I.e Kll et r^gypte
Des hautes chaînes de montagnes neigeuses qui bordent au Sud et à TEst le plateau de l'Afrique centrale, s'échappent une foule de torrents et de rivières qui se rejoignent bientôt et forment au fond de la vallée une série de bassins superposés, sortes de mers intérieures d'où leurs eaux désormais confondues dans un même lit s'écoulent vers le Nord. En quittant la région des grands lacs où il cache ses sources, le nouveau fleuve court à travers d'immenses savanes entrecoupées de bois et de marais. Il en sort pour incliner légèrement à l'Est, comme s'il voulait se jeter dans la mer Rouge; mais, arrêté à mi-chemin par un massif montagneux au travers duquel il ne peut passer^ il se redresse et s'unit sur Ja droite au BaYii-çX-kit^ ^X. ^xs^. msr. ANC. \ ^k
Tacassi qui lui apportent les eaux de TAbyssinie. Il se heurte bientôt après contre le plateau du Sahara et s'y creuse un lit tortueux où son cours, interrompu quatre fois par des rapides, s'étage et descend lentement vers la Méditerranée sans plus recevoir aucun affluent. C'est la partie septentrionale de cette vallée, entre la première cataracte et la mer, qui a formé de tout temps le territoire de TÉgypte.
Le premier des voyageurs qui ait visité TÉgypte, le premier du moins qui nous ait laissé le récit de son voyage, Hérodote d'Halicarnasse, a résumé l'impression que produisit sur lui cette terre des merveilles en une seule phrase souvent citée : « L'Egypte est un don du Nil *. » L'Egypte n'est qu'une bande de terre végétale tendue à travers le désert, une oasis allongée aux bords du fleuve et sans cesse pourvue par lui de l'humidité nécessaire à la végétation. Il faut l'avoir vue au moment des plus basses eaux, un mois avant le solstice d'été, pour se figurer ce qu'elle deviendrait si quelque accident la privait de son fleuve nourricier. « Le Nil s'est resserré entre ses rives au point d'être réduit à la moitié de sa largeur habituelle, et ses eaux troublées, limoneuses, stagnantes, semblent à peine couler dans une direction quelconque. Des bancs plats ou des masses abruptes d'une boue noire, cuite et recuite au soleil, forment les deux berges de la rivière. Au delà, tout n'est que sable et stérilité, car c'est à peine si le khamsin, ou vent chargé de sable qui dure quarante jours, a cessé de souffler. Le tronc et les branches des arbres apparaissent çà et là à travers l'atmosphère poudreuse, aveuglante, enflammée, mais les feuilles sont tellement revêtues de poussière, qu'à distance on ne peut les distinguer du sable du désert qui les environne. C'est seulement au moyen d'arrosages pénibles et laborieux qu'on parvient à entretenir quelques semblants de verdure dans les jardins du Pacha. Enfin, — et c'est le premier indice qui annonce la fin de cette terrible saison, -^ le vent du Nord,
1. Hérodote^ II, 7, qui peut-être remprunta à Hèûatée de Slilet.
rÉtésien des Grecs, se lève et se met à souffler avec force, parfois même avec furie, pendant tout le jour. Grâce à lui le feuillage des bosquets qui recouvrent la Basse Egypte est bientôt débarrassé de la poussière et reprend sa couleur verte. Les ardeurs dévorantes du soleil, alors au plus haut de sa course, sont aussi fort à propos amoindries par le vent qui règne ce mois-là et les trois suivants sur tout le pays d'Egypte.
