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LE CHATEAU DU ROI ET SA POPULATION

et la domesticité logeaient au palais même, mais les bureaux des administrations diverses, les magasins où elles entassaient leurs provisions, les demeures de leurs employés, formaient au dehors des quartiers entiers, groupés autour de cours étroites et communiquant entre eux par des réseaux de passages couverts et de ruelles. Le tout était construit en bois, en briques, rarement en moellons de petit appareil, mal établi, peu solide. Les vieux Pharaons n'aimaient pas plus que les sultans d'autrefois à s'installer dans les lieux où leur prédécesseur avait habité puis était mort. Chacun d'eux voulait posséder un chez-soi à sa guise, qui ne fût pas hanté par le souvenir. et peutêtre par le double d'un autre souverain1. Les châteaux royaux, édifiés rapidement, rapidement peuplés, se vidaient et s'écroulaient non moins rapidement : ils vieillissaient avec le fondateur ou plus vite que lui, et sa disparition presque toujours consommait leur ruine. On en voyait partout, dans le voisinage de Memphis, que leurs maîtres de quelques années avaient bâtis pour l'éternité, mais leur éternité n'avait pas duré plus que leurs maîtres*.

Rien de plus varié que la population de ces cités éphémères au moment de leur splendeur. Ce sont d'abord les gens qui entourent immédiatement Pharaon3, le service de son palais et de son harem dont les monuments nous révèlent la hiérarchie très complexe4. Sa personne se subdivise comme en départements fort petits dont chacun exige ses gens et ses chefs attitrés. Sa toilette à elle seule met en branle vingt corps de métier différents. Il y a les barbiers royaux qui lui rasent la tète et le menton par privilège ; les coiffeurs qui lui fabri-

une « Maison de Fils Royal, où il y avait des richesses, un pavillon pour prendre le frais, des ornements dignes d'un dieu et des mandats sur le trésor, de l'argent, des vêtements en étoffes royales, des gommes et des parfums royaux tels que les Infants aiment en avoir dans toute maison, enfin toute espère d'artisans par troupes » (Maspero, les Conte* populaires, 2" édit., p. 127). Pour d'autres Gouverneurs des maisons des Enfants Royaux voir Mariettk, les Mastabas de l Ancien Empire, p. 250, 259.

1. Erman, JEgypten und Mgyptisches Leben im Altertum, p. 242-244.

2. Le chant du harpiste de la tombe du roi Antouf fait allusion à ces palais ruinés : « Les dieux [rois] qui ont été jadis et qui reposent dans leurs tombes, momies et mânes ensevelis de même dans leurs pyramides, quand on construit des châteaux ils n'y ont plus leurs places; voilà ce qu'on fait d'eux! J'ai entendu les éloges poétiques d'imhotpou et de Hardidif qu'on chante en des chants, et vois pourtant où sont aujourd'hui leurs places; leurs murs sont détruits, leurs places ne sont plus, comme s'ils n'avaient jamais existé! • (Maspkro, Études Égyptiennes, t. I, p. 179-180).

3. On les appelle d'un terme général les Shonttiou, les gens du cercle, et les Qonbitiou, les gens du coin. Ces mots se retrouvent dans les inscriptions religieuses appliqués au personnel des temples et marquent l'entourage, la cour de chaque dieu ; ils désignent les notables d'une ville ou d'un bourg, les méshéikh, qui jouissent du droit de surveiller l'administration locale et de rendre la justice.

A. Les scribes égyptiens avaient essayé d'établir la liste hiérarchique de ces emplois. Nous possédons aujourd'hui les restes de deux listes de ce genre. L'une, conservée au Papyrus Hood du British Muséum, a été publiée et traduite dans Maspkro, Etudes Égyptiennes, t. II, p. 1-66 (cf. Brugsch, Die .Egyptologie, p. 211-227); un second exemplaire plus complet a été découvert en 1890, et se trouve entre les mains de M. Golénischeff. L'autre liste, déposée également au British Muséum, a été publiée par M. Pétrie dans les Mémoires de YEgypt Exploration Fund (Two Hieroglyphic Papyri from Tanis, p. 21 sqq.); dans celle-ci, les noms et titres sont mêlés à beaucoup de matières diverses. On peutjoindre à ces deux ouvrages des énumérations de professions ou de métiers qui se trouvent accidentellement sur les monuments et qui ont été commentées par Brugsch (Die JSgyplologie, p. 228 sqq.).

