Hérodote^ l, czcvxi
Sans doute l'expérience des siècles leur avait fait connaître les vertus d'un certain nombre de plantes et de substances médicinales : leurs breuvages et leurs poudres magiques étaient souvent de véritables remèdes appliqués aux différentes maladies. Mais poudres et breuvages n'allaient jamais sans Fincantation : si le malade guérissait, l'incantation et non le remède avait l'honneur de la cure*.
En se fondant, les races chaldéennes perdirent la mémoire de leurs origines : le souvenir de leurs migrations et de leurs luttes s'effaça de leur esprit. Elles localisèrent aux bords du Tigre et de l'Euphrate les traditions qu'elles avaient apportées de leur patrie transoxienne, et placèrent en Ghaldée l'origine des hommes et des choses. Tout un cycle de légendes épiques et religieuses se développa « dont la conception et la marche ont quelque chose de très-ana* logue aux épopées de l'Inde. C'étaient de même des histoires de héros divins, de dieux transformés en rois primitifs, dont on racontait les actions, l'existence terrestre, les exploits guerriers, les aventures fabuleuses, les fondations de villes et d'empires, histoires qui servaient d'occasion et de prétexte pour amener au cours des événements les légendes cosmogoniques*. » Bérose et les débris delà littérature assyrienne nous permettent de reconstituer au moins en partie quelques épisodes de ces légendes qui formaient l'histoire fabuleuse de la Ghaldée.
ce Dans l'origine, il y eut à Babylone une grande multitude d'hommes de races diverses qui avaient colonisé la Ghaldée. Ils vivaient sans règle à la manière des animaux. Mais dans la première année apparut, sortant de la mer Rouge, en l'endroit où elle confine à la Babylonie, un animal doué de raison, nommé Oannés'. Il avait tout le corps d'un poisson, mais par-dessous sa tête de poisson une au-» tre tête [qui était celle d'un homme], ainsi que des pieds d'homme qui sortaient de sa queue de poisson : il avait la voix humaine, et son image se conserve encore aujouf-
1. Fr. Lenormant, La Magie, p. 11-20. —2. Lenormant, Les Premièret civilisations, t. II, p. 82. — 3. Helladius dans Photius {Biblioth^ cod. 279, p. 1593) l'appelle »û-?i;-, H^g\ti ^Fab. ccuaN^^îiuWiiiitt,
LA GHALDÉB. 159
d'hui. Cet animal passait la journée au milieu des hommes sans prendre aucune nourriture; il leur enseignait la pratique des lettres, des sciences et des arts de toute sorte, les règles de la fondation des villes et de la construction des temples, les principes des lois et la géométrie, leur montrait les semailles et les moissons ; en un mot, il donnait aux hommes tout ce qui contribue à l'adoucissement de la vie. Depuis ce temps, rien d'excellent n'a été inventé. Au coucher du soleil, ce monstrueux Oannès se plongeait de nouveau dans la mer et passait la nuit sous les flots : car il était amphibie. Il écrivit sur l'origine des choses et de la civilisation un livre qu'il remit aux hommes ^ »
Un long intervalle s'écoula entre cette première manifestation du dieu et l'apparition d'une dynastie mythique. « Le premier roi fut Alôros, de Babylone, Ghaldéen, duquel on ne conte rien, si ce n'est qu'il fut choisi de la divinité même pour être pasteur du peuple. Il régna di^ sares, ce qui fait trente-six mille ans, car le sare est de trois mille six cents ans, le nère de six cents ans, le sâsse de soixante ans. Alôros étant mort, son fils Alaparos commanda trois sares durant; après quoi, Amillaros*, de la ville de Pantibiblia', régna treize sares. C'est sous lui que sortit de la mer Erythrée le second Annêdôtos, très-rapproché d'Oannès par sa forme semi-divine, moitié homme, moitié poisson. Après lui, Ammenon, aussi de Pantibiblia, Ghaldéen, commanda l'espace de douze sares : sous lui parut, dit-on, rOannès mystique. Ensuite Amelagaros de Pantibiblia, commanda dix-huit sares. Ensuite Davos, pasteur, de Pantibiblia, régna dix sares : sous lui sortit encore de la mer Erythrée le quatrième Annêdôtos, qui avait la même figure que les autres, mélangée d'homme et de poisson. Après lui régna Evèdoranchos, de Pantibiblia, pendant dix-huit sarc^s ; dQ son temps, sortit encore de la mer un autre monstre, nommé Anôdaphos. Ces divers monstres développèrent soigneusement et point par point ce qu'Oannès avait exposé
1. Bérose, Fragm.y I, édit. Lenormant— 2. Var. Almelôn. — 3. Sip^ fmra, ou plutôt, d*après les recherches nouveUea d^là. ^t.\AtAti!!A.tX {La langue pr$mùiPê de la Chaldée, f. 341-3'ià), 0\itov^\v.
sommairement. Puis régnèrent Amempsinos de Larancha*, Cbaldéen, pendant dix sares, et Obartès ^, aussi de Larancha, Ghaldéen, pendant huit sares. Enfin, Obartès étant mort, son fils Xisouthros * tint le sceptre pendant dix-huit sares. C'est sous lui qu'arriva le grand déluge, de sorte que Ton compte en tout dix rois, et que la durée de leur pouvoir monte ensemble à cent vingt sares *.
Les écrivains classiques se sont moqués du chiffre fabuleux d'années que les Ghaldéens attribuaient à leurs premiers rois*. Il semble en effet que du commencement du monde au déluge on admettait un intervalle de six cent quatre-vingt-onze mille deux cents ans, dont deux cent cinquante-neuf mille deux cents s'étaient écoulés à l'avénement d'Alôros, et quatre cent trente-deux mille étaient répartis généreusement entre lui et ses successeurs immédiats ^ Aussi la plupart des historiens modernes se sont-ils accordés à revêtir ces dix rois d'un caractère astronomique et à reconnaître en eux la personnification de dix des signes du zodiaque ^ La durée de quatre cent trente-deux mille ans attribuée à l'ensemble de leurs règnes, soit quarantetrois mille deux cents ans pour chacun d'eux, a été calculée évidemment de manière à entrer dans une grande période astronomique de douze fois quarante-trois mille deux cents ans dont l'existence paraît prouvée, bien que l'origine et la raison en soient inconnues. Les temps qui précèdent le déluge représentaient une période d'essai pendant laquelle l'humanité encore barbare eut besoin des secours d'en haut pour surmonter les difficultés qui l'entouraient. Ils sont remplis par six manifestations de la divinité, qui sans doute répondaient au nombre de livres sacrés dans lesquels les prêtres voyaient l'expression la plus complète de la loi révélée *.