« Bientôt un changement se produit dans le fleuve. On signale au nilomètre du Caire une hausse d'un pouce ou deux ; les eaux perdent le peu de limpidité et de fraîcheur qui en faisait hier encore une boisson délicieuse. Elles prennent la teinte verte, gluante et terne de Teau saumâtre entre les tropiques, sans que filtre au monde ait réussi jusqu'à ce jour à les séparer de la substance nauséabonde et malsaine qui cause ce changement. Le phénomène du Nil vert provient, à ce qu'on dit, des vastes nappes d'eau stagnante que le débordement annuel laisse sur les larges plaines sablonneuses du Darfour, au sud de la Nubie. Après avoir croupi six mois et plus sous le soleil des tropiques, ces eaux sont balayées par l'inondation nouvelle et rentrent dans le lit du fleuve. Il est heureux que ce phénomène dure rarement plus de trois ou quatre jours, car, si court que soit ce temps, les malheureux contraints do s'abreuver au Nil, lorsqu'il est dans cet état, éprouvent des douleurs de vessie insupportables. Aussi les habitants des villes ont-ils la prévoyance d'approvisionner d'eau leurs réservoirs et leurs citernes.
« Dès lors la rivière augmente rapidement de volume et devient trouble par degrés. Il s'écoule pourtant dix ou douze jours avant l'apparition du dernier et du plus extraordinaire phénomène que présente le Nil. J'essaierai de décrire les premières impressions qu'il me fit éprouver. C'était à la fin d'une nuit longue et accablante, à mon juger du moins : au moment où je me levai du sopha sur lequel j'avais tenté vainement de dormir à bord de notre bateau que le calme avait surpris au large de Benisoûcf, ville de la Haute Egypte, le soleil montrait tout
juste le bord supérieur de son disque au-dessus de la chaîne Arabique. Je fus surpris de voir qu'à Tinstant où ses rayons vinrent frapper l'eau, un reflet d'un rouge profond se produisit sur-le-champ. L'intensité de la teinte ne cessa d'augmenter avec l'intensité de la lumière : avant même que le disque se fût dégagé complètement des collines, le Nil offrait l'aspect d'une rivière de sang. Soupçonnant quelque illusion, je me levai à la hâte, et, me penchant par-dessus le bordage, ce que je vis me confirma dans ma première impression. La masse entière des eaux était opaque, d'un rouge sombre et plus semblable à du sang qu'à toute autre matière avec laquelle j'aurais pu la comparer. En même temps, je m'aperçus que la rivière avait haussé de plusieurs pouces pendant la nuit, et les Arabes vinrent m'expliquer que c'était là le Nil rouge, La rougeur et l'opacité de l'eau sont soumises à de constantes variations, tant qu'elle reste dans cette condition extraordinaire. A de certains jours, quand la crue n'a pas dépassé un pouce ou deux, les eaux redeviennent à demi transparentes, sans perdre toutefois cette teinte d'un rouge sombre dont j'ai parlé. Il n'y a point là de mélange nuisible, comme au temps du Nil vert : l'eau n'est jamais plus saine, plus délicieuse, plus rafraîchissante que pendant l'inondation. Il y a des jours où la crue est plus rapide, et, par suite, où la quantité de limon charrié dépasse, dans la Haute Egypte, la quantité entraînée par toute autre rivière à moi connue : même, en plus d'une occasion, j'ai pu m'apercevoir que cette masse opposait un obstacle sensible à la rapidité du courant. Un verre d'eau que je pris alors et que je laissai reposer pour un peu de temps, fournit les résultats suivants : la partie supérieure du liquide resta parfaitement opaque et couleur de sang, tandis qu'un précipité de boue noire remplissait environ le quart du verre. Une portion considérable de ce limon est déposée avant que la crue atteigne la Moyenne et la Basse Egypte, où je n'ai jamais vu l'eau du Nil en cet état.
