OSIRIS ET ISIS CIVILISENT L'EGYPTE
contant que Nouît et Sibou avaient contracté mariage contre la volonté expresse de Râ et à son insu : lorsqu'il s'en aperçut, il entra dans une colère violente et jeta sur la déesse un charme qui devait empêcher sa délivrance en tel mois et en tel an que ce fût. Mais Thot eut pitié d'elle, et, jouant aux dames avec la lune, il lui gagna, en plusieurs parties, un soixante-douzième de ses feux, dont il composa cinq jours entiers : comme ils n'appartenaient pas au comput régulier, Nouît put y mettre au monde cinq enfants coup sur coup, Osiris, Haroêris, Sit, Isis et Nephthys1. Osiris était beau de visage, mais avec un teint mat et noir : sa taille dépassait cinq mètres*. Il naquit à Thèbes5, le premier des jours additionnels, et une voix mystérieuse annonça aussitôt que le maître de tout — nibou-r-zorou — venait de paraître : des cris de joie accueillirent la bonne nouvelle, suivis de pleurs et de lamentations quand on sut les malheurs qui le menaçaient4. L'écho en arriva jusqu'à Râ dans sa résidence lointaine, et son cœur se réjouit, malgré la malédiction dont il avait chargé Nouît : il manda son arrière-petit-fils dans Xoïs, et il le reconnut sans hésiter comme héritier de son trône8 Osiris épousa sa sœur Isis, et même, disait-on, au temps qu'ils reposaient encore, l'un et l'autre, dans le sein de leur mère* : lorsqu'il fut roi, il fit d'elle une reine active et l'associa à ses entreprises. Les Égyptiens restaient à demi sauvages : ils se dévoraient entre eux,
des Ramessides (I 346 de Leyde), un Livre des cinq jours en sus de l'année, qui a été traduit et commenté sommairement par Chabas (le Calendrier des jours fastes et néfastes de Cannée égyptienne, p. 101-107) : Osiris était né le premier jour, Haroêris le second, Sft le troisième, Isis le quatrième, Nephthys le cinquième. Les mentions éparses sur les monuments confirment Tordre indiqué par le papyrus. Ainsi une inscription du grand prêtre Mankhopirrt de la XXIe dynastie rappelle qu'lsis était née le quatrième de ces jours, qui coïncidait avec la fête d'Amon au commencement de Tannée (Brugsch, Recueil de Monuments, t. I, pi. XXII, 1. 9, et E. de Rouge, Étude sur les monuments du massif de Karnak dans les Mélanges d'Archéologie, t. I, p. 133). Une inscription du petit temple d'Aptt à Thèbes (Lepsius, Denkm., IV, 29) indique la naissance d'Osiris au premier jour épagomène.
1. Nous ne possédons de cette légende que l'interprétation hellénisée qui en a été donnée dans le de Iside et Osiride (édit. Leemans, § 12, p. 18-21), mais on ne saurait douter qu'elle ait été puisée à bonne source, comme la plupart des récits qui sont consignés dans ce curieux traité.
2. De Iside et Osiride (édit. Leemans, § 33, p. 57) : rbv fié "Ocnpiv au irotXiv u.eXd(YXP0UV YtYOvéva*. u.v6o).OYoC<nv. Osiris est en effet représenté souvent avec la face et les mains noires ou vertes, comme c'est l'usage pour les dieux des morts; c'est probablement cette particularité qui a donné au peuple l'idée de son teint noir (Wilkinson, Manners and Customs, 2* édit., t. III, p. 81). La taille du dieu est fixée à sept coudées par le passage d'un papyrus magique du temps des Ramessides (Chabas, le Papyrus magique Harris, p. 116-117), et à huit coudées six palmes trois doigts par une phrase d'une inscription ptolémaïque (DOmichen, Hislorische Inschriften, t. Il, pi. XXXV).
3. Lepsius, Denkm., IV, 296, 53 a; Brugsch, Dictionnaire Géographique, p. 865. Il est Mendésien à l'origine (voir p. 130 de cette Histoire) : son changement de patrie date de la grandeur thébaine.
4. Une variante de la légende racontait qu'un certain Pamylis, à Thèbes, étant allé puiser de l'eau, avait entendu une voix qui sortait du temple de Zeus, et qui lui ordonnait d'annoncer hautement à l'univers la naissance du grand roi, le bienfaisant Osiris. Il avait reçu l'enfant des mains de Kronos, l'avait élevé jusqu'à l'adolescence, et les Égyptiens lui avaient consacré la fête des Pamylies qui ressemble à celle des Phalléphories grecques (de Iside et Osiride, édit. Leemans, § 12, p. 19-20).
5. Papyrus S079 du Louvre, p. 11, 1. 18-20, dans Pierrbt, Études Égyplologiques, p. 33-34 ; cf. Brugsch, Religion und Mythologie der alten jEgypter, p. 627-628.
