‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient (volume 4)Chapitre 27 sur 190 · LIVRE IL · texte numérisé non relu

LIVRE IL

L'ASIE ANTÉRIEURE AVANT ET PENDANT LE TEMPS DE LA DOMINATION ÉGYPTIENNE,

Les populations primitives de la Chaldée. — Histoire fabuleuse de la Chaldée; le déluge; les premiers rois historiques. — L’invasion cananéenne et les Pasteurs en Égypte.

Les populations primitives de la Chaldée,.

Au nord et à l’est de l'Égypte, sur l’immense étendue de territoire comprise entre la Méditerranée, la mer Noire, le Caucase, la Caspienne, l’Indus et les mers qui baignent les côtes méridionales de l’Asie, s’agitaient confusément des nations d’origine diverse, pour la plupart inconnues aux premiers pharaons. Séparée d’elles par le désert et par la mer, l'Égypte n’avait pris jusqu'alors aucune part à leurs révolutions : tout au plus avait-elle établi des colonies minières sur le revers du Sinaï et fondé quelques forteresses afin de protéger les colons. Pour le reste, une muraille élevée en travers de l’isthme et garnie de postes fortifiés lui servait de barrière contre les Asiatiques et lui

permettait de suivre à l’abri des invasions du Nord le cours de ses destinées.

Quelques-unes de ces nations sans nom encore et sans histoire appartenaient sans doute aux races primitives qui couvraient le sol à des époques si reculées, qu’il appartient

au seul géologue d’en rechercher la durée. Mais le plus grand nombre d’entre elles se rattachaient à des races plus nobles et plus fortes, distinctes de langue, de mœurs et de tendances, unies cependant par un fonds commun de traditions. Toutes gardaient, mêlé aux vagues légendes de leur enfance, le souvenir d’une première patrie où leurs ancêtres avaient vécu avant de se disperser. C'était une ’ haute montagne ou plutôt un immense plateau, carré de ‘ figure, et si élevé qu’il était comme suspendu entre terre et ciel. Du milieu jaillissait un grand fleuve, qui se divisait bientôt en quatre bras ou canaux et se répandait sur les quatre régions environnantes. Là était le nombril du monde et le berceau de l’humanité. Les peuples cantonnés entre la Méditerranée et le Tigre se rappelaient que ce pays légendaire s’étendait vers l’orient; les peuples de l'Iran et de l’Inde croyaient le trouver dans la direction du nord. Les modernes ont réussi à en déterminer Île site plus exactement que n'avaient fait ies anciens. Ils l’ont placé dans les monts Bolor (Belourtagh), à peu près vers l’endroit où cette chaîne se réunit à l'Himalaya, sur le plateau de Pamir.

Là en effet, et là seulement, se trouve un pays qui satisfasse aux données géographiques conservées aux livres sacrés de l’Asie. Du plateau de Pamir, ou plutôt du massif montagneux dont ce plateau est le centre, s’échappent quatre grands cours d’eau, l’Indos, l’Helmend, l’'Oxus et l’Iaxarte, qui s’écoulent dans les directions les plus diverses et répondent assez bien aux quatre fleuves de la tradition. Malgré quelques oasis au long des rivières et dans les vallées, le pays est pauvre et plus propre à nourrir des tribus nomades que des nations civilisées. Pourtant les peuples qui l'avaient habité, cédant sans doute au penchant qui porte les hommes à chercher un âge d'or dans le passé, en firent un jardin sans pareil, un lieu de délices (Éden) où leurs pères avaient vécu dans un état d'innocence et de bonheur parfaits. Chassés de ce paradis terrestre en punition de leur désobéissance aux ordres du Créateur, et condamnés désormais au travail, ils s’établirent au pied de la mon-

tâgne sainte et en peuplèrent les alentours. Dix patriarches ou dix rois se succédèrent à leur tête; mais les crimes des homnies excitèrent la colère de Dieu et ame-

nèrent de nouveaux désastres. La race entière périt dans un déluge, sauf une famille choisie du Très-Haut pour perpétuer l'espèce et repeupler l’univers. Ces traditions, communes à la plupart des nations orientales, nous montrent sous une forme légendaire tout ce qu’elles savaient de lhumanité primitive détruite par le déluge asiatique. Les tribus échappées à la mort emportèrent avec elles la géographie de leur patrie ancienne et l'appli-

uèrent chacune à sa patrie nouvelle. Les unes, arrivées à l'occident de la Caspienne, placèrent leur Éden sur le mont Ararat, au milieu des pics neigeux de l'Arménie, et substituèrent à deux des quatre fleuves primordiaux les deux fleuves qui traversent la Mésopotamie, le Tigre et l’Eu-

‘phrate. Les autres transportèrent la montagne sacrée sur

les bords mêmes de la Caspienne et jusqu’en Phrygie, à V’Albordj et au Bérécynthe!.

