LES NAVIGATIONS DU SOLEIL
l'équipage courait aux armes et engageait la lutte contre lui, à force prières et coups de piques. Tant qu'elle se prolongeait, les hommes voyaient le soleil défaillir et cherchaient à le secourir malgré l'éloignement : ils criaient, s'agitaient, se battaient la poitrine, sonnaient leurs instruments de musique, frappaient à tour de bras sur tout ce qu'ils possédaient de vases ou d'ustensiles en métal, pour que la rumeur, montant vers le ciel, effrayât le monstre. Après quelques minutes d'angoisse, Râ surgissait de l'ombre et reprenait sa course, tandis qu'Apôpi se recouchait dans l'abîme1, paralysé par la magie des dieux et percé de vingt blessures. À part ces éclipses momentanées dont nul ne savait prédire le retour, le roi Soleil poursuivait régulièrement son voyage autour du monde, selon des lois auxquelles sa volonté même ne pouvait rien changer. Jour après jour, il montait obliquement de l'orient vers le sud pour redescendre obliquement du sud vers l'occident. L'obliquité de sa course diminuait pendant les mois d'été et il semblait venir vers l'Egypte, elle augmentait pendant les mois d'hiver et il s'éloignait : il exécutait son double mouvement avec tant de régularité, d'équinoxe en solstice et de solstice en équinoxe, qu'on pouvait prédire à jour fixe et son départ et son retour. Les Égyptiens expliquaient ce phénomène au gré des idées qu'ils se forgeaient sur la constitution du monde. La barque solaire côtoyait toujours celle des berges qui est le plus voisine des hommes. Au moment où le fleuve, gonflé par la crue annuelle, débordait sur ses rives, elle sortait avec lui du lit accoutumé et se rapprochait de l'Egypte. A mesure qu'il décroissait, la barque descendait et se retirait : son plus grand éloignement correspondait au niveau le plus bas des eaux. A l'inondation suivante, la force ascendante du flot la ramenait vers nous, et, comme le phénomène se répétait chaque année, les fluctuations périodiques du Nil d'en haut entraînaient pour conséquence nécessaire la périodicité des mouvements obliques du Soleil5.
dourah, de poulets, de dattes, qu'on lui jette pour apaiser sa faim. Ce ne sont pas les indigènes seulement qui se livrent à ces pratiques superstitieuses : pendant l'automne de 1881, une partie des terrains de l'hôtel de Karnak, à Louqsor, étant tombés à l'eau, le gérant, un Grec, offrit au serpent du Ml les sacrifices accoutumés (Maspbro, Études de Mythologie et d'Archéologie Égyptie fines, t. II, p. 412-113).
1. Le caractère d'Apôpi et sa lutte contre le soleil ont été fort bien définis dès le début, par Champollion (Lettres écrites d'Egypte, 2* édit., 1833, p. 231 sqq.), comme étant la lutte de la lumière contre l'obscurité en général. Dans certains cas fort rares, Apôpi parait l'emporter, et son triomphe sur Rà fournil une explication de l'éclipsé solaire (Lf.pkbirk, les Yeux d'Horus, p. 49 sqq.; Lkpace- Kr.nouf, The Eclipse in Egyptien Texts, dans les Proccedings de la Société d'Archéologie Biblique, 1884-1885, t. VIII, p. 163 sqq.) analogue à celle qu'on rencontre chez beaucoup de peuples ; cf. E. Talor, la Civilisation primitive, t. 1, p. 376 sqq. Dans une vieille forme de la légende, le serpent, nommé llaîou, attaquait le soleil figuré par un âne sauvage, et courant autour du monde, sur le flanc des montagnes qui étayent le ciel (Ounas, 544-545; Livre des Morts, ch. XL, édit. Naville, t. I, pi. LIV).
2. Cette interprétation des croyances égyptiennes sur la marche oblique du soleil a été proposée par Maspkro, Éludes de Mythologie et d' Archéologie Egyptiennes, t. II, p. 208-210 : elle n'est ni plus étrange ni plus puérile que la plupart de celles que les anciens cosmographes grecs avaient
Le même courant qui l'emportait charriait aussi tout un peuple de dieux, dont la nuit seule trahissait l'existence aux habitants de notre terre. Le disque pâle de la Lune — Jâouhou. Aouhou ~- suivait celui du Soleil en barque, à douze heures de distance, le long des remparts du monde'. 11 était, lui aussi, vingt êtres divers, ici un homme né de Nouît1, là un cynocéphale ou un ibis3, ailleurs l'Œil gauche d'Horus*, gardé à vue par l'ibis ou par le cynocéphale. Comme Rà, il avait ses ennemis qui le guettaient sans relâche, le
crocodile, l'hippopotame, la truie. C'était surtout dans son plein, vers le 15 de chaque mois, qu'il courait les plus grands périls. La truie fondait sur lui, l'arrachait de la face céleste et le jetait au Nil d'en haut, ruisselant de sang et de larmes'. Il s'y éteignait graduellement et s'y perdait pendant quelques
énoncées du même phénomène (Lbtmwsf., Opinions populaire» et sric/ili/lques des Grecs sur la roule oblique du soleil, dan» ses OEuvret choisies, ï" sér., I. I, p. 336-353).
