‹ Histoire ancienne de l'Orient [Texto impreso]Chapitre 22 sur 98 · BELITARAS ET LES COMMENCEMENTS DE SA DYNASTIE · texte numérisé non relu

BELITARAS ET LES COMMENCEMENTS DE SA DYNASTIE

(vers 1020 AV. J.-C.)

Le chroniqueur byzantin Agathias raconte, en invoquant le témoignage d'Alexandre Polyhistor et de Bion, que la famille de Ninus et de Sémiramis s'éteignit dans la personne de Beleus, fils de Delcetades, et qu'un certain Belitaras, de son métier intendant des jardins du roi, s'étant emparé du pouvoir, fonda une nouvelle dynastie qui se maintint jusqu'à la chute de Ninive. Sans rechercher quels sont les noms assyriens qui se dissimulent sous ces formes grécisées de Delcetades et de Beleus, il est un rapprochement que personne ne saurait hésiter à reconnaître : c'est celui de Belitaras avec le nom assyrien Bel-katirassu ou mieux Bel-ida-irassu. Or, une inscription de Raman-nirar II qui énumère ses ancêtres, appelle Bel-ida-irassu « celui qui fut l'origine de la royauté, celui que le dieu Assur a appelé à l'empire depuis une époque fort éloignée. » Il semble donc qu'une conspiration ou une intrigue de palais ail renversé le malheureux Assur-rab-amar, coupable surtout d'avoir été vaincu et qui, abreuvé d'humiliations, n'était plus qu'un fantôme de roi régnant sur les débris d'un grand peuple. La tâche du relèvement national qui lui incombait était trop lourde pour ses épaules^ et peut-être le sang qui coulait dans ses veines était-ij bien affaibli. Un audacieux lui ravit le trône et personne ne protesta.

Le fils de Belitaras régna sans conteste après son père : il s'appelle Salmanasar II. Il parait avoir dirigé une campagne heureuse du côté des sources du Tigre où il installa comme vice-roi, son lieutenant Hulaï, qui résidait dans la ville de Dumdamus; mais nous ne connaissons pas les détails de cette expédition. C'est Salmanasar qui transporta à Kalah le siège de la royauté S car la position d'Ellassar, infestée des

> C*e§l à tort que divers historiens ont attribué la fondation de Kulah à Salmanasar h**

souvenirs de l'aocienae dynastie et sans cesse à ta merci d'un coup de main des Babyloniens, n'était plus lenable. Kalah, au confluent du Zab supérieur et du Tigre, un peu en aval de Ninive, outre qu'elle était bien plus éloignée de la frontière, se trouvait mieux défendue qu'EUassar par sa position naturelle ; les deux fleuves enveloppaient ses murs sur les deux tiers de leur circuit, et l'élévation des collines sur lesquelles elle était bâtie rendait un siège dinicile. Ou cdté du nord, le seul point vulnérable, Salmanasar fit construire un solide

Niuiroud (KalaU) ut tes eatirom ' .

rempart flanqué de cinquante-huit bastions ; à l'intérieur, dans l'angle sud-est de la ville, une seconde enceinte enveloppait une plate-forme à laquelle on accédait par un escalier facile à défendre, tandis qu'au nord-ouest une seconde citadelle dominait le cours dw Tigre : c'est dans celle-ci que Salmanasar avait établi sa résidence.

11 y vécut d'ailleurs sans éclat comme ses successeurs immédiats Irib-Raman et Assur-iddin-ahi. Les suivants, Assur-dan-il 1 et Raman- Nirar 11, creusèrent des canaux et réparèrent les digues que les débor-

• D'aprèa G. RawlÎDSOD, The /Sic gretU Monankies, t. I, p. 5Û5.

BEI.ITARAS ET I,ES COMMENCEMENTS DE SA DYNASTIE ICn

' D'après UD bas-reVrf du pahÏB de SargûD, à KhorssbaJ,

déments du Tigre avaient endommagées. Teglalh-Adar lit de m6me et reconstruisit le vaste entrepôt dans lequel on déposait le butin fait sur les champs de bataille et les contributions de guerre. Il annonçait ainsi son intention de reprendre l'œuvre de conquête des vieux rois d'Assur et il se mit effectivement en campagne. N'osant s'attaquer aux Babyloniens, il se dirigea du côlé des sources du Tigre où l'effet moral produit par les anciennes victoires de Teglath-pal-asar devait contribuer à ses propres succès. Son fils, Assur-nazir-pal, qui raconte ces détails, ajoute que Teglath-Adar fit élever aux sources du Tigre une stèle commémorative de son triomphe à côlé de celle de Teglath-palasar, et il le glorifie d'avoir encore surpassé ce dernier par sa cruauté en faisant empaler les cadavres des vaincus.

Les deux règnes de Raman-Nirar II et de Teglath-Adar II sont les premiers qui soient signalés sur une précieuse catégorie de documenta cunéiformes que l'on appelle les listes des limmu. Ces listes, au nombre de quatre, conservées au Musée Britannique^ présentent une suite de noms de magistrats éponymes, ou limmUy qui donnaient leur nom à l'année pendant laquelle ils étaient en charge^ comme les archontes à Athènes et les consuls à Rome. On conçoit de quel secours sont pour la chronologie ces tablettes qui nous font connaître, presque sans lacune, les noms de ces magistrats annuels depuis Raman-Nirar H jusqu'à la destruction de Ninive : les noms antérieurs sont mutilés. Les rois étaient limmu durant leur première année de règne. Nous savons ainsi que Raman-Nirar régna vingt ans et son fils Teglath-Adar six ans seulement : ils vivaient à peu près vers l'an 900 ou 880 avant notre ère.

§ 2. — RÈGNE d'assur-nazir-pal (882 à 857).

