Cf, Revue critique, 1872, t. II, p
FT
serpent dont il parle n'étaient qu’une incarnation de Dieu, un corps dans lequel il mettait pour ainsi dire une parcelle de sa divinité. Hor peut être représenté tantôt comme un homme, tantôt comme un épervier; souvent
même, afin de mieux montrer le lien qui rattachait les
deux formes l’une à l’autre, on les tondait en une seule : on posait une tête d'animal sur un corps humain ou une
tête d'homme sur un corps de bête. Hor était alors un
homme à tête d’épervier ou un épervier à à tète d'homme. Sous ces quatre formes, il est-Hor et n’est pas plus luimême sous une d'elles qu’il ne l’est sous l’autre. Sans doute les Égyptiens avaient eu des raisons pour consacrer à chaque Dieu un animal particulier. Quelquefois l’attribution reposait sur un simple jeu de mots : Set ou Typhon (Tebh) est représenté par l’hippopotame, parce qu’en Egypte l’hippopotame s'appelle Teb comme le dieu luimême. Le plus souvent nous ne pouvons arriver à saisir les analogies qui ont déterminé le choix des Égyptiens, et les Égyptiens eux-mêmes n’en savaient pas plus long que nous à ce sujet.
Chaque nome avait son animal sacré, dont quelques-uns étaient adorés par tout le pays, le scarabée de Phtah, libis et le cynocéphale de Thot, l’épervier d’'Hor, le chacal d’Anubis. D’autres, vénérés dans un nome, étaient proscrits ailleurs. Les gens d'Éléphantine tuaient le crocodile. Au contraire, les prêtres de Thèbes et de Shed «en choisissaient un beau qu’ils nourrissaient après lui avoir appris à manger dans la main. Ils lui mettent aux oreilles des anneaux d’or ou de terre émaillée et des bracelets aux pattes de devant. » — « Notre hôte... prit des gâteaux, du poisson grillé et une boisson préparée avec du miel, puis alla vers le lac avec nous. La bête était couchée sur le bord : les prêtres vinrent auprès d’elle, deux d’entre eux lui ouvrirent la gueule, un troisième y fourra d’abord ies gâteaux, ensuite la triture, et finirent par la boisson. Pur quoi le crocodile se mit à l’eau et s’alla poser sur
i. Hérodote, II, 69.
l’autre rive. Un autre étranger étant survenu avec pareille offrande, les prêtres la prirent, firent le tour du lac, et après avoir atteint le crocodile, lui donnèrent l’offrande de la même manière’. » Le culte des animaux était aussi dispendieux que le culte des dieux à forme humaine. Il n’était pas rare de voir un riche particulier dépenser tout ou partie de son bien à leur faire de splendides funérailles?. Leur mort était un deuil public pour le nome, parfois pour l'Égypte entière; leur meurtre, un crime puni de mort. Lorsqu'un indigène ou un étranger en tuaient un par mégarde, les prêtres réussissaient quelquefois à préserver le coupable contre la fureur populaire en lui imposant une pénitence ; mais le plus souvent leur intervention elle-même était impuissante à le sauver. Du temps que l’historien Diodore voyageait en Égypte, vers le milieu du premier siècle avant notre ère, un Romain, établi dans Alexandrie, tua par hasard un chat. Le peuple s’assemble aussitôt, le saisit et le met à mort malgré sa qualité de citoyen romain, malgré les prières du roi, qui dépendait de Rome et craignait pour sa couronne,
Les plus célèbres des animaux sacrés étaient le bœuf Mnévis, et l’oiseau Bennou, le Phénix, à Héliopolis; le bouc de Mendès et le bœuf H‘api à Memphis. Le bouc de Mendès était « l’âme d’Osiris», le bœuf Mnévis « l’âme de Rà ». Au dire des Grecs, le Phénix arrivait tous les cinq cents ans de l'Ouest et s’abattait dans le temple de Râ. Quelques-uns prétendaient qu’il apportait avec lui le corps de son père enveloppé de myrrhe. D’autres disaient qu’il venait se faire brûler lui-même sur un bûcher de myrrhe et de bois odorants, pour renaître de ses cendres et repartir à tire-d’aile vers sa patrie d'Orient’. En fait le Bennou était une espèce de vanneau dont la tète était ornée de deux longues plumes flottantes. Il passait pour l’incarnation d’Osiris, comme l’Ibis pour l’incarnation de Thot et l’épervier pour l’incarnation d’Hor.
