L Samuel, vi
nom de Saül, et Saül, de son côté, ne tarda pas à se lasser de la tutelle dans laquelle Samuel entendait le maintenir. Pour avoir sous la main une force toujours prête, il avait organisé une petite armée permanente de trois mille hommes, dont deux mille restaient avec lui et mille étaient sous les ordres de son fils Jonathan. Jonathan en profita pour enlever aux Philistins la forteresse de Gibea qu'ils possédaient depuis longtemps déjà : aussitôt Saül convoqua le peuple à Guilgal et pria Samuel d'offrir au Seigneur le sacrifice expiatoire. « Il attendit sept jours, mais Samuel ne vint pas à Guilgal et le peuple s’écarta de Saül. — Et Saül dit : Amenez-moi un holocauste et des sacrifices de prospérités. Et il offrit l’holocauste. » A peine avait-il fini, que Samuel arriva et, jaloux de ce qu’il consi. dérait comme une usurpation, accabla le roi de reproches, «Jahveh aurait affermi ton règne pour Israël à toujours. — Mais maintenant ton règne ne sera pas affermi. Jahveh s’est cherché un homme selon son cœur et lui a commandé d’être le conducteur de son peuple, parce que tu n’as point gardé le commandement de Jahveh. » Saül, réduit à six cents hommes, n’en battit pas moins les Philistins près de Mikhmas, et les poursuivit jusqu'à Beth-Aven. Cette victoire affermit son autorité et rendit courage aux Israélites : les Moabites, les Ammonites, les Édomites, les rois syriens de Tsobah furent vaincus tour à tour. Amalek fut frappé le dernier et les circonstances qui accompagnèrent sa défaite augmentèrent encore la haine de Samuel pour le roi.
Samuel avait ordonné aux Israélites de détruire Amalek. «Fais mourir tant les hommes que les femmes, les adultes comme les enfants à la mamelle, le gros et le menu bétail, les chameaux et les ânes.» Saül vainqueur épargna le roi Agag et réserva le meilleur du butin. Samuel, indigné de cette désobéissance, maudit Saül encore une fois. « N’estil pas vrai qu’au temps où tu étais petit à tes propres veux, tu as été fait chef des tribus d'Israël, et Jahveh t'a oint pour roi sur Israël? — Or Jahveh t’avait envoyé pour cette expédition et t’avait dit : Va et détruis ces pé-
cheurs, les Amalekites, et fais-leur la guerre jusqu'à ce qu'ils soient consumés. — Pourquoi n’as-tu pas obéi à la voix de Jahveh ? » Saül essaya en vain de s’excuser; Samuel lui répondit : « Je ne retournerai pas avec toi, parce que tu as rejeté la parole de Jahveh et que Jahveh t'a rejeté afin que tu ne sois plus roi sur Israël. » — Et comme Samuel se tournait pour s’en aller, Saül lui prit le pan de son manteau, qui se déchira. — Alors Samuel lui dit : « Jahveh a aujourd’hui déchiré le royaume d'Israël de dessus toi et l’a donné à ton prochain qui est meilleur que toi.» — Et Saül répondit : J'ai péché, mais honore-moi maintenant, je te prie, en la présence des anciens de mon peuple et en la présence d'Israël et retourne-t’en avec moi et je me prosternerai devant Jahveh ton Dieu.» Samuel y consentit, et donna l’ordre qu’on lui amenât Agag. Quand celui-ci parut, Samuel s’écria : « Comme ton épée a privé les femmes de leurs enfants, ainsi ta mère sera privée d'enfants entre les femmes. » Et il mit Agag en pièces devant Jahveh à Guilgal, et s’en retourna à Rama. Saül ne le revit plus de ce jour.
