‹ Histoire ancienne de l'Orient [Texto impreso]Chapitre 72 sur 98 · DE BABYLONE · texte numérisé non relu

DE BABYLONE

Il n'était pas besoin d'un don surnaturel de prophétie pour prévoir que Fempire de Babylone, parvenu à un si haut degré de splendeur, était bien près de sa perte, el que sa puissance ne mettrait pas à s'écrouler plus de temps qu'elle n'en avait mis à s'élever; il suffisait pour cela d'un esprit sagace et clairvoyant. Cet empire n'avait en effet par luimême aucun élément sérieux de durée; le colosse, ainsi que dans la vision expliquée par Daniel, avait des pieds d'argile. La nation babylonienne n'était pas assez énergique et assez militaire pour être capable de maintenir, comme les Assyriens, pendant plusieurs siècles, sa domination sur-cent peuples divers. Toute sa force guerrière consistait dans les hordes de cavaliers que fournissaient les tributs de l'Irâk-Araby el les populations de la Basse-Chaldée, hordes éminemment propres à couvrir, en très peu de temps, une immense étendue de territoire avec l'impétuosité d'un torrent qui a rompu ses digues, mais non à conserver longtemps ces contrées et à y asseoir une domination solide. On observe en effet toujours dans l'histoire que les peuples dont la puissance militaire réside exclusivement dans la cavalerie sont cs^ables de grandes et rapides conquêtes, mais ne parviennent jamais à les garder longtemps.

En même temps, dès le moment de la mort de Nabuchodonosor, des bruits menaçants commençaient à se répandre à Babylone. On disait qu'un nouveau peuple dominateur se révélait. Déjà le royaume des Mèdes était ébranlé par ce peuple, naguère encore son vassal. Les Perses, ainsi s'appelaient les nouveaux conquérants, étaient sortis de leurs âpres montagnes sous la conduite d'un jeune chef, que ses débuts dans la guerre élevaient déjà au rang des grands capitaines. Les prophètes israélites annonçaient, au reste, depuis longtemps, d'une voix éclatante, que la superbe Babylone aurait bientôt le sort qu'elle avait fait subira Jérusalem. « Descends, assieds-toi dans la poussière, s'écriaienlils, vierge fille de Babylone ; assieds-toi par terre et non sur un trône, (ille des Ghaldéens! On ne t'appellera plus déUcate et voluptueuse. Prends les meules et mouds du blé ; ôte ton voile et relève ta robe ; découvre ta cuisse pour passer les torrents; montre ta nudité, que Toa voie ta honte ! »

Nabuchodonosor eut pour successeur son fils Abil-Marduk, ou Evilmérodach* qui n'est mentionné dans les textes cunéiformes que par des tablettes d'intérêt privé de la tribu Egibi dont il sera question ailleurs. Dans rhistoire sacrée, il est signalé par un trait d'humanité. Il fil, au début de son règne, sortir de prison le roi de Juda, Jéchonias, qui gémissait depuis trente-sept ans dans les fers, lui donna un rang supérieur à celui des autres rois captifs qui séjournaient dans cette capitale, l'admit à sa table et lui assigna une pension ^ Mais le reste de son règne ne correspondit pas à cette action honorable. Bérose le signale comme ayant foulé aux pieds toute loi et toute retenue. Un parti se forma contre lui; il fut assassiné par son beau-frère, le gendre de Nabuchodonosor et le fils du Bel-labar-iskun, qui avait eu le pouvoir pendant la folie du grand conquérant chaldéen (559), lequel portail le nom de Nergal-sar-ussur (le dieu Nergal protège le roi), altéré en Neriglissor dans les fragments de Bérose. Evilmérodach n'avait régné que deux ans.

Cette tragédie domestique valut à Nergal-sar-ussur ou Neriglissor un sceptre dont il usa sans dignité, et qu'il conserva peu. Le gendre du vainqueur de Jérusalem se construisit un nouveau palais à Babylone, en dehors de la cité royale, sur la rive occidentale de l'Euphrate; il plaça des statues d'argent massif dans les différents sanctuaires de la pyramide du temple de Bel-Marduk.