1. Strabon, 1. XVIL, ch. 1. — 2. Diodore, J, 84. — 3, Diodore, I, 83. — 4. Hérodote, II, 73.
Le bœuf Hapi avait fini par devenir aux yeux des Egyptiens l’expression la plus complète de la divinité sous forme animale. Il procédait à la fois d’Osiris et de Phtah : aussi l’appelle-t-on « la seconde vie de Phtah» et «l’âme d'Osiris! ». Il n’avait point de père, mais un rayon de lumière venu du ciel fécondait la génisse qui le portait et ne pouvait plus désormais avoir d’autre enfant?. Il devait être noir, porter au front une tache blanche triangulaire, sur le dos la figure d’un vautour ou d’un aigle aux ailes éployées, sur la langue l’image d’un scarabée : les poils de sa queue étaient doubles. « Le scarabée, le vautour et toutes celles des autres marques qui tenaient à la présence et à la disposition relative des épis n’existaient pas réellement. Les prêtres, initiés aux mystères d’Apis, les connaissaient sans doute seuls et savaient y voir les symboles exigés de l’animal divin, à peu près comme les astronomes reconnaissent dans certaines dispositions d'étoiles les linéaments d’un dragon, d’une lyre et d’une ourse*, » Il vivait à Memphis dans une chapelle attenante au grand temple de Phtah et recevait de ses prêtres les honneurs divins. Il rendait des oracles aux particuliers qui venaient le consulter et pouvait remplir d’une fureur prophétique les enfants qui l’approchaient*.
La durée de sa vie ne devait pas excéder un certain nombre d'années fixé par les lois religieuses : passé vingt-cinq ans, les prêtres le noyaient dans une fontaine consacrée au Soleil. Cette règle, en vigueur à l’époque Romaine, n’existait pas encore ou n’était pas rigoureusement appliquée dans les temps Pharaoniques, car deux Hapi contemporains de la vingt-deuxième dynastie vécurent plus de vingtsix ans$. L’Hapi défunt devenait un Osiris et prenait le nom d'Osar-Hapi, d’où les Grecs ont tiré le nom de leur dieu Sarapis. Au commencement, chaque animal sacré
1. De Iside, c. 20; Strabon, 1. XVII, c. 1. — 2. Hérodote, III, 28. Cf. Pomponius Mela, I, 9; Plinius, VIII, 46. — 3. Mariette, Renseignements sur les Apis, dans le Bulletin archéologique de l’Athenæum français, 1855, p. 54. — 4. Pline, I. VIIE, c. 4, 6. — 5. Auguste Mariette, Renseignements, {. I, p. 94-100
avait sa tombe isolée dans cette partie de la nécropole Memphite que les Grecs appelaient le Sérapéion. Elle se composait d’un édicule orné. de bas-reliefs sous lequel on pratiquait une chambre carrée à plafond plat. Vers le milieu du règne de Ramsès IL, au tombeau isolé on substitua un cimetière commun. On creusa dans la roche vive une longue galerie d’une centaine de mètres de long, sur chaque côté de laquelle ont été successivement percées quatorze chambres assez grossières; plus tard, le nombre des galeries et des chambres s’accrut à mesure que le besoin s’en faisait sentir. La momie d'Hapi une fois mise en place, les ouvriers muraient l’entrée de la chambre; mais les visiteurs ou les dévots avaient l’habitude de déposer, soit dans le mur même qui barrait l'accès du caveau, soit dans les parties voisines du rocher une stèle contenant leur nom et une prière à l’'Hapi mort. !. Ce culte, établi d’une manière définitive par le second roi de la deuxième dynastie, dura jusqu'aux derniers jours de l'Égypte. Mais alors, après la dispersion des prêtres, les tombes furent violées, puis abandonnées, et le désert s’en empara : au bout de quelques années le sable les avait recouvertes. Il était réservé à M. Mariette de les retrouver en 1851, après quatorze siècles et plus d’un oubli complet.