A la faveur de l'indifférence et de l'apathie des rois de Babylone, l'empire assyrien renaissait de ses cendres et il s'était déjà essayé, sous les derniers règnes, à quelques pointes hardies sur les contrées qui, jadis, avaient été ses tributaires. Le succès lui rendit la confiance dans ses propres forces, et en montant sur le trône, Assur-nazir-pal, se trouvait en mesure non plus de se tenir suf la défensive, mais de se montrer résolument agresseur. L'œuvre de conquête de Teglathpal-asar était à recommencer ; Assur-nazir-pal se sent à la hauteur de cette mission, qu'il accomplira avec une cruauté digne du héros qu'il

prenait pour modèle, et ses successeurs s'appliqueront comme lui à venger, les armes à la main, Thumiliation momentanée d'Assur. C'est Téternelle loi des réactions, et Thisloire n'est-elle pas tout entière une suite d'alternatives qui font osciller sans cesse, entre deux points opposés, le pôle de la civilisation et de la prépondérance politique ? Il y a quelques siècles, c'était l'Egypte qui, franchissant l'Euphrate, imposait sa volonté à tout l'Orient; aujourd'hui, c'est l'Assyrie qui fait la loi, et nous verrons bientôt ses soldats reprendre en sens inverse ce chemin battu, dont parle l'Écriture, qu'avaient si fièrement parcouru les légions de Thoutmès et d'Amenhotep, et porter la torche incendiaire jusque dans les temples de Memphis et de Thèbes.

A peine assis sur le trône, Assur-nazir-pal commença par faire un dénombrement de ses armées ; les chars de guerre et les hommes d'armes étaient nombreux et bien équipés : on pouvait se mettre en marche. En ce temps-là, de quelque côté que Ton dirigeât ses pas, il ne fallait pas aller bien loin pour rencontrer la frontière et l'ennemi. Parti de Ninive dont il fit sa capitale pendant la première moitié de son règne, Assur-nazir-pal, remontant la rive gauche du Tigre, arriva après une ou deux journées de marche, au pied du haut plateau des monts Djudi, qui forment comme un vaste croissant enveloppant la côte méridionale du lac de Yan. Des affluents du Tigre comme le Zab supérieur, le Kurnib, le Sort viennent y prendre leur source, et des villes importantes comme Djulamery, Amedia, Moks, Tauk, Ghizan, Saird ou Sort y fleurissent encore aujourd'hui. C'était, à l'époque d'Assur-nazir-pal, un pays d'une grande fertilité, habité par une population très dense, qui se rattachait à la confédération du Naïri et comprenait trois principaux cantons, celui de Rirhi, représenté par la ville moderne de Kurkh, la Garcathiocerta des géographes classiques, et ceux de Nummô et de Kirruri, ce dernier plus rapproché du lac de Van, là oîi est actuellement le pays de Karkar.

C'est le district de Nummê qui eut à subir le premier choc ; accoutumés à une longue paix, les habitants n'avaient même pas songé à prendre des moyens de défense ; ils se sauvèrent dans les montagnes à l'approche des Assyriens qui s'emparèrent sans coup férir des villes de Libê, de Surra, d'Abukun, d'Arura, d'Arubê, sises aux pieds des monts Rimi, Aruni et Etini. « Ces pics majestueux, raconte Assur-nazir-pal, s'élèvent comme la pointe d'un poignard, et seuls les oiseaux du ciel, dans leur vol, peuvent en atteindre le sommet; les indigènes s'y instal-

lèrent comme dans des nids d'aigles. Parmi les rois mes pères, jamais personne n'avail pénétré jusque-là ; en trois jours, j'ai gravi la montagne, j'ai porté la terreur au milieu de leurs retraites, j'ai secoué leurs nids, j'ai fait passer par les armes deux cents prisonniers, je me suis emparé d'un riche butin et de leurs troupeaux. Leurs cadavres jonchaient la montagne comme les feuilles des arbres, et ceux qui échappèrent durent se réfugier dans des cavernes. » Cet exemple terrifia les paisibles habitants du district de Kirruri, qui s'empressèrent d'accourir de Simesi, de Simera, d'Ulmania, d'Adanit, de Hargai, de Harmasai pour se prosterner devant le conquérant et lui offrir d'avance, comme tribut, ce qu'il s'apprêtait à piller : des chevaux, des bœufs, des moutons, des ustensiles de cuivre. On leur donna un gouverneur assyrien. L'épouvante était telle dans tout le Naïri que, tandis qu'il campait encore dans le Kirruri, Assur-nazir-pal reçut les ambassadeurs des pays de Kirzan et de Hubuskia qui venaient, de bien loin à l'est, demander les chaînes de l'esclavage et apporter des présents.

Du Kirruri, le roi d'Assyrie passe un peu à l'est dans le district de Kirhi (Kourkh), pille d'étape en étape une dizaine de villes, ce qui le mène jusqu'à la limite du pays d'Urarthu (Ararat). Il ne rencontra de résistance sérieuse que sous les murs de Nistun qui paya cher cet acte courageux : a Mes guerriers, dit l'inscription, fondirent sur ses défenseurs comme des oiseaux de proie; j'ai fait passer par les armes 260 combattants, je leur coupai la tète et j'empallai leurs cadavres. » Un lieutenant d' Assur-nazir-pal fut installé comme gouverneur sur les ruines de la ville ; quant au chef de la rébellion, Bubu fils de Babua, emmené chargé de fers jusqu'à Arbèles, il fut écorché vif, et sa peau fut exposée sur le rempart.

Alors, le roi d'Assyrie fonda sur le théâtre de ses exploits une ville à laquelle il donna son nom, et de vaut la porte, il fit ériger sa statue avec une inscription racontant la campagne qui venait de prendre fin.

Ces débuts du règne promettaient pour l'avenir. Assur-nazir-pal n'attendit pas même l'année suivante pour recommencer. En effet, pendant qu'il se trouvait encore investi de la dignité de limmu^ le 24* jour du mois d'Ab (juillet-août), il se remit en route pour aller razzier un pays situé là où est le Bohtan actuel, entre le Tigre et les contreforts occidentaux des monts Djudi : c'étaient alors les cantons de NipUr et de Pazate ; plus de vingt bourgs importants, parmi lesquels ceux d'Atkun ol de Pilazi furent pillés et brûlés. Assur-nazir-pal traverse ensuite le

REGNE D'ASSUa-NAZIR-PAL (882 A 857)

Tigre et pénètre dans le pays de Kummuh pour réclamer la contribution de guerre qu'on oubliait de fournir.

