautés. On ne lui laissa que le gouvernement de la Médie. Mécontent de ce partage il reprit bientôt les armes. Son frère Orodès, qui avait été fait roi à sa place, alla l’assiéger dans Babylone où il s’était réfugié, affama les habitants et les força de se rendre. Mithridate, comptant sur la force des liens du sang, se rendit de luimême entre les mains d’Orodès, qui le fit massacrer sous ses yeux (53).

La ruine du roi de Pont, l’abaissement de l’Arménie mettaient immédiatement en contact les Parthes et les Romains. L’Euphrate séparait maintenant les deux peuples. Les con- Qits étaient inévitables. Aussi les Parthes furent-ils, à partir de cette époque, un sujet de préoccupation continuelle pour les Romains. Retranchés derrière les grandes lignes de l’Euphrate et du Tigre, protégés par les montagnes et les

déserts qui couvrent le centre de leur empire, ils braveront tous les efforts de Rome. En vain elle enverra contre eux ses plus grands hommes, elle n’essuiera que de sanglantes défaites ou ne remportera que des victoires inutiles. Elle ne triompera pas plus des Parthes qu’elle ne doit triompher des Germains.

hem FarthM aepulM le commencement de* guerre* avec itonie (il av. jr. C. *»« np.).

C’est sous le règne d’Orodès Ier (Arsace XIV) qu’eut lieu la première entreprise des Romains contre les Parthes. Le triumvir Crassus la dirigea. Trompée par un guide, l’armée romaine fut conduite à travers des plaines arides, jusqu’aux portes de Charres. Là, tandis qu’Orodès, au nord, surveillait le roi d’Arménie, le suréna, ou généralissime, enveloppa de son immense cavalerie les légions qui ne pouvaient ni éviter ni poursuivre l’ennemi. Les Parthes les accablèrent sous une nuée de flèches; et pour en finir plus vite, appelèrent la trahison à leur aide. Le suréna invita Crassus à une entrevue et lui fit couper la tête (54).

. Pacorus, fils d’Orodès, ayant été chargé par son père de poursuivre les débris des légions, pénétra dans la Syrie et s’en serait peut-être emparé, si Cassius, lieutenant de Crassus, n’eût d’avance organisé la résistance dans cette province. Pacorus devenu suspect à son père fut rappelé. Il était à peine parti, que l’armée qu’il laissait en Syrie fut massacrée avec ses principaux chefs par Cassius. Malgré cet échec, les Parthes n’en conservèrent pas moins la prépondérance en Orient, et pendant les guerres civiles, ils causèrent aux Romains de sérieuses inquiétudes pour la Syrie. En l’année 52, le successeur de Cassius, Ribulus, se laissa assiéger dans Antioche et les Parthes pénétrèrent jusqu’en Cilicie. Quand la guerre éclata entre César et Pompée, les Parthes embrassèrent le parti du dernier, et fournirent ainsi à César un prétexte de leur faire la guerre. Mais la mort l’empêcha d'exécuter ce projet. Us favorisèrent encore le parti républicain durant la lutte entre les triumvirs et les meurtriers de

ROYAUME DES PARTHES ET l)Es PERSES. 575

Gésar (42). Après la mort de Brutus et de Cassius, ils donnèrent asile à Labiénus, et, à la sollicitation de ce général, envahirent de nouveau la Syrie sous la conduite de Pacorus. Ventidius, qui défendait cette province, resta longtemps inactif, et souffrit même leurs insultes sans y répondre. Enfin il les suiprit au milieu de la nuit et les mit en pleine déroute. Pacorus ayant lui-même attaqué le camp de Ventidius, qu’il croyait surprendre, fut complètement vaincu et tué. La nouvelle de cette défaite rendit Orodès presque fou de douleur. Pendant plusieurs jours il ne parla à personne, et refusa toute nourriture. Longtemps après, il ne prononçait encore qu’un nom, celui de Pacorus. Après ce long deuil, d’autres soucis vinrent assiéger le malheureux vieillard. Il ne savait auquel de ses trente fils il léguerait la couronne; ses nombreuses femmes le fatiguaient de leurs intrigues et cherchaient chacune à faire prévaloir l’objet de son affection particulière. Ce fut le plus indigne qui l’emporta, Phraate IV. En effet, trouvant que son père vivait trop longtemps, il le fit mourir (37). Il fit égorger tous ses frères dont il redoutait la concurrence, et n’épargna pas même ses propres enfants. Phraate ne borna pas là ses fureurs : beaucoup de personnages distingués parmi les Parthes furent ses victimes. Quelques-uns parvinrent à s'échapper et se réfugièrent en Syrie.

Le moment semblait favorable pour venger les revers de Crassus. Marc- Antoine partit pour faire la guerre aux Parthes à la tête %de 16 légions (36). Cette fois le roi d’Arménîe, Artavasde, ouvrant le passage par les montagnes de ses États, dispensait les Romains de traverser les plaines si fatales à Crassus. Artavasde fournissait en même temps un secours de 16 000 cavalière; mais il fallait profiter du moment où les Parthes se dispersaient pendant l’hiver • pour les attaquer. Antoine laissa sous iî garde de deux légions ses machines de guerre qui ne pouvaient que retarder sa marche, pénétra rapidement dans le pays ennemi, et vint mettre le siège devant Phrahata, non loin de la mer Caspienne.

Le siège traîna en longueur faute de machines; elles

avaient été interceptées par les Parthes avec les deux légions. Antoine, dès lors, se trouva placé dans une situation difficile. En effet le roi d’Arménie, gagné par l’ennemi ou dé courage, venait de se retirer avec toute sa cavalerie si nécessaire pour tenir celle des Parthes à distance. Phraate profita de ce moment et traita avec Antoine. Il lui promit une retraite sûre ; et pendant cette retraite qui dura vingt sept jours, il lui livra dix-huit combats. Parvenus au bord d’une rivière, au delà de laquelle ils ne voulaient plus les poursuivre, les Parthes débandant leurs arcs, exhortèrent les Romains à passer paisiblement et leur exprimèrent leur admiration. Mais Antoine n'en avait pas moins perdu 24 000 hommes.

Ce succès rendit Phraate si fier, si insolent, et il commit tant d’atrocités qu’il fut chassé par ses sujets. Il sollicita vainement les peuples voisins de lui fournir des secours, il ne trouva d’asile que chez les Scythes (30). Les barbares le rétablirent sur le trône. Pendant son exil, les Parthes s’étaient donné un roi, Tiridate, qui, à l’approche des Scythes, se réfugia avec quelques amis auprès d’Auguste, et lui amena en otage le plus jeune des fils de Phraate. Phraate réclama son fils qui lui fut rendu ; et Tiridate eut beau solliciter les secours des Romains, en promettant de placer les Parthes sous leur dépendance, il ne put rien obtenir. Phraate, toutefois, craignant d’être attaqué, se sentant d’ailleurs détesté de ses sujets, rassembla de tous côtés les prisonniers des armées de Grassus et d’Antoine, et les renvqya à Auguste avec leurs aigles. Il lui livra même en otages ses fils et ses petits-fils (20 ans av. J. G.). A ce prix, il fut en paix avec les Romains pendant le reste de sa vie. Il périt vers l'an 4 de l’ère chrétienne, sous les coups d’une femme ambitieuse, d’une esclave italienne d'une rare beauté, dont Auguste lui avait fait présent, et qui se nommait Thermusa. Celle-ci mit à sa place son fils Phrahatacès, sous le nom d’Arsace XVI. Mais il fut bientôt égorgé par les Parthes. Ils élevèrent au trône Orodès II, qui, lui aussi, fut massacré à cause de ses cruautés.