Telle est dans son ensemble la religion égyptienne. Nous . devons réconnaître que, malgré l’étrangeté de certaines con- -ceptions, elle ne manquait ni d’élévation ni de grandeur. Mais au cours des siècles elle s’altéra et se perdit. Dans les textes d’é époque grecque et romaine, l’idée si haute de la divinité que s’étaient faite les premiers théologiens de l’É-gypte perce encore parinstants; on rencontre encore maints lambeaux de phrases, maintes épithètes qui prouvent que le principe de la religion n’était pas oublié. Mais le plus souvent ce n’est pas avec le Dieu infini et insaisissable des anciens jours que nous avons affaire, c’est avec un dieu de
1, Cf. pour tout ce qui a rapport au culte d’Apis, Mariette, Mémoire sur la mére d'Apis, Paris, 1856, in-4,
chair et d’os, qui vit sur la terre et s’est abaïissé à n'être plus qu’un homme et qu’un roi. Ce n’est plus ce dieu dont on ne connaît ni la forme ni la substance : c’est Khnoum à Esneh, Hathor à Denderah ; c’est Hor-em-akhouti (Harmakhis) patron d’Edfou, roi de la dynastie divine. Il a une cour, des ministres, une armée, une flotte. Son fils aîné, Har-hout, prince de Koush et héritier présomptif de la couronne, commande les troupes; le premier ministre Thot, dieu de son métier et inventeur des lettres, connaît sa géographie et sa rhétorique sur le bout du doigt: il est d’ailleurs historiographe de la cour et se trouve chargé, par décret royal, du soin d’enregistrer les victoires de son seigneur et de trouver pour elles des noms sonores.
Quand le dieu fait la guerre à son voisin Typhon, il n’emploie pas contre l’ennemi les armes célestes dont on pourrait supposer qu'il dispose à son gré. Il se met en expédition avec ses archers et ses chars, descend le Nil sur sa barque, comme aurait pu faire le dernier venu des Pharaons, ordonne des marches et des contre-marches savantes, livre des batailles rangées, soumet des villes, jusqu’au moment où l'Égypte entière se prosterne devant lui et reconnaît son autorité. (est que les Égyptiens du temps des Ptolémées au dieu unique d’autrefois avaient substitué des dieux-rois, sur la légende desquels leur fantaisie a brodé maints détails. Que ces détails soient le plus souvent d’origine égyptienne et n’aient pas été empruntés aux nations étrangères, rien de mieux, le fait est certain. Toute cette végétation parasite de mÿthes et de traditions qui est venue se greffer sur l’ancien mythe et l’a presque étouffé est un produit authentique du sol national. Mais qu’on puisse légitimement s'appuyer sur ces élucubrations mystiques des bas âges pour reconstituer le système religieux des premiers Pharaons, c’est là ce que je n’admets à aucun prix. Nous devons nous borner à étudier dans les textes d'époque ptolémaïque la mythologie d'époque ptolémaïque et rien de plus. Essayer d’en induire la religion des générations antérieures serait au moins téméraire : autant pré-
tendre restituer avec l’hellénisme de Julien, ou le mithraïsme, la religion des héros homériques"*.
Établissement de la monarchie historique ; Ména.
Dans les derniers temps de la période antéhistorique, la classe sacerdotale avait obtenu la suprématie sur les autres classes de la nation. Un homme, originaire de Théni, dans la Haute Égypte, et nommé Ména (Ménès), détruisit la domination des prêtres et fonda la monarchie égyptienne?.