1. Larsam, ou, s'il faut admettre la correction proposée par M. Lenormant {La langue primitive, p. 342) au texte de Bérose, lIou]pd[ir]xs pour [Aa]pà[Y]xa, Sourippak. —2. Var. Otiartès. — 3. Var. Si si thés. — 4. Bérose {Fragm. IX, X, XI, éd. Lenormant).— 5. Cicéron. De Divituh tione, 1, 19; African., ap. Sync.j p. 17.— 6. Fr. Lenormant, EssaiiVinterprétation, p. 226-240. — 7. Movers, Die Phœniiier, t. I, p. 106 sqq.; Lenorman t, Essai, p . 2 36-240 .— % .1Ao\%ts, Die VVwbux^âw , t. (^ p. 93, sqq.
LA CHALDEE. 161
Une nuit, le roi Xisouthros « entendit le dieu Nouah* U qui lui dit : « Homme de Sourippak, fils d'Obartoutou, i « fais un grand vaisseau pour toi [et les tiens; car] je vais ■ a détruire les pécheurs et la vie... Fais entrer en ce vais- «c seau la semence de vie de la totalité des êtres pour les a conserver. » D lui commanda d'enfouir les livres, ceux qui contenaient le commencement, le milieu et la fin, dans P la ville de Sippara, et , après avoir tout préparé, de partir. Comme Xisouthros lui demandait : «Où aller?» il répondit : « Vers les dieux, » et ajouta qu'il fallait prier pour qu'il arrivât du bien aux hommes. Xisouthros obéit et se construisit un navire calfeutré de bitume. « Tout ce que je possédais, je le réunis ; tout ce que je possédais d'argent, je le réunis; tout ce que je possédais d'or, je le réunis; tout ce que je possédais de la semence de vie, je le réunis ; le tout, je le fis entrer dans le vaisseau. Tous mes serviteurs mâles et femelles, les animaux domestiques des champs, les animaux sauvages des champs et les jeunes hommes de l'armée, eux tous, je les fis entrer. » L'opération terminée, le dieu Samas éleva la voix au milieu de la nuit : « Je « ferai pleuvoir du ciel abondamment : entre dans le vais- « seau et ferme ta porte. » Il suscita l'inondation et il parla, disant dans la nuit : « Je ferai pleuvoir du ciel abondam- « ment. » Dans le jour où je célébrai sa fête, le jour qu'il avait déterminé, j'eus peur, j'entrai dans mon navire et je fermai ma porte : pour guider le vaisseau vers les sommets inaccessibles des montagnes, je confiai la demeure au pilote.
a Au matin, la fureur d'une tempête s'éleva et s'étendit largement sur le ciel. Bin^ tonna au milieu du ciel, Nébo' et Sarou* s'avancèrent en face; les dévastateurs marchèrent sur les montagnes et les plaines; NergaP, le destructeur, bouleversa (tout) ; Adar marcha en avant et terrassa ; les Génies portèrent partout la destruction et balayèrent la terre dans leur gloire : la terre brillante fut changée en un
1. Saturne dans le texte de Bérose. — 2. Le dieu de la tempête. — 3. Le dieu de la planète Mercure. — 4. Génie qui aocom^^^tv^^^^* — &. Le dieu de Isl planète Mars,
mST. ANC. \\
désert.,.. Le frère ne vit plus son frère. La tempête n'épargna pas le peuple; les dieux mêmes la craignirent dans le ciel et cherchèrent un refuge : ils montèrent jusqu'au firmament. » Istar pleura sur le sort de Thumanité, et « les dieux ainsi que les esprits pleurèrent avec elle; les dieui sur leurs trônes se lamentèrent.... Six jours et six nuits passèrent; le tonnerre, la tempête et Touragan, dominaient. Dans le cours du septième jour Touragan se calma et la tempête, qui avait tout détruit comme dans un tremblement de terre, s'apaisa. La mer se dessécha; le vent et la tempête prirent fin. Je fus porté à travers la mer : celui qui avait fait le mal et toute la race humaine qui avait tourné au péché, leurs corps flottaient comme des roseaux. J'ouvris la fenêtre, et la lumière entra dans ma retraite; je m'assis tranquille, et la paix vint sur ma retraite. »
L'arche qui renfermait les destinées de la race humaine vint s'arrêter au pays de Nizir, sur le sommet des monts Gordyaeens. Après sept jours d'attente « je lâchai dehors une colombe, et elle partit. La colombe partit, elle chercha, et, ne trouvant point de place où se reposer, elle revint. Je lâchai dehors une hirondelle, et elle partit. L'hirondelle partit, elle chercha, et, ne trouvant point de place où se reposer, elle revint. Je lâchai dehors un corbeau, et il partit. Le corbeau partit, et il vit des cadavres sur les eaux, et il res mangea; il flotta et erra au loin et ne revint pas. Je lâchai dehors les animaux aux quatre vents. Je versai une libation, je bâtis un autel sur le pic de la montagne. » Les prières de Xisouthros et des dieux calmèrent enfin la colère de Bel : il consentit à laisser vivre ce que l'arche avait sauvé de l'humanité et à ne jamais renouveler le déluge. « Quand sa sentence fut décidée, Bel entra au milieu du vaisseau ; il prit ma main et me conduisit dehors ; moi il me conduisit dehors et fit amener ma femme à mon côté. Il purifia le pays, établit un pacte et prit en main le peuple. » La légende ajoutait qu'après avoir offert le sacrifice avec sa femme, sa fille et le pilote, Xisouthros, « pour être semblable aux dieux, fut emporté » et disparut à jamais. « Ceux qui étaient restés à bord ne le voyant pas rentrer
LA GHALPÉE. 165
débarquèrent et se mirent à le chercher en T^ppela^dt par son nom. Il ne se montra pas lui-même, mais une voix vint du ciel qui leur ordonna d'être pieux enyers les dieux : car lui, en récompense de sa piété, il allait habiter avec les dieux, et sa femme, sa fille et le pilote, partageaient le même honneur. Il leur dit de retourner à Babylone; qu'il leur était réservé à eux, partis de Sippara, de déterrer les livres et de les remettre aux hommes ; enfin, que la terre où ils se trouvaient était la terre d'Arménie. Âpres avoir entendu ces paroles, ils sacrifièrent aux dieux et s'en allèrent à pied à Babylone. Une partie de cette arche qui s'était arrêtée en Arménie subsiste encore dans les monts Gordyaeens d'Arménie ; quelques pèlerins raclent l'asphalte qui la recouvre et s'en servent comme d'amulette pour détourner les maléfices ^ Arrivés & Babylone, les compagnons de Xisouthros déterrèrent les livres de Sippara, écrivirent beaucoup de livres, construisirent des temples et fondèrent de nouveau Babylone*. »