Au moment où il songeait à s'enfoncer plus au nord-ouest chez les Moschiens, un émissaire lui apporta une lettre qui renfermait la nouvelle suivante : « La ville de Suru (Surieh actuelle) qui dépend de Bit-

Halupè vient de se révolter; les habitants ont tué Hamataia, leur gou-

Prisonnier écorché yif. (Bas-relief du palais de SargoD.)

verneur, et ils ont proclamé roi Ahiabab, fils de Lamaman, qu'ils ont appelé de Bit-Adini. » Furieux à ce récit, Assur-nazir-pal invoque Assur et Raman, compte ses chars et ses soldats et vole au danger en descendant le cours du Habour. Sur son passage, chacun s'empresse d'accourir les mains pleines de présents et la bouche de protestations de fidélité. C'est Salman-hamâm-ilane de Sadikanna, Uu-Raman de Suna et cent autres. La ville de Suru prit peur et les rebelles vinrent à sa rencontre lui apportant les clefs de la citadelle et lui baisant les pieds. Assur-nazir-

pal fut inflexible : « J'en tuai un sur deux, » dit-il, et la moitié du reste fut réduit en esclavage. Ahiabab prisonnier, assista au pillage de son palais; il vit enchaîner ses femmes, ses fils et ses filles, emporter ses dieux tutélaires, son char, son armure et tous ses trésors. Il vit écorcher vifs tous ses ministres et les principaux chefs de la rébellion : une pyramide élevée à l'entrée de la ville fut tapissée de leur peau ; quelques-uns furent murés dans la maçonnerie, d'autres mis en croix ou exposés sur des pals le long des côtés delà pyramide. « J'en ai fait, dit Assur-nazirpal, écorcher un grand nombre en ma présence, et j'ai fait couvrir le mur de leurs peaux; je fis des pyramides de leurs tètes et des trophées de leurs cadavres mutilés. Enfin, j'ai emmené Ahiabab à Ninive où je le fis écorcher et j'étendis sa peau sur le rempart de la ville. »

Est-il rien de comparable à une pareille sauvagerie et serait-il possible de citer de semblables atrocités chez les populations les plus dégradées de rOcéanie ou du centre de l'Afrique? On hésiterait à y ajouter foi et Ton prendrait volontiers les monarques assyriens pour des fanfarons de cruauté, si les bas-reliefs dont ils décoraient les murs de leurs palais et qui font aujourd'hui l'ornement de nos musées, ne parlaient à nos yeux comme les inscriptions, qui les accompagnent, parlent à notre intelligence. On s'ingénie à trouver des raffinements aux tortures et de nouveaux genres de supplices : ici, ce sont des malheureux dont la bouche est close par un anneau de fer fixé à une chaîne que tient d'une mainte roi, tandis que de l'autre, il leur crève les yeux avec une pointe de flèche ; là, ce sont des prisonniers mis en croix qu'on écorche ; d'autres, auxquels le bourreau arrache les membres ; il en est qui sont empalés par la poitrine, et ceux-là s'estiment favorisés auxquels on tranche la tète ou qu'on se contente de rouer de coups de verge en leur mettant des entraves de fer aux pieds et aux mains. Voilà les œuvres de la superbe Ninive! Certes, mieux vaut mille fois la barbarie qu'une pareille civilisation ; et cependant, nous sommes forcés d'admirer la beauté artistique de ces bas-reliefs, Thabileté extrême du ciseau qui les a sculptés; nos yeux restent éblouis de Téclat des richesses féeriques qui s'étalaient sous les lambris des palais assyriens, et notre étonnement est à son comble quand nous réfléchissons que c'est à ce foyer de barbarie savante que l'humanité est en partie redevable du bienfait des sciences et des arts, ainsi inventés par des monstres de génie.

Assur-nazir-pal n'était rentré à Ninive qu'après avoir fait une promenade militaire dans les contrées qui se trouvent au confluent du Habour

et de FEuphrate, et qui formaient le pays de Lakê; tous les petits dynastes de ce pays lui apportèrent leur tribut ; il s'avança même jusqu'à Hindan sur l'Euphrate, frontière du pays des Subites. En rentrant dans sa capitale, le roi était suivi par des files sans fin de troupeaux d'esclaves, de chevaux, de bœufs et de moutons, de chariots chargés d'étoffes de laine et de lin, de lingots d'or, de bronze et de fer, d'ustensiles en cuivre, en plomb, de bois de charpente : le^ butin, dit-ii, était sans nombre comme les étoiles du ciel. On faisait main basse sur toute espèce d'objets, et la soldatesque à qui Ton distribuait ces dépouilles en partage trouvait moyen d'utiliser toutes choses.

A Ninive, le roi s'occupa de l'embellissement de ses palais, en attendant le printemps suivant; il se fit ériger une statue de grandeur colossale, au milieu de l'une des cours intérieures, et l'on grava sur les portes du palais l'histoire des conquêtes qu'il venait d'achever. Chaque jour il avait à recevoir les hommages d'ambassadeurs venus de loin reconnaître sa suzeraineté, offrir des présents, réclamer le triste honneur de servir un tel maître, car on savait, par expérience, qu'il était trop tard, pour une ville, d'offrir sa soumission quand le roi était aux portes. C'est ainsi que le roi* de Subi, Ëlipus, vint en personne à Ninive apporter de l'or, de l'argent, et remettre ses enfants en otage.

