L'Espagne méridionale. — 2. I Rois, iv
nST. AHQ. ^1
322 CHAPITRE VÏU.
le miel, le vin, les laines, pour lesquels il avait été renommé. Cette augmentation de richesse amena comme il était juste une augmentation de charges : Salomon frappa d'impôt les restes des tribus cananéennes qui jusqu'alors avaient véqu au milieu d'Israël sans^ rien payer*, et astreignit les Juifs eux-mêmes à la prestation en nature pour l'entretien de la maison royale. Le territoire fut partagé, sans distinction de tribus, en douze arrondissements financiers placés aux ordres de douze commissaires « qui faisaient les provisions du roi et de sa maison; et chacun avait un mois de Tannée à pourvoir de vivres. » Défrayer une cour et une armée aussi considérables que Tétaient la cour et l'armée de Salomon devait être pour le pays une lourde charge : il fallait chsCque jour « trente kors* de fine farine et soixante de farine bise, dix bœufs gras, vingt bœufs des pâturages et cent moutons, sans les cerfs, les daims, les buffles et les volailles engraissées*. >> Le revenu des domaines de la couronne, les trésors amassés par David au cour» de ses longues guerres, les tributs annuels des nations vassales, complétaient le rendement des impôts et firent du roi des Hébreux un des princes les plus riches de son temps.
Il voulut joindra à ces ressources les produits du commerce et de l'industrie. Jusqu'alors Israël s'était borné à écouler sur les marchés phéniciens le surplus du blé, de l'huile et des autres denrées qu'il ne consommait pas dans le pays ; il n'avait pris aucune part au grand commerce de caravanes qui se faisait entre l'Egypte, la Phénicie et les régions de l'Euphrate. Salomon prétendit qu'il en eût sa part. La route suivie d'ordinaire par les marchands remontait jusqu'à Karkémish * : il en occupa fortement toute la partie qui courait sur son territoire. Hamath devint le principal entrepôt de la frontière juive, et le dernier anneau d'une chaîne de postes qui s'étendait au long du Liban pour protéger les caravanes et servir de relais ^
t. II Chron., ym, 7-8. — 2. Le fcor valait environ 388 litres. —'3. l Bow, IV, 7-29. — 4. Voir plus haut, p. 190. — 5. l Bois, ix, 19; II JgfvTon^i vni, 4-6.
Maid il y a^ait d'autres voies qui menaient de la frontière d'Egypte eti Mésopotam;iey sans sortir un seul instant des terres juiyes : elles quittaient la route ordinaire, soit près dQ. Damas, soit près de Hamath, s'enfonçaient dans le désert et allaient rejoindre TEuphrate à Thapsaque.Les marchands araméens et cananéens, les gens d'Ârad et de Tyr, les fréquentaient malgré les déprédations des Arabes et le manque d'eau; Salomon voulut les améliorer et y faire passer tout le commerce de la Phénicie et de l'Egypte. Il « bâtit Tadmor au désert^ ». La situation de Tadmor, la ville des palmes, a quelque analogie avec celle de Damas, mais il lui manque un Abana et un Pharphar pour changer son désert en un paradis : elle est au pied d'une chaîne de collines qui court du S.O. au N. E.; deux sources peu abondantes l'arrosent et entretiennent les bouquets de palmiers qui lui ont valu son nom'. Depuis longtemps déjà ce devait être une station recherchée des marchands, quand Salomon la choisit et l'entoura de murailles ^ La soumission de Hamath-Tsobah affermit la domination des Israélites sur ces contrées ^ De Damaa ou d'Hamath à Tadmor, de Tadmor à Thapsaque, les caravanes passèrent désormais sans avoir à redouter les Arabes ou les Araméens. Par sa frontière méridionale, l'empire confinait à l'Egypte et à la mer Rouge. Salomon rechercha l'alliance de l'Egypte. La ville de Gruézer s'était révoltée, et les Hébreux, inhabiles à la guerre de siège, ne savaient comment la réduire. Salomon demanda en mariage la fille du Pharaon de Tânis % et décida son beau-père à intervenir. Les ingénieurs égyptiens eurent bientôt raison de la ville, la dé- ' mantelèrent, et la remirent au roi juif comme dot de sa nouvelle femme*. Les rapports commerciaux entre les deux pays devinrent plus étroits. Depuis l'invasion des Pasteurs, les chevaux s'étaient multipliés en Egypte : chaque grande ville du Delta et de l'Heptanomide avait
l. I HoU, n, 18; Il Chron.y vm, 4. Cest la tradition ordinaire. Le texte primitif avait Tamar et non pas Tadmor, Palmyre. — 2. Porter, Bandhook, p* 543. — 3. Joaèphe,^nl. Jud., vm, 9. — 4. II C/iron., rm, 3. —5. C'était Psinakhès ou Psousennès II. — 6. I Rois, m, 1; vu, 8; ix, 16.