La race qui peupla de nouveau la terre fut une race de géants. « On raconte que les premiers hommes, enflés de leur force et de leur grandeur, méprisèrent les dieux et se crurent supérieurs à eux : ils élevèrent donc une tour trèshaute, à l'endroit où est maintenant Babylone. Déjà elle approchait du ciel, quand les ve ts, accourus au secours des dieux, renversèrent la construction sur les ouvriers : les ruines en sont appelées Babel. Jusqu'alors les hommes n'avaient eu qu'une seule langue : mais les dieux les forcèrent àparler désormais des idiomes différents ^ » La même tradition se retrouve à peu près sous la même forme dans les livres sacrés des Hébreux*. Elle est d'ailleurs localisée
1. On a trouvé, en effet, des amulettes babyloi^i^ns de basse époque faits d'un morceau de bitume sur lequel sont gravés des mots cabalistiques en lettres grecques. — 2. Bérose, Fragm,, 15-16, édit. Lenormant. Le récit du déluge est emprunté, partie aux fragments de Bérose, partie aux tablettes assyriennes traduites pour la première fois par G. Smilb, The Chaldœan account of the Delttgef dans les Transactiont ofthe Society of Biblieal Archâsology^ t. I, p. 213-234; cf. Lenormant, Le^premières cirilisations^XAf^, 1-146 et G. Smiihy Àssyrian Discoveries 1875, p. 165-222 2. Bérose, Fragm.y XY11,XVIU — ^. Gc%ié%<i^1W.^V-^
dans la plaine de Sennaar, c'est-à-dire en Ghaldée, et fait entièrement défaut aux autres peuples de la famille sémitir que, à plus forte raison aux peuples de race aryenne * ou touranienne. Il y a donc lieu de croire que c'est une tradition propre aux Koushites des bords de l'Euphrate. Une des versions du récit mettait la Towr des Langues dans Our ou Galanneh, l'une des plus anciennes, sinon la plus ancienne, parmi les métropoles de la Ghaldée méridionsde^: mais la tradition le plus généralement acceptée la place non loin de Babylone ou dans Babylone même. Non que l'étjmologie biblique Babel, de helel^ confondre^ soit conforme à l'orthographe réelle du mot : Babel ^ Bah-iloUy signifie simplement « la porte du dieu Hou ». Quant à la tour elle- | même, les Ghaldéens l'identifiaient avec la tour de Borsippa, qui, au témoignage du roi Naboukoudouroussour, était restée inachevée de temps immémorial*. Elle se composait de sept terrasses superposées, consacrées chacune à un dieu différent et peinte de la couleur propre à son dieu. Chaque terrasse avait la forme d'un carré parfait et était construite en retraite sur la terrasse inférieure, si bien que l'édifice présentait l'aspect d'une vaste pyramide à gradins, trèslarge à la base, très-étroite au sommet. Le tout reposait sur un isoubassement rectangulaire qui portait à huit le nombre des étages superposés. Les faces de l'édifice, et non les angles, étaient orientées d'après les quatre points cardinaux, contrairement à l'usage babylonien *.
Aussitôt après le déluge et la confusion des langues se plaçait l'avènement de la première dynastie humaine. Au dire de Bérose, elle était chaldéenne et comptait quatrevingt-six rois, qui avaient régné en tout trente-quatre mille quatre-vingts ans : les deux premiers d'entre eux, Évèkhous et Khomasbêlos, étaient restés sur le trône deux mille quatre cents et deux mille sept cents ans. D'après le Syn-
1. Les Arméniens exceptés, qui l'ont empruntée, soit aux livres sacrés des Ghaldéens, soit aux livres sacrés des Hébreux. — 2. E%a\e, IX, 10 (Version des LXX).— 3. W,A. L T.I, 51. 1; Oip^eri, Études ctfsyrienTieSf p. 91-132, et Fr. Lenormant, Essai d'interprétation, p. 351-352. — 4. Oppert, Expédition 6n Jfésopoeamie, t. I, p. 168-182; 200-216.
LA GHALDÉË. 165
eelle, elle ne se composait que de six monarques : Êvè- Uious, Khomasbêlos, Pôros, Nekhoubas, Nabios, Oniballos et Zinziros, et n'avait régné que deux cent vingt-cinq ins*. D ne faut chercher à ces noms aucune valeur historique, ni essayer de ramener à la vraisemblance la durée de cette première dynastie. Les Chaldéens avaient rempli les époques primitives de leur histoire de fables et de légendes piques dont la tradition et les monuments nous ont gardé quelques traces. Au nord, ils faisaient régner « Nimrod, qui commença d'être puissant sur la terre. — Il fut un puissant chasseur devant l'Étemel ; c'est pourquoi l'on dit jusqu'à ce jour : Gomme Nimrod, le puissant chasseur devant l'Étemel. — Et le commencement de son règne fut Babel, Érekh, Accad et Galneh, au pays de Sennaar*. » Josèphe lui attribuait la construction de la Tour des Langues'. Les interprètes chrétiens l'identifiaient avec Bêles ^. La légende arabe prétend qu'il jeta Abraham le Juif • dans une fournaise ardente et qu'il essaya de monter au ciel sur un aigle ^.Aujourd'hui encore, au pays de sa gloire, la tradition attache son nom à toutes les ruines importantes de la haute et de la basse Ghaldée ^ Mais lui seul a su échapper à l'oubli : ses successeurs sont inconnus, on ne dit pas combien de temps lui survécut son empire, ni même si son empire lui survécut.
D'autres légendes plaçaient à côté de lui Izdoubar% roi de Sourippak. A l'aide de son serviteur Nouahbani, il capture un taureau ailé, prototype des taureaux qui ornèrent plus tard les palais des monarques assyriens. Avec son veneur Ssaîd il délivre le pays d'un monstre marin nommé Boul, qui dévorait les jeunes filles exposées à sa fureur. « Izdoubar dit à son veneur : Va, mon veneur, avec la femme Hakoitou et la femme Oupasamrou, et quand le monstre paraîtra, sortant de son empire, que chaque femme
1. Bérose, Fragm., dans MûUer, H. Gr, Fragm,, t. II. —2. Genèse, X, 8, 10. — 3. Ant, Jud., 1, 4, § 2. — 4. Moïse de Khoren, Trad. Italy p. 23,1.1, ch. VII.— 5. Le Coran, Sourate 29, v. 23. Yakout, Leopic. geogr,, s. V. Niffer. — 6. G. Rawlinson, The five great Monaxchw^ ^-^\\- V^* — 7. La lecture du nom €st douteuse.