Cependant, Assur-nazir-pal était en pleine fête au milieu de sa cour, lorsqu'on lui annonça une révolte de la région située vers les sources du Tigre : le chef de l'insurrection était un assyrien, Hulaï, que Salmanasar avait autrefois nommé gouverneur de Damdamus et de Halziluh. Le roi partit aussitôt; en arrivant aux sources du Tigre, il retrouva les statues que ses prédécesseurs Teglath-pal-asar et Teglath- Adar y avaient jadis fait élever; il y fît aussi tailler la sienne. En passant, il leva un tribut sur le pays de Zalla et il emporta d'assaut les villes de Kinabu, de Mariru, de Tiela. Après un combat meurtrier sous les murs de cette dernière place, il fit crever les yeux, couper le nez et les oreilles aux prisonniers qu'il épargna ; Hulaï fut écorché vif.

Il existait dans ces contrées, en la terre de Nirbi, une ville qui portait le nom d'Assur et qui avait probablement été bâtie par Teglath-pal-asar pour surveiller le pays; comme elle avait pris part elle-même à la rébellion, Assur-nazir-pal la fit raser jusqu'aux fondements ainsi que la ville de Tusha, sur les ruines de laquelle il éleva une pyramide surmontée de sa statue avec une inscription qui redisait la conquête du pays de Naïri. Lk, il reçut les tributs des rois du Naïri, comme Ammebaal,

fils de Zamani, d'Anhite, du pays de Ruri, de Labtur, fils de Tubuz, du pays de Nirdun; les districts d'Urume et de Bituni apportèrent aussi leurs présents. Mais à peine Assur-nazir-pal eut-il le dos tourné que toutes ces tribus du Naïri se révoltèrent. Il fallut revenir et organiser dans les montagnes une véritable chasse à l'homme. Les Assyriens fouillèrent jusqu'aux cavernes des rochers, et ils pénétrèrent jusqu'aux bords du fleuve Lukia, en traversant le pays de Kirhi déjà subjugué dans la première guerre.

L'année avait été bien remplie, et Ton pouvait dès lors prévoir que les désastres qui avaient suivi le règne de Teglath-pal-asar seraient complètement réparés. En trois campagnes, Assur-nazir-pal avait promené la torche incendiaire dans une partie du pays de Nairi, au sud et à Test du lac de Van, aux sources du Tigre, dans le bassin du Habour et le long du cours del'Euphrate. Mais, pareille à l'inconstance de l'ouragan qui passe et dévore tout, la domination assyrienne ne s^imposant que par la terreur, était fatalement éphémère, et tout s'agitait dès que le bras qui châtie paraissait s'être retiré. Chaque année la tuerie était à recommencer; il fallait que les rois de Ninive fussent d*une activité dévorante pour se montrer partout où apparaissait le danger, partout où surgissait la rébellion. Malheur à l'Assyrie, quand elle avait à sa tète un monarque indolent, disposé à s'ensevelir au fond de son palais pour y jouir des richesses que plusieurs générations y avaient accumulées; des révoltes partielles dans les provinces, gagnant de proche en proche, et encouragées par l'impunité, ne tardaient pas à envelopper Ninive comme dans un cercle de fer impossible à briser.

Rassuré du côté du Nairi qu'il avait si durement traité, Assur^nazirpal tourna ses regards vers les fertiles coteaux étages le long de la rive gauche du Tigre ; il risquait de s'y heurter aux Babyloniens, mais ces derniers n'étaient plus guère à craindre pour lui, et les tribus cosséennes affaiblies et désagrégées n'étaient à redouter pour personne. Dans les vallées du Physcus et du Gyndès se trouvaient plusieurs districts dont les plus importants étaient ceux de Dagaru, de Zamua, de Nisir et de Laru ; on y remarquait les villes florissantes de Babitu, Kakzi, Mezu, Zamri. Dans Tannée où Assur-iddin était limmu, Assnrnazir-pal apprit la révolte de Zabbin^ préfet de Naziku, au pays de Dagaru, qui avait entraîné à la défection le canton de Nisir. Les insurgés s'étaient postés dans un immense camp retranché, que le roi d'Assyrie força non sans peine, et où il fil des mifliers de prisonniers

RÈGNE D'ASSmi-NAZIR-PAL (882 A 857) 173

et un immense butin. Babitu, Dagaru, Bara, Kakzi et vingt autres places subirent le sort réservé aux villes prises d'assaut ; cent cinquante bourgs furent pillés et incendiés, et tout le pays de Nisir fut saccagé.

La saisoti des pluies suspendit les hostilités et Assur-nazir-pal rentra dans Ninive prendre ses quartiers d'hiver ; mais dès que le temps le permit, le premier jour du mois de Sivan (mai) il revint dans le Zamua, franchissant le Zab inférieur, le Radanu, le Tumat, le Lallu et TEdir. La capitale du Zamua était Zamri, et c'est là que résidait le roi Amiktu; incapable de résister, ce dernier se réfugia dans les montagnes où Assur-nazir-pal n*osa le poursuivre, se contentant de faire main basse sur les richesses du palais. Tous les districts des environs s'empressèrent d'offrir leur soumission, à l'exception de la ville de Mizu qui fut emportée d'assaut. « En ce temps là, ajoute Finscription, Sibir, roi du pays de Kar-Dunias, avait pris la ville d'Atlila au pays de Zamua ; il l'avait ruinée et réduite à n'être plus qu'un monceau de décombres; moi, Assur-nazir-pal, roi du pays d'Assur, je la pris à mon tour, je fis mon palais de sa forteresse et j'y établis ma demeure; je l'ai ornée, restaurée et rétablie dans son ancien état; j'en fis un entrepôt des denrées des pays environnants et je l'appelai Dur-Assur. »