quent ses perruques noires ou bleues, les frisent, les posent, y adaptent les diadèmes1; les valets de la main qui lui rognent et lui polissent les ongles*; les parfumeurs qui préparent les huiles et les pâtes odorantes avec lesquelles on lui frotte le corps, le kohol dont on lui noircit le tour des paupières, les fards qu'on lui étale sur les lèvres et sur les joues8. Un bataillon complet campe dans la garde-robe, cordonniers4, ceinturiers, tailleurs, les uns veillant aux étoffes en pièce, les autres présidant au linge de corps, d'autres encore conservant les habits, jupons longs ou courts, transparents ou opaques, serrés aux cuisses ou évasés largement, manteaux drapés, pelisses flottantes5. Les lavandiers exercent à côté d'eux leur métier, si important chez un peuple qui a la passion du blanc et aux yeux de qui la malpropreté du vêtement entraîne l'impureté religieuse : ils vont rincer chaque jour à la rivière, comme les fellahs d'aujourd'hui, empèsent, lissent, tuyautent sans relâche afin de suffire aux besoins incessants de Pharaon et des siens6. La tâche des préposés aux bijoux n'est pas mince si l'on songe à la variété prodigieuse de colliers, de bracelets, de bagues, de pendants d'oreille, de sceptres historiés que le costume de cérémonie comporte selon les moments ou les circonstances. Le service des couronnes touche presque au sacerdoce : l'uraeus qui les orne toutes n'est-elle pas une déesse vivante? La reine ne réclame pas moins de chambrières, et la même profusion de charges se retrouve chez les autres dames du sérail Des troupes de musiciennes, de chanteuses, de danseurs, d'aimées pourvoient aux heures d'ennui, comme aussi des bouffons et des nains7. Les grands

1. Manofir était inspecteur des fabricants de cheveux du roi Tatkert de la Ve dynastie (Mariette, les Mastabas, p. 446-447), et Phtahnimàtt remplissait le même office sous INofiririkeri (tW.f ibid., p. 250). Khàfrfônkhou était directeur des fabricants de cheveux du roi sous un des Pharaons de la IV* dynastie (E. et J. de Rougé, Inscriptions hiéroglyphiques recueillies en Egypte, p. LX).

2. Ràànkhouraâi était directeur de ceux qui font les ongles du roi sous un Pharaon de la Ve dynastie (Mariette, les Mastabas, p. 283-284); Khâbiouphtah cumulait cette fonction avec celle de directeur des fabricants de cheveux sous Sahourt et sous Nofiririkcrt de la V* dynastie (id., ibid., p. 295).

3. Mihtinofir était inspecteur pour Pharaon et directeur des huiles parfumées du roi et de la reine (Mariette, Us Mastabas, p. 298), ainsi que Phtahnofirirîtou (id., ibid., p. 322); ces deux personnages exerçaient aussi des fonctions importantes dans la lingerie du roi.

4. Les cordonniers royaux sont mentionnés au Papyrus Hood (Maspero, Études Égyptiennes, t. Il, p. 11); les stèles d'Abydos en signalent encore plusieurs au temps des Ramessides.

5. Khonou était directeur des étoffes du roi (Mariette, tes Mastabas, p. 185), comme aussi Ankliaftouka (id., ibid., p. 307-308, cf. E. et J. de Rouge, Inscriptions hiéroglyphiques, pi. LXXXIII); Sakhemphtah était directeur du linge blanc (Mariette, les Mastabas, p. 252), ainsi que Tapoumônkhou (id., ibid., p. 198) et les deux personnages Mihtinofir et Phtahnofirirîtou, mentionnés plus haut à la note 3. Au début de la XII* dynastie, on trouve Hàpizaoufi de Siout installé primai de tous les habits du roi (E. et J. de Rouge, Inscriptions hiéroglyphiques, pi. CCLXXX1U), c'est-à-dire grand maître de la garde-robe, et ce titre revient assez fréquemment dans le protocole des princes d'Hermopolis.

6. Les blanchisseurs royaux et leurs chefs sont cités au Conte des deux frères, sous la XIX* dynastie, ainsi que leurs lavoirs au bord du ISil (Maspero, les Contes populaires, 2* éd., p. 2).

7. La dame Ràhonem était directrice des joueuses de tambourin et des chanteuses (Mariette, les Mastabas, p. 138 sqq.); Snofrouinofir (E. et J. de Rouge, Inscriptions recueillies en Egypte, pi. Hl-IV)et Ràmiriphtah (Mariette, les Mastabas, p. 154-155) étaient chefs des musiciens et préposés aux divertissements du roi.