« Il n'y a peut-être pas dans tout le domaine de la nature un spectacle plus gai que le spectacle présenté par la
crue du Nil. Jour après jour et nuit après nuit, son courant troublé roule et s'avance majestueusement par delà les sables altérés des immenses solitudes. Presque d'heure en heure, tandis que nous remontions lentement poussés par le vent du nord, nous entendions le fracas produit par la chute de quelque digue de boue; nous voyions, au mouvement de toute la nature animée vers le lieu où le bruit venait de retentir, que le Nil avait franchi un nouvel obstacle et que ses eaux bondissantes allaient répandre la vie et la joie au milieu d'un autre désert. Des impressions que j'ai reçues, il y en a peu dont le souvenir me laisse autant de plaisir que l'impression causée par la vue du Nil, à sa première invasion dans l'un des grands canaux de son débordement annuel. Toute la nature en crie de joie. Hommes, enfants, troupes de bœufs sauvages, gamr badent dans ses eaux rafraîchissantes, les larges vagues entraînent des bancs de poissons dont l'écaillé lance des éclairs d'argent, tandis que des oiseaux de toute plume s'assemblent en nuées au-dessus. Et cette fête de la nature n'est pas restreinte aux ordres les plus élevés de la création. Au moment où le sable devient humide à l'approche des eaux fécondantes, il s'anime littéralement et grouille de millions d'insectes. L'inondation gagne Memphis ou le Caire quelques jours avant le solstice d'été ; elle atteint sa plus grande hauteur et commence à décliner aux environs de notre équinoxe d'automne. A peu près au moment de notre solstice d'hiver, le Nil est de nouveau rentré dans ses rives et a repris sa teinte bleu clair. Les semailles ont été faites durant cet intervalle et se terminent en même temps que finit l'inondation. Le printemps est suivi sur-le-champ par le temps de la moisson, et la récolte est rentrée d'ordinaire avant le lever du khamsin ou vent de sable. L'année d'Egypte se partage donc naturellement en trois saisons : quatre mois de semailles et de croissance, qui correspondent approximativement à nos mois de novembre, décembre, janvier et février; quatre mois de récolte, qu'on peut de même indiquer d'une manière vague en les comparant aux mois de noU^ ç,^\^T!iàL\\Kt
qui sont compris entre mars et juin inclusivement; les quatre mois ou lunes de Tinondation complètent le cycle de Tannée égyptienne*. »
Jadis toute la partie du pays aujourd'hui connue sous le nom de Delta était recouverte par les eaux : la Méditerranée venait baigner de ses vagues le pied du plateau sablonneux que domine la grande Pyramide, et le Nil se terminait un peu au Jiord de l'emplacement où s'éleva plus tard la ville de Memphis. A la longue, les matières terreuses qu'il amène avec lui des montagnes d'Abyssinie, se déposèrent en bancs de boue sur les bas-fonds de la côte et comblèrent une partie du golfe ; elles produisirent de grandes plaines marécageuses entrecoupées d'étangs à travers lesquelles les eaux durent se frayer passage. Consolidés par Jes apports de%la mer, ces terrains nouveaux formèrent un premier Delta dont la pointe se trouvait un peu au-dessous de Memphis et les extrémités près de quinze lieues plus bas, dans les parages d'Athribis. Puis, le fleuve continuant toujours son travail et les alluvions gagnant toujours, la chaîne des dunes qui bordait au nord ce premier Delta vit la mer se retirer peu à peu et se trouva délaissée dans l'intérieur des terres, où ses restes indiquent encore par endroits la direction de l'ancien littoral : dès les commencements de la période historique, le Nil avait reporté ses embouchures au delà de la ligne normale des rivages environnants. Près du village antique de Kerkasore, il se divisait en trois branches : la Pélusiaque tournait au N. E. et se terminait sur les confins du désert de Syrie ; la Ganopique se dirigeait vers le N. 0. en longeant les derniers versants du désert Libyque; la Sébennytique, tracée dans le prolongement de la vallée, courait presque droit vers le Nord et coupait le Delta en son milieu^. Ces trois grands bras étaient unis l'un à l'autre par un lacis de canaux naturels et artificiels, dont quelques-uns tombaient directe-
1. Osburn, The Monumental Ilistory of Egypt, 1. 1, p. 9-14. — 2. IIc- . rodote, II, 17.
ment dans la mer et portaient le nombre des bouches du Nil à sept* et même à quatorze*, selon les époques. La plaine triangulaire qu'ils enfermaient et dont chaque portion avait été apportée grain à grain du fond de TAfrique, compte aujourd'hui environ 23000 kilomètres carrés de superficie et s'agrandit chaque année.