L'année d'après fut consumée en courses militaires aux sources du Tigre, dans les pays de Kummuh, de Kirhi, de Kasiari où certaines villes comme Mattiati, Irisia négligeaient de payer l'impôt ou avaient manifesté quelque velléité de rébellion. Assur-nazir-pal n'éprouva de résistance sérieuse et bien organisée que sous les murs de Pituru, en la terre de Dirra. ce La ville, dit-il, couronne une hauteur et elle est entourée de deux enceintes concentriques qui la protègent ; elle s'élève comme le pouce au-dessus de la montagne. Par l'aide d'Assur, mon seigneur, je l'attaquai avec mes valeureux soldats; pendant deux jours je l'assiégeai du côté du soleil levant; les traits tombaient sur elle comme la grêle du dieu Raman. A la fin, mes guerriers dont j'encourageais l'ardeur, s'abattirent sur la ville comme des vautours. Je pris la forteresse, je fis passer huit cents hommes par les armes et je leur coupai la tête... J'ai fait un tumulus devant la porte de la ville avec les cadavres; les prisonniers eurent la tète tranchée et je les fis mettre en croix au nombre de sept cents. La ville fut saccagée et démolie ; je la transformai en un monceau de ruines. » Passant de là au pays de Kirhi^ Assur-nazir-pal y commit les mêmes horreurs : deux cents captifs eurent les poignets coupés et deux mille autres furent réduits en escla-

vage. Ua des rois de ce pays qui avait réussi à conquérir ses bonnes grôces dès l'époque de la première guerre^ Amnibaal, fils de Zamani, était devenu odieux à son peuple, précisément à cause de son amitié pour le tyran : il fut tué par ses officiers. Le roi d'Assyrie vole pour venger son fidèle vassal. Quand ils virent s'avancer l'orage, les coupables essayèrent de le conjurer en se dépouillant de tout ce qu'ils possédaient pour l'offrir à l'envahisseur. « Us craignirent, dit l'inscription, la force de mes armes et la main terrible de ma puissance; ils m'envoyèrent des chars, des équipages pour les hommes et pour les

Vaincut apportant au roi leurs tribats. (Bag-reliet du palais de Sargon.)

chevaux, quatre cent soixante chevaux harnachés, des lingots d'argent et d'or, cent talents d'étain, cent talents de fer, trois cents talents de bronze, cent kam de fer, trois cents katpi de fer, des instruments en fer, des vases de fer,^mille vêtements de laine et de Un, des statues dorées, les meubles du palais et toutes sortes d'ustensiles, deux mille bœufs, cinq mille moutons, la femme d'Amnibaal, ses meubles, ses filles, les principaux oHiciers du palais, et des richesses de toute sorte. » C'eût été perdre son temps, après cela, que de vouloir piller un désert; Assur-oazir-pal le comprit celte fois et se tint pour satisfait; il se proclame heureux et puissant, le plus grand roi de la terre, le favori des dieux.

RÈGNE DASSUR-NAZIR.PAL <882 A 857) 175

« Il fut, poursuit le texte, sans égal parmi les rois des quatre régions ; roi, il régna sur tout le pays compris entre le Tigre et la crête des monts Labnana (le Liban) et la grande mer du pays de Lake, y compris le pays de Suhi et la ville de Rapik. Il soumit à son autorité toute la région comprise entre les. sources du fleuve Supnat et la frontière du pays de Sabitani d'une part ; entre le pays de Kirruri et celui de Kilzani d'autre part; depuis le passage du Zab jusqu'à la ville de Tulbari qui est au-dessus de Zaba; depuis Tul-sa-abtan jusqu'à Tulsa-zabtan; en outre, il annexa à son empire les villes de Kirimu, de Kuratu, les pays de Birut et de Kar-Dunias, et il imposa des tributs à tout le Naïri. »

Il est difficile de se rendre un compte exact des données géographiques que nous venons de reproduire, et nous manquons de points de repère qui puissent servir de base à cette délimitation de frontières ; il sera peut-être à jamais impossible d'identifier à des noms modernes la plus grande partie des noms de lieux cités au cours des inscriptions historiques des rois d'Assyrie, et dont la nomenclature est rendue par là presque aussi inutile que barbare pour nos oreilles.

Que faire de tant de richesses accumulées sans relâche dans les magasins de Ninive, et pour qui cet or, ces pierreries, ce bronze, ces riches étoffes? A quoi pouvait-on employer ces milliers d'esclaves qui couraient le risque de devenir des bouches inutiles? Assur-nazir-pal eut l'idée de bâtir un palais qui surpassât tout ce que ses prédécesseurs avaient pu rêver et il en fixa l'emplacement dans la ville de Kalah, plus spécialement la ville de sa dynastie. « J'ai refait, dit-il, la ville de Kalah; j'ai rasé l'ancienne terrasse jusqu'au niveau des eaux; j'ai élevé audessus cent vingt tiApi el l'y b\ construit un temple au dieu Adar, mon seigneur. J'ai sculpté l'image du dieu Adar, qui n'a pas de rivaux ; dans la piété de mon cœur, j'ai immolé à sa grande divinité un taureau sur des tables de marbre recouvertes d'or pur; je l'ai choisi pour être la divinité protectrice de Kalah, et j'ai établi en son honneur des fêtes au mois de sabat (janvier) et au mois d'ulul (août) ; j'ai élevé un temple en briques et j'ai consacré un autel au dieu Adar; j'ai aussi bâti un temple dans Kalah, à la déesse Belit, au dieu Sin, à Gula^ à Nisruk, à Raman, le gardien du ciel et de la terre. »

Les archéologues anglais qui ont particulièrement exploré les ruines de Kalah, émerveillés des richesses qu'ils ont trouvées enfouies sous les tumulus de Nimroud ont essayé de reconstituer par la pensée et

176 LK SECOND EMPIRE ASSYldEN JUSQU'AUX SAHGONIDES

d'après les documeots l'aspect général de la ville au temps d'Assur^ nazir-pal qui y a semé partout son nom et ses inscriptions. « La nouvelle capitale qui grandissait de jour en jour, dit M. G. Rawlinson', était assise dans un site salubre et naturellement Torlifié, sur un petit éperon du Djebel-Maklub, protégé de part et d'autre par un fleuve. Palais après palais s'éleva sur la haute plaie-forme, chacun somptueusement décoré de boiseries ouvragées, de lames d'or, de peintures, de sculptures, d'ouvrages émaiilés, chacun rivalisant de splendeur avec les palais déj& construits par les anciens rois. Des lions de pierre, des sphinx, des

l'Iun des ruiaei de Nimroud (Kalah*;.

obélisques, des sanctuaires, des tours sacrées embellissaient la scène et en rompaient la monotonie par leur variété. La grande pyramide ou zigurrat annexée au temple d'Adar, dominait toute la ville et ralliait autour d'elle cette vaste forêt de palais et d'édifices sacrés. Le Tigre qui baignait à l'ouest le pied de la terrasse, reflétait la ville dans ses eaux, et doublant la hauteur apparente des murailles, dissimulait un peu l'écrasement qui était le défaut de celte architecture. Quand le soleil

' Tkt fixe greal Monarchiet, t. II, p. 99.