Des briques estampées au nom de Neriglissor attestent la part qu'il prit aux embellissements de Babylonç; il s'y intitule, comme Nabuchodonosor, restaurateur du E-Sagil et du E-Zida. Outre ces briques, un cylindre en terre cuite actuellement conservé au collège de la Trinité, à Cambridge, raconte en détail les constructions de ce prince, avec des formules identiques à celles qu'on rencontre dans les inscriptions de Nabuchodonosor. C'est par ce texte que nous apprenons que le père de Neriglissor portait le nom de Bel-labar-iskun. « Après que Marduk, le puissant seigneur, eut élevé ma tête et m'eut donné le gouvernement des pays et des hommes, moi, je n'oubliai pas le dieu Marduk; j'embellis le E-Sagil et le E-Zida, je dressai les images saintes, et je me conformai scrupuleusement aux oracles primitifs. J'installai des dragons de bronze sous les portiques du E-Sagil, à côté des taureaux colossaux qui se tenaient déjà sur le seuil. A la porte du temple du Soleil levant... je fis aussi placer huit énormes dragons de bronze pour imposer aux

' Bérose, Fragm, 14; Polyhistor, dans Kusèbe, Chron, can. i, 5; Abydène, ibid,, î, 10. « II Rois, XXV, 27-28; Jérém., ui, 31 32.

méchants et aux ennemis la crainte de la mort, et je les Gs revêtir de lamelles d^argent... » Neriglissor raconte aussi qu'il répara les canaux d'irrigation et les quais de TEuphrate, qu'il agrandit encore le palais royal bâti par ses prédécesseurs, et qu'il y fil ajouter une pyramide dont la charpente était en bois de cèdre. L'inscription se termine par une prière à Marduk.

Diaprés les traditions grecques, Neriglissor régna quatre ans seulement, et périt dans une grande bataille contre Cyrus et les Perses, vainqueurs de la Médie, auxquels il avait voulu disputer la possession de ce pays, jadis soumis aux rois d'Assyrie (555).

Le fils et successeur de ce prince est appelé Laborosoarchod dans les fragments de Bérose; il est probable qu'il s'appelait réellement Bel-labar-iskun comme son grand-père. C'était un enfant, et il n'occupa le trône qu'un petit nombre de mois. Les chefs de la caste des Chaldéens l'en précipitèrent, indignés des instincts vicieux et cruels qu'il témoignait déjà. Ils proclamèrent alors un des leurs, nommé Nabu-nahid ou Nabonid.

C'est ce roi dont il a déjà été plusieurs fois question au commencement de l'histoire des dynasties chaldéennes, parce que ses inscriptions mentionnent les plus anciens souverains du pays et les temples qu'ils avaient fait bâtir. Nabonid ne se contenta point, à l'imitation de ses prédécesseurs, d'embellir le Ë-Sagil et le Ë-Zida : il fil restaurer les temples des anciennes villes de Chaldée, qui depuis une longue suite de siècles s'étaient écroulés de vétusté et n'étaient qu'un monceau de décombres abandonnées. Roi archéologue et curieux du passé de l'histoire chai* déenne, il fît déblayer ces ruines, mettre à nu les substructions et dégager les fondations de ces vénérables sanctuaires, jusqu'à ce qu'il eut retrouvé les cylindres de fondation ou temen que les premiers bâtisseurs y avaient enfouis. Déjà plusieurs des rois antérieurs s'étaient, sans succès, consacrés à cette œuvre pie : il fut assez persévérant et assez heureux pour mener l'entreprise à bonne fin, et lire des inscriptions vieilles de deux raille ans que nous ne connaissons que par la transcription qu'il en fît. « La pyramide du temple de la Grande-Lumière que Lik-Bagus^ roi très ancien, avait commencée et n'avait pas achevée, mais dont son fils Dungi avait terminé la construction... Cette pyramide s'écroula de vétusté, et par-dessus les cylindres anciens que Lik-Bagus et Dungi, son fils, avaient déposés dans les fondations, je la reconstruisis en bitume et en briques, pareille à l'ancienne. »

