‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient (volume 4)Chapitre 56 sur 190 · Juges, L · texte numérisé non relu

Juges, L

et des Cyclades, les Sidoniens ne gardaient plus que certains postes importants, Rhodes, Mélos, Thasos, Cythère, au débouché des grandes voies maritimes'. Partout ailleurs, le cercle de leurs navigations s’était agrandi et le nombre de leurs colonies avait augmenté. De Grèce et d’Italie ils passèrent en Sicile; de Sicile, à Malte et en Afrique. Kambé s’éleva sur l'emplacement où fut plus tard Carthage, et Utique non loin de là?

Tout porte à croire qu’ils rencontrèrent en Afrique des races apparentées à la leur. A la suite de l'invasion des Pasteurs en Égypte, quelques-unes des tribus cananéennes, au lieu de s’arrêter dans le Delta, continuèrent de marcher vers l'Occident. Elles longèrent le territoire de la Libye jusqu’au delà des Syrtes, franchirent les embouchures du lac Triton, et s’arrêtèrent dans les cantons fertiles de la Byzacène. Grâce au concours de leurs descendants, les Sidoniens purent fonder sur la côte de nombreux postes commerciaux (emporia). C'était à peu près le momentoù les Hébreux, franchissant le Jourdain, chassaient devant eux les populations établies dans les montagnes äu pays de Canaan. Réfugiés sous la protection des Phéniciens et menacés. à chaque instant d’être jetés à la mer, les restes des Cananéens s’embarquèrent pour l'Occident. Une tradition courante encore au sixième siècle de notre ère rapportait que les Girgaséens s’étaient sauvés en Afrique à l'approche des Israélites commandés par Josué et s'étaient répandus jusqu'aux colonnes d’Hercule. « Ils y habitent encore, dit l'historien Procope, et se servent de la langue phénicienne. Ils bâtirent un fort dans une ville de la Numidie, où est maintenant Tigisis. Il y a là, près de la ‘grande fontaine, deux stèles de pierre blanche, couvertes de carac- . tères phéniciens qui, en langue phénicienne, expriment

ce qui suit : Nous sommes ceux qui ont pris la fuite devant Josué, fils de Nauë*. » Leur arrivée changea les

1. Voir plus haut, p. 251-252. — 2. Movers, Die Phœnizier, 1. II, 2° Theil, p. 509-514. — 3. Movers, Ibid., t. II, 27 Theil, p. 412-442.

— 4. Procope, De bello vandalico, 1. IE, ch. xx. Cf. Movers, Die Phœmisier, t. IT, 2% theil, p. 427-435.

postes commerciaux en véritables colonies. Une nation nouvelle, celle des Libyphéniciens, naquit du mélange des nouveaux venus avec les descendants des tribus cananéennes et les gens de race berbère, qui formaient le fond de la population autochthone : Leptis, Æa, Sabrata, Thapsus, furent construites sur les rivages de la Syrte. Tout le commerce de l’Afrique occidentale passa aux mains es Sidoniens.

Les richesses accumulées dans les villes de Phénicie durent être pour les Hébreux un sujet perpétuel de convoitise, mais de convoitise difficile à satisfaire. Malgré leurs victoires, les enfants d'Israël n'étaient pas, à proprement parler, un peuple militaire. Les flèches du Philistin les mettaient en déroute : ils n’osaient guère s’aventurer en rase campagne contre les soldats armés de fer des Cananéens de la plaine, à plus forte raison attaquer des villes aussi bien défendues que l’étaient les villes du littoral. Asher, Naphtali, Zébulon, chargés de s’emparer du territoire sidonien, reculèrent devant l’entreprise. D’autre part, les Sidoniens, voyant les Israélites en possession de là plupart des routes de terre qui conduisaient en Égypte, en Arabie et en Chaldée, avaient intérêt à ménager les nouveaux maîtres du pays. ‘Par une sorte de compromis tacite, ils leur accordèrent la permission de s’établir en métèques sur le territoire de leurs villes. « Asherne déposséda point les habitants d’Acco, ni les habitants de Sidon, ni d'Akhlab, ni d’Akhsib, ni ‘de Rohob; — mais ceux d'Asher haitèrent parmi les Cananéens, habitants du pays, car ils ne les dépossédèrent point !. » Les gens de Dan, que les Amorrhéens harcelaient sans cesse, faillirent troubler cet accord : ils surprirent en pleine paix la colonie sidonienne de Laïs, passèrent le peuple au fil de l'épée etconstruisirent une au- tre ville qu’ils nommèrent Dan, « selon le nom de Dan, leur

père, qui était né en Israël?. » Sidon se consola aisément de

la pertedece poste isolé au milieu des terres et conservases relations pacifiques avec les tribus. Ceux d’Asher, de Zébu-

LE Juges, 1, 31-32. — 2 Juges, xvu.

