GUERRES EN PIIÉNICIE, EN ASIE-MINEURE ET EN ARMÉNIE
époques de Thisloire, le théâtre des plus importants événements dans la vie des peuples. Les Pyles d'Assyrie virent passer pendant de longs siècles, non seulement les grands conquérants à la tête de leurs bataillons, mais d'innombrables files de caravanes de marchands qui apportaient au monde occidental, les richesses et les produits de TOrient, et initiaient les Lydiens, les Phrygiens et les Hellènes à la grande civilisation qui avait son foyer sur les bords du Tigre. Déjà la conquête de Chypre par les Assyriens avait commencé à faire pénétrer chez les Grecs rinfluence féconde deTOrient, et les vaisseaux phéniciens s'étaient faits les intermédiaires entre des populations aussi étrangères les unes aux autres que le peuple assyrien et le peuple hellénique: La conquête de FAsie-Mineure par les armées d'Assurbanipal acheva de renverser les barrières qui s'opposaient encore au rapprochement et à la pénétration réciproque de deux civilisations si disparates et d'origines si diverses. Nous verrons ailleurs, que c'est surtout par le côté artistique que l'Assyrie exerça son influence sur l'occident de l'Asie et de là sur l'Europe orientale, et nous devons nous restreindre ici à établir historiquement l'intrusion des Assyriens dans les affaires de l'Asîe-Mineure.
Gomme tous les empires despotiques, eelui de Ninive avait d'autant plus besoin d'extension au dehors qu'il était intérieurement dépourvu de toute vitalité propre et que son existence ne reposait que sur l'armée. Le repos et la paix lui eussent été tout aussi funestes que la perte de grandes batailles. Quand Assurbanipal se vit maître non seulement de toute l'Asie antérieure, mais de l'Egypte jusqu'à Thèbes et jusqu'au désert de Libye, force lui fut, pour trouver un aliment à la soif de conquêtes qui le dévorait, d'envahir la presqu'île qui s'avance entre la Méditerranée et le Pont-Euxin. La route en était connue, puisque la Gilicie avait été déjà plusieurs fois conquise par les monarques ninivites.
Si l'on s'en rapporte aux traditions mythologiques de la Grèce, il faudrait croire que les Assyriens ont pénétré en Asie-Mineure bien longtemps avant les événements que relatent les inscriptions cunéiformes, et dès avant l'époque du siège de Troie. Dans ces souvenirs légendaires, mais qui ont sans doute quelque fond de vérité, les invasions assyriennes sont personniflées par les noms d'Uos et d'Assaracos, placés par Homère' dans la généalogie royale de Troie. Or, llos n'est pas autre chose que le nom de la divinité suprême en assyrien, ilu, et
> Iliade, xz, 239-240.
312 ASSARHADDON ET ASSDRBANIPAL. RUINE DE NINIVE
dans Assaracos^ il est facile de retrouver le nom du dieu A^^;/r, déformé comme dans Assarhaddon et dans une foule d'autres noms propres assyriens grécisés. Une autre tradition grecque attribue à Ilu, la fondation d'Ilios ou Ilion, et Ton racontait même qu'un roi d'Assyrie du nom de Teutamos, comme le kouschite Memnon venu du pays de l'Aurore, aurait envoyé une armée au secours de Priam, lors de la guerre de Troie'. Les Lydiens, de race sémitique, tout voisins des cités grecques de la côte, et le premier peuple de l'Asie-Mineure qui nous apparaisse constitué politiquement, donnaient pour fondateur de la seconde dynastie de leurs rois, un Héraclès qu'ils disaient fils de Ninus et de Bel, et M. Ernest Curtius regarde la Lydie comme l'avant-poste de la puissance assyrienne du côté de l'Occident. Indépendamment de ces légendes, Ctésias racontait que Ninus avait conquis la Phrygie, la Troade et la Lydie, et Platon affirmait aussi qu<au temps de la guerre de Troie, les Assyriens dominaient sur toute T Asie-Mineure*. Ne faut-il pas voir encore une trace de cette primitive extension de la puissance assyrienne jusque sur les bords de la mer Egée, dans la fondation, par les Lydiens, d'une ville en Carie, h laquelle fut donné le nom de Ninoé ou Ninive (en assyrien Ninua). Quand on rapproche ces souvenirs helléniques et indigènes des traditions sémitiques qui se sont groupées autour du nom de Nemrod, on est porté à croire qu'il y a un réel fondement historique dans l'extension extraordinaire, du côté de l'Occident, donnée à l'empire kouschite personnifié dans le fondateur de fiabylone et de Ninive.