Elle dura quatre mille ans au moins, sous trente dynasties consécutives, de Ména jusqu’à Nectanébo. On divise d’ordinaire cet intervalle de temps, le plus long qu’ait enregistré l’histoire, en trois parties : l'Ancien Empire, de la première à la onzième dynastie; le Moyen Empire, de la onzième dynastie à l'invasion des Pasteurs; le Nouvel Empire, de l’invasion des Pasteurs à la conquête persane. Cette division a l'inconvénient de ne pas tenir un compte suffisant de la marche de l’histoire. Il se produisit en effet trois grandes révolutions dans la vie hisivrique de l'Égypte. Au début des dynasties humaines, le centre de gravité du pays est à Memphis: Memphis est la capitale et le tombeau des rois, impose ses souverains au reste du pays, sert d’entrepôt au commerce et à l’industrie égyptienne. Vers la sixième dynastie, le centre de gravité se déplace et tend à descendre vers le sud. Il s’arrête d’abord à Héracléopolis dans la Moyenne Égypte (neuvième et dixième dynasties), et finit par se fixer à Thèbes avec la onzième dynastie, Dès ce moment Thèbes devient la capitale réelle du pays et lui fournit ses rois : à l'exception de la quatorzième dynastie Xoïte, toutes les dynasties, de la onzième à la vingt et unième, sont thébaines d’origine. Quand les Pasteurs envahissent l'Égypte, la Thébaïde devient le refuge de la nationalité égyptiènne, et ses princes, après avoir lutté pendant des siècles contre les conquérants, finissent par
1. Cf. Maspero, sur la Lütérature religieuse, p. 465-466. — 2. Hérodote, II, 4,99; Diodore, I, 45,
affranchir toute la vallée du Nil au profit d'une dynastie thébaine, la dix-huitième, qui ouvre l’ère des grandes guerres étrangères. Sous la dix-neuvième dynastie, un mouvement inverse à celui qui s’était produit vers la fin de la première période reporte peu à peu le centre de gravité vers le nord du pays. Avec la vingt et unième dynastie Tanite, Thèbes cessa de tenir le rang de capitale, et les villes du Delta, Tanis, Bubaste, Mendès, Sébennytos et surtout Sais se disputèrent le premier rang. Désormais toute la vie politique du pays se concentra dans les nomes maritimes : les nomes de la Thébaïde, ruinés par les invasions éthiopiennes et assyriennes, perdirent leur influence ; Thèbes tomba en ruine et ne fut plus qu’un rendez-vous de touristes curieux. Je proposerai donc de diviser l’histoire d'Égypte en trois périodes correspondant chacune à la suprématie d’une ville ou d’une portion du pays sur le pays tout entier. i
1° PÉRIODE MEMPHITE (PREMIÈRE-DIXIÈME DYNASTIES). — Suprématie de Memphis et des rois memphites.
2° PÉRIODE THÉBAINE (ONZIÈME-VINGTIÈME DYNASTIES). — Suprématie de Thèbes et des rois thébains. — Cette période est divisée en deux parties par l'invasion des Pasteurs :
a. Ancien Empire thébain. Onzième-seizième dynasties.
b. Nouvel Empire thébain. Seizième-vingtième dynastics. NES |
3° PÉRIODE SAÏTE (VINGT ET UNIÈME-TRENTIÈME DYNAS- TES). — Suprématie de Saïs et des autres villes du Delta. — Cette période est divisée en deux parties par l'invasion perse : A4
&. Première période saïte. Vingt et unième-vingtsixième dynasties.
b. Deuxième période saïte. Vingt-septième-trentième dynasties!.
. À. Revue critique, 1873, t. T, p. 82-53,
oh CHAPITRE Il.
Ména et les dynasties Thinites. — Les trois premières dynasties mem-
phites et l’époque des Pyramides. — De la littérature égyptienne pendant la période memphite. — De la sixième à la onzième dynastie.
Ména et les dynasties Thinites.
