‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 174 sur 374 · LA LÉGENDE DE MYKÉRINOS · texte numérisé non relu

LA LÉGENDE DE MYKÉRINOS

fut la maîtresse de Psammétique Ier ou d'Amasis1. La beauté et la richesse du revêtement en granit éblouissaient tous les yeux, et engageaient beaucoup de visiteurs à préférer la moindre des pyramides à ses deux grandes sœurs; on excusait sa petitesse par un retour du premier fondateur à la modération et à la piété qui doivent caractériser le bon roi. « Les actions de son père ne lui furent pas agréables : il rouvrit les temples et renvoya aux cérémonies religieuses et aux affaires le peuple réduit à l'extrême misère; enfin il rendit la justice plus équitablement que tous les autres rois. Là-dessus on le loue par avant ceux qui ont jamais régné sur l'Egypte; car, non seulement il faisait bonne justice, mais qui se plaignait de l'arrêt il le gratifiait de quelque présent pour apaiser sa colère*. » Un point cependant inquiétait beaucoup d'esprits dans ce pays où Ton croyait aux vertus mystiques des nombres : pour que les lois de l'arithmétique céleste eussent été observées dans la construction des pyramides, il en eût fallu trois de même taille. L'anomalie d'une troisième inégale aux deux autres s'expliquait seulement si l'on supposait que Mykérinos, rompant avec les habitudes paternelles, avait enfreint, par ignorance, un arrêt du destin, ce dont il fut puni impitoyablement. 11 perdit d'abord sa fille unique, et peu de temps après connut par un oracle qu'il n'avait plus que six ans à demeurer sur terre. Il enferma le cadavre de son enfant dans une génisse de bois creux, qu'il envoya à Sais et à qui Ton accorda les honneurs divins3. « Il manda ensuite ses reproches au dieu, se plaignant que son père et son oncle, après avoir clos les temples, oublié les dieux, opprimé les hommes, eussent vécu longuement, tandis que lui, si

1. Zoega {De Origine et Usu Obeliscorum, p. 390, note 22) avait déjà reconnu que la Rhodopis des Grecs n'est autre que la Nitokris de Manéthon, et son opinion a été acceptée et développée par Bunsen {JEgyptcns Stelle, p. 237-238). La légende de Rhodopis a été complétée par l'addition du caractère de courtisane au personnage de l'ancienne reine égyptienne; ce trait assez répugnant parait être emprunté au même ordre de légendes qui s'était attaché à la tille de Khéops ou à sa pyramide. Le récit ainsi développé s'est confondu également avec un autre conte populaire, où se retrouvait l'épisode de la pantoufle si bien connu par notre histoire de Cendrillon (Lauth, Kônigin tiitokris-Rhodopis und Aschenbrôdel's Urbild, dans la Deutsche lie vue, juillet 1879). Hérodote allie Rhodopis à son Amasis (II, cxxxiv), Elien {Varias hist., XIII, 32) au roi Psammétique de la XXVI" dynastie.

2. Hérodote, H, cxxix; cf. Wiedemann, Hérodote Zweites Bue h, p. 478 sqq.

3. Hérodote, II, cxxix-cxxxui. La façon dont Hérodote décrit la vache qu'on lui montra dans le temple de Sais prouve qu'il s'agit ici de Nlt en forme animale, Mihît-ouirit, la grande génisse céleste qui a enfanté le soleil. Comment le peuple avait-il rattaché à cette statue la légende d'une fille de Mykérinos, c'est ce qu'on ne peut guère comprendre aujourd'hui. L'idée d'une momie ou d'un cadavre confiné dans une statue en guise de cercueil était familière aux Égyptiens : deux des reines enterrées à Déir el-Bahart, Nofrftari et Ahhotpou II, se trouvaient comme perdues au fond d'immenses colosses osiriens en bois et en étoffe stuquée (Maspero, la Trouvaille de Déir el-Bahari, dans les Mémoires de la Mission française, t. I, p. 535, 54-4 et pi. V). La tradition égyptienne admettait que le corps des dieux reposait sur la terre {De Iside et Osiride, § 22, p. 36, édit. Parthey; cf. p. 111 de cette Histoire). La vache Mîhit-ouirit pouvait donc être enfermée corporellement dans un sarcophage en forme de génisse, comme la gazelle momifiée de Déir el-Bahari est enfermée dans un sarcophage en forme de gazelle (Maspero, la Trouvaille de Deir el-Bahatï, pi. XXI, B); peut-être même la statue qu'on montra à Hérodote contenait-elle réellement ce qu'on pensait être une momie de la déesse.

382 L'EMPIRE MEMPH1TE.

dévot, allait périr si vite. L'oracle lui répondit que pour cela mèine ses jours étaient abrégés, car il n'avait pas fait ce qu'il fallait faire. L'Egypte aurait dû souffrir cent cinquante ans, et les deux roi* ses prédécesseurs l'avaient su, au contraire de lui. A cette réponse, Mykérinos, se sentant coudamné, fabriqua nombre de lampes, les alluma chaque soir, à la nuit, se mit à boire et à se donner du bon temps, «ans jamais cesser, nuit et jour, errant sur les étangs et dans les bois, partout où il pensait trouver occasion de plaisir. II avait machiné cela afin de convaincre l'oracle de faux, et de vivre douze ans, les nuits comptant comme les jours1. » La légende plaçait après lui un dernier constructeur de pyramides, mais d'un genre un peu différent, Asychis ou Sasychis. Celui-ci préféra la brique, sauf en un point, où il enchâssa une pierre qui portait l'inscription suivante : « Ne me méprise pas à cause des pyramides de pierre; je l'emporte sur elles autant que Jupiter sur les autres dieux. Car, plongeant une pièce de bois dans un marais et réunissant ce qui s'y attachait d'argile, on a moulé la brique dont j'ai été construite4. » Asychis par ses vertus aidait Mykérinos à contre-balancer l'impression fâcheuse que Khéops et Khéphrèn laissaient derrière eux. Il s'était montré l'un dea meilleurs parmi les cinq législateurs de l'Egypte. Il avait réglé minutieusement les cérémonies du culte. Il avait inventé la géométrie et l'art d'observer les astres3. II avait promulgué une loi sur le prêt, par laquelle il autorisait les particuliers à livrer en gage la momie de leur père, avec faculté au créancier de traiter comme sienne la sépulture du débiteur : tant que la dette n'était pas acquittée, celui-ci ne pouvait obtenir asile pour lui ou pour quelqu'un des siens, ni dans la tombe paternelle, ni dans une autre tombe4.

L'histoire ignore et ce judicieux souverain, et bien d'autres Pharaons du même type, que les drogmans d'époque grecque signalaient résolument i l'attention respectueuse des voyageurs. Elle constate seulement que l'exemple donné par Khéops, Khéphrèn et Mykérinos ne se perdit point par la suite. Du commencement de la IVe à la fin de la XIVe dynastie, pendant plus de quinze cents ans, la construction des Pyramides fut une opération d'état courante, prévue par l'administration, assurée par des services spéciaux\ Non seulement

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