LES PLANÈTES ET LES DIEUX QUI Y PRÉSIDENT
C'était un souvenir des guerres par lesquelles Bel-Mardouk, le taureau divin, le dieu de Babylone, avait organisé le chaos : non seulement il avait tué Tiâmat, mais il avait terrassé et asservi les monstres qui menaient l'armée des ténèbres. 11 rencontre de nouveau, chaque année et chaque jour, aux confins de la terre et du ciel, les hommes-scorpions de son antique ennemie, ses poissons à tète de chèvre ou d'homme, d'autres encore. Ils sont associés en un zodiaque dont les douze signes, transmis aux Grecs et modifiés par eux, se lisent même aujourd'hui sur les cartes du ciel1. Les constellations, immobiles ou animées d'un mouvement lent et sans amplitude, contiennent les problèmes de l'avenir, mais elles n'en fournissent pas à elles seules la solution aux hommes. Les astres capables de les expliquer, les véritables interprètes du destin1, étaient d'abord les deux divinités qui régissaient l'empire de la nuit et celui du jour, la lune et le soleil, puis les cinq planètes que nous nommons Jupiter, Vénus, Saturne3, Mars et Mercure, ou plutôt les cinq dieux qui les animent et qui en dirigent la course depuis l'heure de la création, Mardouk et Ishtar, Ninib, Nergal et Nébo*. Les planètes battaient le ciel en tout sens, se croisaient, se conjuguaient, s'occultaient, s'approchaient des astres fixes ou s'écartaient d'eux, et l'espèce de danse rythmique qui les entraînait sans relâche à travers l'espace, si on l'observait avec soin, révélait aux hommes la marche irrésistible de leurs destinées, aussi sûrement que s'ils avaient pu s'emparer des tablettes de Shamash et les épeler ligne à ligne.
1. L'origine chaldéenne du zodiaque a été restreinte au minimum par Letronne (Sur Vorigine du Zodiaque grec et sur plusieurs points de V monographie et de la chronologie de la Chaldée, dans les Œuvres Choisies, 2- série, t. 1, p. 458 sqq.)t puis par Ideler (Ueber der Ursprung des Thierkreises, dans les Mémoires de l'Académie des Sciences de Berlin, 1838, p. 1-24), dont l'opinion fit loi pendant longtemps. La question fut reprise par Fr. Lenormant (Essai de commentaire sur les fragments cosmogonigues de Bérose, p. 229-233, les Premières Civilisations, t. II, p. 67-73, Origines de V Histoire, t. 1, p. 234-238, note), qui retrouva la meilleure partie de nos signes du Zodiaque en Chaldée. Sa démonstration a été complétée par Jensen (Die Kosmologie der Babylonier, p. 67-95, 310-320, et Ursprung und Geschichte des Tierkreises, dans la Deutsche Revue, juin 1890), et les idéogrammes pour les signes ont été découverts par Epping (Astronomisches aus Babylon, p. 170 sqq.).
2. Diodork, 11, 30 : ou; éxeîvoc xoivy) uiv ip|xr,v£Î; ôvou.âÇou<riv. D'après Jensen, Die Kosmologie der Babylonier, p. 99-100, l'expression remonterait fort haut : l'un des noms suméro-accadiens des planètes, Our-kinmi, signifierait réellement le messager, l'interprète des dieux.
3. Sur l'orthographe du nom Kaimànou et sur son application à la planète Saturne, voir Jensen, Die Kosmologie der Babylonier, p. 111-116; sur l'identité de Kaimànou et du Kévan hébreu, cf. Oppert, Tablettet Assyriennes, dans le Journal Asiatique, 6" série, t. XVIII, 1871, p. 445.
4. Les noms des planètes ont fourni, comme ceux des étoiles, matière à de nombreuses discussions. Ils ont été étudiés à plusieurs reprises par Fr. Lenormant (Essai de Commentaire sur les fragments cosmogoniques de Bérose, p. 105 et p. 370-376 en note), Oppert (les Origines de C Histoire), Saycc (The Astronomy and Astrology of the Babylonians, with translation of the tablets relating to those subjects, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. III, p. 167-172), Jensen (Die Kosmologie der Babylonier, p. 95-133). Les identifications les plus probables sont celles d'Epping (Astronomisches aus Babylon oder das YVissen der Chaldâer ûber den gestirnten Himmel, p. 7 sqq.) et d'Oppert (Un Annuaire astronomique babylonien, traduit en partie en grec par Ptolémée, extrait du Journal Asiatique, 1891, reproduit avec variantes dans la Zeitschrift fur Assyriologie, t. VI, p. 110-112), auxquels Jensen paraît s'être rangé avec répugnance (Zeitschrift fur Assyriologie, t. V, p. 125-129).
fi"0 LES TEMPLES ET LES DIEUX HE LA CHALDEE.