Alors une ambassade partit pour Rome, au nom des grands

qui redemandèrent Vononès, le plus âgé des fils de Phraate. Auguste le renvoya dans son pays, après l’avoir comblé de présents. Le jeune roi apportait chez des peuples encore grossiers des mœurs douces, un esprit cultivé et un goût très-vif pour l’élégance et le luxe. Les Parthes se repentirent bientôt d’être allés chercher dans un autre monde un roi qu’ils regardaient comme corrompu par une civilisation étrangère. Ils s’indignèrent d’être gouvernés par un esclave de César, par un prince qui ne chassait jamais, qui aimait peu les chevaux, qui se faisait porter en litière, et qui avait toujours autour de lui un cortège de Grecs. Ils allèrent prendre chez les Dahes un autre prince arsacide nommé Artaban. Celui-ci rencontra d’abord des obstacles, et fut défait dans un premier combat ; mais il reparut quelque temps après à la tête d’une armée puissante, et Vononès, vaincu à son tour, fut obligé de chercher un asile en Arménie. Depuis la mort d’Ariobarzane, que Caius César avait donné pour roi aux Arméniens, ce pays était livré à l’anarchie; le fugitif dut à cette circonstance d’être choisi pour roi par les Arméniens eux-mêmes. Mais Artaban le menaçait ; les Romains, habitués à intervenir dans les affaires de l’Arménie, n'osèrent le soutenir, dans la crainte de s’engager dans une guerre avec les Parthes, et Vononès fut encore forcé d’abandonner son nouveau royaume. Il se retira près du gouverneur de Syrie, Silanus Creticus, qui le retint captif en lui laissant le titre de roi. Artaban le poursuivit dans cette retraite, d’où il communiquait par ses émissaires avec les grands du royaume. Il vint trouver Germanicus, qui commandait alors en Orient (17. ap. J. C.), et obtint l’éloignement de son compétiteur, qui fut transféré à Pompéiopolis en Cilicie. Quelque temps après, il essaya de s'enfuir, et fut tué par ceux qui, feignant de se laisser corrompre, l’avaient suivi dans sa fuite,

Artaban III (Arsace XIX) resta fidèle à l’alliance romaine pendant quelques années; mais les guerres heureuses qu’il fit contre les nations voisines le rendirent fier et cruel. Il prit à l’égard de Rome une attitude dédaigneuse, et méprisant la vieillesse de Tibère, qu’il croyait impuissante, il convoita hautement l’Arménie. A la mort d’Artaxias, il imposa 2! T, d'orient. 37

pour roi à cette province Arsace, l’aîné de ses fils, et en même temps il réclama les anciennes frontières des Perses et des Macédoniens, comme héritier de Cyrus et d’Alexandre. Sa tyrannie avait déjà mécontenté les grands. Une ambassade partit pour Rome et vint y demander un petit-fils de Phraate IV. Ce prince fut bien accueilli en Orient ; mais ayant voulu rompre des habitudes de vingt années pour reprendre la manière de vivre de ses compatriotes, il tomba malade et mourut. Tibère jeta alors les yeux sur un autre prince de la famille des Arsacides, sur Tiridate, qu’il opposa à Artaban. En même temps il chargea libérien Mithridate d’enlever l’Arménie à Arsace. Mithridate, digne instrument de la politique impériale, acheta quelques-uns des serviteurs du roi d’Arménie, qui le tuèrent. Aussitôt les Ibériens envahirentce royaume avec des forces considérables, et s’emparèrent d’Artaxata. A la première nouvelle de ces événements, Artaban donna à son fils Orodès le commandement d’une armée destinée à soumettre les Arméniens et à punir le prince d’Ibérie. Celui-ci, secondé par son frère Pharasmane, déchaîna les Sarmates sur l’Arménie. Une grande bataille s’engagea, et les Parthes, sur un faux bruit qu’Orodès avait succombé, prirent la fuite. Alors Artaban accourut avec toutes les forces de son empire. Il répara l’échec éprouvé par son fils ; mais Vitellius, envoyé en Asie pour surveiller ses mouvements, se rapprocha du théâtre de la guerre, et, sur la nouvelle qu’il allait envahir la Mésopotamie, Artaban, qui craignait une guerre avec Rome, se retira dans ses États.

Il y était à peine rentré qu’il s’y trouva en présence des inimitiés soulevées par ses cruautés et par les intrigues de Vitellius. Tous ceux qui avaient à se plaindre du roi trouvaient auprès des agents de Rome encouragement et protection. Bientôt même il ne resta plus à Artaban que les étrangers qui formaient sa garde. Suivi de ces hommes il s’enfuit précipitamment chez les Scythes, au milieu desquels il avait été élevé, espérant y trouver d’utiles auxiliaires. Il pensait aussi que, dans l’intervalle, les Parthes, qui regrettaient leurs princeslorsqu'ilsétaientloin, elles trahissaientquand ils avaient quelque temps régné, pourraient se repentir et le rappeler.

Après la fuite d’Artaban, Abdagèse, un des principaux personnages du pays, livra à Tiridate les trésors et les ornements de la royauté. Le nouveau roi fut accueilli avec enthousiasme dans les villes grecques des bords de l’Euphrate et du Tigre. Les populations de ces contrées s’estimaient heureuses d’obéir à un souverain élevé sous l’influence de Rome. Aussi le couronnement se fil à Gtésiphon, la capitale de l’empire, au milieu des acclamations d’un peuple immense.

Mais il aurait fallu profiter de ce moment pour se faire reconnaître dans les provinces de l’intérieur. Les lenteurs et les hésitations de Tiridate, les craintes qu’excitait encore le monarque exilé, la jalousie qu’inspirait Abdagèse, qui gouvernait le nouveau roi, amenèrent une réaction en faveur d’Artaban. On alla le chercher en Hyrcanie, où on le trouva couvert de sales lambeaux et vivant de sa chasse. On lui dit que ce n’est point un Arsacide qui règne; que Tiridate, énervé par la civilisation romaine et soumis à une influence étrangère, n’a qu’un vain titre, et on le décide à revenir. Il part avec un renfort de Scythes, et pour s’attacher le peuple par la pitié, il garde ses haillons. Tiridate, effrayé de ce brusque changement, se retire en Mésopotamie pour y attendre les secours du général romain. Artaban recouvre une partie de l’empire; mais il périt bientôt sous les coups de son frère Goiarzès, ainsi que sa femme et son fils (44).

Cette mort, qui ne faisait qu’augmenter encore l’anarchie, soulève une partie du peuple contre Gotarzès. On lui oppose son frère Vardanès, qui chasse son rival et le force à aller chercher un asile chez les Dahes et les Hyrcaniens. Enfin les généraux parthes des deux côtés finissent par reconnaître la nécessité de mettre un terme à ces troubles, et dans un conseil de guerre, ils jurent sur les autels des dieux de rester tous unis. Vardanès, jugé le plus digne de l’empire, est proclamé, et Gotarzès, pour n’exciter aucun ombrage, reste au fond de l’Hyrcanie.