3à4 CHAPITRE Vm.
ses haras et ses fabriques, où les rois voisins venaient se fournir de chevaux et de chars ^. Salomon s'attribua le monopole de la vente des chevaux égyptiens : « chaque chariot montait et sortait d'Egypte pour six cents pièces d'argent, et chaque cheval pour cent cinquante; et ainsi on en tirait, par le moyen des fermiers royaux, pour toue les rois des Hittites^ et pour tous les rois d'Âram*. «La possession des ports de Tldumée, sur la mer Rouge, lui inspira un projet des plus hardis. Hirom lui prêta dés ouvriers et des matelots phéniciens qui construisirent une flotte à Etsiôngaber, réquipèrent et partirent à k recherche des pays d'Ophir*. Us revinrent au bout de trois ans avec de Tor, de l'argent, de l'ivoire, des pierre^ ries, des bois précieux et des animaux curieux, tels que des singes et des paons. Le succès de ce premier voyage d'exploration encourageait à le renouveler : pendant une partie au moins du règne, la flotte fit des voyages réguliers qui mirent les Juifs en rapport avec les princes de l'Arabie méridionale'*. Le profit réel de ces expéditions lointaines ne dut pas être considérable, mais l'audace qu'elles supposaient frappa vivement les imaginations et valut à Salomon plus de renommée légendaire que les autres entreprises de son règne.
Les richesses qui provenaient de tant de sources diverses, il les dépensa royalement. Le luxe de sa cour dépassait tout ce que les Hébreux avaient imaginé jusqu'alors, et prit encore dans la légende des proportions
1. Fr. Lenormant^ Le cheval dans le nouvel empire égyptien, dans let Premières civilisations, 1. 1, p. 306 sqq. — 2. Û s'agit ici des Hittites du Nord, Khétat ou Khatti, non soumis à Salomon. — 3. 1 Bois, X, 29-29 ; II Chron,, i, 16-17. — 4. On ferait une bibliothèque entière rien qu'avec les traités qu'on a écrits sur l'emplacement du pays d'Ophir. On a voulu le placer en Arabie, sur la côte d'Afrique, en Perse, dans rinde, à Java et jusqu'au Pérou. Les noms du bois d*Almoug, des paons, paraissent ôtre d'origine indienne et ont fait pencher la balance en faveur de rinde. Il se pourrait cependant qu'au lieu d'aller chercher ces objets dans l'Inde même les matelots de Salomon les aient trouvés da^s un des nombreux comptoirs de la côte d'Afrique, qui étaient en rapport direct avec l'Inde depuis une haute antiquité. —5. I Boi$, a, 26-2S ; x, 11, 15, 27 ; II Chron,, vin, 17-18; ix, 10, 13, 21.