Les Chaldéens comparaient volontiers les planètes à des moutons capricieux qui s'étaient échappés du troupeau des étoiles, pour aller paitre au gré de leur humeur vagabonde1. Elles étaient au début autant de divinités souveraines, sans autre fonction que de courir au ciel et d'y rendre des oracles, puis deux d'entre elles descendirent sur notre terre et y reçurent tes hommages d'une cité, Ishtar ceux de Diluât1, Nébo ceux de Borsippa. Nébo* prit les allures d'un devin et d'un prophète. Il savait tout, prévoyait tout, donnait son avis
sur tout; il avait inventé l'art de fabriquer les tablettes d'argile et d'y écrire. Ishtar combinai t en soi des aspects contradictoires*. On l'adorait au sud de la Chaldée sous le nom de Nanà, la maîtresse suprême'. On avait comishti* l» cEiRKiiiËiic0. mencé par ignorer que
cette dame des dieux — liêtit-itânit, — l'étoile du soir, est identique à Anounit l'étoile du matin, et l'on avait fait deux déesses distinctes de ces deux manifestations d'un seul être : l'erreur dévoilée, elles se confondirent, et leurs noms ne furent plus que deux termes différents pour désigner les mêmes astres. Le double caractère qu'on leur avait prêté se perpétua dans la personne unique. L'étoile du soir avait symbolisé la déesse de l'amour qui attire l'homme vers la femme et qui les enchaîne l'un à l'autre par le désir, tandis qu'on imaginait celle du matin
I. Leur nom générique, lu d'abord toubal, toabbat en suméro-accadien, libbou en langue sémitique (Fa. Lenohmakt, Euai de Commentaire sur tel fragment* cotmogoniquei de Bfroie, p. 370-3" 1), désignai! un quadrupède que Lenormant ne savait comment déterminer, maie que Jensen {Die Komoloeie, [) •.)',-■)■) ) a identifie avec le mouton et le bélier. A la fin du récit de la création. M»rdouk-Ju| e-i
comparé à un berger qui pait 1rs dieuv dans le champ du ciel (cf. p. 5)5 de cette Hiltoire).
i Site de Dilbat inconnu : on le cherche au voisinage de Kisbou et de "abylone (Dïliiiscb. It'o lag dut Paradiei? p. ÏIM) : peut-être faut-il le placer dans la banlieue de Sippnra. E.e nom appliqué à la déesse a été transcrit AeXtpâr (Nmvcdi'S, ». v. I.) et signifie le héraut, la ménagère du jour.
3. Le rôle de Nébo a été défini par le« premiers atsyriologues (IUwlisso.i, On the Religion of tht liabylonians and Aiiyriam, j>. 5*3-516, Oirmi, Expédition en Métojiotamie , t. 11. p. Î.Ï7 ; Lusoani.vr, Eliot de Commentaire aur lei fragment* coimogonii/uei de Béroie, p. 114-116). H eu doit une partie à mhi alliance avec d'autres dieu\ (Siïck, The Itetigion of tht Ancien! Babylaniant, p, 118-1 IV).
i. Etudier le chapitre que Savce a consacré à Ishtar dans sa Religion of tht Aneienl Babuloniam [IV. Vammuî and Ithtar, p. ÎÏ1 sqq.). et les observations que A. Jcrcmias a insérées sur le même sujet ;i la suite de son fcdulmr-Mmrod {hhtar-Atlarte im lidubar-Epoi), p. 36-60.
S, Sur >anà, consulter avec réserve K». Lkmimiaxi, £i«ii de Commentaire tur let fragment! cinmogonii/uei de Dénué, p. 1(10-103. :i"H-37i>, où l'identité d'ishlar et de Nani est encore méconnue.
fi. Bénin de F/iurher-Cudin d'aprci l'héliogravure de Mr.sjsr, Recherche» tur la Glyptique orientale, t. I, pi. ir, n' fl.
