MENÉS ET LA FONDATION DE MEMPHIS
gDaient comme ancêtre aux Pharaons glorieux de la XVIII' dynastie1; c'est lui encore que les chroniques Memphites où Manéthon puisait, inscrivirent en tête de leurs listes humaines, et l'Egypte entière l'a proclamé pendant de longs siècles son premier maître mortel. Certes, rien n'empêche qu'un chef de Thinis se soit appelé de ce nom, ni même qu'il ait accompli les exploits dont on lui fait honneur*; mais dès qu'on y regarde d'un peu près, ce qu'il paraissait présenter de réalité disparaît et sa personne se réduit à rien. « Ce Menés, au dire des prêtres, entoura Memphis de digues. Jadis en effet le fleuve s'écoulait tout entier le long des collines sablonneuses, du côté de la Libye. Menés, à cent stades au-dessus de Memphis, combla le grand coude qu'il décrivait vers le midi, mit l'ancien chenal à sec et obligea le fleuve à filer à égale distance des deux montagnes. Lors donc que ce Menés, le premier qui fut roi, eut enclos de digues un terrain solide, il y fonda cette ville qu'on appelle Memphis maintenant encore, puis il creusa tout autour d'elle, au Nord et au couchant, un lac alimenté par le fleuve, car vers l'Orient c'est le Nil qui la délimite8. » L'histoire de Memphis telle qu'on peut la déduire des monuments, diffère assez de la tradition courante en Egypte au temps d'Hérodote*. Il paraît bien qu'au début l'emplacement où elle s'éleva plus tard était occupé par une petite forteresse, le Mur Blanc — Anbou-hazou, — qui dépendait d'Héliopolis et dans laquelle Phtah possédait un sanctuaire. Après que le Mur Blanc se fut séparé de la principauté héliopolitaine pour former un nome à part, il assuma une certaine importance et fournit, dit-on, les dynasties qui succédèrent aux Thinites. Sa prospérité ne date toutefois que du moment où les souverains de la Ve et de la VIe dynastie y fixèrent leur résidence : l'un d'eux, Papi Ier, y fonda pour lui, et pour son double après lui, une ville nouvelle qu'il nomma Minnofîrou, d'après son tombeau. Minnofirou, qui est la prononciation correcte et l'origine de Memphis, signifiait probablement le bon asile, le port des Bons, le sépulcre où les morts heureux
1. Il figure sous Séti Ier et sous Ramsès II en tête de la Table tTAbydos. Sous Ramsès II, on porte sa statue dans une procession, en avant des autres statues royales (Champollion, Monuments de V Egypte et de ta Nubie, pi. CXLIX ; Lkpsius, Denkm., III, 163). Enfin le Papyrus royal de Turin, qui a été écrit au temps de Ramsès II, ouvre avec son nom la série entière des Pharaons humains.
2. Il a été considéré comme personne historique par presque tous les égyptologues, depuis Champollion : Binsex, Mgyplem Stellet t. H, p. 38; Lepsus, Kônigsbuch, p. 19-20; E. de Rouge, Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six premières dynasties de Manéthon, p. 12 sqq. ; Brlt.sch, Geschichte Mgyplens, p. 41 sqq. ; Wiedemann, ASgyptische Geschichtc, p. 163 sqq. ; Ed. Meykr, Geschichtn /Egyptcn*, p. 49 sqq. Krall avait montré le caractère artificiel des listes où il est cité {Composition der Manethonischen Geschichtswerkes, p. 16-18); Erman l'a traité le premier de personnage à demi-mythique (Erman, Historische Nachlese dans la Zeitschrift, t. XXX, p. 46).
3. Hérodote, II, xcix. La digue dont on attribuait la fondation à Menés est évidemment celle de Qoshéish, qui protège aujourd'hui la province de Gizéh et y règle l'inondation.