LA DOMESTICITE 1(11 PALAIS, LES BOUFFONS ET LES NAINS. i79

seigneurs égyptiens manifestaient un goût singulier pour ces malheureuses créature», et se plaisaient à en rassembler de toutes les laideurs et de toutes les difformités. On les figurait souvent dans les tombeaux, à côté du maître, avec le chien favori, avec une gazelle, avec une guenon qu'elles tiennent en

laisse ou qu'elles querellent'. Pharaon prenait quelquefois ses nains en amitié vive et leur confiait des charges dans sa maison : l'un d'eux, Khnoumhotpou, mourut chef de la lingerie. Le personnel de bouche dépassait les autres par le nombre. H n'en pouvait être autrement si l'on songe que le maître devait le vivre non seulement à ses serviteurs réguliers1, mais encore à tous ceux de ses

I. Drarin de Faucher-Ciidin, itapirt un tittttnpage prit m I8Î8 par Mariette, il Sagqarah.

ï. Une naine figure pnrmi dos chanteuses dans l.trsns. Denkm., Il, 3IÎ, d'autres aux toinheaux [le khnoumhotpou el d'Amencmhall à Boni-Hassan (Cm» million. Monuments de l'Egypte, pi. CCCXCÏII, .(, Newusmy, Uetii Ha*an, 1. 1, pi. Xll| avoe plu*ieurs nains de type dilTérenl («/., pi. CCCI.XXXI bit, 3).

3. Mémo après la mort, ils élaiont inscrits sur les rôles du palais el continuaient à toucher leurs vivres de chauue jour, comme offrandes lunéraires (Déments. Itemltale, I. I, pi. VII, E. et J. ta BoticÊ, liurriplùmM ht/roglyphiquct, pi. III, Kaki cm, tes Mastabat de l'Ancien Empire, p. ÏTl>, Ait).

■m LA CUNSTITLTIO.N POLITIQIE DE L'EGYPTE.

employés et de ses sujets qu'une affaire attirait à la résidence1 : même les pauvres diables qui venaient se plaindre à lui de quelque avanie plus ou moins imaginaire se nourrissaient à ses frais en attendant justice'. Maitres-queux, •tiers, bouchers, pâtissiers, pourvoyeurs de ;r ou de fruits, on n'en finirait pas si l'on iser tous l'un après l'autre. Les boulangers le pain ordinaire ne se confondaient pas ssaient les biscuits. Les cuiseurs des soufflés lotes avaient la préséance sur les galetiers, ts de confitures fines sur les simples confies3. Si bas qu'on descendit sur l'échelle, mneur à s'enorgueillir toute la vie et à se es la mort au cours d'une épitaphe, qued'ocper un poste dans la domesticité royale. Les chefs à qui cette armée de serviteurs obéissait sortaient quelquefois du rang* : le maître les avait remarqués un jour dans la foule et les avait tirés de leur humilité pour les élever, les uns lentement et par degrés, les autres sans transition et d'un seul coup, aux premiers li mm Linot-mioTi-n-, grades dans l'État. Cependant, beaucoup parmi

eux appartenaient à de vieilles maisons, fils d'anciens fonctionnaires attachés au palais par une longue tradition de famille, membres de la noblesse provinciale, descendants éloignés des princes ou des princesses royales de jadis, apparentés de plus ou moins près au souverain régnant*. On les lui avait procurés pour compagnons de son éducation et de ses jeux, quand il végétait encore dans la Maison des Enfants; grandi avec

I. Cf. à ce sujel le Coule de Khouft/ui (X.si'mo, le' V.onlet populaire», £• éd., p. 16) et celui de Sinouliit (il/., |.. IÏN1- Le recuire d'une reine de la XI* djnastie (M* mut*. Papyrus du Muter de lloutaq, I. Il, pi. XIV-l.V) tinuruère de* dépense» de ce («'rire (L. Boacmaiii, &ïii Itrrhnungibtifh de* Kômgtkhru llofri, dam. la ?,cit,ehrift , I. XXVIII, p. ti8 squ,.). Sahou reçut le droit de se ravitailler aux train du roi |>cndaril nés voyage* (K. de HoitÉ. Hecherchei *ur tet momimentt, p. 1 lî-l 13).

t. Aiiihi le |i;ijsan dont l'hintoin; iniib esl coiiti-e au Papgnu de Berlin n" 2 (JI.ispkiio, let Coule* populaire*, i" éd.. p. iM) : le roi lui fait allouer un pain el deui pots de bière par jour.

3. Voir la lisle de ces perso un nues, par ordre hiérarchique, à la deusième page du l'apyrut lload {«.tsrtito, Etude* Egyptienne». I. Il, p. i(Mi. tM-es ; cf. Dm'irai-. IHe .Egyplologie. p. 119-iil).

t. M. de Hotifiv u cru remarquer que tel étail le cas pour Ti, dont le lornûeau eut célèbre aujourd'hui (llriherchet aur let mamimenlt, y. VU), et pour Sno/nmuliîl, su tiiiuiinu- Milii ijd., p. 11I3-IIII|.

îi. [letain de l'auihcr-liudi», tfaprë* la photographie d'Emile Druyich-ltey : l'orignal esl à Giiéh.

6. Celaient ceux-là qui formaient, je crois, la rlasMï des riikhtm ion/un, si souvent mentionnée sur les luonuiuenU. Ou voit ordinairement dans ce titre la marque dune parenté avec la famille, rojale

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