NÉ RO ET rsHTAK. 671
comme la guerrière froide et cruelle qui dédaigne la volupté pour la bataille : Ishtar en resta tout ensemble chaste et lascive, bienveillante et féroce, pacifique et belliqueuse, sans que cette réunion de qualités irréconciliables déconcertât la piété de ses fidèles. Les trois autres planètes '~~*
fait piètre figure à côté de Nébo et dlshtar, si on ne leu uctroyé des patrons nouveaux. Les dieux-soleil du secon Mardouk, Ninib, Nergal ne menaient, si l'on y réfléch qu'une existence incomplète; ils étaient une portion de s< une portion seulement, quand Shamash représentait l'at entier. Que devenaient- ils hors le moment de l'année du jour pendant lequel ils fournissaient leur carrière? s'enfermaient-ils de nuit, durant les heures que Shai rentré au firmament, s'y cachait derrière les montagne Nord? De même qu'en Egypte les Horus identifiés d'à à Rà devinrent les maîtres des planètes, en Chaldée, les soleils de Ninib, de Mardouk et de Nergal s'assirnilère Saturne, à Jupiter et à Mars', et leur pénétration s'a d'autant plus facilement pour Saturne qu'on le considt dès l'origine comme un taureau appartenant à Shama On eut désormais un groupe de cinq dieux puissants, cantonnés au ciel parmi les astres, sur la terre -* dans les cités, et qui reçurent la charge d'annoncer les desti- mn»3.
nées de l'univers. D'aucuns, trompés par la grosseur et par l'éclat de Jupiter, donnèrent le commandement à Mardouk, et cette opinion prévalut naturellement à Dabylone dont il était le dieu féodal'. D'autres, ne tenant compte que de l'influence exercée sur la fortune des hommes, accordèrent la primauté à Ninib et rangèrent à la suite Mardouk d'abord, puis Ishtar, Nergal et Nébo*. Comme les six des triades, les cinq ne tardèrent
1. Justi, bit Koamotogie der Ilabylonier, p. 1311-1 il ; Ishtar cl Nébo. Sin ut Shamash, étant des antres a l'origine, et les autre* grands dieux Anou, Bel, Êa, Hnminaii, ayant leurs astres an ciel, les Chaldéeiis Turent entraînés par l'analogie à attribuer aux dieux qui représentaient les phases du Soleil, Mardouk, Ninib et Nergal, trois astres proportionnés a leur importance, trois planètes.
t. Map akanwhi, dans les tablettes astrologiques. Diodorc de Sicile (11. 30) nous apprenait déjà que le Saturne des Crues était un Soleil pour les Babyloniens ; U:.i 6k \>,<, Lt.Ii :mj ' l'Xi r,-n«v Kplyoàïou-JÎ'Jnîvov eittfKviaTM'» 6É xai n).ef<rtn *al v-ifima ipiïor.u.it.ovTa xaloûoii "lli.iov.
2. UàtiH de Faueher-GadÎH, ttuprèa la ita/ar attyrienne en albâtre du Itritiëh Muienm.
1. L'o«t l'ordre adopté dans les listes transcrites par Jp.jises, Oie Kosmoloyic drr ISabyloiiiei; p. 100-101. et Justine par un certain nombre de textes, avec quelques variantes pour la place qu'il convient de donner à certaines des planètes qui suivent Jupiter.
5. Ce classement résulte îles puissances numériques attribuées aux dieux des planètes sur la tablette K 170 du Musée Britannique, donl il sera question ans pages (JJS-ii"t de cette llitttiirc.
