‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 307 sur 374 · L'ASSEMBLÉE DES DIEUX GOUVERNE LE MONDE · texte numérisé non relu

L'ASSEMBLÉE DES DIEUX GOUVERNE LE MONDE

elle était la reine comme lui en était le roi1, et où l'on comptait, entre autres, Goula, la grande', et Ànounit la fille de Sin, l'étoile du matin8; Shala, la miséricordieuse, y avait figuré, puis on l'avait donnée à Ramman*. Elles étaient toutes des déesses de race très vieille, jadis adorées pour elles-mêmes, au temps où le peuple sumérien dominait en Chaldée, amoindries plus tard et distribuées entre les dieux lorsque les Sémites prirent le dessus. Une seule conserva sa liberté, Nanâ, le doublet d'Ishtar : quand ses compagnes se sont effacées au second plan, elle reste encore reine et maîtresse dans sa ville d'Éridou. Les autres, si fort assouplies qu'elles fussent d'ordinaire à l'existence du harem, éprouvaient quelquefois des velléités de révolte, et plus d'une, rompant le lien qui l'attachait à son seigneur, proclamait à l'occasion son indépendance : Anounit, s'arrachant aux bras de Shamash. redevenait sa sœur, son égale, et revendiquait la moitié de son domaine. Sippara était une cité double, ou plutôt il y avait deux Sippara voisines l'une de l'autre : la première était la ville du Soleil, Sippara sha Shamash, mais la seconde relevait d'Anounit et se qualifiait Sippara sha Anounitoum. A bien l'entendre, ces ménages d'immortels avaient une seule excuse, le besoin d'expliquer sans brutalité les liens de parenté que le classement théologique obligeait à nouer entre les êtres qui composaient les deux triades. On n'imaginait pas volontiers en Chaldée ou en Egypte que les familles divines pussent se propager par des procédés autres que ceux des familles humaines : les déesses légitimèrent la paternité des dieux auxquels on les unit.

Les triades ne sont donc des triades que par fiction sacerdotale. Elles comprennent en réalité six membres chacune, et c'est un conseil de douze divinités que les prêtres d'Ourouk avaient institué pour vaquer à l'administration de l'univers ; seulement la moitié féminine de l'assemblée fait rarement parler d'elle et n'apporte qu'un appoint assez mince à l'œuvre commune. Les

1. Malik, d'où le nom de Malkatou par lequel un texte bilingue rend l'idéogramme de la déesse A (Kr. Lenoruant, Essai de Commentaire sur tes fragments cosmogoniques de Bérose, p. 97-98). La forme complète est Malkatou sha shami, la reine du ciel, et, en cette qualité, la déesse A s'identifie communément avec ishtar (Schradkr, Die Gôttin Ishlar als malkatu und sharratu, dans la Zeitschrift fur Assyriologie, t. III, p. 353-364, et t. IV, p. 74-76).

2. Sur Goula, voir Rawlinso.n, On the Religion of the Babylonians and Assyrians, p. 503-504; Fr. Lenormant, Essai de Commentaire sur les fragments cosmogoniques de Bérose, p. 98-99, 103.

3. Anounit fut considérée d'abord comme étant un Soleil femelle (Rawmkson, On the Religion of the Babylonians and Assyrians, p. 504, 503; G. Rawlinso.n, The Five Great Monarchies, 2" éd., t. I, p. 128-129) ou la Lune (Fr. Lrnormant, la Magie chez les Chaldéens, p. 107, 121). On l'identifie d'ordinaire avec Ishtar, à laquelle elle prête sa qualité d'Étoile du Matin ; cf. p. 670 de cette Histoire.

i. Shala est l'épouse de Mardouk et de Douraouzi aussi bien que celle de Ramman (Sayce, The fiel ig ion of the Ancient Babylonians, p. 209-211); son nom, joint à l'épithète oummou, la mère, a donné le nom de £aXotu.6(o, £aXàu.oaç* appliqué par Hésychius et par VEtymologicon Magnum à l'Aphrodite babylonienne (Rawlinson, On the Religion of the Ancient Babylonians, p. 499, n. 8 ; Fr. Lenormaxt, Essai de Commentaire sur les fragments cosmogoniques de Bérose, p. 95).

