LES CHEFS DE LA DOMESTICITÉ ROYALE
eux, il les conservait autour de lui comme Amis uniques et comme conseillers1. Il les comblait de titres et de charges à la douzaine selon la confiance qu'il se sentait en leur capacité, ou selon le degré de fidélité qu'il leur supposait. Quelques-uns parmi les plus favorisés se disaient Maîtres du secret de la maison royale', ils connaissaient tous les recoins du château, tous les mots d'ordre qu'on devait donner pour passer d'une partie dans l'autre, l'emplacement des trésors et les moyens de s'y introduire8. Plusieurs étaient Maîtres du secret de toutes les paroles royales, et commandaient à la Grande Cour du palais, ce qui leur conférait le pouvoir d'écarter qui bon leur semblait de la personne du souverain5. Le soin incombait à d'autres de régler les divertissements : ils réjouissaient le cœur de Sa Majesté par des chants délicieux4, tandis que les Chefs des matelots et des soldats veillaient à sa sûreté8. Ils joignaient souvent aux emplois effectifs des privilèges honorifiques auxquels ils tenaient beaucoup, le droit de garder leurs sandales dans le palais6, quand la foule des courtisans n'y entrait que déchaux, celui de baiser les genoux et non les pieds du Dieu bon1, celui de revêtir la peau de panthère*. Tels étaient médecins du roi9, tels autres chapelains ou hommes au rouleau, — khri-habi. Ceux-ci ne se contentaient pas de guider Pharaon dans le dédale des rites, ni de lui souffler les formules nécessaires à l'efficacité des sacrifices ; on les proclamait les maîtres des secrets du ciel, ceux qui voient ce qu'il y a au firmament, sur la terre et dans l'Hadès, ceux qui savent toutes les recettes des devins, des prophètes ou des magiciens10. Le régime des saisons et des astres
(ërma*, JEgypten, p. 118). M. de Rougé a montré depuis longtemps qu'il n'en était rien (Recherches, p. 90) et que des fonctionnaires pouvaient le porter sans être alliés par le sang aux Pharaons. 11 me parait désigner la classe des courtisans que le roi daignait connaître (rokhou) directement, sans l'intermédiaire d'un chambellan, les Connus du roi; les autres n'étaient que ses Amis, Samirou.
1. C'était le cas de Shopsisouphtah (E. de Rorcti, Recherches sur les Monuments, p. 66) et de Khontemsété (Erman, Mgypten, p. 118). Sous un roi de la X* dynastie, Klitti, prince de Siout, rappelait avec orgueil qu'il avait été élevé au palais et avait appris à nager avec les enfants du roi (Mariette, Monuments divers, pi. LX1X d, E. et J. de Roit.ê, Inscriptions hiéroglyphiques, pi. CCLXXX1X, Griffith, the Inscription of Stût and Dér Rifeh, pi. XV, 1. 23). Cf. Lefbbire, Sur différents mots et noms Egyptiens, dans les Proceedings de la Société d'Archéologie Biblique, 1890-1891, p. 466-468.
2. Api (Mariette, les Mastabas, p. 96), et beaucoup d'autres. Le titre est rendu trop littéralement et de façon trop étroite par Secrétaire royal, depuis K. de Rougé (Recherches sur tes monuments, p. 69).
3. Ainsi Ousirnoutir (Mariette, les Mastabas de l'Ancien Empire, p. 173-174), Ankhoumaka (id., p. 217-218); Kai cumulait avec ce titre celui de directeur de l'Arsenal (id., p. 228-229).
4. Ràmiriphtah (Mariette, /e« Mastabas, p. 154-155), Rânikaou (id., p. 313), Snofrouinofir (id., p. 395- 398), que j'ai déjà eu l'occasion de citer avec la dame Râhonem, à la page 278, note 7.
5. Le prince Assiônkhou a un commandement dans l'infanterie et dans la flottille du Nil (Mariette, le* Mastabas de l'Ancien Empire, p. 191); de même Ji (id., p. 162) et Kamtininit (id. p. 188).
6. C'est la faveur qu'Ouni obtint du Pharaon Miriri-Papi l*r, selon E. de Rougé (Recherches sur les monuments, p. 128), dont l'interprétation me paraît être excellente.