Aussi bien le vieux prophète ne songeait à rien moins que susciter roi contre roi dans Israël. Il se rendit à Bethléhem, sous prétexte d’y célébrer un sacrifice, et sacra mystérieusement comme héritier du trône David, le plus jeune des fils du riche Isaï (Jessé). Appelé à la cour pour distraire le roi de la mélancolie dans laquelle il était tombé, David devint bientôt le favori de Saül et l’ami de cœur de Jonathan. Ses exploits et son courage dans une guerre contre les Philistins le désignèrent à l’attention du peuple. « Comme il revenait, des femmes sortirent de toutes les villes d'Israël en chantant et en dansant au-devant du roi Saül, avec des tambours et des cymbales. — Et . les femmes qui jouaient des instruments se répétaient Pune à l’autre : « Saül a frappé ses mille, et David ses dix mille, » La jalousie de Saül s’éveilla : dans un accès de fureur, 1l essaya de percer David de sa lance. Revenu . à lui-même, il éloigna le jeune homme, le fit capitaine et bientôt, en récompense de ses services, lui donna la main
de sa seconde fille Mikhal. Sauvé à plusieurs reprises par sa femme, par son beau-frère Jonathan et par le grand prêtre Akhimelek, David finit par quitter le pays et par se retirer chez Akhis, roi de Gath, et de là au pays de Moab. Il mena désormais l'existence aventureuse d’un condottiere, un jour allié aux Philistins, le lendemain leur ennemi, poursuivi avec acharnement par Saül et ne vivant que de la charité d’une femme ou de ce qu'il prenait dans les champs. La fortune semblait l’accabler de toutes les ‘ manières : Samuel mourut à Rama ; Saül fit tuer son ami le grand prêtre Akhimelek et lui enleva sa femme Mikhal pour la marier à un autre homme. De guerre lasse, il se réfugia chez les Philistins : Akhis le reçut avec bienveillance et lui donna pour résidence la ville de Tsiklag.
Il y était depuis un an et demi quand la guerre éclata. Saülrassembla son armée au nord d’Ephraïm sur les monts de Gilboa; mais son cœur se troubla pour la première fois et son âme fut remplie de sombres pressentiments. La légende raconte que dans un moment de découragement il se rendit chez une magicienne d’'Endor et la pria d’évoquer l'ombre de Samuel. Samuel apparut, la figure enveloppée de son manteau et renouvela les malédictions qu'il avait lancées contre Saül. « Jahveh a déchiré le royaume entre tes mains et l’a donné à ton serviteur David, parce que tu n'as pas obéi à la voix de Jahveh et que tu n'as pas exécuté l’ardeur de sa colère contre Amalek ; à cause de cela, Jahveh t'a fait ceci aujourd’hui. Et même Jahveh livrera Israël avec toi entre les mains des Philistins, et vous serez demain avec moi, toiet tes fils; Jahveh livra aussi le camp d'Israël entre les mains des. Philistins!, » Le lendemain, en effet, les Israélites furent battus à Gilboa : Jonathan et deux de ses frèrés périrent dans le combat : Saül, désespéré, se perça de son épée. Les ennemis lui coupèrent la tête, et pendirent le cadavre de Saül à la muraille de Bethshean, où les babitants de
4, I Samuel, xxvut, 8-19,
Jabès de Giléad vinrent l’enlever. À la nouvelle de ce désastre David éclata en sanglots : « O Israël, ceux qui ont été tués sont sur tes hauts lieux! tes hommes forts sont tombés! —Ne l’allez point dire dans Gath et n’en portez la nouvelle sur les places d’Ascalon, de peur que les filles des Philistins ne s’en réjouissent, que les filles des incirconcis n’en tressaillent de joie. — O monts de Gilboa, que la rosée et la pluie ne tombent point sur vous, ni sur les champs qui y sont haut élevés; car c’est là qu’a été jeté le bouclier des héros et le bouclier de Saül, comme s’il n’eût pas été l’oint du Seigneur. — L’arc de Jonathan ne revenait jamais sans le sang des morts, et sans la graisse des forts; et l’épée de Saül ne retournait jamais sans effet. — Saül et Jonathan, qui s’aimaient dans leur vie, n’ont pas été séparés dans leur mort. Ils étaient plus légers que les aigles, ils étaient plus forts que les lions. — Filles d'Israël, pleurez pour Saül, qui faisait que vous étiez vêtues d’écarlate, que vous viviez dans les délices et que vous portiez des ornements d’or sur vos vêtements. — Hélas! les forts sont tombés, au milieu de la bataille; il a été tué sur les hauts lieux! — Jonathan, mon frère, ie suis dans l’angoisse pour l’amour de toi : tu faisais tout mon plaisir, lamour que j'avais pour toi était plus grand que celui qu’on a pour les femmes. — Hélas! les forts sont tombés et les instruments de guerre ont péri! »
Contre toute attente, les Philistins ne poursuivirent pas leur succès : ils se retirèrent dans leurs villes et posèrent les armes. Aussi bien, il semblait qu'Israël n’eût plus besoin pour succomber des attaques du dehors, mais,suffit à consommer sa propre ruine. Au lieu de s’unir devant l’ennemi, les douze tribus se séparèrent et la guerre civile éclata. Tandis que David se faisait proclamer à Hébron par Juda, Abner ralliait les débris de l’armée et donnait pour roi au reste de la nation Ishbaal (Ishboseth), fils de Saül : Makhanaïm, au pays de Giléad, devint le siége de la nouvelle royauté. Les hostilités durèrent plus de sept