La tranquillité rétablie, Vardanès recouvra les provinces les plus importantes qui, à la faveur de l’anarchie, s’étaient détachées de l’empire ; il se disposait même à reconquérir l’Arménie, lorsque le gouverneur de Syrie l’arrêta en le me-

naçant de la guerre. Mais, pendant ce temps, Gotarzès se repentait d’avoir cédé l’empire. Rappelé par une aristocratie pour laquelle la paix était insupportable, il rassembla une armée ; Vardanès remporta sur lui une victoire complète, et s’enfonça à sa poursuite dans des pays lointains : il soumit des peuples qu’aucun Arsacide, avant lui, n’avait rendus tributaires; il n’en fut pas moins tué par ses sujets a l’impro* viste, au milieu d’une chasse (47).

A sa mort, l’empire retomba dans l’anarchie. Un parti nombreux inclinait pour Gotarzès, un autre pour un descendant de Phraate, nommé Mahardate, qui était en otage à Rome. Gotarzès l’emporta; mais lorsqu’il fut au pouvoir, sa cruauté et ses désordres forcèrent les Parthes à s’adresser secrètement à l’empereur pour que Mahardate fût replacé sur le trône de ses pères. C’était Claude qui siégeait alors sur le trône impérial. Il accorda Mahardate aux demandes des ambassadeurs, leur vanta beaucoup l’élève des Romains, sa modération jusqu’alors inaltérable, ajoutant « qu’il fallait supporter les défauts des rois ; qu’il était dangereux d’en changer souvent; que Rome, rassasiée de gloire, en était venue à vouloir le repos, même pour les nations étrangères. » (Tacite). Ensuite il donna ordre à Cassius, gouverneur de la Syrie, de conduire le jeune prince sur les bords de l’Euphrate.

Arrivé h Zeugma, Cassius réunit autour de lui tous ceux qui avaient provoqué le rappel de Mahardate. Mais Gotarzès, à qui, grâce à la mobilité naturelle des Parthes, il restait des partisans assez nombreux, parvint à détacher du parti de Mahardate le roi des Arabes, et celui des Adiabéniens; après l’avoir ainsi privé de ses plus puissants auxiliaires, il le força à accepter la bataille. Mahardate vaincu fut livré au vainqueur par un traître qui, ne voyant en lui qu’un étranger, un Romain, lui fit couper les oreilles et lui laissa la vie. Gotarzès mourut quelque temps après (50), et fut remplacé par Vononès II (Arsace XXII), qui gouvernait alors la Médie et qui régna peu de temps et sans gloire. A sa mort la couronne des Parthes fut donnée à son fils Vologèse (Arsace XXIII).

La première pensée du nouveau roi fut de reconquérir l’Arménie possédée par ses ancêtres et livrée par uu crime à un étranger, à Rhadamiste, prince d’Ibérie. Il envahit ce pays, emmenant avee lui son frère Tiridate pour le placer sur le trône. Lés villes d’Artaxata et de Tigranocerte se soumirent; mais la rigueur de l’hiver et l'insuffisance des vivres contraignirent Vologèse à renoncer à son entreprise. Rhadamiste se montra implacable pour ceux qui l’avaient abandonné. Les Arméniens, las de ses fureurs, se portèrent sur le palais et le forcèrent à prendre la fuite. L’Arménie retomba au pouvoir des Parthes.

C’était l’époque où Néron arrivait à l’empire. Jaloux de soutenir l’honneur du nom romain, il chargea Corbulon de replacer l’Arménie sous sa dépendance. Tiridate, mal soutenu par les Parthes qui avaient à combattre les Hyrcauiens, fut obligé de fuir. Tigrane, petit-fils du roi Archélaos, le remplaça sur le trône.

Aussitôt que Yologèse apprit l'élévation d’un étranger et l’expulsion de son frère, il se réconcilia avec les Hyrcaniens, réunit toutes les forces de son empire, puis ceignant du diadème le front de Tiridate, il s’avança pour attaquer les provinces romaines. Mais Corbulon, par ses légions sagement distribuées, couvrait l’Arménie et la Syrie; et le roi des Parthes ne put entamer ni l’une ni l’autre de ces deux provinces. La guerre se prolongea pendant quelque temps avec des alternatives de succès et de revers pour les deux partis, jusqu’à ce que Yologèse, comprenant que tout effort était inutile contre un général habile qu’appuyaient les sympathies des peuples, consentit à ce que son frère allât à Rome recevoir des mains de Néron la couronne d’Arménie, « à condition qu’on lui épargnât tout ce qui ressemblait à un signe d’asservissement, qu’il ne rendît pas son épée, que les gouverneurs des provinces ne lui refusassent pas de l’embrasser, ne le fissent point attendre à leur porte ; enfin qu’il fût traité à Rome avec les mêmes honneurs que les consuls. Vologèse, ajoute Tacite, ne connaissait pas la politique romaine qui veut la force du pouvoir, et en méprise les vanités. »

A Vologèse Ier qui mourut on l'année 65, succéda Pacorus (Arsace XXIV) dont on ne sait rien, sinon qu’il embellit Gtésiphon.

Khosroès (Arsace XXV) lui succéda. Sous ce prince les hostilités se renouvelèrent entre les Parthes et les Romains. Ce fut encore au sujet de l’Arménie. Khosroès chassa le prince qui régnait dans ce pays sous la protection de Rome et mit à sa place son neveu Parthamisirys. Il en résulta une guerre qui ébranla profondément l’empire des Parthes (114). Trajan pénétra dans leur pays, battit ces peuples dégénérés et affaiblis par des guerres intestines, parcourut en triomphe les bords du Tigre, depuis les montagnes de l’Arménie jusqu’au golfe Persique, prit Gtésiphon et donna le trône à Parthamsphatès. Pour en finir avec ces guerres perpétuelles dont l’Orient était le théâtre, il réduisit en provinces les riches contrées de l’Arménie, de l’Assyrie et de la Mésopotamie. Mais ces conquêtes ne furent pas de longue durée. Un vaste soulèvement éclata bientôt dans les pays conquis; Khosroès, qui avait été obligé de se retirer dans les satrapies supérieures, reparut et se remit en possession de son trône qu’il garda paisiblement jusqu’à sa mort (121).

Vologèse II succéda à son père Khosroès et régna jusque vers l’an 150. Son règne, qui coïncide avec ceux d’Adrien et d’Antonin, fut assez paisible. Les Parthes avaient besoin de repos tout autant que les empereurs romains. Adrien avait commencé son règne par renoncer aux conquêtes de TrajaD. Les garnisons romaines avaient évacué l’Arménie, la Mésopotamie et l’Assyrie, et l’Euphrate était redevenu la limite des deux empires. Malheureusement cette paix ne dura pas longtemps, et sous Vologèse III, qui monta sur le trône après Vologèse II, l’Arménie redevint une cause de guerre entre les Romains et les Parthes. Le nouveau roi prit lui-même l’offensive. Lucius Vérus accourut en Orient, et son lieutenant Cassius pénétra jusqu’aux bords du Tigre. Les Romains, reçus comme amis par les Grecs de Séleucie, attaquèrent la capitale de l’empire, Gtésiphon, qui succomba. Les deux villes éprouvèrent le même traitement. Les vainqueurs souillèrent leur victoire par le pillage de Séleucie et par le mas-

sacre de 300 000 habitants. Cette cité puissante qui était devenue la métropole des Grecs d’Asie, qui au milieu des populations barbares perpétuait, depuis sa fondation, les traditions de la civilisation grecque en Orient, qui avait son ! forum, son sénat, et qui, sous la loi des Parthes, avait conservé une indépendance presque entière, ne se releva pas de ce coup fatal. Gtésipbon sortit seule de ses ruines, et dans l’espace de trente et quelques années, elle recouvra assez de force pour soutenir un siège opiniâtre contre Septime Sévère.