La tradition antique rapportait qu'avant l’avénement des grandes nations conquérantes, l'Asie entière fut pendant quinze siècles aux mains des Scythes?. Les Scythes, «les plus anciens des hommes, » appartenaient au moins en partie à ces peuples de race touranienne qui, des marais de la Finlande aux bords de l’Amour, habitent encore aujourd’hui le nord de l’Europe et de l’Asie. La race touranienne telle que nous la connaissons aujourd’hui ne présente pas un type unique : elle paraît être une race mixte formée par le mélange de la race blanche et de la race jaune. Certaines tribus ont tous les caractères distinctifs des nations blanches; certaines autres en arrivent à se confondre Sn aeut avec les nations jaunes : entre ces

1. Voir, sur les traditions relatives au paradis terrestre, l’ouvrage d'Obry : Sur le berceau de l'espèce humaïne selon les Indiens, les Persans et les Hébreux, et le résumé de M. Renan, Histoire générale des langues sémitiques, 3° édit., t. 1, p. 416-490. — 2, Justin, 1. II, ch. m1. Les chronographes chrétiens donnaient à cette période le nom de Exvbtopès. Cf. Jean Malala, Chronogr., p. 25-26; Epiphan., Adv. Hæres., I, 5-17.

deux extrêmes on observe des variétés nombreuses qui nous font passer sans secousse et par gradations successives du type le plus parfait de l’Européen au type le plus parfait du Chinois. L'unité originaire de la famille à laquelle appartiennent sinon tous au moins la plupart de ces peuples est prouvée par la parenté des idiomes qu’ils parlent. Le touranien est plutôt un stage qu'une forme définie du langage : il est à la fois plus simple, plus grossier, moins travaillé que n’importe lequel des dialectes ariens ou sémitiques aujourd’hui connus. Ses différents rameaux ne possèdent pas en commun un vocabulaire étendu, et n’ont point partout uniformité de particules grammaticales. « Les substantifs les plus nécessaires, père, mère, fils, fille, disparaissent souvent et sont remplacés par des synonymes dans les différentes branches de cette famille : on trouve des mots communs à toutes, mais non pas avec la même constance et la même régularité que dans les dialectes ariens et sémitiques. Les noms de nombre et les pronoms touraniens se ramènent à une seule origine; mais ici encore la ténacité de ces dialectes nomades ne saurait se comparer à la ténacité des langues politiques de l’Asie et de l’Europe : les racines communes découvertes dans les idiomes nomades les plus éloignés sont pour la plupart de forme et de caractère beaucoup plus généraux que les racines des trésors ariens et sémitiques!. » Les langues touraniennes ont plutôt communauté d’instincts et de tendances que communauté de formes positives. Elles indiquent toutes les catégories possibles du langage et marquent toutes les relations possibles de mots à mots au moyen de particules invariables qui viennent s'agglutiner aux racines, sans jamais s’altérer elles-mêmes ni les altérer. « Leurs déclinaisons et leurs conjugaisons peuvent encore se décomposer en toutes leurs parties constituantes; et, bien que les terminaisons n'aient pas toujours retenu leur valeur de mots indépendants, on sent encore que ce sont des syllabes mo-

1, Max Müller, Languages of the seat of War, 2° édit., p. 88.

dificatrices et distinctes des mots auxquels elles sont ajoutées!. »