* D'sprës G. RswUdsod, The fita great Monarchiet, t. 1, p. 200.

REONE D'ASSL'R-NAZIU-PAL (882 A 857) |77

Statue d'Auor uazir-pal. UaoL 1 m. 04. (Mu<£e Britonoiquc.)

couchant dardait ses rayons obliques sur tout cet ensemble, il se formait des teintes éclatantes qu^on ne voit que sous le ciel d'Orient^ et Kalah devait sembler une vision féerique au voyageur qui l'apercevait pour la première fois. » Du haut de la pyramide du temple d'Adar, les prêtres assyriens observaient les révolutions sidérales, calculaient le retour des éclipses et interrogeaient Favenir. Dans le temple qui fut fouillé par M. Layard, on a constaté partout les traces d'Assur-nazir-pal, et comme il le dit lui-même, « la gloire de son nom. » On y a retrouvé son portrait répété une douzaine de fois sur les bas-reliefs et sa statue en pied : il a tous les traits d'un monarque corrompu et cruel. Son front bas et fuyant manque de noblesse ; Tœil est démesurément grand, les pommettes des joues saillantes, le nez rond et busqué, les narines trop larges; la moustache coupée en brosse et frisée aux extrémités laisse entrevoir des lèvres épaisses et sensuelles, tandis que le menton et la face sont couverts de cette grande barbe postiche que portent tous les rois et qui retombe sur la poitrine en cordelettes symétriques. Le cou énorme et court, les épaules larges, et le corps trapu donnent au prince un aspect robuste et vigoureux. Sa statue qui est au Musée Britannique le représente debout; d'une main il tient une faux, et de l'autre un sceptre. Sur sa poitrine, on lit : « Assur-nazir-pal, grand roi, roi puissant, roi des légions^ roi d'Assyrie, fils de Teglath-Adar, grand roi, roi puissant, roi des légions, roi d'Assyrie, fils de Raman- Nirar^ grand roi, roi puissant, roi d'Assyrie. II possède les terres depuis les rives du Tigre jusqu'au Liban ; il a soumis à sa puissance la grande mer et tpus les pays depuis le lever jusqu'au coucher du soleil. »

Quelques années après avoir érigé cette statue, Assur-nazir-pal n'eut point fixé la chaîne du Liban comme la limite occidentale de son empire, car la fortune d^s armes ne cessant de le favoriser, il fut le premier des monarques assyriens qui vit la Méditerranée. Désormais, c'est de Kalah et non plus de Ninive qu'il s'élance, comme le lion de sa tanière, pour aller promener la terreur aux quatre coins de l'horizon, et la dernière partie de son règne est remplie par deux grandes expéditions dcms lesquelles il se couvrit de gloire : la soumission définitive de la région du moyen et du bas Euphrate, y compris le pays de Kar-Dunias, et la conquête d'une partie de la Syrie et de la Phénicie.

Une révolte des pays de Laki et de Suhi, sur le moyen Euphrate, fut \}û excellent prétexte pour recommencer la guerre interrompue un

instant par les travaux d'embellissement qu'on exécutait à Kalah. Le IV jour du mois de Sivan (mai) Assur-nazir-pal partit à travers la Mésopotamie et s'arrêta dans la ville de Tabite pour percevoir les impôts; de là, il quitta le cours du Harmis pour rejoindre celui du Habour dans la ville de Magaris. Les étapes successives de sa route furent ensuite Sadikanni (aujourd'hui Arban), Katni, Dur-Kumlim, Bit-Halupe, Sirki(la (7irc^5mm classique), Supri, Nakarabani, Hindani, Haridi. Partout il prélevait un butin qu'on lui apportait sans même oser murmurer. Il ne s'arrêta qu'aux portes d'Anat oti il ne dit point qu'il entra; il alla ensuite ravager les environs de Suri', place forte qui dépendait du royaume de Subi dont le roi était alors Sandudu. Depuis longtemps déjà ce petit pays de Subi faisait la guerre aux Assyriens : sans cesse battu et rançonné, il relevait sans cesse la tête et, favorisé par son éloignement, il était parvenu jusqu'ici à maintenir tant bien que mal son indépendance. Depuis une époque extrêmement reculée, il avait une dynastie de souverains dont quelques-uns seulement sont mentionnés dans les inscriptions cunéiformes; voisins des rois de Babylone, ils paraissent avoir eu avec eux de continuelles relations d'amitié, au moins chaque fois qu'il s'agissait de résister aux hommes du Nord.