Les prêtres, qui connaissaient par tradition Tétat primitif du pays, croyaient pouvoir déterminer avec certitude l'espace de temps qui avait suffi au fleuve pour accomplir ce travail. Ils racontaient à Hérodote que Mènes , le premier des rois de race humaine, avait trouvé TÉgypte presque entière plongée sous les eaux : la mer pénétrait jusqu'au delà de l'emplacement de Memphis en pleine Heptanomide, et le reste du pays, moins le nome de Thèbes, n'était qu'un marais malsain*. Ils se trompaient étrangement dans leur appréciation. Le Nil, soumis à des débordements annuels, abandonne la plus grande partie des matières qu'il charrie sur les campagnes riveraines, et s'appauvrit de plus en plus à mesure qu'il avance ; il n'arrive à la mer que dépouillé du gros de ses alluvions. C'est à peine si les plages basses qui sont en voie de formation au débouché des branches Ganopique et Sébennytique s'accroissent, bon an mal an, l'une de quatorze hectares, l'autre de seize; c'est une moyenne d'un mètre de progrès annuel pour tout le front du Delta. En s'appuyant sur ces données, on a pu calculer que, dans les conditions actuelles, il aurait fallu environ sept cent quarante siècles au Nil pour combler son estuaire. Sans accepter aucunement ce chiffre dont l'exagération paraît évidente, car la marche progressive des boues était plus rapide autrefois qu'elle ne l'est aujourd'hui dans ces contrées, on n'en sera pas moins forcé de conclure que les prêtres ne soupçonnaient guère l'âge réel de leur pays. Le Delta existait depuis longtemps déjà à l'avènement de Mena; peut-être même était-il entièrement terminé à l'époque où la race égyptienne mit
1. Hérodote, II, 17 ; Skylax, Peripl, § 106; Strabon, XVII, i.— 2. Pline, Eût, nat., V, 10. — 3. Hérodote, II, 4.
pour la première fois le pied dans la vallée qui devint sa demeure.
Le Nil n'a pas seulement créé le sol de TÉgypte; il a déterminé Taspect général du pays et le genre de ses productions. Une vallée qui est sortie tout entière du sein des eaux et qui se trouve chaque année envahie par elles, ne peut nourrir qu'un nombre assez restreint d'espèces végétales. Le sycomore et plusieurs sortes d'acacias et de mimosas y prospèrent ; le grenadier, le tamarin, l'abricotier, le figuier ornaient les jardins, et la présence du perséa sur les monuments de la douzième dynastie nous prouve qua Diodore commit une erreur en attribuant au Perse Kambysès le mdrite d'avoir le premier introduit cet arbre*. Deux espèces de palmiers viennent presque sans culture; mais aucune de nos grandes essences européennes ne s'est acclimatée dans la partie de la vallée plus spécialement connue des anciens.
Par contre, les plantes aquatiques s'y développent avec un luxe de végétation extraordinaire, et donnent au pays un aspect caractéristique. Elles ne se trouvent pas, en général , au long des berges , où la profondeur de l'eau et la force du courant ne leur permettraient guère de croître en paix; mais les canaux, les étangs, les mares que l'inondation laisse derrière elle, en sont littéralement encombrés. Deux espèces surtout, le papyrus et le lotus, sont connues en Europe à cause du rôle qu'elles jouent dans l'histoire, la religion, la littérature sacrée ou profane de l'Egypte. Le papyrus se plaisait dans les eaux paresseuses du Delta et devint l'emblème mystique de cette région ; le lotus au contraire fut choisi pour symbole de la Thébaïde. Les anciens confondaient sous ce nom des individus appartenant à trois espèces de nymphéas différentes. Deux d'entre elles, le lotus blanc et le lotus bleu, portent des fruits assez semblables pour la forme à ceux du pavot : leurs capsules renferment de petites graines de la taille d'un grain de millet. La troisième espèce, le Nymphœa
l, Diodore^ I, 34.