Une autre inscription de Nabonid, qui est malheureusement fort mutilée et contient de grandes lacunes, raconte dans de plus amples détails cette restauration des anciens édifices chaldéens. Au début, on voit qu'il est question des temples E*SagiI et E-Zida, E-Sir-nuru, le temple de la Grande-Lumière, E-Parra, E-Anna, E-Ulbar et. d'autres encore spécialement consacrés à Sin, à Samas, à Nanâ, à Marduk. Le E-Parra notamment, qui avait jadis été construit par Purnapurias, fut restauré. Un autre temple, bâti par Hammurabi et abandonné depuis sept cents ans, fut aussi refait, ainsi que celui du Soleil^ à Larsa, élevé par Sargon l'Ancien et Naram-Sin. Ce dernier sanctuaire particulièrement vénéré et auquel on se rendait en pèlerinage de toutes les contrées de la Ghaldée, n'avait pourtant pas été entièrement abandonné. Déjà Kurigalzu, puis plus tard Assarhaddon y avaient fait des réparations et s'étaient elTorcé de retrouver les cylindres de fondation; d'autres rois avaient aussi poursuivi le même but. Enfin, dit le texte, « Nabuchodonosor fils de Nabopolassar, roi antérieur, réunit une troupe nombreuse pour rechercher le cylindre du temple E-Ulbar... il ne put le trouver. Et moi, Nabonid, roi de Babylone, restaurateur du E-Sagil et du E-Zida, dans mes années glorieuses^ inspiré par mon culte envers la déesse Istar d'Agadé, ma souveraine, j'ai fait creuser une excavation. Les dieux Samas et Raman m'accordèrent leur faveur constante et je trouvai le cylindre du E-Ulbar. » Nabonid raconte ensuite que si Nabuchodonosor ne trouva pas ce cylindre, c'est qu'il avait péché contre les dieux qui lui refusèrent la grâce de le trouver, et égarèrent ses recherches d'ailleurs arrêtées par des pluies torrentielles et continues. Le monument portait le nom de Sagaractias. Après avoir lu l'inscription, Nabonid la remit en place, fit lui-même un autre cylindre pour constater ses recherches et ses propres travaux ; il le déposa dans les fondations, à côté de l'ancien, puis il rebâtit complètement le temple E-Ulbar consacré h la déesse Anunit dont il implore les faveurs, pour lui-même et pour son fils aîné Bel-sar-usur, le Balthasar biblique, qu'il avait associé au trône, de même que, jadis, Assarhaddon y avait associé Assurbanipal.

Tandis que le pieux roi restaurait le culte des vieilles divinités chaidéennes et s'aliénait peut être, par là^ comme nous le verrons, la caste sacerdotale de Babylone qui préférait les nouvelles divinités dont le culte s'était, grâce à elle^ propagé dans tout le pays, des événements graves étaient survenus en Médie. Cyrus^ issu de la famille royale des Perses, et roi comme ses ancêtres du pays d'Ansan, avait fini par dé-

iZi L'EMPIKE CIIALDEEN

trùDer son beau-père Astyage, roi des Mëdes, et par se trouver maître de

Figure ailfe dfcorsDt un portique <

tous les pays qui, au nord et à l'esl , enveloppaient l'empire chaldéen. La guerre avec la Clialdée s'imposait parla force des choses.

' Bae relief (Je Koyoundjili.