dépose son vêtement : ainsi leur beauté sera en vue, et Itd, le monstre, se précipitera vers elles. Alors, toi, immole-le se livrant ainsi. » Au bout de trois jours Ssaïd rentra triomphant dans la ville d'Ouroukh. Ces exploits contre les monstres sont accompagnés de guerres contre les hommes et d'unions avec les dieux. Izdoubar <t avilit Bélésou. Gomme un taureau, il foula son pays après lui ; — il le détruisit, ^ sa mémoire périt. — Le pays fut subjugué, et après il prit la tiare. y> — « Avec complaisance la reine Istar tourna m yeux vers Izdoubar, et elle lui parla ainsi : Izdoubar, ttt seras mon mari; ta parole me liera dans des liens; tn seras mon mari et je serai ta femme.... Alors te seront soumis rois, seigneurs et princes; ils t'apporteront les tributs des montagnes et des plaines, ils te donneront des présents d'hommage.... Tu n'auras pas de rival. »
Cependant Tamour de la déesse n'a pu préserver le W *ros de la maladie : il « craint la mort, ce dernier ennemi de l'homme. » Il se résout à consulter son ancêtre Xisouthros, pour apprendre de lui comment on cesse d'être mortel.Un songe lui révèle la route qu'il doit suivre pour aller rejoindre Xisouthros, et les sortilèges du magicien Ourbel* lui abrègent le chemin. Izdoubar et Ourbel s'embarquent sur l'Euphrate, le descendent un mois et demi durant et parviennent dans un pays situé au milieu des marais où demeure le vieux roi divinisé : ils l'aperçoivent à distance, endormi auprès de sa femme, mais ne peuvent franchir le coure d'eau qui les sépare de la région divine. Xisouthros, enfin éveillé, raconte comment sa piété l'a sauvé du déluge et lui a valu l'immortalité'. H finit par enseigner à Izdoubà^ les cérémonies expiatoires qui lui assureront une vie pe^ pétuelle. Tels étaient les récits merveilleux que les poëteiJ chaldéens avaient placés aux commencements de leur hi»* toire*.
Chaque ville, au moins chaque ville importante, parait avoir eu ses rois particuliers et ses dynasties locales, qui
1. Ottrfehomsi, d'après M. Smith.— 2. Ici se place le récit du déluge.— 3, Fr. lenormant, Les premières civilisations, t. II, p. 1-146; Sdirader, /?te Hôllenfahrt der letar, W^, v« ^^-^^ '. ^ ^tCL\\Xi, Mti^;iiq.t^ OOcom-. *^es,p. 165-222.
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tantôt subissaient Tinfluence des rois voisins, tantôt les rangeaient sous leur domination. Le plus ancien groupe de rois dont nous ayons des monuments avait sa capitale à Our. Le nom du premier d'entre eux qu'on a lu dans l'idiome sémitique Ouroukh ou Ourkham, dans Tidiome touranien Likbàgas*, se trouve dans la Ghaldée entière, à Larsam, à Ouroukh, à Nipour, à Sippar, aussi bien que dans la capitale elle-même. Tout ce qui nous reste de lui porte le caractère d'Une antiquité incontestable. Non-seulement les briques estampées à soii nom sont enfouies plus profondémétit que celles des autres princes chaldéens, mais le style même des monuments où on les trouve employées est rude et primitif. Ce sont des temples de proportions gigantesques, dont les quatre angles étaient orientés soigneusement sur les quatre points cardinaux du ciel. Les débris du plus grand d'entre eux, celui d'Ouroukh, forment un monticule d'environ soixante-dix mètres de côté et trente-cinq mètres de haut ; près de trente millions de briques ont dû entrer dans sa construction ^. Les autres monuments de Likbagas, bien que de moindre étendue, présentent encore des dimensions considérables. Leur nombre et leur grandeur suffisent, en l'absence de tout autre document, à nous donner une idée de la civilisation du peuple et de la puissance du prince qui les a élevés. C'est à la conquête seule que le roi d'Our pouvait demander le nombre d'ouvriers nécessaires à bâtir tant d'édifices sans épuiser son empire •.
Les grands travaux entrepris par Likbàgas furent coiitinués sous Doutigi et Ilgi, ses successeut^; on ne connaît guère de ces princes et des vice-rois [patesi] de Zirgilla et d'Bridou, leurs vftSsaux, que des noms sans histoire. Il sem-
1. LA lecture Ouroukh, Oufiyak, avait été proposée t)ar MM. Ravrlinson et Hincks, en souvenir du roi Ariokh de la Genèse, XIV, 1; la lecture OuryiammoUj par M. Oppert, en souvenir du roi Orchamus de la légende classique (Ovide, Metam., Vf, 212). — 2. Loftus, Chaldxa and Susiana, p. 167 sqq.; G. Rawlinson, The five great Monarchies, t. I, p. 156. — 3. Oppert, Histoire^ p. 46 sqq. ; G. Rawlinson, t. I, p. 156; G. Smith, Notes on the early history of Bdbylonia^
ble seulement que la ville d'Our perdit sous eux sa puissance et fut remplacée dans rhégémonie de la Ghaldée par la ville que les textes touraniens nomment Nisin et les textes sémitiques Karrak. Les princes de Karrak, d'origine koushite, Gamil-Adar, Ismi-Dagan, etc., finirent par s'emparer de tout le pays, même d'Our et d'Ouroukh, puis, au bout de quelque temps, furent dépossédés à leur tour par les rois de Larsam, Sin-Idinnouv, Nour-Bin. L'autorité de ces princes semble ne pas avoir dépassé Nipour, vers le Nord; Babylone, gouvernée par ses rois pontifes (sakkanakkou), et Aganê, restaient indépendantes des dynasties méridionales ^ Une invasion des Elamites mit fin à cette première époque de Thistoire chaldéenne. Entre 2300 et 2280 avant notre ère', un roi de Suse, Koudour-Nakbounta, descendit dans les plaines de TEuphrate, ravagea le pays, prit les villes depuis Our jusqu'à Babylone et emporta comme trophée les images des dieux chaldéens. Il se retira après avoir imposé le tribut à tout le pays, et ses successeurs formèrent une dynastie nouvelle que Bérose appelle Mède et qu'on a prise à tort pour une dynastie aryenne*.
§ 3. — l<Uii¥a«loii CJananéenne et les Pastevra em lEgypte.