nelumbo ou nénufar rose, est décrite fort exactement par Hérodote. « Elle produit un fruit porté sur une tige différente de celle qui porte la fleur et qui sort de la racine même: il est semblable pour la forme aux gâteaux de cire des abeilles, » ou, plus prosaïquement, à une pomme d'arrosoir. D est percé, à la partie supérieure, de vingt ou trente cavités dont chacune contient une graine « de la grosseur d'un noyau d'olive, bonne à manger fraîche ou desséchée.* » C'est là ce que les anciens appelaient la fève d'Egypte*. « On cueille également, ajoute l'historien, les pousses annuelles du papyrus. Après les avoir arrachées dans les marais, on en coupe la tête qu'on rejette, et ce qui reste est à peu près de la longueur d'une coudée. On s'en nourrit et on le vend publiquement ; cependant les délicats ne le mangent qu'après l'avoir fait cuire au four*. » Ce a pain de lys » était une friandise recherchée et figurait sur les tables royales * ; mais, quoi qu'en dise Hérodote % la nourriture habituelle du peuple était le blé et les différentes espèces de céréales, le froment, l'orge, le sorgho, Volyra (Triticum spelta) et k zéa (Triticu/m monococcum) que le sol d'Egypte produit en abondance. La vesce, le lupin, la fève, le pois chiche, la lentille, plusieurs espèces. de ricin venaient naturellement dans les champs; la vigne prospérait dans certaines parties du Delta et de l'Heptanomide ; l'olivier était rare et circonscrit dans quelques districts •.
Plusieurs des espèces animales qui vivent à présent sur les bords du Nil, le cheval, le chameau % la brebis* né sont pas figurés sur les monuments des plus anciennes dynasties et paraissent n'avoir été introduits que longtemps après la fondation du royaume. En revanche, les Égyptiens possédaient plusieurs races de bœufs à longues cornes, analogues aux bœufs de Dongolah, plusieurs
1. Hérodote, II, 92. — 2. Diodore, I, 34. — 3. Hérodote, II, 36. — 4. Papyrui Anastasi JF, pi. XIV, 1. 1, — 5. Hérodote, II, 36. — 6. Strabon, 1. XVII, 1.— 7. Fr. Lenormant, sur l'antiquité de VAne et du Cheval, p. 2. — 8. Brugsch, die Mgyptische Crâsbenoelt, ^. \ik.
variétés de chèvres et de chiens, le chien-ronard à robe fauve, au nez effilé, aux oreilles pointues, à la queue épaisse, le sloughi ou grand lévrier d'Afrique à oreilles longues et droites, le basset, le chien hyénoïde*. L*âne, d'origine africaine, garda sous le climat favorable de l'Egypte, une beauté de 'formes et une vigueur que n'a point notre baudet d'Europe*. A côté des espèces domestiques, les premiers émigrants trouvèrent le lièvre à longues oreilles, l'ichneumon, une quantité innombrable de gazelles, algazelles, defassas, antilopes à cornes en forme de lyre qu'ils finirent par apprivoiser à moitié*; puis des animaux plus redoutables, le chat sauvage, le loup, le chacal, l'hyène striée et mouchetée, le léopard, le guépard, le lion enfin*, qu'ils combattirent sans relâche et parvinrent à refouler vers le désert. Deux monstres amphibies, le crocodile et l'hippopotame, vivaient sur les bords du Nil et rendaient l'accès du fleuve dangereux pour les hommes et pour les bestiaux. Les hippopotames, assez nombreux sous les premiers rois, diminuèrent bientôt grâce aux poursuites acharnées dont ils furent Tobjet, et se retirèrent dans les marais de la Basse Egypte : quelques individus de leur espèce y subsistaient encore vers le milieu du treizième siècle après Jésus-Christ. Le crocodile, adoré et protégé dans certains nomes, exécré et poursuivi dans certains autres, s'est maintenu jusqu'à nos jours. « Quand il passa devant Qéneh, Ghampollion vit jusqu'à quatorze crocodiles réunis en conciliabule sur un îlot. Si pareille bonne fortune n'échoit jamais maintenant au voyageur, c'est que le crocodile recule de plus en plus vers le sud devant les armes à feu et l'agitation produite par les bateaux à vapeur, et que bientôt le Nil jusqu'à Assouan ne les connaîtra plus que par tradition*. »
1. Fr. Lenormant, sur les Animaux employés par les anciens Égyp^ tiens à la chasse et à la guerre, p. 2-3. — 2. Fr. Lenormant, sur V antiquité de l'Ane et du Cheval, p. 2. — 3. Fr. Lenormant, iVo(e« di^un voyage en Egypte, p. 17. — 4. Hartmann, Zeitschrift fur jEgyptische Spra- 1864'] 86b. — 5. Mariette, Itinéraire des Invités, p, 175.
