Diodore, I
nelumbo ou nénufar rose, est décrite fort exactement par Hérodote. « Elle produit un fruit porté sur une tige ditférente de celle qui porte la fleur et qui sort de la racine même: il est semblable pour la forme aux gâteaux de cire des abeilles, » ou, plus prosaïquement, à une pomme d’arrosoir. Il est percé, à la partie supérieure, de vingt ou trente cavités dont chacune contient une graine « de la grosseur d’un noyau d'olive, bonne à manger fraîche ou desséchée.! » C’est là ce que les anciens appelaient la fève d'Égypte’. « On cueille également, ajoute l’historien, les pousses annuelles du papyrus. Après les avoir arrachées dans les marais, on en coupe la tête qu’on rejette, et ce qui reste est à peu près de la longueur d’une coudée, On s’en nourrit et on le vend publiquement; cependant les délicats ne le mangent qu'après lavoir fait cuire au four. » Ce « pain de lys » était une friandise recherchée et figurait sur les tables royales‘; mais, quoi qu’en dise Hérodote”, la nourriture habituelle du peuple était le blé et les différentes espèces de céréales, le froment, l’orge, le -sorgho, l’olyra (Triticum spelta) et la zéa (Triticum monococcum) que le sol d'Égypte produit en 4bondance. La vesce, le lupin, la fève, le pois chiche, la lentille, plusieurs espèces de ricin venaient naturellement dans les champs; la vigne prospérait dans certaines parties du Delta et de l’'Heptanomide ; l'olivier était rare et circonscrit dans quelques districts °.
Plusieurs des espèces animales qui vivent. à présent sur les bords du Nil, le cheval, le chameau”, la brebis° ne sont pas figurés sur les monuments des plus anciennes dynasties et paraissent n’avoir été introduits que longtemps après la fondation du royaume. En revanche, les Égyptiens possédaient plusieurs races de bœufs à longues cornes, analogues aux bœufs de Dongolah, plusieurs
1. Hérodote, Il, 92. — 9. Diodore, I, 34. — 3. Hérodote, II, 36. — 4. Papyrus Anastasi IV, pl. XIV, I. 1.— 5. Hérodote, II, 36. — 6. Strabon, 1. XVII, 1.— 7. Fr. Lenormant, sur l’antiquité de V’Ane et du Cheval, p. 2. — 8. Brugsch, die Ægyptische Græberwelt, p. 14.
variétés de chèvres et de chiens, le chien-renard à robe fauve, au nez effilé, aux oreilles pointues, à la queue épaisse, le sloughi ou grand lévrier d'Afrique à oreilles longues et droites, le basset, le chien hyénoïde!. L'âne, d’origine africaine, garda sous le climat favorable de l'Égypte, une beauté de formes et une vigueur que n’a point notre baudet d’Europe?. A côté des espèces domestiques, les premiers émigrants trouvèrent le lièvre à longues oreilles, l’ichneumon, une quantité innombrable de gazelles, algazelles, defassas, antilopes à cornes en forme de lyre qu'ils finirent par apprivoiser à moitié*; puis des animaux plus redoutables, le chat sauvage, le loup, le - chacal, l’hyène striée et mouchetée, le léopard, le guëpard, le lion enfin*, qu’ils combattirent sans relâche et parvinrent à refouler vers le désert. Deux monstres amphibies, le crocodile et l’hippopotame, vivaient sur les bords du Nil et rendaient l’accès du fleuve dangereux pour les hommes et pour les bestiaux. Les hippopotames, assez nombreux sous les premiers rois, diminuèrent bientôt grâce aux poursuites acharnées dont ils furent l’objet, et se retirèrent dans les marais de la Basse Égypte: quelques individus de leur espèce y subsistaient encore vers le milieu du treizième siècle après Jésus-Christ. Le cerocodile, adoré et protégé dans certains nomes, exécré et poursuivi dans certains autres, s’est maintenu jusqu'à nos jours. « Quand :l passa devant Qéneh, Champollion vit jusqu'à quatorze crocodiles réunis en conciliabule sur un ilot. Si pareille bonne fortune n’échoit jamais maintenant au voyageur, c’est que le crocodile recule de plus en plus vers le sud devant les armes à feu et l’agitation produite par les bateaux à vapeur, et que bientôt le Nil jusqu’à Assouan ne les connaîtra plus que par tradition. »
1. Fr. Lenormant, sur les Animaux employés par les anciens Égyptiens à la chasse et à la guerre, p. 2-3. — 2. Fr. Lenormant, sur l’antiquité de l’Ane et du Cheval, p. 2. —3. Fr. Lenormant, Notes d’un voyage en Égypte, p. 17. — 4. Hartmann, Zeitschrift für Ægyptische Sprache, 1864-1865. — 5. Mariette, Itinéraire des Invités, p. 175.