En effet Ardawan (Arsace XXVIII), successeur de Vologèse, en 192, ayant pris parti pour Pescennius Nigér dans la guerre civile qui éclata à la mort de Pertinax, attira sur lui les armes de Sévère. Gtésiphon fut emportée d’assaut, et le roi qui la défendait en personne eut à peine le temps de se sauver. 100000 captifs et de riches dépouilles furent la proie des Romains (197). Pacorus (Arsace XXIX) ne fut pas plus heureux. Sévère le battit complètement. Toutefois, les Romains ne tirèrent aucun avantage durable de ces expéditions et jamais ils ne songèrent à conserver ces provinces éloignées. L’occupation définitive de l’Osrhoène sous Caracalla fut une conquête plus importante ; ce petit État devint un des plus puissants boulevards de l’empire contre la nouvelle monarchie des Perses.

Cependant l’empire parthique penchait depuis longtemps vers sa décadence. Les révolutions continuelles qui naissaient soit de la mobilité du caractère national, soit des vices des institutions politiques, avaient peu à peu épuisé le pays. Le gquvernement était monarchique, il est vrai, et héréditaire ; mais la succession au trône n’était point déterminée d’une manière régulière, et on pouvait toujours nommer un roi en dehors de la famille régnante, pourvu qu’on ne sortît pas de la race royale des Arsacides. A côté de cette royauté dont les attributions n’étaient pas très-bien déterminées, il y avait une aristocratie très-remuante, trèsbelliqueuse et qui lui causait souvent de grands embarras. Était-elle mécontente de son prince, elle lui suscitait un compétiteur qui cherchait à faire triompher ses prétentions les armes à la main; de là Ps factions, les guerres civiles

qui remplissaient l’histoire des Parthes. Un tel système fa vorisait trop l’intervention étrangère pour que les puissance voisines ne cherchassent pas à en profiter. Aussi voyons nous, à partir de l'établissement de l’empire, les Romaine sans cesse mêlés aux affaires du pays, et même, à une certaine époque, lui donner des rois.

Le roi était ordinairement assisté par un conseil d’État ou sénat qui pouvait le déposer et qui le confirmait dans sa dignité, avant le couronnement. C’était le suréna qui ceignait le bandeau royal au nouveau monarque. Cette charge était Héréditaire, et celui qui en était investi occupait le premier rang dans l’empire après le roi. « Quand le roi était en voyage, dit Plutarque, il avait à sa suite 1000 chameaux qui portaient son bagage , 200 chariots pour ses femmes, 1000 cavaliers tout bardés de fer et un plus grand nombre armés à la légère; ses serviteurs auraient pu former une troupe de 10 000 chevaux. »

Rien n’était plus vicieux que l’administration générale de l’empire. Les rois avaient cédé, soit à leurs fils, soit à leurs frères, les principales provinces telles que la Médie, la Perse, etc. Les dix-huit satrapies entre lesquelles se partageaient leurs Etats, formaient comme autant de royaumes distincts; les satrapes qui les gouvernaient avaient le titre de rois et portaient le diadème. Les rois n’avaient sur ces gouverneurs qu’une autorité fictive, et l’empire présentait la véritable image du gouvernement féodal.

A côté de ces dynasties provinciales s’élevaient les républiques fondées par les conquérants macédoniens et qui étaient à peu près indépendantes, comme Séleucie qui avait conservé ses lois, son administration particulière, son sénat composé de trois cents membres. 600 000 citoyens formant la population de cette ville, y bravaient, derrière leurs remparts, la puissance des Parthes.

Un empire composé d’éléments si hétérogènes devait naturellement se briser. D’ailleurs la plupart des nations soumises par les Parthes détestaient leur orgueil et leur cruauté ’ .

4. « La hauteur, dit Justin, la turbulence, la fourberie, l’insolence sont le

La prédilection de quelques-uns de leurs rois pour la langue, les usages, la civilisation de l’Occident1, les avait rendus odieux non-seulement aux Parthes eux-mêmes, comme nous l’avons vu, mais encore à d’autres peuples et particulièrement aux anciens maîtres de l’Asie, aux Perses. Enfin, tandis que la plus grande partie de la nation était restée barbare et ne connaissait que les exercices violents de la chasse et de la guerre, les Arsacides avaient contracté de bonne heure les habitudes des monarques orientaux; ils avaient échangé le costume grossier des Scythes contre la robe fine et flottante des Mèdes, et leur cour étalait un grand luxe joint à beaucoup de corruption. La plupart des rois arsacides étaient nés, dit Plutarque, des courtisanes de Milet et des autres villes d’Ionie.

Les règnes de Vologèse IV (Arsace XXX), et d’Artaban IV (Arsace XXXI), furent remplis par les troubles que causaient les membres de la famille royale. L’empereur Caracalla voulut en profiter; il demanda à Artaban sa fille en mariage, afin d’avoir un motif de lui faire la guerre s'il essuyait un refus. Les uns disent qu’Artaban refusa , et que Caracalla marcha aussitôt sur la Mésopotamie : suivant d’autres, le roi des Parthes lui amena sa fille, et Caracalla, par une horrible perfidie, fit massacrer toute son escorte. Artaban n’échappa qu'avec peine (216). L’année suivante, Macrin, successeur de Caracalla, conclut la paix avec les Parthes. Quelques années plus tard éclata la révolution qui renversa l’empire parthique, et releva de ses ruines la monarchie des Perses (226).

fond de leur caractère; et la violence est à leurs yeux le partage des hommes, comme la douceur est celui des femmes. »

t. Au rapport de Plutarque, il régnait une grande intimité entre Artabaze, roi d’Arménie, etOrodès, roi des Parthes. Les deux rois se donnaient réciproquement des festins où i’on récitait ordinairement quelques poésies grecques; car Orodès n’était étranger ni à la langue, ni à læ littérature des Grecs; et Artabaze avait composé en celle langue des tragédies, des harangues et des histoires. Lorsque ceux qui portaient la tête deCrassus se présentèrent à la porte de la salle du festin, un acteur, nommé Jason, récitait la scène d’Agavé dans la tragédie des Bacchantes d'Euripide. Les légendes sur les médailles des Arsacides sont en langue grecque, et ces princes portent ordinairement entre leurs autres litres celui de <J>IA EAAHN ou ami des Grecs. Les médaillles des Sassanides n’ont rien de grec.

les Perse» hou» Artaieriés et Schahpour M

L'auteur de cette révolution fut Ardshir ou Artaxerxès, dont l'origine n’est pas parfaitement connue. Les uns prétendent qu’il était fils d’un soldat appelé Sassan, ou d’un tanneur nommé Chabec. Suivant d’autres, il descendait des anciens rois de Perse, et il était fils de Chabec, fils de Sassan, qui gouvernait une province de l’empire parthe pour Artaban IV.