La chute de l'empire chaldéen avait été précédée de plusieurs migrations volontaires ou forcées. L'une d'elles sortit vers Assour * et s'arrêta dans le bassin du Tigre moyen; Tharé, l'ancêtre mythique des Hébreux, quitta Our des Chaldéens pour venir s'établir près de Kharrân, en Mésopotamie*; les nations du golfe Persique abandonnèrent leurs sanctuaires de Tyr et d'Arad et passèrent au pays de Syrie. Je ne sais si l'on doit voir dans ces mouvements de peuples
1. G. Smith, i\rofc*;Fr. Lenormant, Études aecadiennes, 1. 1, fasc. 3, p. 76-79. — 2. La date est donnée parune inscription d'Assour-ban-habal. — 3. Voy. à ce sujet Oppert, Histoire^ p. 9-10; Fr. Lenormant, Hwtoirc, t. II, p. 21-23, 28-29; G. Rawlinson, The five great Monarchies^ t. I,. p. 159-161. — 4. Genèse, X, 11-12. — 5. Ibid., XI, 31. Dans ces derniers temps, M. Halévy a voulu prouver que Our Casdim et Harran étaient non pas en Ghaldée, mais dans les environs de Damas (Mélanges dépù graphie sémitique, p. 72-86).
des événements contemporains l'un de l'autre, ou s'il convient d'y voir trois migrations successives ; en tout cas, ils me paraissent provenir d'une seule et même cause, Tapparition dans l'Asie occidentale de nouvelles populations touraniennes. Les historiens qui recueillirent plus tard le vague écho des traditions asiatiques mettaient cette invasion sur le compte des Scythes : un roi Scythe, nommé d'une manière invraisemblable Indathyrsês, aurait couru en vainqueur l'Asie entière et pénétré jusqu'en Egypte *, L'Egypte ne devait pas en effet échapper aux désastres de l'invasion.
Nous avons déjà montré qu'une grande partie des tribus ioushites s'était concentrée dès la plus haute antiquité sur h rive occidentale et méridionale du golfe Persique. Favorisées par la nature des lieux, elles avaient appris l'art de a navigation, et, rayonnant sans cesse au dehors, s'étaient nrichies par le commerce avec l'Inde. Leurs caravanes oussaient à travers le désert jusque vers les côtes de la
ler Rouge et de là jusqu'en Afrique. C'est pour cela sans 3ute que le nom national d'une de ces tribus, Poun, ûpni, JPunij fut appliqué par les Égyptiens à l'Arabie et 1 pays des Somâl ^. La tradition classique attribuait à de oient s tremblements de terre le départ précipité que nous tribuons de préférence à une invasion. Les Koushites du ount quittèrent leur patrie et se dirigèrent vers l'Occi- Bnt entraînant à leur suite les peuples qu'ils rencon- 'èrent sur leur passage. Selon une version, ils auraient )ngé le cours de l'Euphrate, se seraient reposés aux en- Lrons de Babylone, sur les bords du grand lac d'Assyrie Bahr-i-Nedjif), et auraient pénétré en Syrie par la route du [ord*. D'après les historiens arabes, ils traversèrent la orge de la péninsule arabique de l'embouchure de l'Euhrate à la vallée du Jourdain* . A leur arrivée, ils culbugrent sans peine les nations à demi barbares, Réphaïm,
1. Strabon, 1. XV, c. 1, Indica, 5-6.-2. Mariette, Sur une découverte ieemmerU faite à Kariyik dans les Comptes Rendus 1874, p. 247-249. Dès iiv* dynastie, il est mention d'Hathor, dame de Pount.— 3. Justin, l.XVIII, . 3, $2.— 4. Cf. Gaussin de Percevais Histoire des Àrabes^iA^^.ZSsqci,
Néfîlim, Zomzommim, et prirent possession du pays tout entier, depuis la rivière d'Euphrate jusqu'à Tisthme de Suez. Leur marche en avant ne s'arrêta pas là : plusieurs de leurs tribus, attirées sans doute par le renom de richesse de TÊgypte, franchirent le désert (jui marque la limite entre l'Afrique et l'Asie et pénétrèrent dans la vallée du Nil*.
Les circonstances étaient alors particulièrement favorables à une invasion. Gomme à toutes les époques troublées de son histoire, l'Egypte se trouvait partagée en petitiBS principautés toujours en lutte Tune contre l'autre, toujours en révolte contre le souverain légitime. La quatorzième dynastie, reléguée à Xoïs, au centre du Delta, achevait de s'éteindre au milieu du désordre et des guerres civiles : les restes de son pouvoir furent rapidement renversés par les conquérants. « Il nous vint un roi nommé Timsos. Sous ce roi donc, je ne sais pourquoi Dieu soufQa contre nous un vent défavorable; et, contre toute vraisemblance, des parties de l'Orient, des gens de irace ignoble venant à l'improviste envahirent le pays et le prirent paf force aisément et sans combat^. » Ce fut comme une nuée de sauterelles qui s'abattit sur l'Egypte. Villes et temples, tout fut ruiné, pillé, brûlé. Une partie de la population mâle fut massacrée ; le reste, avec femmes et enfants, réduit en esclavage. Memphis prise et le Delta conquis en son entier, les Barbares élurent pour roi un de leurs chefs nommé Shalit (Salatis, Saitês). Shalit établit parmi eux un commencement de gouvernement régulier : il choisit Memphis pour capitale et frappa d'un impôt ses sujets égyptiens.
Deux périls le menaçaient. Au sud, les princes Thé^ bains, prenant en main la direction des affaires après la chute des Xoïtes, avaient fondé la quinzième dynastie diospolitaine et organisé la résistance du pays. Au nord, il fallait contenir la convoitise des tribus cananéennes qui
1. L'origine cananéenne des rois Pasteurs et de leur peuple est attestée par ManéihoQ, édit. Unger, p. 140 sqq. —2. Ifanéthon^ édit< Unger, p. m
étaient demeurées en Syrie et l'ambition des conquérants élamites de laChaldée *. Shalit vit tout de suite ce qu'il avait à faire. Les Égyptiens, divisés et abattus par leurs revers, n'étaient guère à craindre pour le moment : il se contenta d'établir sur les points stratégiques de la vallée des postes fortifiés dont la possession lui assurait la soumission des nomes environnants et reporta le gros de ses forces sur la frontière de Tisthme, Les immigrations pacifiques, si fréquentes au temps de la douzième dynastie, avaient déjà introduit dans le Delta oriental des populations asiatiques. Il fonda au milieu d'elles et sur les ruines d'une ancienne ville, fiâouâr (Avaris), dont la légende se rattachait au mytke d'Osiris et de Typhon, un vaste camp retranché capable de contenir deux cent quarante mille soldats. Il s'y rendait chaque année en été pour assister aux exercices militaires, payer la solde et faire les distributions de vivres. Cette garnison permanente mit le nouveau royaume à l'abri de toute invasion et devint pour les successeurs de Shalit une pépinière inépuisable d'excellents soldats, avec lesquels ils achevèrent la conquête de l'Egypte. Il fallut plus de deux cents ans pour réduire les princes de Thèbes : cinq rois, Bnôn, Apachnas, Apapi I**, Jannas et Assès, usèrent leur vie « à faire une guerre perpétuelle, désirant arracher jusqu'à la racine de l'Egypte \ » Assès finit par renverser la quinzième dynastie et par rester seul maître de l'Egypte entière.