Une tradition, encore aujourd’hui courante parmi les Turcs nomades, place le berceau de la race un peu au nord du plateau de Pamir, dans une des vallées de l’Altaï. Cette vallée était à l’origine enclose de tous côtés par de hautes montagnes riches en fer : un incendie, en.fondant les roches ferrugineuses, détruisit la barrière quila séparait du reste du monde, et permit aux premiers hommes de quitter leur prison. Une partie de la nation s’éleva vers l’ouest et se répandit jusqu'aux extrémités de l’Europe, où les Basques sont peut-être ses derniers représentants. Le reste descendit vers le sud, occupa les plaines de la Bactriane, franchit la grande chaîne de l’Indou-Koush, et s'établit d’abord à la lisière du plateau de l’Iran. Au pied même de la montagne, le pays est bien boisé et bien arrosé; mais à mesure qu'on avance vers l’intérieur, les rivières diminuent de volume. Elles finissent par se perdre dans les sables, à l’exception de deux ou trois qui vont se jeter au grand lac Hamoun. Sauf la bande de terre qui court le long de leurs rives, le reste du pays n’est qu’un vaste désert salé, dont le sol est formé tantôt de gravier, tantôt d’un sable fin et mouvant que le vent soulève en immenses vagues longitudinales, tantôt d’une argile durcie et cuite au soleil. La masse de la nation s'établit solidement sur le plateau, surtout dans la partie occidentale, à laquelle on a donné plus tard le nom de Médie. Plusieurs tribus allèrent vers l’ouest en Atropatène, en Arménie etiusqu’en Asie Mineure. D’autres poussèrent droit au sud et vinrent se fixer au pied du plateau de l'Iran, dans les plaines de la Susiane et sur les bords du Tigre et de l’Euphrate.

Le Tigre et l’Euphrate prennent leur source en Arménie au mont Niphatès (Keleshin-Dagh), la plus élevée des chaînes parallèles qui courent entre le Pont-Euxin et

1. Max Müller, 1bid., p. 90. Cf. H. Rawlinson, On the ethnic Affinities of the nations of Western Asia, dans l’Hérodote de G.Rawlinson, 9° édit.,t. I, p. 529-530.

la Mésopotamie, la seule qui atteigne en maint endroit la limite des neiges éternelles ?. Ils coulent d’abord parallèlement l’un à l’autre, l’Euphrate de l’est à l’ouest, jusqu’à Malatiyeh, le Tigre « vers l'est dans la direction de l’Assyrie?. » Au delà de Malatiyeh, l'Euphrate tourne brusquement au sud-ouest, se fraye un passage à travers Je Tauros, comme s’il voulait aller rejoindre la Méditerranée®, puis incline vers le sud-est, dans la direction du golfe Persique. Au débouché des montagnes, le Tigre tourne immédiatement au sud et se rapproche graduellement de l’Euphrate : à la hauteur de Bagdad, les deux fleuves ne sont plus séparés l’un de l’autre que par quelques lieues d’un terrain bas et uni‘. Toutefois ils ne se mêlent pas encore : après avoir couru presque parallèlement l’espace de vingt à trente milles, ils s’écartent de nouveau pour ne se rejoindre qu'à près de quatre-vingts lieues plus bas, former le Shatt-el-Arab et se jeter dans le golfe Persique. Dans la partie moyenne de son cours l’Éuphrate reçoit sur la gauche deux grands affluents, le Balikh® et le Khabour$ qui lui apportent les eaux du mont MasiosT. Depuis sa jonction avec le Khabour jusqu’à son embouchure il n’a plus aucun tributaire. Le Tigre, au contraire, est grossi sur la gauche par les eaux du Kentritèst, le Zab supérieur et le Zab inférieur, le Gyndès°. Aussi les deux fleuves sont-ils navigables de bonne heure, l’'Euphrate à Soumeïsat!!, le Tigre près de Mossoul : au moment de la fonte des neiges, vers le commencement ou le milieu d'avril, ils grossissent outre mesure, débordent et ne rentrent dans leur lit qu’en juin, au temps des plus fortes chaleurs !!.

1. G. Rawlinson, The five great Monarchies, t. I, p. 6. — 2. Genèse, II, 14. — 3. « Occidentem petit, ni Taurus obstet, in nostra maria venturus. » Pomponius Mela, De situ Orbis, IL, 8. — 4. G. Rawlinson, The five great Monarchies, t. I, p. 7. — 5. Ancien Bailichos. — 6. Ancien Aborras où Chaborras. — 7. Strabon, XI, xu, $ 4; x1v, $ 2. Aujourd’hui le Karadjah-Dagh. — 8. Xénophon, Anabase, IV, 1, 1. Aujourd’hui Billis-Khaï.— 9. Aujourd’hui Diyaleh. — 10. L'ancienne Samosate. — 11. Layard, Nineveh and Babylon, p. 297; G. Rawlinson, The five