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L'Egypte possède une grande quantité d’oiseaux, l’aigle, l’épervier, le faucon, le vautour à tête chauve, la pie, le pigeon, la tourterelle, l’hirondelle, la perdrix, le moineau. Les 1bis blancs et noirs, les pélicans, le cormoran, l’oie, le canard, remplissent les marais et couvrent les eaux du fleuve de leurs variétés infinies. L’oie et le canard, apprivoisés de toute antiquité, remplissaient la basse-cour des sujets de Ména et tenaient la place du poulet encore inconnu‘. Les différents bras du fleuve fourmillent littéralement de poissons, la plupart bons à manger, « le rouget des marais de Péluse (?), engraissé dans les lotus, le mulet tacheté des étangs artificiels, le mulet ordinaire mêlé aux fatrakas?, » l’oxyrrhynque au museau pointu, la torpille, la grande tortue d’eau douce. La nature semble avoir créé le fatraka dans un moment de bonne humeur. Cest un poisson allongé qui a la faculté de se gonfler à volonté ; quand il est tendu outre mesure, et que le poids de son dos l’emporte, il bascule et s’en va à la dérive, le ventre en l’air et tout semé d’épines qui lui donnent l'air d’un hérisson. Au moment de l’inondation, les eaux en se retirant l’abandonnent dans les champs limoneux où il devient la proïe des oiseaux et des hommes, et sert de jouet aux enfants’. Les embouchures du Nil sont fréquentées par un grand nombre de poissons de mer qui viennent frayer en eau douce, et de poissons d’eau douce qui vont déposer leur frai en pleine mer.
Ainsi tout en Egypte se règle sur le Nil, le sol, ses productions, l'espèce des animaux qu’il porte et des oiseaux qu’il nourrit. Les Égyptiens le sentaient mieux que personne et s’en montraient reconnaissants: ils avaient fait de leur fleuve un dieu qu'ils appelaient Häpi et dont ils ne se lassaient jamais de célébrer la bienfaisance. « SALUT,
Ô Nil, — 6 toi qui t’es manifesté sur cette terre — et qui viens en paix — pour donner la vie à l'Égypte! — Dieu
1. Brugsch, Ægyptische Græberwelt, p. 14. — 2. Papyrus Anastasi III, pl. II, 1. 6-7. Cf. Maspero, du Genre épistolaire, p. 104 sqq. — 3. Champollion-Figeac, l'Egypte ancienne, p. 19, a.
caché! — qui amènes les ténèbres au jour qu’il te plaît les amener, — irrigateur des vergers qu'a créés le Soleil — pour donner la vie à tous les bestiaux, — Tu abreuves la terre en tout lieu, — voie du ciel qui descend, — Dieu Seb, ami des pains, — dieu Nepra, oblateur [des grains], — dieu Phtah qui illumines toute demeure. — SEIGNEUR des poissons, quand tu remontes sur les terres inondées, — aucun oiseau n’envahit plus les biens utiles; — créateur du blé, producteur de l'orge, — il perpétue la durée des temples; — repos des doigts est son travail — pour les millions de malheureux. — S'il décroît, dans le ciel, les dieux — [tombent] sur la face, les hommes dépérissent. — IL A FAIT ouvrir par les bestiaux la terre entière!, — [et] grands et petits se reposent. — Les hommes l’invoquent, lorsqu'il s’arrête, — [et alors] il devient semblable à Khnoum?*. — Se lève-t-il, la terre est remplie d’allégresse, — tout ventre se réjouit, — tout être organisé a reçu sa nourriture, — toute dent broïie. — IL APPORTE les provisions délicieuses ; — il crée toutes les bonnes choses, — le seigneur des nourritures agréables, choisies; — s’il y à des offrandes, c’est grâce à lui. — Il fait pousser l’herbage pour les bestiaux, — il prépare les sacrifices pour chaque Dieu, — l’encens est excellent, qui vient par lui. — Il se saisit des deux contrées* — pour remplir les entrepôts, pour combler les greniers, — pour préparer les-biens des pauvres. — IL GERME pour combler tous les vœux, — sans s’épuiser par là: — il fait de sa vaillance un bouclier [pour le malheureux]. — On ne le taille point dans la pierre [ni dans] les statues sur lesquelles on place la double couronne ; — on ne le voit pas ; — nul service, nulle offrande n'arrive jusqu'à lui. — On ne peut l’attirer dans les mystères; — on ne sait Le lieu où 1l est, — on ne le trouve point par la force des livres sacrés ; — Point DE Dx- MEURE qui le contienne, — point de guide [qui pénètre]
1. TO-R-ZER-EW, ta terre entière, un des noms les plus fréquents de l'Egypte. — 2. Le dieu créateur, celui qui avait modelé l'œuf du monde sur son tour à potier. — 3. La Haute et la Basse Égypte.