Si, comme le dit Strabon, les Perses ont continué à être gouvernés par des rois particuliers sous l’empire des Partîtes, on peut croire que Chabec fut un de ces rois, et porta en effet la couronne suivant l’usage des satrapes. Quoi qu’il en soit, Artaxerxès forma le projet de délivrer sa patrie de l’oppression qui pesait sur elle depuis cinq siècles. Il avait vu, dit la tradition orientale, un ange qui lui annonça que le distributeur des grâces lui donnerait la royauté sur la terre et sur les hommes qui l’habitent. Encouragé par cette prédiction, il chercha à se créer un parti, et quand il se sentit assez fort, il souleva la Mésopotamie et là Médie. La Perse entra dans le mouvement ; Artaban eut beau menacer son rebelle sujet des plus cruels supplices, Ardshir n’en continua pas moins son œuvre de délivrance, et bientôt il fut en état de lutter contre Artaban lui-même. Les Parthes furent vaincus en trois grandes batailles. Dans la dernière Artaban fut tué. Après cette victoire décisive, Artaxerxès fit reconnaître solennellement son autorité dans une assemblée tenue àBactres, et prit, à l’exemple de ses prédécesseurs, le surnom de roi des rois.

La restauration de l’empire perse par Artaxerxès fut accompagnée d’une réaction violente en faveur de l’ancien culte; le premier soinxiu fondateur de la dynastie des Sassanides fut de rétablir dans toute sa pureté la religion nationale. Les Parthes avaient, il est vrai, adopté le culte zoroastrien qui dominait dans la plus grande partie de l’Asie orientale, mais ce culte était altéré chez eux par le mélange de superstitions étrangères, et particulièrement de croyances helléni-

ques. Déplus, la doctrine de l’ancien législateur des Perses était devenue l’objet d’interprétations si nombreuses, qu’on avait vu s’élever plus de soixante-dix seecte différentes dans l’empire des Arsacides. Artaxerxès entreprit d’exterminer l’idolâtrie, d’éteindre les schismes et de rétablir l’unité. Dans ce but il convoqua les mages des différentes parties de l’empire. Ces prêtres qui, sous la domination des Arsacides, avaient langui dans l’obscurité, obéirent avec transport. A la voix du souverain, ils accourent au nombre de 80 000 envion. Les plus distingués formèrent une assemblée générale qui formula avec précision et arrêta d’une manière irrévocable les articles de la nouvelle foi. Artaxerxès lui-même, secondant de tout son pouvoir cette réforme, proscrivit, par une ordonnance rigoureuse, l’exercice de tout culte, excepté celui de Zoroastre. Les temples des Parthes et les statues deleursmonarques furent renversés; les chrétiens, qui étaient déjà nombreux dans la Perse, furent poursuivis, et le nombre des schismatiques descendit, assure-t-on, à 80 000 dans tout l’empire.

Artaxerxès détruisit aussi les principautés indépendantes ui entretenaient dans l’empire une anarchie permanente. I rarcourut ses provinces, dompta les satrapes rebelles, et établit partout son autorité. Après avoir affermi son pouvoir à l’intérieur, il songea à lui donner le prestige des victoires. Il eut d’abord quelques succès faciles sur les Scythes indisciplinés et sur les Indiens amollis ; mais il trouva dans les Romains des ennemis redoutables.

Artaxerxès, qui se prétendait descendu de Cyrus, éleva des prétentions sur toutes les provinces qui avaient obéi au grand roi, et une ambassade soletmelle vint sommer l’empereur Alexandre Sévère d’évacuer l’Asie. Une armée de 120 000 hommes, 1800 chariots armés de faux et 70 éléphants, était prête à appuyer l’ogueilleux message. Alexandre Sévère y répondit en attaquant l’empire sur trois points à la fois. Artaxerxès fit faoe de tous côtés. Le premier corps de l’armée romaine fut presque entièrement détruit vers le confluent du Tigre et de l’Euphrate. La seconde armée ne fut pas plus heureuse, et laissa dans les montagnes de l’Arménie ud grand

nombre de ses soldats. Alexandre, qui était à la têt*. du principal corps, et qui devait attaquer par le centre, fut repoussé. Quelques succès partiels et l’inaction des Perses permirent pourtant de représenter l’expédition comme ayant pleinement réussi. La mort d’Alexandre qui survint bientôt après, et la confusion qui la suivit, semblaient ouvrir une nouvelle carrière à l’ambition d’Artaxerxès. Cependant, loin de chasser les Romains de l’Asie, comme il le prétendait, il se trouva hors d’état de leur arracher la petite province *de la Mésopotamie.

Néanmoins, le règne d’Artaxerxès forme une époque mémorable dans l’histoire de l’Orient. Son règne, qui avait duré quatorze ans, ouvrit une nouvelle ère à la Perse, si abaissée depuis la conquête grecque. Aussi sa mémoire resta chère jusqu’à la fin de la monarchie, et son code de lois demeura toujours la base de l’administration civile et religieuse de l’empire. Il avait composé plusieurs ouvrages qui jouissaient d’une grande réputation, et quelques-unes de ses maximes sont parvenues jusqu’à nous. En voici quelques-unes : « Un monarque équitable vaut mieux qu’une pluie abondante. — Un lion dévorant est préférable à un roi injuste, mais un roi injuste vaut encore mieux qu’une guerre de longue durée. — La royauté est le soutien de la religion, et la religion affermit la royauté. »

Le fils d’Artaxerxès succéda à son père. Schahpour hérita aussi de ses ambitieux projets, et il en résulta pour les Perses et pour les Romains des guerres désastreuses, quoique sans résultats. D’abord il tourna ses armes contre l’Arménie. De tous les princes appartenant à la maison des Arsacides, Ebosroès avait seul conservé la vie et l’indépendance. La situation forte de ses États, l'assistance des Romains et surtout son propre courage, le rendirent longtemps invincible. Mais il fut assassiné par les émissaires de Schahpour. Les grands se rallièrent autour de l'héritier du trône, Tiridate, et implorèrent en sa faveur la protection romaine. Mais le fils de Khosroès était à peine sorti de l’enfance; ses alliés étaient éloignés, et le monarque perse s’avançait vers la frontière à la tête d’une armée formidable. Un serviteur dévoué

parvint à sauver le jeune Tiridate; mais l’Arménie dut se résigner à subir le joug des Perses pendant vingt-sept ans. Schahpour, encouragé par cette facile victoire et par les troubles qui agitaient l'empire, se jeta sur les provinces romaines, obligea les fortes garnisons de Garrhes et de Ninive à évacuer ces places et répandit la terreur et la désolation le long des rives de l’Euphrate.

La perte d’une frontière importante et la ruine d’un allié fidèle décidèrent l’empereur Valérien à marcher en personne sur la Mésopotamie. Il passa l’Euphrate, rencontra les.Perses près des murs d’Édesse, et fut vaincu (260). Il fallut faire à Schahpour des propositions de paix ; elles furent repoussées ; et dans une entrevue qu’il eut avec le monarque perse, Valérien, surpris en trahison, fut chargé de chaînes. Schahpour, dit-on, fit essuyer à son prisonnier les plus ignominieux traitements. Toutes les fois qu’il montait à cheval, il plaçait son pied sur le cou de l’empereur romain, et lorsque le malheureux Valérien eut succombé sous le poids de la honte et de la douleur, on arracha la peau de son cadavre qui fut suspendue, garnie de paille, dans le temple le plus célèbre de la Perse.