Cette fois encore les Subites firent appel aux Chaldéens que l'inscription, par tradition sans doute, appelle encore les Kasschi ou Gosséens. « Sandudu, dit Assur-nazir-pal, se fia aux armées du vaste pays de Kasschi (Chaldée), et il s'avança contre moi pour me livrer bataille. Après deux jours de combat, je poursuivis ma marche en avant contre la ville de Suri que j'assiégeai. Alors, Sandudu et ses guerriers, craignant la puissance de mes armes, s'enfuirent de l'autre côté de TEuphrate. Je pris la ville ainsi que cinquante cavaliers et les soldats de Nabu-paliddin, roi du pays de Kar-Dunias; Zabdan, son frère, trois cents morts et Bel-pal-iddin, leur général, tombèrent entre mes mains ainsi qu'un grand nombre de prisonniers. J'ai pris de l'argent, de l'or, de l'étain, des bijoux, des pierres précieuses, tout ce qu'il y avait au palais, des chars, des chevaux, les insignes royaux, des vêtements d'hommes, des harnais pour les chevaux, les femmes du palais et une foule d'esclaves;

> On ne peul se rendre compte des mouvements de Tarmée d'Âssur-nazir-pal dans toute cetle guerre qu'en admettant l'existence de deux villes de Sur, Tune située non loin de l'endroit où le Belik rejoint TEuphrate, et où se trouve la Surieh actuelle (Thapsacus), l'autre beaucoup plus bas sur l'Euphrate, dans les environs d'Anah. Cette dernière est peut-être la capitale des Subites même, dont le scribe assyrien aura écrit le nom ^uvi au lieu de Svhu

j'ai ravagé et démoli la ville. C'est ainsi que j'établis ma domination sur le pays de Suhi. »

Alors, la terreur s'empara de l'âme du faible Nabu-pal-iddin , roi de Babylone, et toute la Chaldée trembla. Que s'était-il passé dans cette région depuis le jour où nous avons vu ses armées aux portes d'Ellassar, nous ne le savons guère que par conjecture. Des guerres malheureuses et des querelles intestines avaient mis Babylone hors d'état de lutter contre la prépondérance assyrienne qui envahissait tout. Cependant Assur-nazir-pal ne dit pas qu'il soit entré dans Babylone qu'il parait même avoir prudemment respectée. 11 se contente de raconter qu'il fit ériger sa statue dans la ville de Suri et qu'il répandit l'épouvante en Chaldée et dans tous les pays arrosés par l'Euphrate. Même chez les Subites et dans le bassin moyen du fleuve, la conquête n'était pas définitive et il fallut l'achever au printemps suivant. Le IS"" jour du mois de Sivan^ Assur-nazir-pal quitte de nouveau son palais^ franchit le Tigre et passe sur le Habour. De Bit-Halupê, sur ce dernier fleuve, il rayonne un instant dans les environs, visite en conquérant la villa de Suri, puis, descend l'Euphrate jusqu'à la ville de Sibate, dans la terre de Suhi.

(( Les habitants de Suhi, de Laki et de Hindani, dit-il, avaient eu confiance dans leurs chars, dans leur armée, dans leurs forces; ils comptaient six mille soldats qui m'offrirent la bataille. J'acceptai le combat et je les mis en fuite; je pris leurs chars et je tuai cinq mille six cents d'entre eux. Le reste prit la fuite du côté des marais, sur les bords de l'Euphrate. J'occupai la contrée depuis la ville de Haridi qui dépend du pays de Suhi jusqu'à la ville de Kipina et les villes des pays de Hindani et de Laki situées sur l'autre rive du fleuve. » Le roi du pays de Laki, nommé Aziel, essaya de continuer la lutte en se retranchant dans la citadelle de Kipina, qui fut obligée de se rendre après avoir perdu mille de ses défenseurs; Aziel réussit pourtant à s'échapper; le malheureux, errant en fugitif, remonta le cours de l'Euphrate, poursuivi de près par Assur-nazir-pal, auquel il finit pourtant par échapper en se cachant dans les montagnes; mais ses lieutenants lia et Himti furent chargés de fers. Deux forteresses furent bâties sur l'Euphrate pour surveiller le pays, l'une au delà du fleuve reçut le nom de Dur-Assur-nazir-pal, l'autre en deçà fut appelée Nibarti-Assur. Avant de rentrer à Kalah, le roi d'Assyrie voulut se donner le plaisir de la chasse dans les forêts qui longeaient la rive droite de l'Euphrate; il tua cinquante buffles, en

RÈGNE D'ASSUR-NAZIR-PAL (88â A 857) 181

prit huit tout vivants, tua vingt aigles et en prit vivants uti pareil nombre.

L'année suivante il eut à réprimer une révolte des montagnards qui habitaient les pentes méridionales du mont Masius^ en pleine Mésopotamie : c'était le pays de Bit-Adini dont les villes principales étaient Katrabi et Tul-Abne (Tell-Aban). Assur-nazir-pal y disperse une armée de huit mille cavaliers, et transporte à Kalah deux mille quatre cents esclaves pour travailler à Tembellissement de sa capitale.

La paix régnant désormais dans le bassin du Tigre et de TEuphrate dont les ressources étaient d'ailleurs complètement épuisées, Assurnazir-pal résolut de tenter un grand coup du côté de l'Occident et 'd'exercer ses rapines dans des contrées vierges et que nul Assyrien n'avait vues avant lui. L'occasion paraissait favorable, car, à l'ouest de l'Euphrate, les Hittites n'étaient guère en état de faire la guerre; ils ne s'étaient pas encore suffisamment relevés des coups terribles que leur avait portés autrefois Teglath-pal-asar, et leur résistance, en tout cas, ne pouvait être bien sérieuse. Assur-nazir-pal se porta droit devant lui, traversant les pays de Bit-Bahian, d'Anila, de Bit-Adini, jusqu'à l'Euphrate qu'il franchit sur des radeaux, en vue de Karkémis, oi!i il entra sans coup férir et où il reçut l'hommage et le tribut du roi Sangar. Un prince hittite, Lubarna, qui régnait dans le bassin du fleuve Apre (le Ifrln moderne) et possédait des places considérables comme Hazaz^el Kunulua^ avait eu un instant la pensée de s'opposer à la marche de l'envahisseur; mais, le voyant approcher, il se prosterna à ses pieds et se dépouilla de tout ce qu'il possédait pour le lui offrir. C'est ainsi que le roi d'Assyrie, suivant la route que parcoureront bien des fois les légions de ses successeurs, déboucha tout à coup dans le bassin de l'Oronte. Il guerroya quelque temps dans ces parages, passade la vallée de rOronle, qu'il suivit durant plusieurs jours, dans celle du Sangura et occupa la ville d'Aripua qui est probablement l'Alep moderne. Il fut bientôt maître des deux versants du Liban et il put voir la grande mer de Phénicie. Là, émerveillé et reconnaissant envers les dieux de tant de bienfaits, il leur offrit un sacriflce d'actions de grâce sur un rocher battu par les flots. « J'ai reçu, dit-il, le tribut des rois du pays de la mer, des gens de Tyr, de Sidon, de Byblos, de Mahallat, de Maiza, de Kaiza, d'Aharri, d'Aradus qui est située en pleine mer : ils m'appor-