en ton cœur. — Tu as réjoui les générations de tes en-
fants : — on te rend hommage au Sud, — stables sont tes décrets, quand ils se manifestent — par devant les serviteurs du Nord. — Il boit les pleurs de tous les yeux, —
et prodigue l’abondance de ses biens !. »
origine des Égyptiens ; les nomes.
Les Égyptiens paraissent avoir perdu de bonne heure le souvenir de leur origine. Venaient-ils du centre de l’Afrique ou de l’intérieur de l'Asie? Au témoignage presque unanime des historiens anciens, ils appartenaient à une race africaine qui, d’abord établie ‘en Éthiopie sur le Nil moyen, serait graduellement descendue vers la mer en suivant le cours du fleuve. « Les Éthiopiens affirment que l'Égypte est une de leurs colonies... Le sol lui-même y est amené par les dépôts du Nil... Pit y a des ressemblances frappantes entre les usages et les lois des deux pays : on donne aux rois lo titre de dieux; les funérailles sont l’objet de beaucoup de soins ; les écritures en usage dans lÉthio- pie sont celles mêmes de l'Égypte, et la connaissance des caractères sacrés, réservée aux prêtres seuls en Égypte, était familière à tous en Éthiopie. Il y avait, dans les deux pays, des colléges de prètres organisés de ‘la même manière, et ceux qui étaient consacrés au service des dieux, pratiquaient les mêmes règles de sainteté et de pureté, étaient rasés et habillés de même; les rois avaient aussi le même costume et une uræus? ornait leur diadème.. Les Éthiopiens ajoutaient beaucoup d’autres considérations pour prouver leur antériorité relativement à l'Égypte, et démontrer que cette contrée est une de leurs colonies. » Ces analogies, qui paraissaient si concluantes aux anciens, perdent leur valeur quand on leur oppose le témoignage * des documents hiéroglyphiques. On sait aujourd’hui à n’en pas douter que l’Éthiopie, loin d’avoir colonisé l'Égypte
1. P. Sallier II. — 2. On nommait wræus la vipère lovée qui ornait la couronne des dieux et des rois. — 3. Diodove de Sicile, L. III, c. 8. -
au début de l’histoire, a été colonisée par elle sous la douzième dynastie, et a fait pendant des siècles partie intégrante du territoire égyptien. Au lieu de descendre lé cours du Nil, la civilisation l’a remonté.
D'autre part la Bible attribuait aux Égyptiens une provenance asiatique. Mizraïm, fils de Cham, frère de Koush l'Éthiopien et de Canaan, se fixa sur les bords du Nil avec ses enfants!. Loudim, l'aîné d’entre eux, personnifie les Égyptiens proprement dits, les Rotou ou Lodou des inscriptions hiéroglyphiques. Anamim représente assez bien la grande nation des Anou qui fonda On du Nord (Héliopolis), et On du Sud (Hermonthis) dans les temps antéhistoriques. Lehabim. est le peuple des Libyens qui vivent à l’occident du Nil, Naphtouhim (No-Phiah) s’établit dans le Delta au nord de Memphis; enfin Pathrousim (Pa-to-res, la terre du Midi) habita le Saïd actuel entre Memphis et la première cataracte?. Cette tradition, qui fait venir les Égyptiens d'Asie par l’isthme de Suez, était connue des auteurs classiques, car Pline l’Ancien attribue à des Arabes la fondation d’Héliopolist; mais elle n’eut jamais parmi eux la popularité de l'opinion qui faisait descendre les Égyptiens du fond de l’Éthiopie.