1. Le dieu Tholh-l.uno esl représenté, au sommet de» stèles, seul, assis dans sa barque, sous forme d'homme a tôle d'ibis ou de disque lunaire (Ljbio.se, Dizionario di Milotugia Egizia. pi. XXXVII- S.XXVII1); on Ml d'ailleurs dans le De Istde (chnp. nxtv, éd. PtimtEV, p. 58) : "IUiov !i *«l ïlilW où/ âpu,aaiv iXJi itïofoi; àyjfuuun xpiupivou; jtEpmltEy «il. Les exemple» le* plus frappants s'en trouvent sur les plafonds astronomiques d'Esnéh et de Dendcrab, souvent reproduits depuis qu'ils ont été publiés, au commencement du siècle, dans la Description de [Egypte, An!., 1.1, pi. LXXIX ; t. IV, pi. XVIII.
1. Un le voit sous forme d'enfant ou d'homme portant lu disque lunaire sur la tête et pressant l'eeil lunaire etndiv «;i poitrine (I.amijm:, Diiitmarw, pi XXXV], 4, i, WlLKUrwa, Manners and Customs . 4* éd., I. III, pi. XXXVI, 3 et p. no, n° 51). Le degré de parente entre Thot, Sibou et Noull est indiqué par les passades de la pyramide d'Uunas (I. Ï3tl, 140-151) qui montrent en Thot le frère dïsis, de Slt et de Ncphthjs; plus tard on lit de lui un fils de M (BRiicscn, Hetigion und Mythologie, p. US).
3. Le temple de Thot à Khmnunou renfcrniaït encore à l'époque gréco-romaine un ibis sacré, incarna lion du dieu, et que le sacerdoce local disait être éternel: les sacristains du temple l'avaient montré au grammairien Apion, qui rapporte le fait, tout en n") croyant pas (Anos Oisin, fragm, 1 1. dans Mf'i.LKk-DlMT, Fragmenta historirontm girrorum, t. III, p. Siï). Voir l'image du dieu Thot cynocéphale dans Wilïissos, Mamiers and Customs, t' éd., t. Il, pi. XXXVI, l.
1. Les textes allégués par Chalias et par Lepsius (p. R8, note t) pour montrer que le disque du soleil est l'œil droit d'Ilorus prouvent aussi que celui de la lune est l'reil gauche du même dieu.
5, Dessin de r'aitchcr-t'.udiii. d'après le plafond du llamesiéiim. A droite, l'hippopotame femelle portant le crorodite, et appuyée sur la MonfiV; au rentre, la Cuisse, représentée ici par le taureau entier; à gauche, SelAlt, VEperrier, puis le Lion et te d'uni luttant contre le Crocodile.
G. Les faits sont racontés d'une façon brève mais suffisamment intelligible aux chapitres cm
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jours, mais son jumeau le Soleil ou le cynocéphale son champion partaient aussitôt à sa recherche et le rapportaient à Horus. A peine remis en place, il guérissait lentement et recouvrait son éclat : quand il était sain — ouzaît', — la truie l'attaquait et le mutilait, puis les dieux le recueillaient et le ravivaient de nouveau. Il fournissait chaque mois quinze jours de jeunesse et de splendeur croissantes que suivaient quinze jours d'agonie et de pâleur progressives :
il naissait pour mourir et mourait pour renaître douze fois dans l'année, et chacune de ses crises mesurait un mois aux habitants du monde. Entre temps, un accident toujours le même troublait la routine de son existence : la truie, profitant d'une distraction des gardiens, l'avalait gloutonnement, et sa lumière s'effaçait brusquement, d'un seul coup, au lieu de s'affaiblir par degrés. Ces éclipses, qui effrayaient les hommes au moins autant que celles du Soleil, ne duraient jamais bien longtemps; les dieux obligeaient le monstre à vomir l'œil avant qu'il l'eût digéré1. La barque lunaire débouchait chaque soir de l'Hadès par la porte que Rà avait franchie le matin, et, à mesure qu'elle montait à l'horizon, les lampes-étoiles éparses au firmament apparaissaient l'une après l'autre, comme on voit s'allumer à l'aventure les feux d'une armée
et chu du Litre des Morts (éd. N.mius, t. I, pi. CXXIV-CXXV: éd. I.kpsius. pi, Xl.lll), donl l' importance a pli- signalée par Gooilwin (On thf It^C/tapier of the Diluai, dans la ZcitscArift, IS7I, p. 141-147),
la première partie de son ouvrage sur lo Mythe Osirirn : I. les Ymx rf'Wcin».