6. De Iside et Osiride, édit. Leemans, § 12, p. 20-21. Haroêris, l'Apollon des Grecs, serait issu du mariage consommé avant la naissance des deux époux, tandis qu'ils étaient encore enfermés dans le sein
et s'ils vivaient, à l'occasion, des fruits de la terre, c'était au hasard et sans savoir les produire régulièrement. Osiris leur enseigna l'art de fabriquer les instruments de labour, la charrue et la houe, de façonner les champs et de les assoler, de récolter le blé et l'orge1, de cultiver la vigne5. Isis les déshabitua de l'anthropophagie3, les guérit par la médecine ou par la magie, unit les femmes aux hommes en unions légitimes4, et leur montra la façon de moudre le grain entre deux pierres plates pour préparer le pain de la maison 5 ; elle inventa le métier à tisser, de concert avec sa sœur Nephthys, et, la première, ourdit et blanchit la toile6. Le culte des dieux n'existait pas : Osiris l'institua, désigna les offrandes, régla l'ordre des cérémonies, composa le texte et la mélopée des liturgies7. Il bâtit des villes, les uns disaient Thèbes même8, où les autres assuraient qu'il était né. Comme il avait été le modèle des rois justes et pacifiques, il voulut l'être également des conquérants dompteurs de peuples : il remit la régence à Isis et partit en guerre contre l'Asie avec Thot l'ibis et le chacal Anubis. C'est à peine s'il employa la violence et les armes. Il attaquait les hommes par la douceur et par la persuasion, les amollissait par des chants où les voix se mariaient aux instruments, et leur enseignait les mêmes arts qu'il avait révélés aux Égyptiens. Nul pays n'échappa à son action bienfaisante; il ne revint aux bords du Nil qu'après avoir parcouru et civilisé la terre d'un horizon à l'autre9.
Sît-Typhon était roux de chevelure et blanc de peau, d'un caractère violent, sombre et jaloux10. Il aspirait secrètement à la couronne et la vigilance d'isis
de leur mère Rhéa-Noutt (de laide et Osiride, édit. Leemans, § 12, p. 20-21 et § 54, p. 7) : c'était une manière de rattacher aux mythes osiriaques le personnage d'Haroéris, en le confondant avec son homonyme Harsiésis. le (ils d'isis qui devint fils d'Osiris par le mariage de sa mère avec ce dieu.
1. Diodore (liv. 1, g 14) lui attribue même la découverte de l'orge et du blé : c'est la conséquence de l'identification établie par les Grecs entre Isis et Déméter. D'après l'historien Léon de Pella (fragm. 3-4 dans MCller-Didot, Fragmenta Historicorum Grxcnrum, t. II, p. 331) la déesse se tressa une couronne d'épis mûrs et la posa sur sa tête, un jour qu'elle offrait un sacrifice à ses parents.
2. De Iside et Osiride (édit. Leemans), § 13, p. 21; Diodore de Sicile, liv. 1, § 14-15; èyw icopoù; otv6pwitot; otvéSeiÇa (Hymne trouvé dans l'tle d'Ios, Kaibel, Epigrammata Grxca, p. xxi). Osiris est l'inventeur de la charrue dans Avien, Desc. Orbis, 354, et dans Servics, ad Georgicorum, 1, 19).
3. 'Eyiù liera xoO dtSeXçoG 'Oac'peu>ç toc; àvOpcoicoçaytaç Ëicauov (Kaibel, Epigrammata Grxca, p. xn).
4. 'Eyà> yuvaîxa xai avÔpa ffvvrçyaya (Hymne d'Ios, dans Kaibel, Epigrammata Grttca, p. xxi).
5. Diodore de Sicile, liv. I,§ 25; cf. les recettes médicales ou magiques qu'on lui attribue au Papyrus Ebers, pl.XLVII, I. 5-10, et sur la Stèle de Metternich, édit. Golenischeff, pi. IV, I. 4, V, 1. 100, et p. 10-12
6. Cela résulte entre autres des passages du Rituel de l'Embaumement où l'on voit Isis et Nephthys, l'une filer le lin, l'autre tramer la toile (Maspero, Mémoire sur quelques papyrus du Louvre, p. 35, 81).
7. Les premiers temples furent élevés par Osiris et Isis (Diodore de Sicile, I, §15) ainsi que les premières images des dieux : iyïû àyâù\LotxaL îorâv èÔt5a£a, èyà> teuiv/) Oeûv etôpwrdtfiTiv (Hymne d'Ios. dans Kaibel, Epigrammata Grœca, p. xxi-xxii). Osiris inventa deux des espèces de flûte dont les Égyptiens se servaient dans les fêtes (Ji-ba, fragm. 73, dans Mûller-Didot, Fragm. H.Grvc, t. III, p. 481).
8. Bâton, fragm. des Persica dans MCller-Didot, Fragmenta Historicorum Grvcorum, t. IV, p. 318.
9. Diodore de Sicile, I, g 17-20; de Iside et Osiride, édit. Leemans, g 13, p. 21.
10. On comparait la couleur de son poil à celle d'un âne roux, et l'âne lui était consacré pour cette raison (de Iside et Osiride, g 22, 30, 31, édit. Leemans, p. 37, 51, 52). Sur son caractère violent et jaloux, voir l'appréciation de Diodore de Sicile, I, 21, et la peinture de Synésios dans le pain-