4. Elle a été démêlée avec beaucoup de sagacité par Erman, /Egypten, p. 240-244.
venaient reposer auprès d'Osiris1. Le peuple oublia promptement l'interprétation authentique, ou bien elle ne convint pas à son goût pour les contes romanesques. Il aime d'ordinaire à retrouver vers les commencements de l'histoire des personnages qui ont imposé leur nom aux pays ou aux cités qu'il connaît : si nulle tradition ne les lui fournit, il n'éprouve aucun scrupule à les inventer. Les Egyptiens de l'époque des Ptolémées, qui se réglaient dans leurs spéculations philologiques sur la prononciation usitée autour d'eux, attribuèrent comme patronne à la cité une princesse Memphis, fille de son fondateur le fabuleux Uchoreus'; ceux des âges antérieurs où le nom n'était point déformé crurent discerner dans Minnofirou un Mîni Nofir, un Menés le bon, qui aurait créé la capitale du Delta. Menés le bon, dépouillé de son épithète, n'est autre que Menés le premier roi de l'Egypte entière, et celui-ci doit son existence à un effort d'étymologie populaire5. La légende qui identifie rétablissement du royaume avec la construction de la ville dut naître dans un siècle où celle-ci était encore la résidence des rois et le siège du gouvernement, au plus tard vers la fin de la période Memphite : il fallait qu'elle fût déjà vieille sous les dynasties thébaines, pour qu'elles admissent sans hésitation l'authenticité des récits qui attribuaient à la cité du Nord une supériorité aussi notable sur leur propre patrie. Le personnage une fois créé et installé solidement à son poste, on n'eut point de peine à lui composer une histoire qui le présenta comme le type accompli et l'idéal du souverain. On le montra tour à tour architecte, guerrier, législateur : il avait fondé Memphis, il avait commencé le temple de Phtah4, il avait écrit les lois et réglé le culte des dieux8, plus particulièrement celui d'IIâpis*, il avait conduit des expéditions contre les Libyens7. Quand il perdit son fils unique à la fleur de l'âge, le peuple improvisa un hymne de deuil pour le consoler, le Manéros, dont l'air et les paroles se transmettaient de génération en génération8. 11 ne
1. La traduction des Grecs ôpjio; dryaôwv répond exactement à l'ancienne orthographe Min-no/imu, qui est devenue Min-nofîr, Minnoufi, le Port du bon, par chute de la terminaison plurielle, puis de r finale (De hide et Osiride, § 20, édit. Parthey, p. 35). L'autre traduction, Ta?o; 'OatptSoç, donnée par un auteur grec, suppose une décomposition de Memphis en Ma-Omphis, M-Omphis, où le nom Ounnofir d'Osiris a pris la forme très usée ''Ou.çtç : to S'ërepov ovou,oc toû 8eoû tov "Ojaçiv e'JEpf éry,v 6 *Epu.«ïôc ?Y)<nv StjXoûv épu,7)vsu6u,evov (De hide et Osiride, § 42, édit. Parthey, p. 74-75).
2. Diouork dk Sicile, I, 50-51; la légende que cet historien a recueillie était d'origine thébaine, Lchoreus, le père de la déesse éponyme de Memphis, étant le fondateur de Thèbes.
3. Un monument (Krnax, Historische Nachlese, dans la Zeitschrift, t. XXX, p. 43-46) associe Mfni. nommé Minna ou Menna, Mrjvâ;, à Phtah et à Ramsès II : le héros éponyme devenait un dieu, et Mini est traité ici comme Ousirtasen 111 l'était à Semnéh ou comme Amenôthès III Tétait à Soleb.
4. Hérodote II, xcix; cf. Wiedemann, Herodoh Zweites Buch, p. 396-398.
5. Diodorf de Sicile, 1, 94; il n'aurait fait que promulguer les lois rédigées anciennement par Thot.
6. Rlien, Hist. Animalium, XI, 10; dans Manéthon, Kakôou institue le culte d'Hâpis, cfr. p. 338.
7. Manéthon dans MCller-Didot, Fragmenta Historicorum Grsecorum, t. II, p. 539-540.
8. Hérodote II, lxxix. Au De hide et Osiride, § 17 (édit. Parthey, p. 28), l'origine du Manéros