L'Egypte possède une grande quantité d'oiseaux, Taiglc, Tépervier, le faucon, le vautour à tête chauve, la pie, le pigeon, la tourterelle, l'hirondelle, la perdrix, le moineau. Les ibis blancs et noirs, les pélicans, le cormoran, l'oie, le canard, remplissent les marais et couvrent les eaux du fleuve de leurs variétés infinies. L'oie et le canard, apprivoisés de toute antiquité, remplissaient la basse-cour dos sujets de Mena et tenaient la place du poulet encore inconnu*. Les différents bras du fleuve fourmillent littéralement de poissons, la plupart bons à manger, « le rouget des marais de Péluse (?), engraissé dans les lotus, le mulet tacheté des étangs artificiels, le mulet ordinaire mêlé aux fatrakas^, » l'oxyrrhynque au museau pointu, la torpille, la grande tortue d'eau douce. La nature semble avoir créé le fatraka dans un moment de bonne humeur. C'est un poisson allongé qui a la faculté de se gonfler à volonté ; quand il est tendu outre mesure, et que le poids de son dos l'emporte, il bascule et s'en va à la dérive, le ventre en l'air et tout semé d'épines qui lui donnent l'air d'un hérisson. Au moment de l'inondation, les eaux en se retirant l'abandonnent dans les champs limoneux où il devient la proie des oiseaux et des hommes, et sert de jouet ;aux enfants*. Les embouchures du Nil sont fréquentées par un grand nombre de poissons de mer qui viennent frayer en eau douce, et de ^poissons d'eau douce qui vont déposer leur frai en pleine mer.
Ainsi tout en Egypte se règle sur le Nil, le sol, ses productions, l'espèce des animaux qu'il porte et des oiseaux qu'il nourrit. Les Égyptiens le sentaient mieux que personne et s'en montraient reconnaissants : ils avaient fait de leur fleuve un dieu qu'ils appelaient Hâpi et dont ils ne se lassaient jamais de célébrer la bienfaisance. « Salut, 6 Nil, — ô toi qui t'es manifesté sur cette terre -. — et qui viens en paix — pour donner la vie à l'Egypte ! — Dieu
1. Bnigsch, ^gyptische Grâsbenoelty p. 14. — 2. Papyrus Anastasi î//, pi. II, 1. 6-7. Cf. Maspero, du Genre épistolaire, p. 104 sqq. — 3. ChampoUion-FigeaCy V Egypte ancienne, p. 19, a.
caché! — qui amènes les ténèbres au jour qu'il te plaît les amener, — imgateur des vergers qu'a créés le Soleil — pour donner la vie à tous les bestiaux, — Tu abreuves la terre en tout lieu, — voie du ciel qui descend, — Dieu Seb, ami des pains, — dieu Nepra, oblateur [des grains],
— dieu Phtah qui illumines toute demeure. — Seigneur des poissons, quand tu remontes sur les terres inondées,
— aucun oiseau n'envahit plus les biens utiles ; — créateur du blé, producteur de l'orge, — il perpétue la durée des temples; — repos des doigt» est son travail — pour les millions de malheureux. — S'il décroît, dans le ciel, les dieux — [tombent] sur la face, les hommes dépérissent.