Les Égyptiens donnaient aux tribus nomades de la Syrie le nom de Shous, Shasou, pillards^ voleurs, qui convenait alors comme aujourd'hui aux Bédouins du désert. Ils l'appliquèrent à leurs vainqueurs asiatiques : le roi des Cananéens devint dans leur bouche le roi des Shous, Hiq-Shgus, dont les Grecs ont fait Hykoussôs, Hyksôs*. Quant au peuple, on l'appela d'une manière générale Mention^ les pasteurs, ou Sa^îou, les archers. Le souvenir de leurs cruautés resta longtemps vivaïit dans la mémoire des Égyptiens et
1. Manéthon les appelait improprement Ass^\C(iis,—l.%«Xi^'^^> éditiofl UDger, p, UU — 5, îd^m^ ibid,, p. \k1.
exaltait encore, à vingt siècles de distance, le ressentiment de rhistorien Manéthon. La haine populaire les chargea d'épithètes ignominieuses et les traita de maudits, de pestiférés, de lépreux*. Pourtant ils se laissèrent apprivoiser assez rapidement. S'ils avaient un rang supérieur dans Tordre militaire et politique, ils se sentaient inférieurs à leurs sujets en culture morale et intellectuelle. Leurs rois trouvèrent bientôt qu'il y avait plus de profit à exploiterle pays qu'à le piller, et, comme aucun des envahisseurs n'aurait pu se reconnaître au milieu des complications du fisc, il fallut employer des scribes égyptiens au service du Trésor et de l'administration. Une fois admis à l'école de l'Egypte, les barbares entrèrent rapidement dans la vie civilisée. La cour des Pharaons reparut autour des rois Pasteurs avec toute sa pompe et tout son cortège de fonctionnaires grands et petits ; le protocole royal des Khéops et des Amenemhat fut adapté aux noms étrangers d'Iannès et d'Apapi. La religion égyptienne, sans être adoptée officiellement, fut tolérée, et la religion des Cananéens subit quelques modifications pour ne pas blesser outre mesure la susceptibilité des adorateurs d'Osiris. Soutekh le guerrier, le dieu national des conquérants, fut identifié avec le Set égyptien. Tanis, devenue capitale du pays, vit rouvrir ses temples et augmenter le nombre de ses palais. On a retrouvé dans ses ruines des sphinx et des statues qui nous montrent ce qu'était la sculpture au temps des Pasteurs. « Les yeux sont petits, le nez est vigoureux et arqué en même temps que plat, les joues sont grosses en même temps qu'osseuses, le menton est saillant et la bouche se fait remarquer par la manière dont elle s'abaisse aux extrémités. L'ensemble du visage se ressent de la rudesse des traits qui le composent, et la crinière touffue qui encadre la tête, dans laquelle celle-ci semble s'enfoncer, donne au monument un aspect plus remarquable encore*.» Cette civilisation nouvelle, moitié égyptienne, moitié sémi-
1. Chabas, Mél égyptologiques, 1" série, p. 28-41. — 2. A. Mariette, lettre à X, le vicomu deRougé sur les fouilles de Tanis, 'p. 9.
tiqae, se développa sous cette seconde dynastie des rois Pasteurs que les historiographes nationaux avaient fini par idopter et par considérer comme la seizième de leurs dylasties nationales.
Si, du temps des Pharaons, les peuples de Syrie étaient accourus en foule sur cette terre d'Egypte qui les traitait en sujets, peut-être en esclaves, le mouvement d'immigration dut être plus considérable encore du temps des rois Pasteurs. Les nouveaux venus trouvaient établis sur les bords du Nil des hommes de même race qu'eux, tournés Bn Egyptiens, il est vrai, mais non pas au point d'avoir perdu tout souvenir de leur langue et de leur origine. Ils furent reçus avec d'autant plus d'empressement que les conquérants sentaient le besoin de se fortifier au milieu d'une population hostile. Le palais des rois s'ouvrit plus d'une fois à des conseillers et à des favorites asiatiques ; le camp retranché d'Hâouâr enferma souvent des recrues syriennes ou arabes. Invasions, famines, guerres civiles, tout semblait conspirer à jeter en Egypte non pas- seuleixent des individus isolés, mais des familles et des nations 3ntières. Chassées d'Our, les tribus sémitiques jusqu'alors établies dans la Ghaldée méridionale avaient remonté le jours de l'Euphrate sous la conduite du légendaire Tharé 3t s'étaient fixées sur la rive gauche du fleuve près de Kharrân en Mésopotamie. Bientôt après, une partie d'entre 3lles franchit l'Euphrate avec un chef que la tradition appelle Abram ou Abraham, et, sous le nom d'Hébreux*, traversa la Syrie dans toute sa longueur, du nord au sud. Les gens d' Abram se fixèrent aux alentours de Kiriath- Arba ou Hébron et rayonnèrent de là sur toute la terre de Cianaan. Les ims passèrent le Jourdain et formèrent les tribus de Moabet d'Ammon; les autres s'enfoncèrent dans le désert méridional, où ils se mêlèrent aux Êdomites. Le reste prit du surnom mystique d'un de ses chefs le nom de Bnou-Israël * sous lequel il s'est rendu célèbre, et, après
1. Les gens d'au delà le fleuve. — 2. Israël, celui çui lutte contre Dieu* 3*cst le surnom que Jacob prit, selon la légende, après sa WUa ^^^^ Dieu {Genèse, XXXIJ, 24-32;.
avoir longtemps promené ses tentes à travers les plaines et les montagnes de Canaan, descendit en Egypte avec tou les biens de la tribu.