LES SUCCESSEUHS DE NABIICHODONOSOR 433

Elle éclata bienlôl, et les détails nous en sont racontés dans deux

Figure ailée décorant un portique. <

inscriptions découvertes depuis quelques années seulement, et qui ont été, de la part de divers savants, l'objet de discussions sur lesquelles

' Bas-relief de Koyoun'Ijik.

nous reviendrons quand nous traiterons de l'histoire des Mèdes et des Perses. Il parait, d'après ces textes, que le roi Nabonid avait singulièrement mécontenté la caste des Ghaldéens devenue très puissante à Babylone depuis la mort de Nabuchodonosor, et qui voyait avec dépit le roi restaurer d'anciens sanctuaires abandonnés, au lieu de se contenter des cultes plus récents dont elle était absolument maîtresse. Il est fort probable que le mécontentement provoqué par les prêtres contre le roi, dissimulait une question religieuse, et la théologie du souverain qui réagissait contre les usages reçus, ne fut du goût ni du peuple ni de l'aristocratie sacerdotale. En butte aux critiques de tout le monde, Nabonid abandonna sa résidence royale de Babylone, pour aller s'installer à Tema, y vivre dans la retraite et l'indifférence des événements. Babylone décapitée, pour ainsi dire, vit ses sanctuaires abandonnés, désertés, et tombant en ruine; il semblait que les dieux eux-mêmes abandonnassent la ville sainte : vainement on fit des sacrifices et des prières pour apaiser leur courroux. Ils demeurèrent sourds à la voix des prêtres, et pour punir les fautes du roi et de ses partisans, ils déchaînèrent l'armée des Perses sur la Chaldée.

,Tel est le sens général des deux grandes inscriptions qui racontent la fin de l'empire babylonien. Dans la neuvième année de son règne, on annonçait l'approche de Cyrus, que Nabonid s'obstinait à rester enfermé dans sa retraite de Tema. De nouveaux sacrifices expiatoires furent offerts dans le E-Sagil et le E-Zida, « pour apaiser les dieux protecteurs de Babylone et de Borsippa; » mais l'armée des Perses avançait toujours, et le fils aîné du roi, Bel-sar-ussur (Balthasar) dut, comme vice-roi, se mettre à la tête de l'aristocratie et du parti national pour couvrir la frontière du pays d'Accad. La mère du roi elle-roême accompagna son petit-fils au camp établi sur l'Euphrate, au dqlà de Sippara : elle y mourut, et Balthasar, avec ses soldats, pleurèrent pendant trois jours cette femme courageuse. Quelques semaines après, Cyrus traversait le Tigre au dessous de 1» ville d'Arbèles.

Il se passa cependant plusieurs années encore sans que les hostilités fussent directement engagées et avant que la Chaldée fût menacée dans son indépendance. A la fin, dans la 17'' année de son règne, Nabonid se décida à quitter sa houteuse retraite, pour aller se placer à la tète de ses troupes. Il y arriva juste à temps pour subir un échec : il fut battu dans un sérieux engagement qui eut lieu à Rutu, sur le canal appelé Nizallat, et cette défaite acheva de le discréditer aux yeux de l'armée