— Il A FAIT ouvrir par les. bestiaux la terre entière *, — [et] grands et petits se reposent. — Les hommes l'invoquent, lorsqu'il s'arrête, — [et alors] il devient semblable à Khnoum*. — Se lève-t-il, la terre est remplie d'allégresse, — tout ventre se réjouit, — tout être organisé a reçu sa nourriture, — toute dent broie. — Il apporte les provisions délicieuses ; — il crée toutes les bonnes choses,
— le seigneur des nourritures agréables, choisies; — s'il y a des offrandes, c'est grâce à lui. — Il fait pousser l'herbage pour les bestiaux, — il prépare les sacrifices pour chaque Dieu, — l'encens est excellent , qui vient par lui.
— Il se saisit des deux contrées ' — pour remplir les entrepôts, pour combler les greniers, — pour préparer les biens des pauvres. — Il germe pour combler tous les vœux, — sans s'épuiser par là : — il fait de sa vaillance un bouclier [pour le malheureux]. — On ne le taille point dans la pierre [ni dans] les statues sur lesquelles on place la double couronne ; — on ne le voit pas ; — nul service, nulle offrande n'arrive jusqu'à lui. — On ne peut l'attirer dans les mystères; — on ne sait le lieu où il est, — on ne le trouve point par la force des livres sacrés ; — Point de demeure qui le contienne, — point de guide [qui pénètre]
1. TO-R-ZER-EW, la terre erUièrCf un des noms les plus fréquents de rÉgypte. — 2. Le dieu créateur, celui qui avait modelé l'œuf du monde sur son tour à potier. — 3. La Haute et la Basse Egypte.
en ton cœur. — Tu as réjoui les générations de tes enfants : — on te rend hommage au Sud, — stables sont tes décrets, quand ils se manifestent — par devant les serviteurs du Nord. — Il boit les pleurs de tous les yeux, — et prodigue Tabondance de ses biens ^ »
Origine de« igjpiienm ; les nome*.
Les Égyptiens paraissent avoir perdu de bonne heure le souvenir de leur origine. Venaient-ils du centre de TAfrique ou de l'intérieur de TAsie? Au témoignage presque unanime des historiens anciens, ils apj)ar tenaient à une race africaine qui, d'abord établie en Ethiopie sur le Nil moyen, serait graduellement descendue vers la mer en suivant le cours du fleuve. « Les Éthiopiens affirment que TÉgypte est une de leurs colonies.... Le sol lui-même y est amené par les dépôts du Nil.... Il y a des ressemblances frappantes entre les usages et les lois des deux pays : on donne aux rois le titre de dieux; les funérailles sont l'objet de beaucoup de soins ; les écritures en usage dans l'Ethiopie sont celles mêmes de l'Egypte, et la connaissance des caractères sacrés, réservée aux prêtres seuls en Egypte, était familière à tous en Ethiopie. Il y avait, dans les deux pays, des collèges de prêtres organisés de la même manière, et ceux qui étaient consacrés au service des dieux, pratiquaient les mêmes règles de sainteté et de pureté, étaient rasés et habillés de même ; les rois avaient aussi le même costume et une urseus* ornait leur diadème.... Les Éthiopiens ajoutaient beaucoup d'autres considérations pour prouver leur antériorité relativement à l'Egypte, et démontrer que cette contrée est une de leurs colonies^. » Ces analogies, qui paraissaient si concluantes aux anciens, perdent leur valeur quand on leur oppose le témoignage des documents hiéroglyphiques. On sait aujourd'hui à n'en pas douter que l'Ethiopie, loin d'avoir colonisé l'Egypte
1. P. Sallier II. — 2. On nommait ur/vus la vipère lovée qui ocn^iv la couioi:ne des dieux et des rois. — 3. Diodo"« de S\c\\a,\.\\\, ^.^.
au début de l'histoire, a été colonisée par elle sous la douzième dynastie, et a fait pendant des siècles partie intégrante du territoire égyptien. Au lieu de descendre le cours du Nil, la civilisation Ta remonté.