Mais il convient d'ajouter que ces antiques relations ne survécurent pas à l'empire nemrodite, et aucun roi de Ninive ne franchit les Pyles d'Assyrie avant Sargon.
Ce fut une révolte de Baal, roi de Tyr, qui amena Assurbanipal sur les bords de la Méditerranée, la troisième année de ^on règne. Il avait méprisé la parole du roi de Ninive et méconnu ses avertissements. Ses places fortes furent assiégées et pillées, selon la règle ordinaire, et quant à Tyr elle-même, elle fut investie, et le blocus dura si longtemps que les assiégés, dit l'inscription, furent réduits aux dernières extrémités et contraints de boire l'eau de la mer pour étancher leur soif. La famine les contraignit d'ouvrir leurs portes. « J'ai humilié Baal et fait fléchir son courage; je l'ai contraint de subir mon joug; j'ai fait
* Cephalion, Fragm. I, coll. Didot, Fragm. hisL grœc, t. III. p. 627. ^ ■ Cf. Curlius, Histoire grecque, Irad. Bouché-Leclercq, t. I, p. 87 et 89*ett. II, p. 123; Ff. Lenormant, Les Antiquités de la Troade, 1" partie, p. 64 et suiv.
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amener en ma présence, pour en faire des esclaves, ses filles et les sœurs de son frère. Yamelek, son fils, vint m'offrir sa soumission avec des présents incomparables, me livrant en otages sa fille et les filles de ses frères. Je lui fis grâce et je l'établis roi sur le pays. » Tous les autres princes de la côte phénicienne qui avaient obéi au mot d'ordre de Baal s'empressèrent, bon gré mal gré, de rendre les armes. C'étaient Yakinlu, roi d'Ârvad, qui, défendu de toutes parts par les flots de l'océan^ avait cru pouvoir garder son indépendance : il envoya sa fille pour être internée dans le harem du tyran^ à Ninive ; ce fut ensuite Mugai, roi de la terre de Tubal, qui envoya aussi sa fille au palais du roi des rois, et souscrivit l'engagement de payer un tribut annuel en chevaux de son pays. Enfin Sandasarme, roi en CiliciCi qui jamais n'avait été soumis au joug assyrien, sacrifia également une de ses filles au terrible monarque qui le reçut avec bonté et lui conserva sa couronne. Assez longtemps toutefois, Yakinlu, roi d'Arvad^ fut l'objet de la défiance d'Âssurbanipal, qui hésitait à s'engager plus avant dans l' Asie-Mineure en laissant sur ses derrières un vassal remuant, d'une hostilité à peine contenue, et qui eût pu, en cas d'échec, lui fermer la retraite ; finalement, il résolut de le détrôner, et de le remplacer par un de ses fils. Azibaal, Abibaal, Adonibaal, Sapadibaal, Budibaal^ Baaliasupu, Baalhannon, Baalmelek, Abimelek et Âhimelek (ce sont les noms des dix fils de Yakinlu), après s'être réfugiés probablement à Chypre, revinrent spontanément, avec de nombreux présents, pour baiser les pieds d'Assurbanipal qui les accueillit bien et couronna l'atné, Azibaal, roi d'Arvad à la place de son père. Après cela, le roi d'Assyrie put se lancer en toute sécurité en pleine Asie-Mineure où les Lydiens jouissaient à cette époque d'une prépondérance incontesiée.
La Lydie assyrienne de l'époque nemrodite avait oublié depuis longtemps ses origines sémitiques et les liens étroits qui la rattachaient à Ninive et à Babylone. Ses princes indépendants avaient pris à leur service des mercenaires étrangers qui, gagnant de jour en jour en influence^ finirent par disposer eux-mêmes du pouvoir. C'étaient principalement desCariens. Le Carien Gygès, commandant de la garde royale au temps du roi Candaule, poussait l'audace jusqu'à porter les insignes de la puissance royale et la hache à deux tranchants, symbole du pouvoir suprême. Il arriva un moment où il chassa son maître* et mit fin à
* Cf. Curtius, Hist. grecque, trad. Bouché-Leclercq, l. II, p. 126 et note.