LES SUCCESSEURS DE NABUCHODONOSOR 43o

du pays d'Accad, qui, peul-êlre à rinslîgation de Balthasar, se mit ouverlement en état d'insurrection. Il en résulta que Nabonid fut contraint de prendre la fuite et de rentrer à Babylone, et que Cyrus traversa le Gyndès^ sur les bords duquel il avait campé longtemps, et entra sans coup férir dans Sippara. Quelques jours plus tard, il était sous les murs de Babylone avec son lieutenant Gobryas, que les textes cunéiformes appellent Gubaru. Les Ghaldéens, suivant le récit d'Hérodote, sortirent en armes et lui présentèrent la bataille : ils furent encore vaincus, et c'est dans cette sortie, probablement, que Nabonid fut fait prisonnier. La lutte continua encore longtemps contre l'armée qui, sous les ordres de Balthasar, se renferma derrière la double ceinture de murailles qui paraissait faire de Babylone une place inexpugnable. « Cyrus, dit Hérodote, n'était pas exempt d'inquiétude, et beaucoup de temps déjà s'était écoulé snns qu'il eût fait le moindre progrès. Soit que l'un des siens, remarquant son anxiété, lui eût donné conseil, soit que de luimême il eût conçu ce qu'il y avait à faire, voici le parti qu'il prit. Il range le gros de ses forces à l'endroit où les eaux entrent dans la ville, et une autre troupe à leur issue, du côté opposé ; il prescrit à ces deux corps de faire irruption dans Babylone à l'instant où ils verront le fleuve devenir guéable. Ces dispositions prises, ces instructions données, il s'éloigne avec la partie iuactive de son armée. 11 recule jusqu'au bassin creusé par Nitocris, et s'en sert comme elle, mais dans un but opposé. Il y détourne les eaux du fleuve, dont le lit habituel est aussitôt rendu guéable. Cependant, les Perses que Cyrus a rangés sur ses bords auprès de la ville, le voient s'affaisser, au point qu'un homme n'a plus d'eau que jusqu'à la cuisse; ils saisissent le moment, et pénètrent dans Babylone. Si les habitants avaient soupçonné ou appris ce que Cyrus préparait, ils eussent épié l'arrivée de l'ennemi dans la ville, et l'eussent misérablement détruit : car, en fermant les portes qui conduisent à l'Euphrate, et en montant sur les murs de soutènement des deux berges, ils l'eussent pris comme dans un filet. Les Perses, au contraire, les surprirent; la ville est si grande que, selon le récit des Babyloniens eux-mêmes, ceux deâ extrémités étaient déjà enveloppés, que ceux du centre n'en savaient rien. C'était jour de fête : les uns dansaient, les autres se livraient à des divertissements qu'ils n'interrompirent qu'en apprenant la vérité. Ainsi, Babylone fut prise pour la première fois. » Le jour où Cyrus pénétra dans Babylone, les Ghaldéens célébraient la grande fête des Sacées, au milieu d'insouciantes orgies, et divers

ASÙ I/EMPIRE CHALDEEN

passages de rÉcriture sainte viennent fort à propos compléter le récit d'Hérodote et celui des inscriptions, avec lesquels ils se trouvent en parfaite harmonie. Déjà, en prédisant la terrible fin réservée aux oppresseurs de sa patrie, Jérémîe avait dit :

Je préparerai leurs festins,

Et je les enivrerai afin qu'ils s*abandonDent à la joie.

Ils s^eadormiront d*un éternel sommeil

Ils ne se réveilleront plus, dit Jéhovah.

Je les conduirai à la boucherie comme des agneaux,

Comme des brebis et des boucs *.

La scène du festin au milieu duquel fut surpris Balthasar est racontée dans le livre de Daniel sous les couleurs les plus saisissantes et avec un laconisme tragique :

<( Le roi Balthasar offrait un grand festin à mille des plus grands de sa cour, et chacun buvait selon son âge.

« Le roi, étant donc déjà pris de vin, commanda qu'on apportât les vases d'or et d'argent que son ancêtre Nabuchodonosor avait emportés du temple de Jérusalem, afin que le roi bût dedans, avec ses femmes, ses concubines et les grands de la cour.

« On apporta donc aussitôt les vases d'or et d'argent qui avaient été pris dans le temple de Jérusalem, et le roi but dedans, avec ses femmes, ses concubines et les grands de la cour.

« Ils buvaient du vin et ils louaient leurs dieux d'or et d'argent, d'airain et de fer, de bois et de pierre.

« Au même moment, on vit apparaître des doigts et comme la main d'un homme qui écrivait vis-à-vis du chandelier, sur la muraille de la salle du roi, et le roi voyait le mouvement des doigts de la main qui écrivait.

« Alors, le visage du roi se changea; son esprit fut saisi d'un grand trouble; ses reins se relâchèrent, et dans son tremblement ses genoux s'entrechoquaient.