Pendant les temps modernes les affinités ethnographiques des Égyptiens ont fourni matière à de longues discussions. À l’époque où l’on ne connaissait rien d’eux, que des noms royaux grécisés maladroitement et défigurés à plaisir par les copistes du moyen âge, quelques momies en mauvais état, quelques menus amulettes conservés comme raretés inappréciables dans les cabinets de curiosités, il était difficile de se faire une idée exacte du sujet et d'arriver à des conclusions plausibles. Aussi ne doit-on pas trop s’étonner si la plupart des voyageurs, trompés à l'apparence de certains Coptes abâtardis, ont soutenu que les anciens Égyptiens devaient avoir le visage bouffi, l'œil à fleur de tête, le nez écrasé, la lèvre charnue et présenter
1. Genèse, ch. x, v. 3-6. — 2. De Rougé, Recherches sur lés monuments, p. 4-8; Ebers, Ægyplen, p. 54 S'qe — Pline, H, Nil NI, € 29:
les traits caractéristiques de la race nègre. Cette opinion, populaire encore au commencement du siècle, disparut sans retour dès que la Commission française eut publié son grand ouvrage. En examinant les innombrables reproductions de statues et de bas-reliefs dont il est rempli, il fallut bien reconnaître que les Égyptiens représentés sur les monuments, loin d'offrir la couleur et l’aspect général du nègre, avaient la plus grande ressemblance avec les races blanches de l’Europe et de l’Asie occidentale. L’étude anatomique des momies confirma bientôt cette première impression, et convainquit les plus incrédules. « Les anciens Égyptiens appartenaient à une race d'hommes tout à fait semblables aux Kennous ou Barabras, habitants actuels de la Nubie. On ne retrouve chez les Coptes de l'Égypte aucun des traits caractéristiques de l’ancienne
opulation égyptienne. Les Coptes sont le résultat du mé- Fee confus de toutes les nations qui successivement ont dominé sur l'Égypte. On a tort de vouloir retrouver chez eux les traits de la vieille race !. >
Aujourd'hui, il n’y a plus grand effort d'imagination à se figurer, je ne dirai pas le contemporain de Sésostris, mais l'Égyptien du temps de Khéops qui contribua pour sa part à la construction des pyramides, Il suffit d’entrer dans un musée et d'examiner les statues d’ancien style qui s’y trouvent réunies. Au premier coup d'œil, on voit que l'artiste chargé de les faire a, dans le modelé de la tête et des membres, cherché la ressemblance avec le personnage qu'il désirait représenter; mais, en faisant abstraction des particularités propres à chaque individu, on retrouve sans peine le type commun de la race. L’ Égyptien était en général grand, maigre, élancé. Il avait les épaules larges et pleines, les pectoraux saillants, le bras nerveux et terminé par une main fine et longue, la hanche peu développée, la jambe sèche; les détails anatomiques du genou et les muscles du mollet sont assez fortement accusés, comme c’est le cas pour la plupart des peuples
1. Cf, Champollion le Jeune, Grammaire égyptienne, Introd., p. xx.
marcheurs, les pieds longs, minces, aplatis à l’extrémité par l'habitude d’aller sans chaussure. La tête, souvent trop forte pour le corps, présente d'ordinaire un caractère de douceur et même de tristesse instinctive. Le front est carré, peut-être un peu bas, le nez court et rond; les yeux sont grands et bien ouverts, les joues arrondies, les lèvres épaisses, mais non renversées; la bouche un peu longue, garde un sourire résigné et presque douloureux. Ces traits communs à la plupart des statues de l’ancien et du moyen empire, se retrouvent plus tard à toutes les époques. Les monuments de la dix-huitième dynastie, les sculptures saïtes et grecques, si inférieures en beauté artistique aux monuments des vieilles dynasties, conservent sans altération sensible le type primitif. Aujourd’hui même, bien que les classes supérieures se soient défigurées par des alliances répétées avec l’étranger, les simples paysans ont gardé presque partout la ressemblance de leurs ancêtres, et tel fellah contemple avec étonnement les statues de Khawrâ ou les colosses des Ousortesen qui reproduit trait pour trait à plus de quatre mille ans de distance la physionomie de ces vieux Pharaons!.
