‹ Histoire ancienne de lÁfrique du nord (volume 2)Chapitre 149 sur 307 · V. infra, p · texte numérisé non relu

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i32 VIE INTELLECTUELLE ET MORALE.

Nous avons montré que, pour ces indigènes, le roi était, avant tout, un chef de guerre, maintenant, tant bien que mal, sous sa domination un assemblage de tribus. C'est par surcroît qu'il aurait été un personnage sacré : ce qui pourrait s'expliquer, non seulement par celte tendance des Africains à Fanthropolàtrie qu'atteste le culte des marabouts, mais encore par la volonté d'un de leurs souverains, du plus grand d'entre eux; s'inspirant peut-être des Ptolémées, héritiers des Pharaons, Masinissa aurait jugé bon de renforcer son autorité en lui donnant un caractère divin, et ses successeurs auraient suivi son exemple.

La croyance aux génies est répandue partout en Berbérie * ; elle n'est point contraire à l'Islam, qui admet l'existence des djinns-^ mais qui ne les a pas introduits dans cette contrée. Anonymes, immatériels ou enfermés dans une enveloppe très subtile, que les yeux humains ne voient pas, ces esprits sont en nombre infmi. Ils habitent confusément l'intérieur de la terre, surtout les massifs montagneux. Mais ils en sortent, de préférence la nuit, par les passages qui s'offrent à eux, à travers les grottes, les sources, les arbres. Ils errent à l'aventure, ou se fixent, pour un temps plus ou moins long, dans des corps inanimés ou vivants, en particulier dans des corps d'animaux. Plus puissants, plus instruits que les êtres humains, ils peuvent les assister et les secourir, leur enseigner des connaissances utiles et des remèdes efficaces, leur révéler l'avenir, donner aux femmes la fécondité, aux hommes la richesse, rendre prospère

1. Sur ces géaies, voir Westermarck, The bëlief in spirits in Morocco, dans Acla Academiae Aboensis, Hunianiora, 1 (Abo, 1920)-, H. Basset, Le culte des grottes au Maroc (Alger, 1920), p. 87 et suiv.

2. Djinn au singulier: le pluriel est djenoun, mais la forme djinns est passée dans l'usage français.

la maison où ils viennent s'établir et où ils sont bien traités ^ A[ais, le plus souvent, ils se plaisent à nuire, par les multiples moyens dont ils disposent : ce sont eux, par exemple, qui causent les maladies, en se logeant, quelquefois en troupe, dans le corps des patients.

On s'efforce de les tenir à dislance à l'aide d'amulettes; on emploie contre eux les receltes de la magie; on leur oppose les invocations coraniques et la force sacrée des marabouts. On cherche aussi à se les rendre propices ou à apaiser leur malveillance par des offrandes et des sacrifices. C'est surtout aux portes de leur domicile souterrain qu'on va les consulter, reconduire ceux dont on veut se débarrasser : un bain dans une source, une nuit passée dans une grotte sont de bons moyens pour un malade de faire rentrer chez eux des esprits qui le tourmentent.

Ces superstitions populaires ne sont pas de celles qui s'expriment par des inscriptions, et les auteurs anciens les ont ignorées ou dédaignées. Nous pouvons toutefois nous demander si, en divers lieux, dans des grottes, devant des sources, certaines pratiques, mettant les hommes en rapport avec la foule anonyme des esprits, n'ont pas précédé le culte que nous savons avoir été rendu à des génies, à des dieux pourvus d'une personnalité distincte, souvent aussi d'un nom particulier. Un concile africain du temps de saint Augustin demandait aux empereurs de détruire l'idolâtrie en tous lieux, même dans les bois, même dans les arbres^ : peut-être ces arbres, ou, du moins, beaucoup d'entre eux, étaient-ils, non les domiciles de divinités déter-

\. Ainsi, un génie bienveillant peut s'incarner dans un serpent (une couleuvre), qui habite la maison et est appelé le patron du logis (Cour, Bull. d'Oran, 1911, p. 61). Cette croyance a existé chez les Latins (voir, p. ex., Gsell et Joly, Announa, p. 84, n. 2), comme chez d'autres peuples; il est peu probable qu'elle soit d'origine romaine chez les Berbères.

2. Mansi, Conciliorum collectio (Florence, 1759), III, p. 782, can. 84 : « Placuit ab imperatoribus gloriosissimis peti ut reliquiae idololatriae non solum in simulacris, sed et in quibuscumque iociy, vel Uicis, vel arboribus deleantur. »

minées, mais des voies de pénétration dans le séjour souterrain ■<les esprits ^

Pline TAncien^ nous dit les fables que « des auteurs renommés » ont racontées sur le mont Atlas ^ : « Pendant le jour, •on n'y voit aucun habitant; tout s'y tait, du silence redoutable des déserts. Une crainte religieuse s'empare de ceux qui s'approchent... La nuit, l'Atlas brille de mille feux, il s'emplit des ébats des Egipans et des Satyres, il retentit du bruit des flûtes, des chalumeaux, des tambourins et des cymbales. » Dans cette description, on est tenté de reconnaître * la sortie tumultueuse des djinns qui hantent la montagne : il y aurait là un écho déformé de récits faits par les indigènes. Il est vrai que, selon Pomponius Mêla-, ces choses se passeraient, non pas dans l'Atlas, montagne de la Maurétanie, mais dans une région bordant la côte méridionale du continent africain, et l'auteur dont dépendent à la fois Mêla et Pline a dû simplement se souvenir du Périple d'IIannon''. En Cyrénaïque, il y avait, dit aussi Mêla', une roche qu'il ne fallait pas toucher, car aussitôt le vent du Sud soufflait en tempête et soulevait des tourbillons de sable. Etaient-ce, comme on l'a supposé^, les djinns que déchaînaient les imprudents? Je ne voudrais pas l'affirmer.

De cette multitude confuse de génies, certains se détachèrent avec le temps; ils prirent une figure nette, une demeure «table. Ce furent, tantôt des ogres et des ogresses, êtres redou-

1. Deux auteurs africains, Apulée {Florides, I, 3) et Arnobe (I, 39) parlent aussi ■d'arbres sacrés. Mais rien ne prouve que ces arbres aient été en relation avec le monde des génies.

3. Sur l'Atlas, montagne sacrée, voir aussi Maxime de Tyr, Dissert., VIII, 7. — Une dédicace Montibus Numidis, trouvée dans les Pyrénées (C. /. L,, XIII, 38), n'a sans doute rien à voir avec les génies qui habitaient les montagnes de JNumidie.

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