« Le roi poussa un grand cri et ordonna qu'on fit venir les mages, les Ghaldéens et les devins ; et le roi dit aux savants de Babylone : Quiconque lira cette écriture et me l'inteprréteraf sera revêtu de pourpre, aura un coUier d'or au cou, et sera la troisième personne du royaume'. »

* Jérémie, li, 30-40.

' On a judicieusement fait remarquer que Ddlthasàr, dans ces paroles, so compte comme la

Les savants chaldéens n'ayant pu rien expliquer, Daniel fut appelé. « Voici dit-il, ce qui est écrit :

Fealin royal, d'aprèf

" j^enê, mené, Iheçél upharsin, et telle en est l'explication : Mené : Dieu a supputé ta royauté et il y met fin; fheqîi: lu as été pesé dans

seconde personne du royaume; il ne se regardnit que comme vice-roi, bien que son pèra

Nabonid fut prisonnier. Cf. Vigouroox, In BMe el les rfi'coiiwrtes modernes, l, iV, p. 46i.

438 L EMPIRE CHALDÉEX

la balance et tu as été trouvé trop léger; — phares^ ton royaume a été partagé et il a été donné aux Mëdes et aux Perses.

« Alors Balthasar commanda, et on revêtit Daniel de pourpre, et on lui mit un collier d'or au cou, et on publia qu'il serait le troisième dans le royaume. Dans cette même nuit, Ballhasar, roi de Chaldée, fut tué*. » C'était le troisième jour du mois de Arah Samna (septembreoclobreo38)».

Maître de Babylone, Cyrus en nomma comme gouverneur son lieutenant Gobryas (Gubaru) que le livre de Daniel désigne, on ne sait trop pour quelles raisons, sous le nom de Darius le Mède^ : Gobryas, dans

i Daniel, chap. v.

' Baruch et le livre de Daniel appellent Balthasar « fils de Nabuchodonosor, » ce qui, jusqu*à ce qu'on eût retrouvé son nom dans les inscriptions cunéiformes, a causé le tourment de tous les commentateurs. Mais ici » fils » est employé dans le sens général et poétique de u successeur, » de même que nous avons vu plus haut, 9ur Tobélisque de Nimroud, Jéhu appelé u flls d*0mri. » Au reste, quand il s'agit des données historiques contenues dans le livre de Daniel, il ne faut jumais oublier ce fait capital que, si ce livre est parfaitement authentique et incontestablement écrit à Babylone, nous n*en possédons plus le texte original dans un état intact, mais seulement un remaniement écrit en partie en syro-chaldaïque, et fait vers le in« siècle avant Tère chrétienne, par un transcripteur assez ignorant de l'histoire, qui a commis des interpolations, et plusieurs confusions manifestes dans les noms des rois babyloniens.

Nous avons vainement oberché, dans les deux inscriptions cunéiformes dont nous avons cité quelques fragments, les passages qui ont pu autoriser M. Halévy à écrire que, d*après ces textes nouveaux, « la légende de Balthasar et le récit presque aussi légendaire d*Hérodote sont renversés. » Le texte de ces inscriptions dit formellement que Cyrus pénétra dans Babylone sans rencontrer la moindre résistance. D'autre part, le nom de Balthasar ne saurnit être, comme le prétend M. Halévy, u définitivement rayé de Thisloire. » A plusieurs reprises, ce personnage est mentionné comme fils aîné du roi dans les textes cunéiformes, sous la forme Bel-sar-ussur. Le rôle important qu'il a joué à la tête de Tarmée, durant le règne de Nabonid, explique comment il se fait que le livre de Daniel lui donne le titre de roi, bien qu'il ne fût en réalité que vice-roi. Ajoutons seulement encore un argument qui confirme à ce point de vue, sans réplique, le texte biblique, et qui montre que les Chaldéens eux-mêmes ont donné à Balthasar le titre de roi :