La race égyptienné se rattache aux peuples blancs de l'Asie antérieure par ses caractères ethnographiques : la langue égyptienne se rattache aux langues dites sémitiques par sa forme grammaticale?. Non-seulement un grand nombre de ses racines appartiennent au type hebræo-araméen; mais sa constitution grammaticale se prête à de nombreux rapprochements avec l’hébreu et le syriaque. L’un des temps de la conjugaison, le plus simple et le plus ancien de tous, est composé avec des pronoms suffixes identiques dans les deux langues. Les pronoms, suffixes et
1. Lune des plus belles statues en bois du Musée de Boulaq a été nommée par les gens du Caire le Cheikh-el-Beled, parce qu’elle est trait pour trait l’image du Cheikh-el-Beled actuel de Saqqarah. — 2. Benfey, Ueber das Verhæliniss der Ægyptischen Sprache zum semitischen Sprachstamm, Leipzig, 1844; Schwartze, Das alte Ægypten, t. 1, 2 Theil, p. 2003 sqq.; de Rougé, Recherchès sur les monuments, p. ?-k; Lepsius, Zeitschrift, 1810, p. 91-92.
{ absolus, sont exprimés par les mêmes racines et jouent le même rôle en égyptieh et dans les langues sémitiques"!. Sans nous étendre sur ces rapprochements dont quelques-
uns laissent encore prise au doute ?, nous pouvons dès à présent affirmer que la plupart des procédés grammaticaux
mis en œuvre par les langues sémitiques se retrouvent en égyptien à l’état rudimentaire. Aussi bien l’égÿptien et les langues sémitiques, après avoir appartenu au même groupe, se sont séparés de très-bonne heure, à une époque où leur système grammatical était encore en voie de formation. Désunies et soumises à des influences diverses, les deux familles traitèrent d’une façon différente les éléments qu’elles possédaient en commun. Tandis que l’égyptien, cultivé plus tôt, s’arrêtait dans son développement, les langues sémitiques continuaient le leur pendant de longs siècles encore avant d’arriver à la forme que nous connaissons aujourd’hui; « en sorte que, s’il y à un rapport de souche évident entre la langue de l'Égypte et celle de l'Asie, ce rapport est cependant assez éloigné pour laisser au peuple qui nous occupe une physionomie distincte!. »
Les Égyptiens appartiendraient donc aux races proto-sémitiques. Venus d’Asie par l’isthme de Suez, ils trouvèrent établie sur les bords du Nil une autre race, probablement noire, qu’ils refoulèrent dans l’intérieur*. L’Égypte, si riche et si fertile aujourd’hui, devait être alors l’image de la désolation. Le fleuve, abandonné à lui-même, changeait perpétuellement de lit. Il n’atteignait jamais dans ses débordements certaines parties de la vallée, qui restaient improductives; ailleurs, au contraire, il séjournait avec tant de persistance qu’il changeait le sol en bourbiers pestilentiels. Le Delta, à moitié noyé par les eaux du fleuve, à moitié perdu sous les flots
1. Maspero, Mémotres,de la Société de Linguist. de Paris, t. II, p. 1-8. — 2. Voir Renan, Jjistoire des langues sémitiques, 4° éd., t. I, p. 80-92. — 3. De Rougé, Recherches, p. 3. — 4. Lepsius, Zeitschrift, 1870, p. 92.
de la Méditerranée, était un immense marais semé de quelques îles sablonneuses et couvert de papyrus, de lotus et d'énormes roseaux à travers lesquels les bras du Nil se frayaient paresseusement un cours sans cesse déplacé. Sur les deux rives, le désert envahissait toute la partie du sol qui n’était pas chaque année recouverte par l’inondation : | on passait sans transition de la végétation désordonnée des marais tropicaux à l’aridité la plus absolue. Peu à peu les nouveaux venus apprirent à régler le cours du fleuve, à l’endiguer, à porter par des canaux d'irrigation la fertilité jusque dans les coins les plus reculés de la vallée. L'Égypte sortit des eaux et devint dans la main de Phomme une des contrées les mieux appropriées au développement paisible d’une grande civilisation.
La période de formation du sol et de la nation dura longtemps, des myriades d'années au dire des anciens euxmêmes, entre trois et quatre mille ans d’après les calculs les plus modérés de la plupart des savants contemporains. Avec cette naïveté instinctive qui porte les peuples à chercher la pertection dans le passé, les Égyptiens en étaient venus à considérer les premiers siècles de leur séjour au bord du Nil comme un âge heureux entre tous les âges, et leurs ancêtres à demi sauvages comme des hommes pieux qu’on appelait d’une manière générale les Shesou-Hor (Serviteurs d'Horus) ! C’est à ces générations sans histoire que revient l'honneur d’avoir constitué l'Égypte telle que nous la connaissons dès le début de la période historique. D’abord divisées en un grand nombre de tribus, elles commencèrent par établir sur plusieurs points à la fois de petits Etats indépendants dont chacun avait ses lois et son culte, Avec le temps ces États se fondirent les uns dans les autres : il ne resta plus en présence que deux grandes principautés, la Basse Egypte (To-mera) ou pays du Nord
1. Lepsius, Denkm., III, 5 a; Dümichen, Bauurkunde der Tempelanlagen von Denderah, pl. XVI; Cf. de Rougé, Recherches sur les monu-
ments qu'on peut attribuer aux six premières dynasties de Maméthon, p.12, note 1, p, 165 sqq.