Vainqueur de la classe sacerdotale, Ména ne crut pas devoir fixer le siége de son gouvernement au lieu de sa naiïssance. Théni, ville d’Osiris et centre du seul culte commun à toute l'Égypte, lui parut sans doute trop dévouée aux prêtres dont il venait de briser l'autorité. À nouvel empire, nouvelle capitale : il fonda Memphis, sur la rive gauche du Nil, à quelques lieues au sud de la pointe du Delta. « Ce Ménès, au dire des prêtres, entoura Memphis de digues. Jadis en effet tout le fleuve coulait vers la Libye, le long de la montagne sablonneuse [qui borne l'Égypte à l'occident] : Ménès, à cent stades au-dessus de Memphis, combla le bras qui va vers le midi, mit à sec l’ancien lit, et contraignit le fleuve à couler au milieu de l’espace qui sépare les deux montagnes. Encore maintenant les Perses surveillent avec le plus grand soin, ce bras du Nil qui coule dans un lit distinct, et consolident la digue chaque année;
car si le fleuve voulait la rompre et déborder de ce côté, il serait à craindre que Memphis entière ne fût inondée. Lors donc que ce Ménès, le premier qui devint roi, eut enclos de digues un terrain solide, il y fonda cette ville qui est aujourd’hui appelée Memphis (car Memphis, elle aussi, est
1. Diodore (I, 50) attribue la fondation de Memphis à un autre roi qu’il nomme Ouchoreus,
dans la partie étroite de l'Égypte); en dehors de la ville et tout autour d’elle, il creusa un lac qui, dérivé du fleuve, va vers le nord et l’ouest, car le côté de l’orient c’est le Nil qui l’enclôt!. » |
La digue de Ménès existe toujours : sous le nom de digue de Xoschéisch, elle sert de clef aux réservoirs d’inondation de la Haute Egypte. La nouvelle ville appelée Mannower, « la bonne place *, » fut consacrée au dieu Phtah, qui lui donna son nom sacré de Ha-ka-Phiah, « demeure de Phtah, » dont les Grecs ont fait Égypte*. Sa fondation eut sur les destinées de l'Égypte primitive une influence décisive. Jusqu’alors les nomes du sud, avec leurs sanctuaires antéhistoriques, siéges de la domination sacerdotale, avaient joué dans l’histoire de la civilisation le rôle principal. En fixant son séjour à la pointe du Delta et en attirant à Memphis les forces vives du pays, Ména déplaça pour ainsi dire le centre de gravité du pays et le porta du sud au nord. Tandis que Théni et Abydos, tombeau d’Osiris, Thèbes, patrie du dieu, Dendérah, séjour d’Hathor, étaient délaissées et s’enfonçaient de plus en plus dans une obseurité profonde, Memphis et les villes voisines devenaient le foyer de la civilisation égyptienne. C’est à Memphis que la littérature se développe et fleurit; à Memphis, dans le palais des rois, que les sciences exactes sont cultivées avec le plus de soin; à Memphis enfin que les arts plastiques produisent leurs chefs-d'œuvre.
Ména, tel que nous le présente la tradition, est le type le plus complet du monarque égyptien. Il est à la fois constructeur et législateur : il fonde le grand temple de Phtah à Memphis‘ et règle le culte des dieux*. Il est guerrier et conduit des expéditions hors de ses frontières. L’histoire sacerdotale, sévère pour l’homme qui avait dépos-
sédé les prêtres, attribue une fin malheureuse à une vie
1. Hérodote, II, 99. — 2. Peut-être « le bon port ». — 3. Brugsch, G, Insch., t. 1, p. 83. — 4. Hérodote, II, 99. — 5. Diodore, I, 94, qui en cet endroit donne à Ména le nom de Mnévis. — 6. Manéthon, édit. Unger, p. 18.
si brillante : elle fait mourir Ména sous la dent d’un hippopotame, après un règne de soixante à soixantedeux ans !. fee
La légende s’attacha bientôt à son nom. On raconta qu'il avait perdu son fils unique à la fleur de l’âge : le peuple avait Composé à ce sujet un chant de deuil nommé Manéros, dont l’air et les paroles s’étaient transmis de siècle en siècle?. On fit de lui un roi ami du luxe, qui avait inventé l'art de servir un diner, et montré à ses sujets la manière de manger étendu sur un lit. Aussi un prince saïte, Tawnecht, père du Bokenranw, de la vingt-quatrième dynastie, pendant une expédition contre les Arabes, où l’aridité du pays le força de renoncer à la pompe et aux délicatesses de la royauté pour vivre quelques jours durant la vie d’un simple particulier, maudit solennellement Ména, et fit graver ses imprécations sur une stèle dressée dans le temple d’'Ammon, à Thèbes *. Cela n’empêcha point le premier roi humain de rester toujours cher aux Égyptiens : son nom se retrouve en tête de presque toutes les listes royales, et son culte se perpétua jusque sous les Ptolémées.