* Aujourd'hui encore Azaz, au nord d*Alep.

tèrent de l'argent, de Tor, de Tétain, du fer, des instruments en fer, des vêtements de laine et de lin, de grands et de petits pagut, du bois de santal, de Tébène, des peaux d'animaux marins, et ils baisèrent mes

pieds. »

Assur-nazir-pal, protégé par Adaret Nergal, les dieux de la force, monta sur les vaisseaux qu'il captura dans le port d'Aradus et fit une promenade en mer dans laquelle il tua un dauphin. Il chassa quelques jours plus tard dans les gorges escarpées du Liban, tua des buffles et des sangliers, et en captura un certain nombre tout vivants qu'il fit transporter en Assyrie. Il se vante même d'avoir tué cent vingt lions (deux soixantaines), et il prétend que ces animaux tombaient de frayeur devant sa toute-puissance. Il énumère encore des troupeaux d'animaux sauvages qu'il força dans leurs repaires : des antilopes, des cerfs^ des bouquetins^ des gazelles, des tigres, des renards, des léopards; il tua aussi des aigles et des vautours. Il s'oubliait dans les montagnes en vrai fils de Nemrod, lorsque le roi d'Egypte, à qui la renommée de ses exploits était parvenue, lui envoya une ambassade pour le complimenter et lui demander son amitié. En témoignage d'admiration, les émissaires égyptiens apportaient au roi d'Assyrie un crocodile [namsuh) pris sur les bords du Nil, et de grands poissons d'une espèce particulière à l'Egypte*. Quand plus tard les rois d'Egypte et d'Assyrie se rencontreront de nouveau sur les rives de la Méditerranée^ ce ne sera plus pour se féliciter mutuellement et s'envoyer des présents.

Après cela, Assur-nazir-pal remonta vers les vallées de l'Amanus où il fit abattre pour servir à ses grandes constructions de Kalah, des cèdres, des pins et des cyprès. Sur un des plus hauts sommets de cette chaîne de montagne, il offrit de nouveaux sacrifices aux grands dieux et érigea une stèle commémorative de ses conquêtes. Nul ne saura jamais ce qu'il fallut d'efforts et de vies d'esclaves pour transporter à travers un pays accidenté et sans routes, jusque sur les rives du Tigre, les poutres gigantesques coupées dans les forêts de l'Amanus. Les grands dieux Adar, Sin et Samas et la déesse Istar, dont les temples furent embellis, achevés et agrandis, purent être satisfaits des honmiages du prince qui n'était point ingrat; mais l'Orient tout entier trouvait sans doute que les dieux d'Assyrie étaient bien cruels et que ces maîtres

^ Ces détails sont racontés sur le monolithe brisé qu'on a attribué à tort à Teglath-palasar I«'. V. plus haut, p. 146.

RÈGNE D'ASSUK-NAZmPAL (SSj A 857) 183

du monde comptaient pour bien peu de chose les bras et le sang des esclaves.

Assur-nazir-pal ne revint plus sur les bords de la Méditerranée, et il ne fil, comme Moïse, qu'entrevoir de loin la terre promise que ses successeurs viendront conquérir et dont ils exploiteront si longtemps les inépuisables richesses. Ce que nous savons du reste de son règne se compose d'expéditions peu importantes, destinées surtout à faire rentrer les impôts, dans le nord de la Mésopotamie et aux sources du Tigre. Le district de Kipani et sa capitale Huzirina, ainsi que le pays d'Assa, de Kirhi et d'Adini, éprouvèrent une nouvelle fois ses rigueurs; la ville d'Amida, la moderne Diabekr, vit s'élever devant ses murs une pyramide de tètes humaines, et trois mille esclaves, auxquels on ne creva pas les yeux ou qu'on ne fit pas crucifier, furent dirigés sur Ninive : on les employa au creusement d'un grand canal d'irrigation qui amenait dans la plaine les eaux du Zab supérieur et dont les bords furent plantés d'arbres arrachés dans les forêts de la Syrie.

Les inscriptions d' Assur-nazir-pal jusqu'ici retrouvées s'arrêtent après la dix-septième année de son règne, bien que, d'après la liste des limmu, il ait occupé le trône pendant vingt-cinq ans. Les huit dernières années de sa vie paraissent avoir été plus calmes que les précédentes, bien qu'on ne puisse guère supposer qu'il les passa dans une paix profonde, aussi incompatible avec son caractère turbulent et sanguinaire, qu'avec l'horrible situation des pays qu'il avait conquis et qui n'aspiraient qu'à ressaisir leur liberté. En tous cas et contrairement à Teglath-pal-asar, il laissa à ses successeurs un empire immense, la frontière intacte et la domination assyrienne reconnue depuis la chatne des monts Zagros jusqu'à TAmanus^ et depuis les sources de l'Euphrate jusqu'aux portes de Babylone. Ce prince put donc, avec un légitime orgueil, élever des monuments durables de sa gloire, retracer sur la pierre, à l'aide du burin, des louanges éternelles à ses dieux favoris, exalter devant la postérité leur toute puissance dont il s'était fait le terrible champion. <c Sur les ruines, disait-il, ma figure s'épanouit, et dans l'assouvissement de mon courroux, je trouve ma satisfaction. » Ses protecteurs favoris sont Adar, l'Hercule assyrien, le mattre des batailles, et Samas, le lumineux, l'astre brillant du ciel et de la terre; mais Assur vient toujours en tête des invocations : il est le grand Dieu par excellence, « le roi de l'assemblée des dieux. »

Toutes les grandes collections de l'Europe possèdent quelques

Page 1