D'autre part la Bible attribuait aux Égyptiens une provenance asiatique. Mizraïm, fils de Gham, frère de Koush l'Éthiopien et de Canaan, se fixa sur les bords du Nil avec ses enfants*. Loudim, l'aîné d'entre eux, personnifie les Égyptiens proprement dits, les Rotou ou Lodou des inscriptions hiéroglyphiques. Anamim représente assez bien la grande nation des Anou qui fonda On du Nord (Héliopolis), et On du Sud (Hermonthis) dans les temps antéhistoriques. Lehabim est le peuple des Libyens qui vivent à l'occident du Nil, Naphtouhim [No-Phtah] s'établit dans le Delta au nord de Memphis; enfin Pathrousim [Pa-to-res^ la terre du Midi) habita le Saïd actuel entre Memphis et la première cataracte^. Cette tradition, qui fait venir les Égyptiens d'Asie par l'isthme de Suez, était connue des auteurs classiques, car Pline l'Ancien attribue à des Arabes la fondation d'Héliopolis ' ; mais elle n'eut jamais parmi eux la popularité de l'opinion qui faisait descendre les Égyptiens du fond de l'Ethiopie.
Pendant les temps modernes les affinités ethnographiques des Égyptiens ont fourni matière à de longues discussions. A l'époque où l'on ne connaissait rien d'eux, que des noms royaux grécisés maladroitement et défigurés à plaisir par les copistes du moyen âge, quelques momies en mauvais état , quelques menus amulettes conservés comme raretés inappréciables dans les cabinets de curiosités, il était difficile de se faire une idée exacte du sujet et d'arriver à des conclusions plausibles. Aussi ne doit-on pas trop s'étonner si la plupart des voyageurs, trompés à l'apparence de certains Coptes abâtardis, ont soutenu que les anciens Égyptiens devaient avoir le visage bouffi, l'œil à fleur de tête, le nez écrasé, la lèvre charnue et présenter
1. Genèse, ch. x, v. 3-6. — 2. De Rouge, Uecherches sur les moriMm^/k's, p. 4-8; Ebers, ASgypten, p. fi4 sqq. — Pline, II, N,j 1. YI, o. 29.
les traits caractéristiques de la race nègre. Cette opinion, populaire encore au commencement du siècle, disparut sans retour dès que la Commission française eut publié son grand ouvrage. En examinant les innombrables reproductions de statues et de bas-reliefs dont il est rempli, il fallut bien reconnaître que les Égyptiens représentés sur les monuments, loin d'offrir la couleur et Taspect général du nègre, avaient la plus grande ressemblance avec les races blanches de TEurope et de TAsie occidentale. L'étude anatomique des momies confirma bientôt cette première impression, et convainquit les plus incrédules. « Les anciens Égyptiens appartenaient à une race d'hommes tout à fait semblables aux Kennous ou BarabraSy habitants actuels de la Nubie. On ne retrouve chez les Coptes de TÉgypte aucun des traits caractéristiques de l'ancienne population égyptienne. Les Coptes sont le résultat du mélange confus de toutes les nations qui successivement ont dominé sur l'Egypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les traits de la vieille race *. »
Aujourd'hui, il n'y a plus grand effort d'imagination à se figurer, je ne dirai pas le contemporain de Sésostris, mais l'Égyptien du temps de Khéops qui contribua pour sa part à la construction des pyramides. Il suffit d'entrer dans un musée et d'examiner les statues d'ancien style qui s'y trouvent réunies. Au premier coup d'œil, on voit que l'artiste chargé de les faire a, dans le modelé de la tête et des membres, cherché la ressemblance avec le personnage qu'il désirait représenter ; mais, en faisant abstraction des particularités propres à chaque individu, on retrouve sans peine le type commun de la race. L'Égyptien était en général grand, maigre, élancé. Il avait les épaules larges et pleines, les pectoraux saillants, le bras nerveux et terminé par une main fine et longue, la hanche peu développée, la jambe sèche ; les détails anatomiques du genou et les muscles du mollet sont assez fortement accusés, comme c'est le cas pour la plupart des peuples
1. Cf. ChampoUion le Jeune, Grammaire c'gypiiCTvne, luxtoii,,"^.