pas à se marier, s'ils ne l'avaient déjà fait avant qu'on songeât a les convoquer en une seule assemblée. Ninib choisit pour femme Baou, la fille d'Anou, la suzeraine d'Ourou, très vénérée dès les temps les plus anciens1, puis Goula, la reine des médecins, dont la science adoucit les maux de l'humanité, l'une des déesses qu'on mettait parfois dans le harem de Shamash*. Mardouk s'associa Zirbanit la féconde, qui assure de génération en génération la perpétuité et la multiplication des êtres3. Nergal partagea les hommages de ses fidèles, tantôt avec Laz\ tantôt avec Esharra, belliqueuse comme lui, et comme lui toujours victorieuse dans les combats8. Nébo s'appareilla à Tashmit6, la grande fiancée, ou même à Ishtar7. Ishtar ne voulut pas se contenter d'un seul mari : après qu'elle eut perdu Doumouzi-Tammouz, l'époux de sa jeunesse, elle s'abandonna sans contrainte à la violence de ses caprices, favorisant les hommes aussi bien que les dieux, et quelquefois rebutée avec ignominie par les héros qu'elle conviait libéralement à ses amours*. Les cinq étaient en réalité les dix, et l'on profita de ces alliances pour nouer entre eux des liens nouveaux de parenté : Nébo fut proclamé le fils de Mardouk et de Zirbanit9, Mardouk le fils d'Éa10, Ninib celui de Bel et d'Ësharra11.
1. Baou, lue aussi Gour, qui tient une grande place dans les inscriptions de Tel lob (Aniacd, 6ïrpourla, p. 17-18) est à l'origine la mère d'Êa, une personnification des eaux ténébreuses et du Chaos (Hommel, Die Semitischen Vôlker, p. 379-382) : ce n'est qu'assez lard qu'on s'avisa de la marier à Ninib.
2. Goula, la grande, peut n'avoir été à l'origine qu'une épithète générale attachée au nom de Baou, puis incarnée en une déesse particulière (Hoxmkl, Die Senti lise hen Vôlker, p. 381, note); son rôle et celui de Baou sont entièrement parallèles dans les textes babyloniens (cf. Jknsf.n, Die Kosmologie der Babylonier, p. 245-246). Tiele (Babyloniseh-Assyrische Geschichte, p. 529-530) reconnaît en elle le feu intérieur, la chaleur vitale et aussi la chaleur mauvaise, la fièvre qui tue.
3. Le nom de Zirbanit, Zarpanit, l'une des divinités chaldéennes dont l'importance a été constatée le plus tôt par les assyriologues (Oppert, Expédition en Mésopotamie, t. II, p. 297 ; Rawlinson, On the Religion of the Babylonians and Assyrians, p. 517-518), signifie Celle qui produit les germes, qui produit la postérité. Elle parait se rattacher à une divinité très antique, Gasmou, la sage, qui était la femme ou la tille d'fta, et qui semble avoir été considérée à l'origine comme dame et voix de l'Océan (Sayce, The Religion of the Ancient Babylonians, p. 110-112).
4. On ne connaît guère de Laz que le nom : Hommel (Geschichte Babyloniens und Assyriens, p. 225) émet avec doute l'idée que cette déesse était Cosséenne d'origine.
5. Ésharra est d'un côté la terre (cf. p. 645-646 de cette Histoire), de l'autre la déesse de la guerre.
6. Tashmit, dont le nom fut lu d'abord Ourmit ou Varamit (Kawlisson, On the Religion of the Babylonians and Assyrians, p. 525), est la déesse des lettres, toujours associée à Nébo dans la formule qui termine chacun des ouvrages conservés dans la bibliothèque d'Assourbanabal à Ninive. Elle ouvrait les yeux et les oreilles de ceux qui recevaient les instructions de son mari ou qui lisaient ses livres (Sayce, The Religion of Hue Ancient Babylonians, p. 120).
7. C'est surtout sous le nom de Nanà qu'Ishtar est associée à Nébo, dans le temple de Borsippa (Tiele, Benierkungen ùber E-sagila in Babel und E-zida in Borsippa zur Zeit bcbukadrcxzar's //, dans la Zeitschrift fur Assyriologie, t. Il, p. 185-187).
8. Cf. aux pages 579-581 de cette Histoire l'aventure d'Ishtar avec Gilgamès, les reproches que le héros adresse à la déesse et la longue «numération qu'il fait de ses amants.
9. Sayce, The Religion of the Ancient Babylonians, p. 112 sqq., explique très ingénieusement les relations que l'on constate très intimes entre Mardouk et Nébo, par l'absorption graduelle dans Babylone de la ville de Borsippa dont Nébo était le dieu féodal.
10. Sur l'origine possible de cette filiation, cf. Sayce, The Religion of the Ancient Babylonians, p. 104-105, qui l'attribue à des rapports très anciens entre les habitants des deux cités, peut-être à une fondation de Babylone par des colons venus d'Éridou, la ville d'fca dans la Chaldée méridionale.