La défaite de l’armée romaine avait amené les Perses jusqu’à Antioche, dont les habitants furent emmenés en captivité. La Syrie et la Gilicie furent conquises. Gésarée, capitale de la Cappadoce, succomba. Un seul homme, au milieu de ces tristes revers de la puissance romaine, tint tête à Schahpour. Ce futOdenath, prince de Palmyre. II força les Perses à repasser l’Euphrate, après s’être emparé d’une partie de leurs richesses; et tout en vengeant l’empire romain, il prépara la grandeur de Palmyre pendant la période suivante. En effet, on vit Zénobie, veuve d'Odenath, tenter quelques années plus tard d’établir une domination indépendante, et inspirer des craintes à Schahpour lui-même, qui rechercha son alliance. La mort du roi de Perse, survenue au moment même où Zénobie luttait contre Aurélien, priva cette femme héroïque d’un puissant allié, et délivra en même temps l’empire romain d’un redoutable adversaire (271).

liC» PcrwH de ln mort de ftchnhpour I il celle de Nclmlipour II (tïl-SSO).

A Schabpour I succéda Hormuz ou Hormisdas, dont le règne ne dura qu’un an et dix jours. Il fonda, dit-on, la ville d’Hormuz à laquelle il donna son nom. Il fut remplacé par Barhamqui se distingua par une grande douceur de caractère. Quoiqu’il ait fait quelques guerres heureuses, ce prince ne paraît pas avoir été très-belliqueux. Les menaces des Romains l’intimidèrent, et il demanda à négocier avec eux. Les ambassadeurs de Barham trouvèrent l’empereur prenant un modeste repas qui se composait d’un morceau de lard rance et de quelques pois secs. Garus, découvrant sa tête chauve, leur déclara que si leur maître n’acceptait pas les conditions de Rome, il rendrait la Perse aussi nue que l’était sa tète. Ges menaces furent en partie réalisées. Carus dévasta la Mésopotamie, se rendit maître de Séleucie et de Glésiphon, et porta ses armes victorieuses au delà du Tigre. La Perse courait un sérieux danger, que la mort seule du vainqueur fit disparaître.

Les règnes de Bahram II (276) et de Bahram III (295) ne présentent pas d’événements importants. Mais sous celui de Narsès, qui monta sur le trône l’an 296, la guerre contre les Romains recommença. D’abord ce prince replaça sous sa domination l’Arménie, qui venait de se révolter et de proclamer Tiridate. Puis il reprit le projet de chasser les Romains de l’Asie. Dioclétien régnait alors, il vint s’établir à Antioche pour suivre de près les opérations de l’armée impériale. G-alérius, qui s’était illustré sur les rives du Danube, fut appelé ur celles de l’Euphrate, et chargé du commandement des légions. La campagne commença mal; trois fois les Romains furent repoussés. Mais Galérius repassa l’Euphrate à la tête de 25000 hommes ; au lieu d’exposer ses légions dans les plaines ouvertes de la Mésopotamie, il s’ouvrit une route à travers les montagnes de l’Arménie, dont les habitants embrassèrent sa cause. Les Perses furent complètement défaits. Narsès fut lui-même blessé, obligé de prendre la fuite et

bientôt de traiter. Dioclétien fixa le Chaboras comme limite des deux empires. La Mésopotamie, si longtemps disputée, fut abandonnée aux Romains, avec cinq autres provinces situées au delà du Tigre. Le roi d’Arménie fut aussi compris dans le traité et obtint l’Atropatène. La nomination des rois d’Ibérie fut réservée aux empereurs (302). Ce traité procura ; à l’Orient une tranquillité qui dura trente ou quarante ans, jusqu’au moment où Schahpour II, fils d’Hormuz, monta sur le trône.

La minorité de ce jeune prince fut agitée par des discordes intestines qui encouragèrent les incursions des Arabes ; la capitale de l’empire fut surprise par le puissant roi de l’Yemen, Taïd. Mais aussitôt que Schahpour eut atteint l’âge d’homme, Taïd, son royaume et sa nation succombèrent sous les premiers efforts du jeune guerrier. Il se proposa ensuite d’effacer la honte de l’empire, en arrachant aux Romains les cinq provinces situées au delà du Tigre. La renommée de Constantin suspendit un instant ses entreprises; mais la mort de ce prince fut le. signal des hostilités. Schahpour profita de l’anarchie qui régnait chez les Romains pour attaquer Nisibe et s’emparer des places les plus importantes de la Mésopotamie. Nisibe était considérée comme le boulevard de l’Orient. Située dans une plaine agréable et fertile, au pied du mont Marius, elle était défendue par une triple enceinte de murailles et par une belliqueuse population. Dans l’espace de douze ans, cette ville soutint contre toutes les forces de la Perse trois sièges mémorables, qui durèrent : le premier soixante, le second quatre-vingts et le troisième cent jours. Le dernier coûta plus de 20 000 hommes à Schahpour. Une formidable invasion de Massagètes l'ayant appelé dans les provinces orientales, il conclut une trêve avec l’empereur grec et accourut sur les bords de l’Oxus. Il ne revint de cette expédition que pour recommencer la guerre contre l’em- * pereur Constance. Il assiégea Amida, qui fut emportée ;.mais il y perdit 30 000 hommes. Une résistance si acharnée fit comprendre au roi de Perse qu’il devait renoncer à la conquête de l’Orient; il se contenta de démanteler deux autres places fortes de la Mésopotamie, Singara et Bézabde. Cinq

légions y furent faites prisonnières et envoyées en captivité sur les confins les plus reculés de la Perse (359).

La guerre reprit de grandes proportions sous Julien. 65 000 hommes s’avancèrent, sous la conduite de ce prince, vers la Mésopotamie, traversèrent cette province et s’engagèrent en Assyrie, où la prise de Pirisabaras vengea les malheurs d’Amida. La forteresse de Maogalmacha, située à onze milles de Gtésiphon et destinée à garantir la capitale de l’empire, fut également prise d’assaut. Ces rapides succès déconcertèrent le roi de Perse qui demanda la paix. Julien repoussa ses propositions, et, à l’exemple d’Alexandre, résolut de forcer son rival à livrer une bataille qui déciderait de l’empire de l’Asie. Mais à son approche, les habitants abandonnèrent leurs villages, et se réfugièrent dans les places fortes, emmenant leur bétail, mettant le feu aux prairies ou aux moissons , de sorte que Julien ne rencontra partout devant lui que le désert. Égaré par des traîtres, il reconnut trop tard son erreur et fut obligé de se replier vers les bords du Tigre. La victoire de Maronga semblait lui en ouvrir le chemin; mais dans un nouveau combat, il fut atteint d’une flèche et mourut quelque temps après (363). Sa mort abattit le courage des Romains et ranima celui des Perses, qui se mirent à la poursuite des légions et les refoulèrent jusqu’aux environs de Gtésiphon. Jovien, qui succéda à Julien, fut forcé par les soldats de conclure la paix. Les cinq provinces cédées par l’aïeul de Schahpour furent rendues au monarque perse ; il acquit la ville importante de Nisibe , qui avait si longtemps bravé l’effort de ses armes ; il obtint Singara et le château des Maures, l’une des plus fortes places de la Mésopotamie, et il exigea que les Romains renonçassent à exercer aucune influence sur le royaume d’Arménie. Pour prix de ces honteuses concessions, le nouvel empereur eut la permission de repasser le Tigre , sur le pont qu’avaient construit les Perses euxmêmes. Quant à Schahpour, il prit possession des places qui lui avaient été concédées, établit des garnisons dans les villes de la Mésopotamie, puis, profitant de la renonciation solennelle des Romains à leurs prétentions sur l’Arménie, il envahit cette province, fit prisonnier Tiridate au milieu d’une fête

