‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 93 sur 374 · LES DIAGNOSTICS ET LES REMÈDES · texte numérisé non relu

LES DIAGNOSTICS ET LES REMÈDES

gastriques si fréquentes en Egypte, et un médecin moderne ne dresserait pas mieux son diagnostic : l'expression serait moins imagée, mais l'analyse des symptômes ne différerait pas de celle que le vieux praticien nous donne. Les médicaments préconisés comprennent à peu près tout ce qui, dans la nature, est susceptible de s'avaler sous une forme quelconque, solide, pâteuse ou liquide1. Les espèces végétales s'y comptent à la vingtaine, depuis les herbes les plus humbles jusqu'aux arbres les plus élevés, le sycomore, les palmiers, les acacias, le cèdre, dont la sciure et les copeaux passaient pour posséder des propriétés à la fois antiseptiques et lénitives. On remarque, parmi les substances minérales, le sel marin, l'alun*, le nitre, le sulfate de cuivre, vingt sortes de pierres, entre lesquelles la pierre memphite se distinguait par ses vertus : appliquée sur des parties du corps lacérées ou malades, elle les rendait insensibles à la douleur et facilitait le succès des opérations chirurgicales. La chair vive, le cœur, le foie, le fiel, le sang frais ou desséché des animaux, le poil et la corne de cerf s'employaient couramment dans bien des cas où nous ne comprenons plus le motif qui les avait fait choisir de préférence à d'autres matières. Nombre de recettes déroutent par l'originalité et par la barbarie des ingrédients préconisés : « le lait d'une femme accouchée d'un garçon », la fiente d'un lion, la cervelle d'une tortue, un vieux bouquin bouilli dans l'huile1. Les médicaments qu'on fabriquait avec ces substances disparates étaient souvent fort compliqués. On croyait multiplier la vertu curative en multipliant les éléments de guérison : chaque matière agissait sur une région déterminée du corps, et, se séparant des autres après absorption, allait porter son action au point qu'elle influait. Pilules ou potions, cataplasmes ou onguents, tisanes ou clystères, le médecin disposait de tous les moyens dont nous nous servons pour introduire les

Brugsch, Recueil de Monuments, t. II, p. 112-1 13- On trouvera toute une série de diagnostics exprimés avec beaucoup de netteté dans le traité des maladies de l'estomac du Papyrus Ebers, pi. XXXVI, 1. 4, XL1V, I. li; cf. Maspf.ro dans la Revue critique, 1876, t. I, p. 235-237, Joachim, Papyrus Ebers, p. 39-53.

1. L'énumération et l'identification partielle des ingrédients qui entrent dans la composition des médicaments égyptiens ont été faites par Chabas (Mélanges Ègyptologiqucs, 1" sér., p. 71-77, et VÊgyptologie, t. I, p. 186-187), par Brugsch (Recueil de Monuments, t. II, p. 105), par Stem dans le Glossaire qu'il a fait pour le Papyrus Ebers, et plus récemment par Lûring (Die ûber die medecinisr.hen Kenntnisse der alten jEgypter berichtenden Papyri, p. 85-120, 143-170).

2. L'alun s'appelait abenou, ôben, en égyptien antique (Loret, le Nom égyptien de VAlun, dans le Recueil de Travaux, t. XV, p. 199-200); pour les quantités considérables qu'on en recueillait, cf. Hérodote, II, CLXXX, et le commentaire de Wirdkmann, Herodots Zweiles Bue h, p. 610-611.