7. Shopsisouphtah reçut cette faveur (E. de Rougé, Recherches sur les monuments, p. 68).
8. Tel est le sens que j'attribue au titre assez rare Oirou bousit, Grand de la peau de panthère, que portent, entre autres, Zaoufiou (Mariette, les Mastabas, p. 252-254) et Ràkapou (id., p. 275, 278).
9. Api (Mariette, tes Mastabas, p. 96) et Sokhttniônkhou (id., p. 202-205) sont médecins de Pharaon. 10. La forme la plus complètede leur titre que j'ai trouvée jusqu'à présent dans l'Ancien Empire est au
n'avait plus de mystère pour eux, ni les mois, ni les jours et les heures favorables aux entreprises de la vie courante ou au commencement d'une expédition, ni les temps durant lesquels il fallait éviter de rien faire. Us s'inspiraient des grimoires écrits par Thot, et qui leur enseignaient l'art d'interpréter les songes ou de guérir les maladies, d'évoquer les dieux et de les obliger à travailler pour eux, d'arrêter ou de précipiter la marche du Soleil sur l'Océan céleste1. On en citait qui séparaient les eaux à volonté et les ramenaient à leur place naturelle rien qu'avec une courte formule*. Une image d'homme ou d'animal, fabriquée par eux avec une cire enchantée, s'animait à leur voix et devenait l'instrument irrésistible de leurs vengeances8. Les contes populaires nous les montrent à l'œuvre. « Est-il vrai, dit Khéops à l'un d'eux, que tu saches rattacher une tête coupée? » Comme il en convient, Pharaon veut sur-le-champ éprouver sa puissance : «r Qu'on m'amène un prisonnier de ceux qui sont en prison, et qu'on l'abatte !» Il se récrie à cette proposition : « Non, non, pas d'homme, Sire mon maître; n'ordonne pas qu'on commette ce péché ; rien qu'un bel animal ! » On lui apporta une oie * à qui l'on trancha la tête, et l'oie fut posée à main droite de la salle et la tête de l'oie à main gauche de la salle : il récita ce qu'il récita de son grimoire, l'oie se mit à sautiller, la tête fit de même, et quand l'une eut rejoint l'autre, l'oie commença à glousser. On apporta un pélican : autant lui en advint. Sa Majesté fit amener un taureau, dont on jeta la tête à terre : le sorcier récita ce qu'il récita de son grimoire, le taureau se releva aussitôt et il lui rattacha ce qui était tombé à terre*. » Les grands eux-mêmes daignaient s'initier aux sciences surnaturelles et recevaient l'investiture de ces pouvoirs redoutables Un prince magicien ne jouirait plus chez nous que d'une estime médiocre : en Egypte, la sorcellerie ne paraissait pas incompatible avec la royauté, et les magiciens de Pharaon prirent souvent Pharaon pour élève5.
tombeau de Tcnti (Mariette, les Mastabas, p. 149) : ce personnage est homme au rouleau en chef..., supérieur des secrets du ciel qui voit le secret du ciel. Cf. p. 127 de cette Histoire.
1. Voir au Conte de Satni-Khûmoîs (Maspero, les Coûtes populaires de l'Egypte Ancienne, 2* éd., p. 175) la description des vertus attribuées à un des livres de Thot.
2. Vho?nme au rouleau Zazamônkh, dans le Conte de Khoufoui (Maspero, les Contes populaires de l'Egypte Ancienne, 2" édit., p. 67), opère ce prodige, pour permettre à une femme montée sur la barque royale de retrouver un bijou qu'elle avait laissé par mégarde tomber au fond d'un lac.
3. V homme au rouleau Oubaou-Anir, dans le Conte de Khoufoui (Maspero, les Contes populaires de l'Èyypte Ancienne, 2" édit., p. 60-63), modèle et rend vivant un crocodile qui entraîne l'amant de sa femme au fond des eaux. Dans le Conte de Salni Khâmois (id., p. 180-181), Satni fabrique de même une barque et son équipage qu'il anime et qu'il envoie à la recherche du livre magique de Thot.
A. Ehman, Die Mârchen des Papyrus Westcar, pi. VIII, 1. 12-26; cf. Maspero, Contes populaires, p. 73.
5. On sait la réputation de magiciens dont les Pharaons Néchepso et Nectanébo jouirent jusque chez les peuples classiques de l'antiquité. Les écrivains arabes ont recueilli encore nombre de traditions sur les prestiges que les sorciers de l'Egypte savaient opérer : j'en citerai pour exemple la description