Lr'EMPIRE JUIF. 325
exagérées. U s'était fait fabriquer un trône d'ivoire revêtu d'6r fin, les boucliers de sa garde étaient en or, sa vais* selle en or également : « il n'y en avait pas en argent, car Targent n'était estimé au temps de Salomon.... non plus cpt les pierres du chemin^. » Au moins une partie de ces ttèsors passa-t-elle à des dépenses utiles. On releva les fortifications de Mageddo et d'Hazor; Guézer et les deux Bethoron rebâties à nouveau couvrirent la frontière philistîne^.Les routes qui conduisaient à Jérusalem furent pavées de basalte noir du pays de Bashan', et la ville entourép de murailles. Salomon y fit construire un palais pour lui* même et un palais pour la fille de Pharaon, des piscines, des portiques splendides : « le bois de cèdre n'était non plus prisé à Jérusalem que les sycomores qui sont dalnjs les plaines, tant il y en avait*. »
David avait choisi l'emplacement du temple : Salomon se chargea de l'élever. Le Moriah avait une figure irrégulière dont la surface naturelle se prêtait mal à l'usage auqael on la destinait : il en rectifia les contours par des murs de soutènement qui, selon les exigences du terrain, s'appuyaient sur les flancs de la montagne ou descendaient jusqu'au fond de la vallée; l'espace circonscrit entre ces murs fut comblé de terre et forma une sorte d'esplanade earrée sur laquelle reposa le temple. Moyennant une coqtribution annuelle d'huile et de blé, Hirom se chargea de fournir les ouvriers, les ingénieurs et les bois de construction nécessaires à l'entreprise ^ L'édifice construit pq,r les architectes tyriens faisait face à l'Orient : il était large de vingt coudées, long de soixante et haut de tr6.ute. Les murs étaient en gros blocs de pierre, et les boiseries en cèdre sculpté et doré; pour y entrer, on passait sous un portique [oulcm] et entre deux colonnes de bronze ciselé, qu'on nommait Yakîn et Boaz. L'intérieur ne comprenait que deux chambres, le lieu saint {hékal)^ qui renfermait l'autel de» parfums, le chandelier à sept branches et la Table des
h r fieiff, X, 16-21, 27 ; U Chron., i, 15-20, 27. — 2. 1 Rois, x, 1&-19; n Ckrùn., vm, 5-6. — 3. Josèphe, Ant. Jud,, Ym, 7, S 4. — 4, I Boti, X, 27. — 5. Ibid,y v, 7-11 ; II Chron., n, 3-11.
326 CHAPITRE Vni.
pains de proposition; le Saint des Saints {debir)j oit rarche d'alliance reposait aux ailes de deux chérubins en bois doré. Sur trois des cdtés de la nef^ et jusqu'à moitié de la hauteur, s'étageaient trois rangées de cellules où l'on g«r<^ dait les trésors et le matériel sacré. Le grand-prêtre a^ait le droit d'entrer une fois Tan au Saint des Saints. Le lieu saint était accessible aux prêtres, et servait aux cérémomes ordinaires du culte : on y brûlait les parfums, et on y dé^ posait les pains de proposition. Dans le parvis intérieur et vis-à-vis de l'entrée du temple se trouvaient le grand autel des holocaustes, la mer de bronze et les dix bassins de moindre taille, où on lavait les différentes pièces des vi&* times, les chaudières, les couteaux, les pelles, tous les ustensiles qu'on employait dans les sacrifices sanglants. Uû mur bas, couronné d'une balustrade en bois de cèdre, sé^ parait cette cour intérieure d'une autre cour où le peuple avait accès en tout temps. L'an XII de son règne, Salo-mon dédia lui-même le temple : il transporta l'arche d'alliance de Sion au Saint des Saints, et offrit les sacrifices au milieu de la joie et de l'admiration universelles ^ L'ineZ'* périence des Hébreux en matière d'architecture leur fit considérer l'œuvre de Salomon comme un modèle uni^e r en fait, il était aux édifices grandioses de l'Egypte et de la Chaldée ce que leur empire lui-même était aux autres empires du monde antique, un petit temple pour un petit peuple.
A peine terminé, il commença de prendre sur les desti-^ nées du peuple d'Israël une influence décisive. Salomon y faisait célébrer en grande pompe les trois fêtes principales de l'année agricole, la Pâques, la Pentecôte et les Tabernacles, auxquelles la légende avait déjà rattaché des souvenirs empruntés aux premiers temps du peuple d'Israël*.