Èrillante, le chargea de chaînes d’argent et incorpora son royaume à l’empire perse. Il passa ensuite en Ibérie, en expulsa le prince qui n’était qu’un agent des empereurs romains, et donna la couronne à un de ses protégés. Après ces brillants succès, Schahpour II mourut (380) ; il avait régné soixantedix ans.

Le» perse* depuis la mort de Scliahpour IX junqu'tk la rnlue de leur empire (*80-#S*).

A Schahpour II succédèrent Ardschir, Schahpour III, Bahram IV, Iezdedjerd I. Sous ces princes les forces des Perses furent paralysées par des agitai ions intérieures ou occupées par quelques hostilités sur les frontières de la Carmanie. A la faveur de ces désordres, les Arméniens et les Ibériens reprirent leur neutralité, du consentement des deux empires. '

Le dernier de ces monarques, Iezdedjerd I, qui monta sur le trône en 399, entretint de si étroites relations d’amitié avec l’empereur Arcadius, que celui-ci lui confia en mourant la tutelle de son fils Théodose (408). La tranquilité de l’Orient ne fut troublée que dans la dernière année du règne d’Iezdedjerd. Un évêque détruisit à Suse le temple du Feu. Son zèle religieux attira la vengeance impériale sur tous les chrétiens. Les mages excitèrent une persécution violente, et Bahram V, qui succéda en 419 à son père, réclama avec hauteur quelques chrétiens réfugiés sur les terres des Romains qui refusèrent de les livrer. Ce refus et des rivalités de commerce firent éclater la guerre entre les deux empires ; leurs armées couvrirent les montagnes de l’Arménie et les plaines de la Mésopotamie. Mais les opérations de deux campagnes n’amenèrent que quelques combats douteux et quelques sièges sans résultats. Les Romains essayèrent inutilement de reprendre Nisibe, et les Perses ne firent aucun progrès en Mésopotamie.

Ils furent plus heureux en Arménie. Ardaschès IV, dénoncé à Bahram comme partisan secret de l’empereur de Constantinople, attira sur ses États la colère du monarque sassanide. hist. d’orient. 38

Le descendant d’Arsace fut dépouillé de la dignité royale, et ses États furent incorporés à la monarchie persique, sous la dénomination nouvelle et expressive de Persarménie (428). Cette usurpation excita la jalousie du gouvernement romain; mais le différend se termina par le partage inégal detl'ancien royaume d’Arménie ; l’acquisition d’une faible portion de territoire jeta un peu d’éclat sur l’empire chancelant du jeune Théodose.

Bahram Y revenait de cette expédition, quand il apprit que le khan des Turcs avait passé l’Oxus h la tête de 30 000 cavaliers et porté la dévastation jusqu’à Reï, l’ancienne Rhagæ. Bahram partit subitement de sa capitale, tomba sur les Turcs avec tant d’impétuosité que ceux-ci crurent voir, dirent-ils, l’ange de la mort qui fondait sur eux. Bahram pénétra dans la tente du khan, coupa la tête de ce chef et poursuivit les fuyards jusqu’à l'Oxus. Une expédition contre Constantinople, qui força l’empereur à payer tribut au roi de Perse, termina le règne glorieux de Barham V (439).

Sous son fils Iezdedjerd II, l’empereur refusa de payer ce tribut ; mais ses provinces furent de nouveau attaquées, et il s’empressa de se soumettre. Iezdedjerd persécuta cruellement les chrétiens d'Arménie. Il mourut en 457.

Hormisdas, le plus jeune de ses fils, monta sur le trône. Mais son frère aîné, Firouz, jaloux de la préférence qui lui avait été accordée par leur père, se rendit dans le pays des Huns Nephthalites, les intéressa à sa cause, et, avec leur secours, triompha de son frère qu’il fit mettre à mort (460). Les commencements de son règne furent marqués par une sécheresse affreuse ; durant sept années, suivant les traditions orientales, il ne tomba pas une seule goutte de pluie. Tant que dura le fléau, Firouz remit à ses sujets toutes les impositions et les charges publiques; il envoya des messagers dans les provinces pour enjoindre aux hommes riches de pourvoir, suivant leurs facultés, aux besoins des pauvres, et pour annoncer que si, dans une ville ou un bourg quelque homme périssait de faim, le roi punirait sévèrement les habitants de ce lieu.

A peine les peuples de l’Iran étaient-ils délivrés de ce fléau,

que Firouz marcha contre les Huns Nephthalites, malgré l’alliance qu’il avait contractée avec eux. Trompé par un transfuge, il s’engagea dans un désert sans lin où il laissa la plus grande partie de son armée. Khouschnavaz, roi des Huns, aurait pu l’accabler; il consentit à le laisser retourner dans son empire, après lui avoir fait promettre de ne plus lui faire la guerre. Firouz rentré dans ses États ne tint aucun compte de cette promesse et il recommença la guerre contre les Nephthalites. Quand les deux armées furent en présence, Khouschnavaz fit placer le traité d’alliance au bout d’une pique, et rappela vainement au roi ses engagements. Firouz attaqua un des premiers et tomba dans un lossé où il périt avec la plus grande partie de ceux qui l’accompagnaient (484).

Balas, puis Kobad lui succédèrent. Il parut sous le règne de ce dernier un fanatique appelé Mazdek, qui se prétendait inspiré du ciai, et fit adopter au roi une étrange doctrine qui abolissait les règles ordinaires du mariage- Ce sectaire attira a lui la populace et tout ce qu’il y avait d’hommes perdus dans l’empire. Pendant le temps que dura cette séduction, dit Mirkhond, aucun enfant ne put connaître son origine, et personne ne put être assuré de conserver ses propriétés. Comme cette doctrine, protégée par le monarque, produisait partout les plus graves désordres, les grands de la Perse résolurent de déposer Kobad et de mettre à sa place son frère, Djamasp. Ils le reléguèrent dans une prison; mais il s’en échappa et s’enfuit chez les Huns Nephthalites pour leur demander du secours. A la tête d’une armée de 30 000 hommes, il rentra en Perse et se remit en possession du trône. Mais quand il fallut payer les sommes promises aux barbares, il eut recours à la générosité de l’empereur grec. Sur le refus d'Anastase, Kobad envahit les provinces romaines de l’Asie. Il s’empara d’Amida, de Théodosiopolis, et de l’Arménie romaine; mais menacé lui-même par d’autres ennemis, il consentit à une trêve de sept ans. Il mourut au retour de cette expédition (531).