3. Papyrus Ebers, pi. LXXVIII, 1. 22-LXIX, 1. 1 : « Pour faire aller un enfant constipé. — Un vieux livre : bouillir dans l'huile, en appliquer la moitié sur le ventre, afin de provoquer l'évacuation. » Il ne faut pas oublier que, les livres étant écrits sur papyrus, le bouquin en question, une fois bouilli dans l'huile, devait avoir une vertu analogue à celle de nos cataplasmes de farine de lin. Si le médecin recommande de le prendre vieux, c'est pure économie; les Égyptiens de la classe bourgeoise avaient toujours chez eux des quantités de lettres, de cahiers ou d'autres paperasses sans valeur, dont ils étaient bien aises de se débarrasser graduellement, de façon aussi profitable.

remèdes dans l'organisme. Comme il avait prescrit le traitement, il le pré* parait et ne séparait pas son art de celui du pharmacien. Il dosait les ingrédients, les pilait ensemble ou séparément, les laissait macérer selon l'art, les bouillait, les réduisait par la cuisson, les filtrait au linge1. La graisse lui servait de véhicule ordinaire pour les onguents, et l'eau pure pour les potions, mais il ne dédaignait pas les autres liquides, le vin, la bière douce ou fermentée, le vinaigre, le lait, l'huile d'olive, l'huile de ben verte ou épurée1, même l'urine de l'homme et des animaux : le tout, édulcoré de miel, se prenait chaud matin et soir3. Plus d'un de ces remèdes a fait son chemin dans le monde : les Grecs les empruntèrent aux Égyptiens, nous les avons pris dévotement aux Grecs, et nos contemporains avalent encore avec résignation bon nombre des mélanges abominables qui furent imaginés aux bords du Nil, longtemps avant la construction des Pyramides.

Thot avait enseigné l'arithmétique aux hommes; Thot leur avait dévoilé les mystères de la géométrie et de l'arpentage; Thot avait construit les instruments et promulgué les lois de la musique ; Thot avait institué les arts du dessin et en avait codifié les règles immuables*. Tout ce que la vallée du Nil possédait d'utile et de beau, il s'en était fait l'inventeur ou le maître, et il avait mis le comble à ses bontés en établissant les principes de l'écriture, sans laquelle l'humanité aurait risqué d'oublier ses doctrines et de perdre l'avantage de ses découvertes5. On se demandait parfois si l'écriture, au lieu d'être un bienfait pour les Égyptiens, ne leur aurait pas nui plutôt. Une vieille légende contait qu'au moment où le dieu exposa sa découverte au roi Thamos, dont il était le ministre, celui-ci souleva aussitôt une objection. Les enfants et les jeunes gens, qui avaient été contraints jusqu'alors de travailler opiniâtrement pour apprendre et pour retenir ce qu'on leur enseignait, cesseraient de s'appliquer, maintenant qu'ils possédaient un moyen de tout emmagasiner sans peine, et ils n'exerceraient plus leur mémoire6. Que

1. Je ne connais encore aucune description des manipulations proprement pharmaceutiques; mais on se fait une idée de la minutie et du soin que les Égyptiens portaient à ces opérations par les receltes qui ont été conservées, à Edfou par exemple, pour la préparation des parfums consommés dans les temples (DOmichen, Der Grabpalast des Patuamenemapt, 1. 11, p. 13-32; Loret, le Kyphi, parfum sacré des anciens Égyptiens, extrait du Journal Asiatique, 8# série, t. X, p. 76-132).

2. Le moringa, qui fournit l'huile de beny est le Bikou des textes égyptiens (Loret, Recherches sur plusieurs plantes connues des Anciens Egyptiens, dans le Recueil de Travaux, t. Vil, p. 103-106).

3. Chabas, Mélanges Égyptologiques, in série, p. 66-67, 78-79; LCring, Ueber die medicinischen Kentnissc der allen /Egypter berichtenden Papy ri, p. 165-170.

4. Pour ces différentes attributions de Thot voir les passages d'inscriptions égyptiennes et d'auteurs classiques qui ont été recueillis par Pietschmann, Hermès Trismegistos, p. 13 sqq., 39 sqq.

5. Sur Thot l'inventeur de l'écriture, cf. les textes égyptiens d'époque pharaonique et ptolémaïque cités par Brugsch, Religion und Mythologie der Alt en JZgypler, p. 446.

Page 1