grandes divisions établies et les principaux chefs de service connus, il restait à débrouiller le détail et à choisir des agents pour y maintenir Tordre. Rien n'arrive au hasard dans notre monde, mais les événements les plus insignifiants en apparence s'accopiplissent en vertu de combinaisons calculées et de décisions prises longtemps à l'avance. Les dieux s'assemblent chaque matin vers l'Est, dans une salle située au voisinage des portes du Soleil, et délibèrent sur les événements de la journée1. Le sage Éa leur soumet les sorts qui vont s'ache\er, puis il en fait transcrire la minute dans les chambres du destin, sur des tablettes que Shamash ou Mardouk emporte avec lui et répand en chemin : qui lui déroberait ces tablettes fatales, il se rendrait maître du monde ce jour-là. Ce malheur était advenu une seule fois au commencement des âges*. Zou, l'oiseau des tempêtes, qui habite avec sa femme et ses enfants au mont Sabou sous la protection de Bel3, et qui fond de là sur les campagnes pour les ravager, conçut l'ambition de s'égaler aux dieux suprêmes. Il pénétra de grand matin dans la chambre des Destinées, avant que le Soleil fût levé : il y aperçut les insignes royaux de Bel, « la mitre de sa domination, le vêtement de sa divinité, — les tablettes fatales de sa divinité, Zou les aperçut. — Il aperçut le père des dieux, le dieu qui sert de lien entre le ciel et la terre4, — et le désir de la domination s'empara de son cœur; — oui, Zou aperçut le père des dieux, le dieu qui sert de lien entre le ciel et la terre, — et le désir de la domination s'empara de son cœur. — « Je prendrai les tablettes « fatales des dieux, moi, — et les oracles de tous les dieux c'est moi qui les « rendrai ; — je m'installerai sur le trône, je lancerai les décrets, — je régirai « la totalité de tous les Igigi5. » — Et son cœur complota la bataille ; — épiant au seuil de la salle, il attendit le point du jour. — Lorsque Bel eut versé les eaux brillantes, — qu'il se fut placé sur le trône et qu'il eut posé la couronne, — il lui enleva la tablette fatale de sa main, — il saisit la domination et le pouvoir de donner des décrets, — le dieu Zou, il s'envola et se cacha dans sa montagne6. » Aussitôt Bel s'écrie, s'enflamme et ravage le monde des

1 . Sur la salle du destin et sur ce qui s'y passe, voir Jensen, Die Kosmologie der Babylonier, p. 23 1-2-13.

2. La légende de l'oiseau Zou a été découverte et les débris en ont été traduits pour la première fois par G. Smith, The CliaULran account of Gène sis, p. 113-122; cf. Sayce, Bahylonian Literature, p. M). Ce qu'on en connaît aujourd'hui a été publié par J. ED. Harpkr, Die babyfonischen Ijcgenden von Etana, Zn, Adapa und Dibbara, dans les Beitrâge zur Assyriologicy t. II, p. iOH-i18.

3. l/importance du mont Sabou en mythologie a été signalée par Fn. Delitzsch, Ho lag das Parodies? p. 105-106; le site en aurait été vers les villes de Kish et de Kharshagkalamma {id., ibid.% p. 2111), ce qui me parait être peu vraisemblable. Je le chercherais plutôt aux extrémités du monde, quelque part dans le Sud, mais sans pouvoir préciser remplacement qu'il occupait.

\. Sur le sens de cette épithète appliquée aux divinités solaires, voir p. 656, note 3, de cette Histoire.

5. Les Igigi sont les Esprits du ciel, par opposition aux Anounnaki; cf. p. 634 de cette Histoire.

6. J. K. Harper, Die Babylonischen Lcgenden von Etana, Zu, Adapa und Dibbara, p. 400, 1. 5-22.

L'OISEAU 7,0(1 VOLE LES TABLETTES DU DESTIN. &Ti

feux de sa colère. « Ànou ouvrit sa bouche, il parla, — il dit aux dieux ses enfants : — « Qui vaincra le dieu Zou? — Il fera son nom grand par tout t pays. « — On appela Ramman le suprême, le fils d'Anou, — et Anou lui dit à lui-même ses ordres; — ouï, on appela Ramman le suprême, le fils d'Anou, — et Anou lui dit à lui-même ses ordres. — « Va, fils Ramman, le vaillant, « que rien n'arrête ton attaque; — vainc Zou de ton arme, et ton nom sera « grand parmi les dieux grands, — parmi les dieux, tes frères, tu n'auras « point ton égal; — on te construira des sanctuaires, — et si tu te bâtis tes

* villes dans les quatre « maisons du monde, —

< tes villes s'étendront sur « toute la montagne ter- «restre1! — Sois donc x vaillant à la face des

< dieux et soit ton nom « fort! » — Ramman prit la parole, il tint ce langage

àAnou,sonpcre: — «Père, S11ABASH um tmn^ tou „ C0„KK LES mwxm m mrtTB». « vers les montagnes ina-

« bordables qui ira? — Qui est l'égal de Zou, parmi les dieux, tes enfants? — « Il a enlevé les tablettes fatales de sa main, — il a saisi la domination et le s pouvoir de donner des décrets — Zou, puis il s'est envolé et s'est caché dans « sa montagne. — Maintenant, la parole de sa bouche est comme celle du

• dieu qui unit le ciel à la terre; — ma puissance n'est plus qu'argile, — et x tous les dieux doivent se courber devant lui1. » Anou manda à son aide le dieu Rara, fils d'Ishtar, et lui tint le même langage qu'il avait adressé à Ramman : Bara refusa de tenter l'aventure. Shamash, interpellé à son tour, consentit enfin à partir pour le mont Sabou : il triompha de l'oiseau des tempêtes, lui arracha les tablettes et l'amena prisonnier devant F,a\ Le Soleil du jour entier, le Soleil en pleine possession de sa vigueur, pouvait seul recon-

I. Litt : ■ Construis tes villes ilaiis les quatre renions ilu inonde (cf. p. iviJJ-îiU de cette Hiltoire), et U-s villes s'étendront à la montagne de I» terre. .. Anou parait promettre à Karoman un monopole ; s'il veut bâtir des villes qui le reconnaissent pour patron, res villes rouvriront la terre entière.