Un parti puissant éleva au trône son plus jeune fils, Khosrou, que les Perses ont appelé Nouschirwan, c’est-à-dire l’dme généreuse. Le communisme de Mazdek avait excité dansl’em-

pire des désordres assez profonds pour que Nouschirwan, qui ne manquait cependant ni d’ambition ni d’énergie, fût presque tenté de refuser la couronne. •* La forme du gouvernement est brisée, dit-il à ceux qui lui offraient la couronne, tout ce qui peut assurer le bonheur public est détruit, la division règne partout, et l’autorité est entre les mains d’hommes ignorants et méprisables. »

Nouschirwan se décida pourtant à accepter le pouvoir qu’on lui offrait, et il inaugura son règne par une proclamation assez singulière pour le temps, car il n’accordait à ses sujets rien moins que la liberté de conscience. « Mon pouvoir, disait-il, ne s’étend que sur les corps et non sur lésâmes, il n’y a que Dieu qui connaisse les secrètes pensées des mortels ; ma vigilance et ma surveillance ne doivent avoir pour objet que vos actions et non vos consciences. »

Celte déclaration de tolérance n’empêcha pas Nouschirwan de faire assassiner Mazdek et ses principaux partisans ; et il ne s’arrêta dans cette voie que quand il eut extirpé les dangereuses doctrines de ce sectaire. Ensuite il restitua aux propriétaires les terres que les sectateurs de ce fanatique avaient enlevées, et, au moyen d’une sévérité modérée, il anéantit sans peine cette secte anarchique. Il réforma ensuite l’administration dans son empire ; et au lieu d’accorder sa coniiance à un seul ministre, il établit quatre vizirs dans les quatre grandes provinces de l’Assyrie, de la Médie, de la Perse et de la Bactriane. Il révisa et compléta les codes de lois du premier Artaxerxès et soumit les juges à une surveillance sévère. Il jugea que l’éducation et l’agriculture méritaient principalement ses soins. Dans toutes les villes de la Perse, il fit entretenir et instruire, aux dépens du public, les orphelins et les enfants des pauvres. Il donna des secours aux villages abandonnés, distribua du bétail et des instruments de labourage aux fermiers qui se trouvaient hors d’état de cultiver leurs terres, fit ouvrir à travers les campagnes des canaux qui portaient partout la fécondité et la richesse. Passionné lui-même pour l’étude, il excita l'ardeur intellectuelle de ses sujets, fonda près de Suse une académie qui devint bientôt une grande école de poésie, de philosophie et de

rhétorique. Il fit écrire l’histoire de la monarchie persique et traduire dans la langue nationale les plus célèbres écrivains de la Grèce et de l’Inde ; il attira enfin à sa cour tous ceux qui se distinguaient par leurs talents et par leurs connaissances, se mêla lui-même à leurs travaux et les combla de ses bienfaits.

Tous ses efforts pour répandre et développer la civilisation en Perse n’empêchèrent pas Khosrou de s'occuper activement des affaires du dehors, et ses guerres avec l’empire d’Orient remplissent une assez grande place dans son règne. Au moment où il monta sur le trône, les hostilités entre l’empire et la Perse n’avaient pas encore cessé. Justinien, qui désirait beaucoup la paix, consentit à payer au roi de Perse une somme de 22 000 marcs d’or. L’empereur grec profita de cette paix pour reconquérir l’Afrique, la Sicile et l’Italie. Le rétablissement de la puissance romaine en Occident inquiéta le roi de Perse, qui ne chercha plus qu’à lui susciter des embarras en Orient. Le prince des Sarrasins d’Hira, excité et soutenu par Nouschirwan, attaqua la Syrie et emporta d’immenses dépouilles (537). Bientôt le roi de Perse luimême parut à la tête de son armée dans les plaines de la Mésopotamie et vint attaquer Dara, d’où il emmena 12 000 captifs. La Syrie même fut envahie, et les villes de Berrhoée, d’Apamée et de Ghalcis furent successivement prises. Antioche, qui se relevait à peine de l’effroyable désastre qu’elle avait essuyé peu auparavant dans un tremblement de terre, fut de nouveau détruite. Mais Bélisaire parut à la tête des armées romaines; par une habile diversion, il força le roi de Perse à évacuer la Syrie et à venir défendre ses États. Ce grand homme aurait poussé plus loin ses succès si une basse jalousie ne l’avait fait rappeler. Le grand roi se hâta de repasser l’Euphrate et revint assiéger les villes de Dara et d’Édesse. Une trêve de cinq ans suspendit cette guerre (544), qui cependant continua indirectement dans la Lazique, l’ancienne Colchide, où les deux monarques se disputaient l’influence. Enfin en 562 un traité de paix fut signé; il était onéreux pour l'empire qui s’engagea à payer aux Perses un tribut annuel de 30 000 pièces d’or. A l’Orient Khosrou

n’était pas moins heureux. Il soumit divers princes indiens, et contint les barbares du nord qui toujours se pressaient sur les frontières pour les franchir, dès qu’ils trouvaient, dans la faiblesse du prince, l’occasion de le faire impunément. Le monarque perse eut encore une guerre avec Justin II en 571. Elle se prolongea quelques années sans éclatants succès pour Khosrou, qui acheva en 579 son glorieux règne de 48 ans.

Son fils Hormisdas ne montra sur le trône que de la cruauté, sans talents ni courage ; aussi en fut-il précipité (590). On égorgea son plus jeune fils sous ses yeux ; sa mère fut sciée par le milieu du corps; et lui-même, privé de la vue, fut jeté au fond d’une prison. L’aîné de ses deux fils, Khosrou II, lui succéda. Il commença son règne par faire assommer son père devenu furieux dans sa prison. Chassé du trône, il y remonta avec l’aide de l’empereur Maurice, et, pour venger ce prince assassiné par Phocas, désola l’empire durant dix-huit ans par les plus affreux ravages. Héraclius y mit un terme par ses victoires. Les revers amenèrent les complots. Le fils aîné de Khosrou, Siroës, se saisit du gouvernement, fait égorger ses dix-sept frères en présence de son père, le fait enfermer lui -même dans la prison où il avait tenu Hormisdas, et chaque jour envoie des satrapes qui l'insultent, qui lui crachent au visage, qui lui piquent le corps de leurs flèches pour le faire mourir peu à peu (628).

Ces cruautés, ces parricides, ces révoltes sont le signe de la fin des empires. Siroës régna dix mois, Adéser, son fils, six, Schahriar qui l’assassina, deux seulement. Six princes encore, en trois ans, passèrent sur le trône, jusqu’à Iezdedjerd III (633), sur qui s’accomplit l’expiation due pour tant de crimes. Attaqué dès l’année suivante par les Araîbes, il perdit en 636 la bataille de Kadésiah qui mit fin à l’empire des Sassanides.

Un peuple nouveau, une religion nouvelle dominent alors sur l’Asie. La loi de Zoroastre disparaît devant celle de Mahomet. Les héritiers de Cyrus cèdent la place aux successeurs du prophète. Les temps anciens sont finis pour l’Asie,

comme ils ont fini pour le monde romain à la grande invasion des barbares. La bataille de Kadésiah ouvre l’histoire moderne de l’Orient, comme celle d’Andrinople a ouvert, deux siècles et demi plus tôt, celle de l’Occident.

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