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LES CARRIÈRES DE TOURAH

les Pharaons s'en bâtissaient pour eux-mêmes, mais les princes et les princesses de leur famille s'érigeaient les leurs, chacun selon ses moyens : trois de ces mausolées secondaires sont rangés sur la face orientale de l'Horizon, trois sur la face méridionale de la Suprême, et partout, près d'Abousîr, à Saqqarah, à Dahshour, dans leFayoum, la plupart des pyramides royales rallient autour d'elles un cortège plus ou moins nombreux de pyramides princières, souvent ruinées hors de toute figure et de toute proportion1. On apportait les matériaux de la montagne Arabique. L'éperon qui poussait droit vers le Nil jusqu'au village de Troiou n'est qu'un bloc de calcaire d'une finesse et d'une blancheur sans égales*. Les Égyptiens l'attaquèrent dès les temps les plus anciens; à "force de le couper en tout sens, ils en ravalèrent la pointe au ras du sol sur une épaisseur de plusieurs centaines de mètres. L'aspect de ces carrières est aussi étonnant peut-être que celui des monuments qui en sortirent. L'extraction s'y pratiquait avec une habileté et avec une régularité qui dénotent une expérience séculaire. Les galeries épuisent les filons les plus fins et les plus blancs sans en rien laisser perdre, et les chambres sont d'une étendue presque effrayante ; on dressait les parois, on parachevait les piliers et le toit, on calibrait régulièrement les couloirs et les portes comme s'il se fût agi d'un temple souterrain et non d'une simple exploitation de matériaux8. Des graffiti tracés rapidement aux encres noire et rouge conservaient le nom des ouvriers, des contremaîtres ou des ingénieurs qui avaient travaillé là à des époques déterminées, des calculs de paye ou de rations, des épures de pièces intéressantes, chapiteaux ou fûts de colonne, qu'on dégrossissait sur place pour en alléger le poids. Ça et là de vraies stèles officielles, réservées en bonne place, rappelaient qu'après une longue interruption, tel ou tel souverain illustre avait recommencé l'excavation et ouvert des chambres nouvelles4. L'albâtre se rencontrait non loin de là, dans l'Ouadv

2i0; Pétrie, The Pyramids and Temples of Gizeh, p. 162-172; Maspero, Archéologie Egyptienne, p. 126-148.

1. On trouvera déjà la description de la plupart de ces pyramides dans l'ouvrage de Vysk-Perrin<;, Opérations varried on al the Pyramids in 1837, t. II. Les petites pyramides du Fayoum ont été déblayées tout récemment par Pétrie, Illahun, Kahnn and Gurob, p. i-5.

2. Troiou est la Troja des écrivains classiques (Bricsch, Das Aïgyptische Troja, dans la Zeitschrift, 1867, p. 89-93), que d'Anville (Mémoires sur l'Egypte Ancienne et Moderne, p. 175) avait identifiée déjà au bourg moderne de Tourah; cf. la carte du Delta, à la page 75 de cette Histoire.

3. La description des carrières de Tourah, telles qu'on les voyait au commencement du siècle, a été faîte trop brièvement par Joroard (Description générale de Memphis et des Pyramides, dans la Description de V Egypte, t. V, p. 672-671), puis plus complètement par Perring (Vyse, Opérations, t. III, p. 90 sqq.). Depuis une trentaine d'années, les maçons du Caire ont détruit la plupart des restes d'antiquités qui se trouvaient dans ces parages, et ont changé complètement l'aspect des lieux.

4. Stèles d'Amenemhalt 111 de la XII* dynastie (Vyse, Opérations carried on at the Pyramids in 1HS7, t. III, planche en face la page 94; Lepsics, Denkm., II, 143 i), d'Ahmosis Ier (Vyse, Opérations^

Gerraouî, et de très vieux Pharaons avaient établi une véritable colonie en plein désert pour le débiter en morceaux et pour l'emporter : un barrage puissant, jeté en travers de la vallée, emmagasinait l'eau des pluies pendant l'hiver ou le printemps, et formait un étang ou les ouvriers trouvaient constamment de quoi s'abreuver1. Khéops et ses successeurs tirèrent leur albâtre de Hàtnoubou*, au voisinage d'Hermopolis, leur granit de Syène, le diorite et les autres roches dures dont ils aimaient à fabriquer leurs sarcophages des vallées volcaniques qui séparent le Nil. et la mer Rouge, surtout de l'Ouadv Hammamât. Comme c'étaient les seuls matériaux dont la quantité ne fût pas réglée à l'avance et qu'il fallût aller chercher au loin, chaque roi dépêchait les principaux personnages de sa cour en mission aux carrières de la Haute- Egypte, et la célérité avec laquelle ils ramenaient la pierre constituait un titre éminent à la faveur du maître. Si le gros œuvre était en briques, on moulait la brique sur place, avec la terre ramassée dans la plaine au pied de la colline. S'il était en calcaire, les parties du plateau les plus voisines fournissaient à profusion le moellon. On consacrait d'ordinaire à la construction des chambres et au revêtement le granit rose d'Éléphantine et le calcaire de Troiou, qu'on n'avait même pas la peine de se procurer spécialement pour la circonstance. La cité du Mur-Blanc entretenait à portée ses entrepôts toujours pleins, où l'on puisait sans relâche pour les édifices publics, et par conséquent pour la tombe royale. Les blocs, choisis dans ces réserves et convoyés en barque jusque sous la montagne, montaient à la force des bœufs vers l'emplacement désigné par l'architecte, sur des chaussées inclinées doucement3.

La disposition intérieure, la longueur des couloirs, la hauteur, varient grandement : la moindre des pyramides n'atteint pas dix mètres. Comme on conçoit malaisément quels motifs déterminèrent les Pharaons à choisir des dimensions différentes, on a pensé que la masse de chacune d'elles s'accroissait en proportion directe du temps dépensé à la bâtir, c'est-à-dire de la durée de chaque règne. Dès qu'un prince s'asseyait sur le trône, il aurait

t. III, p. 94; Lepsics, Denkm., III, 3 a-b), de Àkhopîrourt (Vyse, Opérations, t. 111, p. 95) et d'Ain enôthés III (Vyse, Opération*, t. III, p. 96;Lepshjs, Denkm., III, 71 a-b) de la XVIIIe, enfin de Nectanébo II de la XXX* (Vysb, Opérations, t. III, p. 99; Brogsch, Reiseberichte, p. 46 sqq.).

1 . ScHWEiMFUHTH, Sur une ancienne digue de pierre aux environs dflélouan, dans le Bulletin de r Institut Égyptien, 2* série, t. VI, p. 139-145. M. Schweinfurth pense que l'albâtre employé dans le temple du Sphinx provient très probablement de cqg carrières de l'Ouadv Gerraouf.

2. Les carrières de Hàtnoubou ont été découvertes en 1891 par M. Newberry (Egypt Exploration Fund, Report of the Fifth Ordinary General Meeting, 1890-1891, p. 27-28; cf. G. Willocghbt-Fraie*. Hat-nub, dans les Proceedings de la Société d'Archéologie biblique, t. XVI, 1893-1894, p. 73-82).

3. Une des stèles de Tourah nous montre un bloc de calcaire posé sur un traîneau que tirent six grands bœufs (Vyse, Opérations, t. III, planche en face de la page 99; Lepsuîs, Denkm., III, 3 a).

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