(To-meh‘) dans le Delta, la Haute Égypte ou pays du Sud (To-res) depuis la pointe du Delta jusqu’à la première cataracte. La réunion sous un même sceptre forma le patrimoine des Pharaons ou pays de Kémit, mais ne fit pas disparaître la division primitive : les petits États devinrent provinces et furent l’origine des circonscriptions administratives que les Grecs ont appelées nomes.
Les nomes se composaient d’une ou plusieurs villes et d’un territoire assez restreint! : le plus grand d’entre eux était loin d’avoir l’étendue d’un seul de nos départements. Le territoire de chaque nome était subdivisé en plusieurs parties : 1° la ville capitale (nout), siége de l’administration civile et militaire et centre de la religion provinciale ; 2° les terres de production (ouou), cultivées en céréales et fécondées chaque année par l’inondation; 3° les terres marécageuses (peh‘ou), sur lesquelles les débordements du Nil laissaient des étangs trop profonds pour être desséchés facilement : on les mettait en pâturages quand on pouvait, on y cultivait le lotus et le papyrus, on y faisait en grand l'élève des oiseaux d’eau; 4° enfin, les canaux dérivés du Nil pour les besoins de l’agriculture et de la navigation ?. En tête de l’administration civile et militaire on trouve des gouverneurs héréditaires (hig), et plus souvent des nomarques (mer-nout isât-to ou simplement mer nout (sat) nommés directement par le roi *, L'autorité religieuse était exercée par le grand prêtre du temple, dont la dignité était tantôt élective, tantôt héréditaire. Les habitants du nome payaient au roi et à ses fonctionnaires un impôt en nature proportionnel à la richesse foncière et dont la répartition exigeait des recensements et des cadastres fréquents. Ils étaient soumis à une espèce de conscription pour le service militaire et à la corvée pour l’exécution de tous les travaux d'utilité publique, qu'il s’agit d’élever un temple
1. Brugsch, Geographische Inschriften, t. I, p. 93 sqq. — 2. jacques de Rougé, Textes géographiques du temple d'Edfou, p.29. — 3. Lepsius, Denrmaæter, Il, pl. 124-125. Cf. Brugsch, G. Inschriften, t. I, p. 111- 116. — 4. Maspero, une Enquêle judiciaire à Thèbes, p. 9, notel.
ou une forteresse, de tracer une route, de construire une digue ou de creuser un canal.
Le nombre des nomes varia selon les temps. La plupart des historiens anciens en comptent trente-six; les listes égyptiennes en donnent parfois quarante-quatre, dont vingtdeux pour la Haute Égypte et vingt-deux pour la Basse?. Le plus méridional d’entre eux s'appelait To-Qens, comme la Nubie à laquelle il confinait. La capitale était Abou, l'Éléphantine des Grecs, et plus tard, au temps des Romains, Noubit (Ombos). Il comprenait, avec la ville de Souannou (Syène), les deux îles célèbres de Senem (Beghe) et de Lak (Aa-laq, Pi-lak, Philæ), qui servirent de refuge aux derniers paiens d'Egypte contre les persécutions chrétiennes. Venaient ensuite les nomes de Tes-Hor (Apollonitès) avec Deb (Apollinopolis Magna, Edfou) et Khennou (Silsilis) et de Ten (Latopolitès). La capitale de ce dernier fut d’abord Nekheb*, que Champollion identifia avec la ville grecque d'Eilithyia. Le nom de Nekheb est mêlé aux faits les plus importants de l’histoire d'Égypte. Sous la dix-septième dynastie, au temps où les pasteurs occupaient le Delta, les princes indépendants du Sud avaient fait de cette ville un de leurs boulevards et quelquefois leur capitale. Le gouvernement en était confié à un prince de la famille royale, qui prenait le titre de Royal fils de Nekues. Plus tard, à l’époque gréco-romaine, Nekheb, déchue de son rang de capitale, céda le premier rang à Sni (Latopolis), la moderne Esneh!.