Les contrats d'intérêt privé de la famille Egibi, trouvés en 1876 à Hillah, suppléent pour cette période de l'histoire chaldéo-assyrienne, à la cessation brusque de la liste des limmu qui ne dépasse pas le milieu du règne d'Assurbanipal. Ces contrats, au nombre de deux mille cinq cents, se répartissent dans un espace de deux siècles environ, depuis le règne de Sennachérib jusqu'à celui de Darius, fils d*Hystaspe ; tous sont datés de Tannée du règne; il n'y a que quatre années pour lesquelles nous ne possédions aucun de ces contrats, à cause des grandes révolutions survenues alors en Chaldée; et il en est qui sont datés de la troisième année du règne de Balthasar^ dont le nom se trouve orthographié Marduk-sar-ussur au lieu de Bel-sarussur, à cause de l'identité Bel-Marduk. (Cf. Boscawen, Babylonian dated Tablets, dans les Transactions of the Society of Biblical Archœology^ 1878.)

' Le nom de Darius le Mède a été, comme celui de Balthasar, une véritable crux interpretum. Il n'est pas de conjecture qu'on n'ait faite à son sujet, parce qu'on croyait lire dans la Biblequ'il devint roi après la m3rt de Balthasar . Mais le texte dit seulement : « Et Darius le Mède entra en possession du royaume, » ce qui peut aussi bien s'entendre d'une investiture

l'armée de Cyrus, commandait les contingents des Gulî, et il venait de se signaler d'une manière éclatante au cours de la dernière guerre : son élévation au gouvernement de la grande ville était la récompense légitime de son courage. Si Ton en croit les inscriptions, Tentrée de Cyrus à Babylone fut saluée comme une délivrance, non seulement par les Juifs et les autres peuples captifs, mais par les Chaldéens eux-mêmes, et ce furent les dieux de Babylone, Marduk en tête, qui l'appelèrent à régner sur la Mésopotamie. « Marduk, le grand seigneur, le protecteur de son peuple, vit avec joie les actions de son représentant, la justice de ses mains et de son cœur; il lui ordonna d'aller dans Babylone que Nabonid, roi impie, avait désertée... Les habitants de Babylone en totalité, et ceux des pays de Sumer et d'Accad, les grands et les officiers qu'il soumit, baisèrent ses pieds, se réjouirent de son avènement et leurs faces resplendirent de joie... » Cyrus s'efforça de se rendre digne de cet accueil et de cette confiance, en restaurant les sanctuaires que Nabonid avait délaissés et en favorisant le culte des dieux nationaux. Il usa de clémence même à l'égard de Nabonid prisonnier, auquel il fit grâce de la vie, et qu'il se contenta d'envoyer en Carmanie où le dernier roi de Babylone finit tranquillement ses jours, comme satrape de la grande monarchie perse.

Ainsi tomba, pour ne se relever jamais , cette civilisation assyrochaldéenne qui eut des siècles de grandeur, mais qu'on ne saurait admirer à cause de la monstrueuse tyrannie qu'elle fit si longtemps peser sur l'Orient. Qui donc pourrait regretter ses arts, sa science, son faste légendaire, sans s'écrier en même temps : Enfin^ la tuerie et le carnage qui ont duré dix siècles sont finis ! Longtemps le châtiment s'est fait attendre, mais qu'il a été terrible ! L'empire chaldéen disparaît misérablement dans une orgie troublée par une surprise nocturne. Ninive, du moins, n'avait succombé qu'après un long siège, et son roi avait fait preuve d'héroïsme; Babylone, après un semblant d'effort pour résister et combattre, tend les bras à l'ennemi victorieux. Ninive se fait tuer, Babylone meurt insouciante. C'est ainsi que, jusqu'à la dernière heure, se maintient le parallélisme entre le Chaldéen et l'Assyrien : celui-ci plus guerrier, plus dur, plus ferme en ses desseins;

comme satrape, que d*un avènement comme roi. Cette interprétation est confirmée parles textes cunéiformes qui donnent au premier satrape de Babylone noinm^^^ par Cyrus, le nom de Gubaru» à peine altéré en Gohrya^ par Hérodote.

celui-là plus efféminé, plus inconstant. L'un, plus politique, ne rêve que la domination par les armes, et la vue du sang l'enivre comme une bète féroce; Taulre plus artiste, plus savant, préfère les arts de la paix et les spéculations scientifiques; l'un et l'autre, d'ailleurs, ayant abusé du droil'de la force, et responsables au même titre du renom de cruauté froide et de sensualité voluptueuse dont les souverains orientaux ont, jusqu'à nos jours, recueilli l'héritage.