Nous ne savons rien ou presque rien des rois qui composent les trois premières dynasties. Leurs monuments ont péri ou n’ont pas encore été retrouvés, et le peu que nous connaissons de leur vie tient plus de la légende que de l’histoire. Manéthon énumérait avec une complaisance superstitieuse les miracles qui avaient attristé ou réjoui leurs règnes. Une grue à denx têtes apparue dans la première année de Têta, le fils de Mèna, avait été pour l'Egypte
le présage d’une longue prospérité; sous Ouénéphès une
1. Manéthon, p. 18-81. Cf., pour tout le rôle de Ména, Bunsen, Egypts place, t. II. — 2. Hérodote, II, 79. Cf. sur le Manérôs, Hosychius, s. v. Mavépws; Suidas, s, 0. Mavépus et Ieotmavws. — 3. Diodore, [, 45. — 4. Diodore, I, 45; de Iside et Osiride, $ 8. Tawnecht et Bokenranw sont appelés Tvépay@oc ou Tégvaris et Bôxyopus. — 5. Stèle d’Ounnowré au Louvre, Salle historique, 421. Cf. de Rougé, Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six premières dynasties de Manéthon, p. 30-31. — 6. Ælien, H. Anim., XI, 40 qui donne au fils de Ména le nom d'Oivic. ‘
grande famine avait dépeuplé le pays! AÇà et là, quelques . détails trop brefs sur les constructions royales : Têta avait jeté les fondations du grand palais de Memphis’, et Ouénéphès élevé les pyramides de Kô-komë, près du bourg actuel de Sagqarah *. Plusieurs de ces vieux rois, si éloignés de nous qu’on a peine à s’imaginer qu'ils ont vécu, avaient ambitionné le renom d'écrivain ou de savant, Têta avait étudié la médecine et composé des traités d'anatomie“; le chapitre LXIV du Livre des Mortsÿ, et l’un des ouvrages contenus au Papyrus Médical de Berlin, passaient pour avoir été découverts « dans les jours de la saintelé du roi des deux Egyptes (Hesepli), le véridique 5,» Sous Sémempsès, petit-fils d’Hesepti, une peste terrible décima la population : les lois se relâchèrent, de grands crimes furent commis, et des révoltes éclatèrent, qui amenèrent bientôt la chute de la première dynastie.
La seconde était originaire de Théni, et se rattachait par quelque lien encore inconnu à la famille de Ména. Manéthon ne connaissait du fondateur Boutsäou (Bomôés) Nouterbaïow, que la mention d’un grand désastre : un gouffre s’élait ouvert près de Bubaste et avait englouti beaucoup de gens”. Mais avec Kakéou (Katéyw<) commence une série de rois législateurs, dont les décrets modifièrent profondément la constitution religieuse et politique de l'Égypte. Kakéou proclama dieux l’Hapi de Memphis, le Mnévis d’Héliopolis et le bouc de Mendès : aussi son nom royal signifie-t-i1l «le mâle des mâles » ou « le taureau des taureaux », par allusion sans doute aux idées symboliques qui régnaient de son temps, et auxquelles la divinisation des animaux sacrés donna une confirmation éclatante*, Son successeur, Baïnouterou (Bivwbpr), accorda le
1. Manéthon, édit, Unger, p: 79. — 2. Id., p. 18.— 3. Id., p. 19; Brugsch, G. Insch., I, p. 124, 240; Mariette, Histoire d'Égypte, 2° édit., p. 134. — 4. Manéthon, édit. Unger, p. 78. — 5. Goodwin, dans Ja Zeitschrift, 18617, p. 55 56. — 6. Papyrus médical, édit. Brugsch, pl. XV, 1. 1-2. — 7. Manéthon, édit. Unger, p. 84; de Rougé, Recherches sur les monuments, p. 20-21. — 8. Manéthon et de Rougé, loc. cit.