Le bassin du Tigre et de l’Euphrate n'avait pas à toutes les époques l’aspect qu’il présente aujourd’hui. Au commencement de notre période géologique, les deux fleuves couraient l’espace d’environ cinq degrés dans une grande plaine ondulée, de formation secondaire, sillonnée par les quelques cours d’eau qui descendent du mont Masios!, Cest un territoire fertile au bord des rivières et dans les endroits où jaillissent des sources, stérile et nu partout ailleurs?. L’extrémité méridionale de cette plaine formait le rivage de la mer, et les deux fleuves se jetaient à quelque vingt lieues l’un de l’autre, dans un golfe qui prolongeait le golfe Persique de nos jours, et s’étendait à l’est jusqu'aux derniers contre-forts des monts de l'Iran, à l’ouest jusqu’au pied des hauteurs sablonneuses, qui marquent la limite du plateau d'Arabie. Toute la partie inférieure de la vallée n’est qu’un terrain de formation relativement moderne, créé par les alluvions du Tigre, de l'Euphrate et des rivières comme l’Adhem, le Gyndès, le Khoaspès, qui, après avoir été longtemps indépendantes et avoir contribué à combler la mer dans laquelle elles se jetaient, ont fini par devenir de simples affluents du Tigre Aujourd’hui encore, le Delta du Shatt-el-Arab avance rapidement, et l’accroissement du rivage monte à près d’un mille anglais par soixante-dix ans; dans les temps anciens, le progrès des terres était plus sensible et devait s’élever à environ un mille par trente ans‘. Il est donc probable qu’au moment où les colons descendirent dans la vallée, le golfe Persique pénétrait à quarante ou quarante-cinq lieues plus haut qu’il ne fait aujourd’hui * : le Tigre et l’Euphrate se

great Monarchies, t. I, p. 11-13. Le témoignage des modernes est contraire au témoignage d’Hérodote, d’après lequel « la rivière ne se répand pas d’elle-même, comme en Égypte, sur les terres ensemencées, mais y est répandue au moyen de machines. » (Hérodote, I, 193.) — 1. G. Rawlinson, Ibid., t. I, p. 3-4. — 9. G. Rawlinson, Ibid., t. I, p. 182. — 3. Loftus, Chaldæa and Susiana, p. 282. — 4. H. Rawlinson, dans le Journal of the Geographical Society, vol. XXVI, p. 186. — 5. Loftus, dans le Journal of the Geographical Society, vol. XXVI, p. 142; G. Rawlinson, The five great Monarchies, t. I, p. 4-5.

jetaient dans la mer à quelque distance l’un de l’autre et ne confondirent leurs eaux que plusieurs siècles plus tard.

La région des alluvions, et surtout la partie de cette région qui confine aux rives du golfe Persique, servit d’asile aux premiers colons. C'était une immense plaine basse dont aucun accident de terrain ne rompait la monotonie. L’Euphrate, mal encaissé dans ses rives, lançait à droite et à gauche des branches, dont les unes allaient rejoindre le Tigre, et les autres se perdaïent dans des marais. Une partie du sol, toujours privée d’eau, se durcissait aux rayons d’un soleil brûlant : une auire partie disparaissait presque en entier sous les monceaux de sable qu’apporte le vent du désert ; le reste n’était qu’une lagune empestée, encombrée de joncs énormes, dont la hauteur varie entre douze et quinze pieds‘. Pour faire de ce pays désolé un des plus riches, sinon le plus riche pays de l’univers, il fallait régler le cours des eaux, répartir équitablement au moyen de canaux et de digues l’inondation qui tendait à se porter sur certains points de préférence à certains autres : ce fut l’œuvre que durent entreprendre les premiers colons de la Chaldée.

Le pays, même en cet état, était loin de manquer de ressources. Il renferme peu d'espèces d'arbres utiles, « car il ne possède ni le figuier, ni la vigne, ni l’olivier?; » en revanche, il porte naturellement le froment * et le dattier. « Le sol y est si favorable aux céréales, qu’elles y rendent habituellement deux cents pour un, et, dans les terres d’une qualité exceptionnelle, trois cents. Les feuilles du blé et de l’orge y sont larges de quatre doigts. Quant au millet et au sésame, qui pour la grandeur deviennent là de véritables arbres, je ne dirai pas leur hauteur, bien que je la connaisse par expérience, sachant bien qu’auprès de ceux qui n’ont pas été en terre babylonienne ce que je dis des productions ne rencontrera qu’incrédu-

1. Tous les traits de ce tableau sont empruntés à l’état moderne de la contrée, mais s'appliquent fort bien au passé. Cf. Loftus, Susiana and

Chaldæa, p. 14 sqq. — 2. Hérodote, I, 193. — 3. Bérose, Fragm., I

édit. Lenormant, p. 6. 1

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MASPERO. Histoire ancienne.

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