Babylone, qui s'était soumise sans résister, dut son salut à sa lâcheté : elle ne périt pas tout de suite^ et les rois de Perse en firent une des capitales de leur empire. Plusieurs fois^ mais en vain, des descendants plus ou moins légitimes de l'ancienne race royale, essayèrent de réveiller chez les Babyloniens le sentiment national, et de les pousser à la révolte contre les Perses, en évoquant le souvenir de l'indépendance et d'un passé glorieux. Mais ce fut presque toujours sans .«uccès.

Lors des troubles qui suivirent la mort de Cambyse (522), un certain Nidintabel s'y fît proclamer roi, en se donnant pour Nabuchodonosor, fîls de Na'bonid. Quatre ans plus tard (518), une nouvelle tentative eut plus de succès , et Darius, fîls d'Hystaspe, fut contraint d'assiéger la vieille cité chaldéenne qu'il ne parvint à reprendre qu'après un siège de vingt mois, et grâce à la trahison de Zopyre. L'année suivante, nouvelle insurrection, bientôt vaincue, d'un nommé Arakbou, lequel se fît encore passer pour le fîls de Nabonid.

En 508, une nouvelle insurrection arracha, pour vingt ans, Babylone et toute la Chaldée au joug des Perses, dont les monuments s'y interrompent pendant ce long intervalle. Mais Darius la vainquit enfin en 488, et, pour rendre toute révolte de Babylone désormais impossible, il renversa ses murs, ses tours, ses fortifications immenses. Quelques années après, Xerxès continuant l'œuvre de son père, soumit la cité chaldéenne à un véritable pillage ; il enleva la statue d'or du dieu Nabu et les trésors du tombeau de Bel-Marduk.

Le vainqueur des Perses^ Alexandre, adopta une autre politique; frappé de la beauté et des avantages de la situation de Babylone, il songea à la faire sortir de ses ruines; mais le grand conquérant mourut avant d'avoir achevé son entreprise. Babylone ne fut bientôt plus qu'un désert, et la sombre prophétie d'Isaïe fut accomplie à la lettre :

« Je vais susciter contre Babylone les Mèdes, qui ne chercheront ni l'or, ni l'argent, mais qui perceront de leurs flèches les petits enfants, et n'épargneront pas le sein qui les nourrit. Et cette Babylone, si fière

entre tous les empires, la gloire et l'orgueil des Chaldéens, sera ce que Jéhovah a fait de Sodome et de Gomorrhe. Elle ne sera plus jamais habitée dans la suite des générations. On ne verra même pas l'Arabe y dresser sa tenle, ni le pâtre s'y reposer; les chats sauvages y prendront leur gîte, les hyènes rempliront les maisons, les autruches en

Bas- relief de Koyoundjik.

feront leur demeure, et les Seïrim y sauteront... Comment es-tu tombée des cieux,. étoile du matin, fille de l'aurore? Toi qui foulais les nations, te voilà abattue et foulée!... On t'a fait descendre au sépulcre, au fond de la fosse... »

Aujourd'hui, il ne reste plus de l'immense cité qu'un amas de décombres et une inépuisable carrière de matériaux de construction que les Arabes exploitent depuis des siècles. Les collines de débris qui marquent les emplacements des principaux édifices, des palais^. des Jardins suspendus, de la Pyramide de Bel et de la Tour des Langues, servent d'abri aux fauves du désert mésopotamien.

APPENDICES

APPENDICE I

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