1. 1 Rois y vi-vm ; II Chron., n-vn. — 2. La Pâques ou fête des pains azymes ( Hag Hammaiçôth) annonçait le commencement de la récolte : elle durait depuis le 14 d*Abib au soir, jusqu'au soir du 21. On la célébra plus tard en commémoration de la sortie d'Egypte* Sept semaines après, la Pentecôte signalait la fin de la récolte des céréales ; la tradition en fit l'anniversaire de la proclamation de lalo;. Le quinzième joar du
"fJ^^^V^-iT}*
I/EMPIRB JUIF. a27
Le désir de voir le temple aussi bieù que la piété attira à Jérusalem les Juifs provinciaux ; le rapprochement des distances rendit ces voyages aisés et peu coûteux; bientôt, sous l'influence sacerdotale, les trois grandes fêtes amiuelles devinrent des pèlerinages obligatoires. Les an* ciens sanctuaires de Shilo, de Guilgal, de Mitspah, de Rama, furent désertés; les sacrifices offerts sur les hauts lieux tombèrent en désuétude et ne tardèrent pas à être consi* dérés comme des marques d'idolâtrie. Au lieu qu'au treibis tout enfant d'Israël pouvait égorger la victime, le prêtre du temple devint l'intermédiaire obligé entre le fidèle et Dieu. Les familles sacerdotales quittèrent leurs tribus pour s'établir dans la ville sainte : une fois réunies, elles commencèrent à sentir leur force et à d'organiser mieux qu'elles n'avaient fait jusqu'alors. Elles se divisèrent en deux clas^ ses, selon la nature du lien réel ou supposé qui les rattachait à la tribu de Lévi. Celles qui passaient pour descendre directement d'Aaron et de ses fils formèrent le haut clergé, les prêtres (cohanim) chargés des fonctions du sacerdoce proprement dit. Elles se répartirent en vingtquatre classes qui avaient chacune un chef et se relayaient dans l'accomplissement de leurs devoirs. Les cohanîm entraient dans le lieu saint, y allumaient les parfums sur Tautel d'or matin et soir, hettoyaient le grand candélabre d^or, renouvelaient l'huile des lampes, posaient chaque semaine sur la table sacrée les pains de proposition, pro-r nonçaient la bénédiction solennelle à la fin des sacrifices publics ; au dehors du temple, ils visitaient les malades et expliquaient la loi. Les autres, qu'on appelait simplement Lévites, se partageaient les menus emplois. Ils chantaient et jouaient des instruments, ouvraient et fermaient le
septième mois commençait la fôte des cabanes ou Tabernacles {sukkôth), (^ai marquait la clôture de toutes les récoltes, la rentrée de tous les fruits des arbres et de la vigne. Pendant sept jours les Hébreux devaient demeurer dans des cabanes de feuillage, qu'on dressait soit dans les rues et sur les places publiques, soit sur les toits et dans la cour dés maisons. On .prétendit plus tard que c'était pour rappeler la vie nomade du désert.
328 CHAPITRE Vm.
temple, nettoyaient les vases sacrés, préparaient les pains de proposition et les pâtisseries, veillaient aux trésorg^t aux provisions, montaient la garde aux portes et dans les parvis. Tous ces gens, réunis par un même sentiment religieux et par une communauté de privilèges, formèreBt bientôt une sorte de nation sacerdotale au milieu de la nation. Leur chef, le grand prêtre, ne tarda pas à prendre une part plus grande aux affaires politiques. Peu à peu son importance augmenta : il égala d'abord, puis dépaésa l'autorité des rois, et finit par faire de Jérusalem la capitale d'une véritable théocratie.
Salomon était loin de prévoir qu'il préparait un maître à ses successeurs dans le temps où il élevait le temple. Quoiqu'il fût plein de respect pour la loi juive, il ne se piquait pas, comme son père, d'une fidélité exclusive au Dieu national. Moitié débauche, moitié politique, il avait multiplié le nombre de ses femmes outre mesure et ren^i son harem d'étrangères, esclaves achetées sur les marchés d'Egypte et dePhénicie, eu simples otages qui répondaient de la fidélité de leur père ou de leurs frères : la mère de son fils aîné, Rehabeam, était une Ammonite, la reine une Égyptienne. De même que les Pharaons, sans rien xelâcher de leur piété, avaient fait des offrandes aux dieux des vaincus, Salomon, pour plaire à ses femmes et sans doute aussi à ses vassaux païens, non-seulement toléra, mais pratiqua lui-même à l'occasion les cultes étrangers. « 11 servit Astarté, la divinité des Sidoniens, et Milkom, dieu des Ammonites;... il bâtit un haut lieu à Eamosk, dieu des Moabites, sur la montagne qui est vis-à-vis de Jérusalem, et à Moloch, dieu des enfants d'Ammon *• » Ce que nous savons de son caractère nous montre en lui des tendances philosophiques qui devaient le prédisposer à regarder sans horreur les divinités étrangères. De même qu'on attribuait à son père presque toute la littérature lyrique, on mettait sous son nom toute la littérature philosophique du peuple hébreu. « Dieu donna