droit de successior aux femmes de sang royal, déterminé à cela par des raisons religieuses autant que politiques. En Égypte, le roi n’était pas, comme partout ailleurs, un homme chargé de gouverner d’autres hommes. Successeur et descendant des divinités qui avaient régné sur la vallée du Nil, il est la manifestation vivante et l’incarnation de Dieu : fils du Soleil (Se R), ainsi qu'il a soin de le proclamer bien haut partout où il écrit son nom, le sang des dieux coule dans ses veines et lui assure le souverain pouvoir. Sans doute, tant que la postérité mâle ne fit pas défaut aux rois, les filles, reléguées dans le gynécée, n’eurent aucun droit à la couronne. Quand la lignée mâle manqua, plutôt que de laisser tomber la royauté aux mains d’une famille humaine, on se souvint que les filles, elles aussi, pouvaient perpétuer la race solaire, et on leur accorda le droit de succession. Dès lors, toutes les fois qu’une dynastie vint à s’éteindre, le fondateur de la dynastie nouvelle, dont le plus grand souci était de se rattacher à la famille divine, épousa les princesses du sang royal ou les donna pour femmes à ses enfants. Cette union renouait la chaîne un moment interrompue des dynasties solaires, et par là même légitimait l’usurpation *.
Les autres princes de la deuxième dynastie ne nous ont guère laissé que leur nom. Send (Ectévnc) était encore vénéré à l’époque grecque ?; on dit que sous Nowerkara (Nsvspyépne) le Nil roula du miel onze jours durant; et Sésochris passait pour avoir été un géant. Quelques-uns des monuments trouvés dans les nécropoles de Memphis, le tombeau de Thothotep à Sagqarah, les statues de Sepa, aujourd’hui conservées au musée du Louvre, paraissent pouvoir être reportés jusqu’à cette époque. Ils présentent tous les caractères d’un art encore dans l’enfance. » Les hiéroglyphes et les figures sont en relief plus vigoureux qu’ils ne le seront par la suite. Les figures sont trapues, ébau-
1. De Rougé, Notice de quelques textes hiéroglyphiques, p. 36 sqq.; Maspero, Essai sur l'inscription du temple d'Abydos, p. 69-10. — 2. De Rougé, Recherches, p. 31. — 3. Manéthon, édit. Unger, p. 84.
chées à grands coups plutôt que finies. Les hiéroglyphes sont comme en désordre: les formes inconnues et inusitées y sont communes; ils sont lourds, espacés, gauchement ajustés. On n’a pas su les proportionner les uns avec les autres, ni avec les figures qu’ils accompagnent. Les personnages ont la paupière inférieure bordée d’une bande verte. En ce qui regarde la langue et l’écriture, on n’en saurait trop rien dire, vu le petit nombre d'exemples dont nous disposons. Cependant certaines formules, qui bientôt seront banales, semblent être inconnues. La phraséologie est brève. Il y a un moins fréquent usage du phonétisme. Les charges attribuées au défunt sont souvent propres à cette époque et intraduisibles. Tout, dans l’écriture aussi bien que dans ; sculpture, présente quelque chose qui dépayse l’æil*.
Avec le bte roi de la deuxième dynastie s’éteignit probablement la descendance directe de Ména. Elle avait régné cinq siècles et demi, et accompli durant cet intervalle une œuvre qui n ’était ni sans gloire ni sans difficulté. Ména avait réuni sous son autorité toutes les tribus qui habitaient la vallée du Nil; mais leur fusion en un seul peuple ne pouvait être l’ouvrage d’un seul règne. Les princes des nomes, réduits à la condition de gouverneurs héréditaires, durent s’habituer difficilement à leur vasselage et saisirent sans doute tous les prétextes de révolte que leur offrirent la cruauté ou la faiblesse de certains rois. Il est très-probable que plusieurs d’entre eux réussirent à regagner leur indépendance et même à établir des dynasties collatérales qui disputèrent le pouvoir suprême.à la famille régnante ou parfois la réduisirent à une impuissance momentanée. La plupart des noms royaux qui figurent sur certaines listes pharaoniques et ne se retrouvent pas dans des listes de Manéthon, appartiennent probablement à ces dynastes illégitimes. Les descendants de Ména finirent par triompher de ces résistances et par s'imposer au pays entier. Les princes des nomes pliés à l’obéissance