Au sortir du nome de Ten on entrait dans le nome de Ouas°, le Phathyritès des Grecs. La capitale est Ape, T-ape, la Thèbes aux cent portes d'Homère, la demeure d’'Ammon-Rä, roi des dieux et créateur du monde (Pa- Amen, Diospolis Magna). Son origine se perdait dans la nuit des temps : les traditions nationales en faisaient la
1. Diodore, I, 44; Strabon, 1. XVII, c. 1.— 2. Brugsch, G. Insch., t.I, p. 99. — 3. Le nom a été lu Souvan et Ncben jusque dans ces dermiers temps. — 4. Brugsch, G: Insch., t. I, p, 178. —5, Le nom a été lu Zam et OQuab jusque dans ces derniers temps.
patrie terrestre d’Osiris' et la résidence d’une des dynasties humaines antérieures aux dynasties historiques. A l’époque de sa splendeur, elle s’étendait sur les deux rives du Nil, du pied de la chaîne libyque au pied de la chaîne arabique. Capitale de l'Égypte sous neuf dynasties consécutives, de la onzième à la vingtième, puis déchue de son rang à parür de la vingt et unième dynastie, prise et pillée successivement par les Éthiopiens, les Assyriens et les Perses, elle fut détruite par Ptolémée Lathyre et à moitié renversée par un tremblement de terre en l’an 27 avant le Christ. Sur ses ruines s’élevèrent un grand nombre de villages de peu d'importance ? qui subsistent encore aujourd’hui sous des noms arabes : El-agsoraïn (Lougsor) et Karnak, sur larive droite; Gournah, Medinet-Habou, Deirel-Bahari, sur la rive gauche. À partir de cette époque, la capitale du nome fut On du Midi ou Her-Month (Hermonthis), dont l’origine remontait jusqu'aux âges antéhistoriques *.
Au nord de Thèbes on rencontrait successivement, sur la rive gauche du fleuve, le nome, de Horoui (Coptitès) avec Kebti (Coptos), l’une des forteresses et l’un des marchés les plus importants de la Haute Égypte ; sur la rive gauche, le nome Tentyritès avec Ta-rer ou Ta-n-tarer (Tentyris, Denderah); sur les deux rives, le nome de Ha-sekhekh (Diospolitès) et le Thinitès, dont la capitale, après avoir été Théni, fut plus tard Aboud (Abydos). Abydos était une des plus considérables. parmi les cités égyptiennes. Strabon, qui la vit dans une décadence complète, rapporte que jadis elle occupait le second rang‘; et de fait, après Thèbes, je ne connais pas de ville qui soit mentionnée plus souvent sur des monuments de toute sorte. Non qu'elle fût grande ou bien peuplée : resserrée entre le désert et un canal dérivé du Nil, elle occupait entre les villages modernes d’El-Kherbeh et d'Harabat-el-Madfouneh une bande de terre fort étroite et ne put jamais s’étendre beaucoup.
1. Brugsch, G. Insch.,t. I, p. 176. — 2. Strabon, 1. XVII, c. 1. — 3. Brugscb, G. Insch., t. I, p. 193-195. —4. Strabon, 1. XVII, c. 1.
C'est comme ville sainte qu’elle était universellement connue; ses temples étaient célèbres, son dieu Osiris vénéré, ses fêtes suivies par toute l” Égypte: les gens riches des autres nomes tenaient à honneur de se faire ensevelir dans sa nécropole autour du tombeau d’Osiris. Sous les Ptolémées, Abydos perdit son titre de capitale, qui fut attribué au bourg de Soui (Syis, P-souï, Psoi). Ce bourg, agrandi et colonisé par Ptolémée Soter, prit le nom de Ptolémais!. Les nomes de l'Égypte moyenne, entre Abydos et Memphis, sans jamais avoir obtenu une prépondérance marquée, ont pesé d’un grand poids dans les destinées du pays *?,Remplis d’une population nombreuse, couverts de places fortes situées avantageusement sur les différents bras du Nil, ils pouvaient couper à volonté les communications entre Thèbes et Memphis et arrêter longtemps la marche des armées. On y trouvait d’abord, sur la rive droite du fleuve, Apou ou Khem (Panopolis ou Khemmis), dans le nome de Khem. Khem ou Min y était adoré, et les (rrecs, trompés par une simple analogie de son, avaient cru reconnaître dans l’un des titres de ce dieu, Pehrer ou Pehres, « le coureur, » le nom de leur héros Persées. Plus bas, toujours sur la
rive droite, venait Pahornoub, dans le nome de Douw (An-
tæopolitès) #; sur la rive gauche, dans le nome de Baar (Hypsélitès), la forteresse de Shashotep (Shôtp}f, et dans le nome Atew supérieur (Atew khent, Lycopolitès),-la ville importante de Saout (Lycônpolis, Osyout})f. On rencontrait ensuite l’Atew inférieur (Atew peh‘ou), dont la capitale était Kast (Khusæ) aux temps pharaoniques. A l’époque gréco-romaine, son territoire fut réparti entre les deux provinces voisines ?.