Jon, d’Issashar,de Naphtali, employés comme constructeurs, comme agriculteurs, comme conducteurs de caravanes, gardèrent toute leur liberté, et prirent part aux actes de la vie nationale, aux offrandes et aux fêtes annuelles, même aux guerres contre les Cananéens. Plus tard, la domination phénicienne s’appesantit sur eux : ils furent traités en sujets, transportés au loin et vendus comme esclaves à l'étranger. Sidon compta au premier rang parmi les oppresseurs d’Israël!.

Cependant le lien qui rattachait entre elles les douze tribus devenait de plus en plus lâche à mesure que se perdait le souvenir de Moïse et de Josué. En théorie, l'arche d’alliance, établie à Shilo, en Éphraïm, restait toujours le sanctuaire commun de la nation; en fait, les unions répétées avec les races indigènes ne tardèrent pas à diminuer encore le sentiment religieux déjà fort amoindri. « Ils prirent pour fémmes les filles des Hittites, des Amorrhéens, des Phérésiens, des Hivites et des Jébusites, et ils donnèrent leurs filles à leurs fils, et servirent leurs dieux. Les enfants d'Israël firent done ce qui déplaît à Jahveh : ils oublièrent Jahveh, leur Dieu, et servirent les Baalim et les bocages?. » L'unité religieuse rompue, l'unité politique tomba d'elle-mème. Ephraïm continua de remplir le rôle le plus important, mais sans réussir à se placer d’une manière incontestée à la tête du peuple. Les guerres de tribu à tribu éclatèrent ; les races les plus fortes laissèrent les Cananéens opprimer les races les plus faibles, et se montrèrent elles-mêmes impuissantes à défendre leur indépendance. Israël, malgré ses quarante mille hommes en état de porter les armes, devint la proie des peuples voisins. Les Amorrhéens, les Ammonites, les Moabites, les Philistins, dominèrent tour à tour sur les diverses fractions du peuple et lui firent payer en détail les maux que Josué leur avait infligés au temps de l'invasion. « Partout où les enfants d'Israël allaient, la main de Jahveh était contre eux en mal, comme Jahveh le leur avait juré; et

î. Movers, Die Phœnixier, t. IT, 2r Theil, p. 302-315, — 2. Juges, Ur, 5-7, .:

ils furent dans de grandes angoisses. Alors Jahveh leur suscitait des Juges, qui les délivraient de la main de ceux qui les pillaient. Mais ils ne voulaient pas même écouter leurs Juges; ils paillardaient après d’autres dieux et se prosternaient ; ils se détournaient aussitôt du chemin par lequel leurs pères avaient marché, obéissant aux commandements de Jahveh; mais eux ne faisaient pas ainsi, Or, quand Jahveh leur suscitait des Juges, Jahveh était aussi avec le juge, et il les délivrait de la main de leurs ennemis pendant tout le temps du juge, car Jahveh se repentait pour les sanglots qu’ils jetaient à cause de ceux qui les opprimaient et les accablaient, Puis il arrivait qu'avec la mort du juge, ils se corrompaient de nouveau plus que leurs pères, allant après d’autres dieux pour les servir et se prosterner devant eux : ils ne diminuaient en rien leur mauvaise conduite ni leur entêtement!. »

L'autorité des Juges s’étendait rarement sur toute la nation : le plus souvent son action était locale. Une tribu ou un groupe de tribus perdait patience sous l’oppression et chassait l'étranger : l’homme qui s’était mis à la tête de la révolte heureuse exerçait, quelques années ou sa vie durant, l’autorité suprème. La plupart des Juges sont loin de répondre à l’idée que s’en firent plus tard les écrivains théocratiques de la Judée. Ce sont rarement des héros de douceur et de piété: Gédéon s’appelle aussi Jéroubaal (celui qui craint Baal), et dresse une idole dans sa ville; Abimélek est un tyran de la pire espèce, et Jephtah débute par se faire voleur de grand chemin. « La vie de quelques-uns est racontée tout au long. Nous n’aÿons sur les autres que des détails insignifiants. Celui sur lequel nous possédons les récits les plus étendus, le fort Samson, doit être considéré, il est vrai, comme un personnage historique; mais la description de ses exploits et de ses souffrances à un caractère tout légendaire et montre un tel mélange de raillerie amère et de profondeur tragique qu’on ne rencontre rien de semblable dans l’Ancicn

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