I. J'ai indiqué le sens exact de celte expression, p. lit, note 1, el p. RS. note 4, de cette Histoire, t. Pour Ici pli cal ion de ce petit drame, cf. l'ouvrage de LefMuhk, les Yeux d Horus, p. 43 sqq.
lointaine. Autant on en pouvait compter, autant il y avait d'Indestructibles — - Akhîmau Sokou — ou d'Immuables — Akhtmou ourdou — chargée de les servir et de veiller à leur entretien'.
La main qui les avait suspendues ne les avait pas disséminées au hasard :
une méthode certaine avait présidé à leur répartition, et elles s'agençaient en groupes invariables qui formaient comme autant de républiques d'étoiles, indépendantes de l* cuisse de BŒ«r cici.Usd * l'mwpopotahe fbhllr*. leurs voisines. Elles
dessinaient des corps d'hommes ou d'animaux dont les contours, esquissés vaguement sur le fond de la nuit, se rehaussaient de flammes plus brillantes aux endroits les plus importants. Sept d'entre elles, où nous sommes accoutumés à deviner un chariot, simulaient pour les Egyptiens l'image d'une cuisse de bœuf posée sur le bord septentrional de l'horizon1. Deux moindres rattachaient la Cuisse — Maslchait — à treize autres dont l'ensemble rappelait la silhouette d'un hippopotame femelle — Rirît — dressé sur les pattes de derrière* : celui-ci
1. Les Akhtmou-Sohou et les Akhtmou-Ourdou ont été définis do façon fort différente par les divers nryploluftucs qui se sont occupés d'eux. Chabas {Hymne à Osirii, dans la ton archéologique, I"sér., t. XIV, p. 71, n. t, et le Papyrus magique Marris, p. RÏ-84) y reconnaissait les génies ou les dieux, clos constellations de l'écliplique, qui marquent dans le ciel la route apparente du soleil. Il y voyait aussi, sur les indications de Dévéria, les matelots de la barque solaire et peut-être les dieux des douze heures, divisés en doux fiasses : ceux qui rament, les Akhtmou Sokou, ceux qui reposent, les AkMmou-Ounlou. Il résulte au contraire des passages découverts et cités par Hrugscli {Thésaurus Inscriptionuni .Egyptiacarum, p. 40-44; die Mgyptologie, p. 3il sqq.), que les Akhtmau-Sokou sont les astres qui accompagnent Hà dans le ciel du nord, les Akfttmou-Ourdou , ceux qui l'escortent dans le ciel du midi. La nomenclature de* étoile! qui appartiennent » ces deux classes nous est fournie par des monuments d'é|ioqucs très diverses (Bnrcsm, Thésaurus lusrriptionum .Ëgyptiacarum. p. 1!> sqq). Les deux noms doivent se traduire, chacun selnn le sens des mois qui le composent, Akhtmon Sokou, ceux qui uc connaissent point la destruction, les Indestructibles, Akhtmou Our.ou {Ourdou), ceux qui ne connaissent pas l'immobilité produite par la mort, les Impérissables.
i. Dessin de Faucher-liudin, d'après vue des scènes du zodiaque rectangulaire sculpte" au plafond du grand temple de Dendérah{uC»K«r.i,He-uttate, 1. Il, pi. XXXIX).
3. La Tonne et le nombre des étoiles qui composaient les constellations nous sont révélés, pour les ilitlV rente. i'|ifii|in's. par les tableaux astronomiques des lombes et dos temples. L'idenlilé de la Cuisse avec le Chariot, la Grande Ourse de l'astronomie moderne, a été découverte par Lepsius (Einleïtung swr Chronologie der Mgypter, p. 184] et confirmée par Bint {Sur les restes de l'ancienne Vranographie égyptienne que l'en pourrait retrouver aujourd'hui chet le* Arabes gui habitent f intérieur île [Egypte, p. al sqq.. extrait du Journal des Savant*:. 1854). Mariette a signalé chez les Dt'douins des l'viamide* le nom de f.'tf'W [cr-liigl) appliqué au mémo groupe d'étoiles qui le portait cher les anciens Kgyp tiens {rt. Bkicm k, die .F.gyplnluijie, p. 343), Cliampollion avait noté exactement ta place que la Cuissr occupait dans le riel du nord {Dictionnaire hiéroglyphique, p. A'-V.>\. mais n'avait préposé aucune identification pour elle. Elle appartenait à Sll-Typlion {De Iside et Otiride, S il, édit. Pabtmiï, p. 3K).
4. L'hippopotame femelle, Itiril, se relie à la Cuisse de manière évidente dans les tableaux de