I. Demiii de Faurher-liudin, d'a/irit LuaM, Introduction a l'hiitoire du Culte public el de* mystère* de Mithra en Orient et en Occident, pi. LSI, n' "; cf. Kn. Loobïam, Sur la lignification de* sujet* de quelque! cylindre* Hnbytonient et Aityriem, dans la Gaseltr. Archéologique, 1878, p. Î5-1.

3. i. E. Iliirtm, Die llabylnniichen Lrgenden von Etana, 'lu, Adapa und Dibbara, n. lofl-iw, I. Î6-.",Ï. Les dernières lignes sont mutilées el le sens n'en est pas certain.

i. Cf. HtMKT, Rechercha tur la Glyptique orientale, 1. 1, p. 10T-I1U. l'indication des scène» gravées sur les cylindres el qui montrent l'oiseau Zou amena prisonnier devant Éa.

quérir les attributs du pouvoir que le Soleil du matin s'était laissé dérober. Le privilège de répartir les décrets immuables entre les hommes n'était plus jamais depuis lors sorti de la main des dieux lumineux.

Les destinées une fois réglées là-bas forment une loi — mamit — une fatalité bonne ou mauvaise*, à laquelle nul ne se soustrait, mais dont chacun peut s'informer par avance s'il apprend à en déchiffrer les formules au livre du ciel. Les étoiles, même les plus éloignées de notre terre, ne demeurent étrangères à rien de ce qui s'y passe. Elles sont autant d'êtres animés et doués de qualités diverses, dont le rayonnement gagne de proche en proche à travers les plaines célestes et vient agir d'en haut sur tout ce qu'il touche. Leurs influences se modifient, se redoublent ou s'annulent réciproquement, selon l'intensité avec laquelle elles les manifestent, selon la place qu'elles occupent au firmament par rapport l'une à l'autre, selon l'heure de la nuit et le mois de l'année dans lequel elles se lèvent ou se couchent derrière l'horizon. Chaque portion du temps, chaque division de l'espace, chaque catégorie d'êtres, et, dans chaque catégorie, chaque individu, est rangé sous leur domination et subit leur tyrannie inévitable. L'enfant naît leur esclave et reste leur esclave jusqu'à son dernier jour : l'étoile qui prévalait au moment de sa naissance devient son étoile et commande sa destinée*. Gomme les Égyptiens, les Chaldéens avaient cru discerner dans la position des feux qui s'allumaient au ciel nocturne l'ébauche d'un grand nombre de figures diverses, des hommes, des animaux, des monstres, des objets réels ou imaginaires, une lance, un arc, des poissons, un scorpion, des épis de blé, un taureau, un lion3. La plupart d'entre elles s'étendaient au-dessus de nos têtes sur les parois de la voûte céleste; douze seulement, échelonnées au bord même de l'horizon et reconnaissables à leur éclat, veillaient sur la route que le soleil suit journellement le long des murs du monde. Elles se la partageaient en autant de domaines ou de maisons, où elles exerçaient une autorité complète, et à travers lesquelles le dieu ne voyageait qu'après avoir obtenu leur assentiment ou les avoir vaincues.

1. Sur la mamit, sur la destinée, et sur la déesse qui la personnifie dans le Panthéon chaldéen, voir Sayce, The Religion of the Ancient Babylonians, p. 305-309.

î. Les questions relatives à l'influence des astres sur la destinée humaine chez les Chaldéens ont été examinées d'ensemble pour la première fois par Fa. Lenormant, la Divination et la Science des présages chez les Chaldéens, p. 5-1 4, 37-47.

3. L'identification des constellations chaldéennes avec les gréco-romaines ou avec les modernes n'a pas été encore faite d'une manière certaine : comme en Egypte, il semble que les astres aient été groupés d'une manière différente de celle que nous admettons. Plusieurs des résultats auxquels Oppert, Tablettes Assyriennes (dans le Journal Asiatique, série 1871, t. XVIII, p. 443-453), et Sayce, The Astronomy and Astrology of the Babylonians (dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. III, p. 145-339), étaient arrivés, ont été contestés par Jessen, Die Kosmologie der Babylonier, p. 42-57, dont les propositions n'ont pas trouvé grâce devant d'autres assyriologues.

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