D'après la légende, le patriarche Jacob, avait douze fili. Le plus jeune, Joseph, devint odieux à ses frères à cause de la préférence que son père lui témoignait. Ils le vendirent à une caravane de marchands qui se rendait en £gypte et persuadèrent à leur père qu'une bête fauve avait mis en pièces son enfant bien-aimé. Mais l'Étemel était avec Joseph et le faisait prospérer. Vendu à l'un des grands officiers de la couronne nommé Pétéphra, il devint bientôt l'intendant du maître et le premier ministre de Pharaon. Une ai^née que ses frères, poussés par la famine, étaient venus acheter du blé en Egypte, il se découvrit à eux et les amena devant le roi. Alors Pharaon dit à Joseph: « Dis à tes frères : Faites ceci : chargez vos bêtes et pai^ tez pour vous en retourner au pays de Canaan ; prenez v(h tre père et vos familles et revenez vers moi; je vous donnerai du meilleur du pays d'Egypte, et vous mangerez la graisse de la terre*. »
Israël partit donc avec tout ce qui lui appartenait, « et les enfants d'Israël mirent Jacob, leur père et leurs petits enfants et leurs femmes, sur les chariots que Pharaon avait envoyés pour les porter. Ils amenèrent aussi leur bétail et leur bien qu'ils avaient acquis au pays de Canaan, et Jacob et toute sa famille avec lui vinrent en Egypte*. » Ils s'établirent entre la branche sébennytique du Nil et le désert, au pays de Ooshen, où ils multiplièrent outre mesure Ma tradition place leur descente en Egypte sous un des rois Pasteurs qu'elle nomme Aphobis *. C'est évidemment l'un des Apapi, peut-être celui-là même qui embellit Tanis et dont M. Mariette a retrouvé les monuments.
Sous la domination des rois étrangers comme sous la domination des rois indigènes, l'Egypte avait continué d'è-
1. Genèse, XLV, 17-18. —2. Ibid., XLVI, 5-6. —3. Sur l'étendue du pays de Goschen, consulter avec quelques restrictions l'ouvrage de G. Ebers, Durch Gosen zum Sinai, — 4. Jean d'Antioche, fr. 39, dans Mùller, Fragm. fl. Gr., t. lY.
LA GHALDËB. 175
le administrée féodalement. Les Pasteurs possédaient le Delta avec Memphis, Hâouâr et Tanis , mais au delà do Memphis leur autorité directe ne paraît pas s'être étendue plus loin que le Fayoum*. La Haute Egypte et la portion de la Nubie qui s'y rattachait étaient, comme au temps Je la onzième dynastie, entre les mains de tyrans locaux relevant du roi de Tanis et soumis à un tribut annuel. Tbèbes, toujours prépondérante depuis Amenemhat I""*, eierçait sur ces petits princes une sorte d'hégémonie qui fiusait de ses dynastes les rivaux naturels des souverains du Delta. Plus d'une fois pendant la durée de la seizième dynastie les Thébains durent essayer de secouer le joug, mais sans aucun succès : ce fut seulement après deux siècles de vasselage qu'une révolte décisive éclata. Apapi r^ |[nait alors à Tanis, et le prince de Thèbes , Rasqenen Paâà I**, qui plus tard fut roi (souten)^ n'était encore que •égent (hiq) des pays du sud. Au dire des Égyptiens*, la [uerre eut pour premier motif une querelle religieuse et ine contestation au sujet de la distribution des qsaxk. ipapi dans un accès de fanatisme déclara qu'il ne reconaîtrait plus d'autre maître que Soutekh, le dieu national es Pasteurs, et lui fit élever près de son palais un temple lagnifique, le même sans doute dont M. Mariette a découert quelques débris. C'était se mettre en lutte ouverte vec les sentiments religieux des Égyptiens et surtout avec eux du prince de Thèbes, qui adorait Ammon-Râ, roi des ieux. Des négociations s'engagèrent entre la cour de Tais et celle de Thèbes, mais sans aboutir à aucun résultat. ?aâà !•' prit le titre de roi, fonda, en opposition des Passurs, la dix-septième dynastie diospolitaine, et la guerre de indépendance commença.
Tous les petits princes égyptiens prirent parti pour le >rince de Thèbes contre l'ennemi national. Les Pasteurs urent chassés des positions qu'ils occupaient dans la Moyenne Egypte et refoulés sous Memphis. Après une lutte
1. A. Mariette, Notice, p. 56.— 2. Les débuts de la j^uerre sont raontés dans un passage malheureusement très-mutilé du Papynu Sid' ier, n" I,p. 1, 1. IjP- ni, 1. 3.
acharnée Memphis fut prise par un roi que Manéthon appelle Alisphragmouthosis ; les Pasteurs, expulsés de la partie occidentale du Delta, se trouvèrent acculés à leur camp retranché d'Hâouàr. Ils y tinrent longtemps encore malgré les efforts désespérés des Thébains : Rasqenen m Taâàqen, Kamès et leurs vassaux, vinrent échouer contre la forteresse des Pasteurs. Ahmès P*", successeur de Kamès, fut plus heureux : dans la cinquième année de son règne, il réussit à s'emparer d'Hâouâr. Les débris de l'armée barbare se retirèrent en Syrie, où les Égyptiens vainqueurs les poursuivirent et les battirent encore une fois près de Sharouhen, en l'an VI d' Ahmès. Après six siècles et plus de domination étrangère, TÉgypte se trouvait libre enfin des cataractes aux bords de la Méditerranée*.
La guerre de l'indépendance avait duré plus de cent cinquante ans : elle avait désorganisé entièrement l'Egypte et couvert le sol de ruines. Ahmès dut s'occuper avant tout de remettre l'ordre dans l'administration des affaires. Les petits princes qui l'avaient aidé dans la lutte contre les Pasteurs furent réduits à la condition de gouverneurs héréditaires des nomes; pour les consoler, on leur laissa les honneurs et le titre de roi [souten]^ que beaucoup d'entre eux avaient pris et qu'ils continuèrent de porter jusqu'à leur mort^. Afin de se faire des alliés parmi les tribus nègres d'Ethiopie, Ahmès avait épousé une femme de leur race, la reine noire Ahmès-Nowertari, Les Pasteurs expulsés, Ahmès songea à rétablir sur les régions du haut Nil la domination qu'avaient exercée ses prédécesseurs de la douzième et de la treizième dynastie : les auxiliaires éthiopiens d'alliés devinrent sujets '. Au moins eurent-ils la satisfaction de voir leur compatriote Nowertari comblée d'honneurs par son mari, élevée au rang de régente et plus tard
1. Pour rétude de cette époque^ voir Lepsius, Chronologie; Brugsch, Histoire, t. I, p. 75-81; Maspero, Bet?ue critique, 1870, p. 116, et Une enquête judiciaire à Thèbes, p. 71-81. M. Chabas a réuni dans un ouvrage spécial à peu près tout ce qu'on sait à présent des Pasteurs, Les Pasteurs en Egypte, Amsterdam, 1868. — 2. Birch, Le Papyrus Àb* bon, p, i7. — 3. Lepsius, Ausioahl, l. XIV, et Denkm.,i III, 37.
LA CHALDÊE. 177
e déesse*. Taudis qu'Ahmès rétablissait ainsi Tempire gyptien dans son intégrité, il s'eJBforçait de relever ou de êparer les ruines que la guerre avait laissées dans les randes villes. Les rois des trois dynasties précédentes, rop affaiblis ou trop préoccupés, n'avaient pas continué à l'hèbes les grandes constructions commencées par les rois es dynasties précédentes. Ahmès fit restaurer à Rarnak i sanctuaire d'Ammon et jeter les fondations de plusieurs utres édifices religieux*. Memphis, disputée longtemps ntre les Égyptiens et les Pasteurs, avait dû souffrir et ses împles tomber en ruine. L'an XXII de son règne, Ahmès ouvrit en grande pompe les carrières de Tourah et de lassarah, et commença la restauration du grand temple de htah^. Naturellement les prisonniers de guerre faits sur js Pasteurs et sur les nègres servirent aux travaux : de lanœuvres les Égyptiens passèrent contre-maîtres, tandis ue les Asiatiques se remettaient à tirer la pierre et à louler la brique, comme avant l'invasion. Manéthon rap- 3rtait que le roi, pour se débarrasser des débris de l'arlée vaincue, lui avait accordé une capitulation aux termes 3 laquelle elle s'était retirée en Syrie *. Le gros de la ition, établi entre le désert et les branches orientales du il, préféra l'esclavage sur la riche terre d'Egypte aux lances de liberté que lui offrait une émigration. Les Pasurs, et avec eux les tribus juives et syriennes auxquelles j avaient accordé l'hospitalité, restèrent sur le sol, mais m plus en maîtres. Leur camp retranché d'Hâouâr fut îtruit; la forteresse de Tsal fut construite autant pour 5 contenir que pour servir d'avant-poste à l'Egypte contre 1 retour offensif des populations asiatiques. Tanis, la catale d'Apapi, fut traitée en ennemie et laissée dans l'état j désolation où la guerre l'avait mise : pendant plusieurs ècles elle disparaît entièrement de l'histoire ^
1. Brugsch, Histoire^ t. I, p. 85-86. — 2. De Rougé, Étude sur les ynuments du massif de Karnak, dans les Mélanges d*archéologie yptienne, t. I. — 3. Lepsius, Denkm., III, pi. 71; cf. Brugsch^ Hisire, 1. 1, p. 85, et Zeitschrift, 1867, p. 89-93.-4. Manéthon, édit. iger, p. 150-151. — 5. Mariette, Notice des Monuvwnii^ "ç. TWYV^.
BJST. ANG^ \l
17« GSAPITRE IV.
Ahmès I" le libérateur res^ta toujonra en gml neur auprès des Égyptiens : ils en firent un dieu etk^ dateur d'une dynastie nouyelle, la dix-hnitième. Son nvj ccKseur, Araenhotep I" (Aménophis^ le fiîs de h noire, ne déyia point de la politique paternelle. Avi il se tint sur la dôfcnsiye\ mais au sud il a^rrandit frontières de son empire. Une série d'expéditions IhIA^vûu^i ment dirigées porta les armées égvptieimes an taxa *l^'}?, r£thiopie et en acheya la conquête ^. Désormais les AfrT " raons n'eurent plus de grandes guerres à sontenir dimU^ régions du midi : il leur suffit de quelques razzias npiAi^' ment conduites pour maintenir dans une demi-obéiûiBfli les tribus du désert et pour approyisionner l'Egypte ii^ clayes noirs en nombre suffisant. La ciyilisation égjf tienne reconquit et dépassa même de ce côté le terrain qM Tinyanion lui ayait fait perdre depuis la quatorzième dynastie; elle remonta le Nil jusqu'à Napata et pins haol peut-être. Des colons furent placés à demeure sur les dent riye» du fieuye, des yilles et des temples construits partout où la nature du terrain le permettait; la langue, les mœnit, le culte des Thébains, s'établirent solidement entre lapnmière et la quatrième cataracte VÈffpie couvrit xéell»mcnt la yallée du Nil depuis les plaines de Sennaar jnsqiA la côte du Delta.
Mais la guerre de l'indépendance et les expéditions qui rayaient suiyie ayaient éyeillé dans la nation Tesprit militaire, dans les princes Tesprit de conquête. Par une sorte de réaction contre l'oppression brutale qu'elle avait subh pendant tant de siècles, l'Egypte fut saisie d'une force d'expansion qu'ellen'avait jamais eue jusqu'alors, et sentit le besoin d'opprimer à son tour. Du côté du sud, Tœuyn de conquête était terminée, mais vers l'orient, dans ceA contrées asiatiques dont les soldats du premier empire thébain avaient à peine entamé la lisière, il y avait matière à des exploits profitables en même temps que glorieux. Les légions égyptiennes s'ébranlèrent lourdement et priron'. if
1. \^\r^ach, Fligtoire^i. I, p. 86-87.-2. Lepsius, àusWahl, t. Ift
ttnrnkm , IJ[, 37.
LA CHALDÈÈ. 179
1 de l'Asie, que les débris des Pasteurs leur avaient : elles ne l'oublièrent plus. Dès lors ce ne fut plus, irces du Nil Bleu aux sources de TÉuphrate, sur toute ►pie et sur toute la Syrie, que victoires et conquêtes uelles. Un jour, on apprenait à Thèbes la défaite des d'Abyssinie, l'arrivée du général ou du prince vioc, de çon butin, de ses soldats. Des processions fanles de girafes menées au licol, de cynocéphales ens, de panthères et d'onces apprivoisés, s'allongeaient, geaient indéfiniment dans les rues. Le lendemain, vieemportée à l'occident du Delta sur les Libyens et alliés. Les barbares du nord, coiffés de casques es ou la tête encadrée dans le mufle d'une bête lont la peau flottait sur leuts épaules, venaient étaler ux des Egyptiens brunis leurs grands corps blancs de peintures et de tatouages. Puis c'était un succès s Routen ou la prise d'une place forte, entrepôt nmerce syrien. Le défilé recommençait aux fanfares dron et aux roulements du tambour; les acclamade la multitude et les chants des prêtres accueilpartûut le cortège triomphal du Pharaon. C'était le des fortunes rapides : le fils d'un batelier s'en allait I soldat et revenait général ^ Il fallut cinq siècles de s perpétuelles pour calmer l'humeur belliqueuse des lens.
r les Pasteurs sur l'Egypte, et par contre-coup l'Ésur l'Asie, tel fut le résultat de l'invasion qui rene premier empire chaldéen. Avec l'entrée des Égypn Syrie s'ouvre une nouvelle époque dans les destinées itions antiques : l'histoire des peuples isolés finit, ire du monde commence.
y. dans le Mémoire de M. de Rougé et dans Brug8«h| Biiioir0 e, 1. 1^ p. 80^ la cuiieuse histoire à^Àhmès te Abna»
XV* DTNASTIB.
Dans le Delta.
1" dynastie des Pasteurs.