Le nom antique d'Hermopolis était Sesounnou, la ville des
huitdieux, et Ounnou. Elle était située dans le nome de Oun
1. Corpus nsc. græc., n° 4925. — 2. Sept de ces nomes, détachés de la Haute-Égypte et réunis en un seul gouvernement, formèrent, à l’époque romaine, la province d'Heptanomide.—3. Hérodote, 1. IL, e. 91.— 3. de Rougé. Revue archéologique, juillet 1870, p. 5-6. AE Id., p. 1 sqq. — 6. Brugsch, G. Insch., t. I, p. 217-219. — 7. J. de Rougé p. 12-15.
: (Hermopolitès), assez loin du Nil et proche le canal appelé aujourd'hui encore Bahr-el-Yousouf. ’était une des plus anciennes villes de l'Egypte: elle avait été le théâtre d’une des grandes victoires d'Hor sur Set, et son dieu éponyme Thot avait pris une part glorieuse aux guerres osiriennes. Son territoire confinait au nord et à l’est avec celui du nome de Meh‘!, l’un des plus célèbres parmi les nomes de la Thébaïde. La capitale était H‘ebennou (Touho, Théodosiopolis)?; mais il renfermait plusieurs autres villes importantes, Nowrous (Koum-el-Ahmar) et Panoubt (Speos Artemidos, Beni-Hassan) sur la rive droite, Menât-Khouwou sur la rive gauche. Menât-Khouwou avait été fondée ou agrandie par Khouwou (Khéops); elle florissait encore sous la douzième dynastie, et son nom, transmis d'âge en âge, ‘ est devenu chez les Arabes d'Égypte l’origine du nom de Minieh*. Au nord du nome de Meh, et sur la rive occidentale du fleuve s’étendaient les deux nomes de Pa avec H‘ä- Bennou (Hipponon) pour capitale*, et de Maten (Aphroditès) avec Pa Nebtep-ah‘e (Aphroditopolis, Atfieh); sur la rive occidentale, entre le Nil et la chaîne libyque, le nome de Ouab (Oxyrrynchitès), ville principale Pa-Madjat (Oxyrrynchos, Pemsje), celui du Neht supérieur (Heracléopolitès), chef-lieu Hä-khnensou ou Hnès lHéracléopolis Magna), enfin celui du Neht inférieur ÿ, auquel on rattachait le Toshe ou pays du lac Meri (le Fayoum). Le Neht inférieur renfermait la ville de Meri-Toum ou Meï-Toum (Meïdoum) , située au pied de la chaîne libyque. À l’époque gréco-romaine il n'existait plus. La portion de son territoire qui était située entre le Nil et la montagne fut annexée au nome Héracléopolitès. Le Fayoum forma un nome nouveau, l’Arsinoïtès, dont Crocodilopolis, l’ancienne Shed, fut désormais la capitale.
À quelques kilomètres au N. de Meïtoum, on franchissait
1. Appelé d'ordinaire nome de Sah‘. Cf. à ce sujet Jacques de Rougé dans la Revue archéologique, février 1872, p. 68 sqq. — 2.1Id., p. 10-76. — 3. Brugsch, G. Inschriften, t. 1, p. 224. — L. Jacques de Rougé, p. 76. — 5.1Id., p. 76-80.
2h CHAPITRE I.
la frontière de la Basse Égypte et l’on entrait dans le nome du Mur Blanc (Sebt-h‘at ou Aneb-h‘at, Memphitès) ; on passait sous les murs de Tetaouï, un des boulevards du Delta contre les invasions du Midi, et l’on arrivait à Mannower (Memphis). Memphis, la ville de Phtah‘, Hakaptah*, dont les Grecs ont tiré le nom d'Égypte, était l’une des places les plus fortes de l'Égypte. Elle se composait d’une ville vieille, le Mur Blanc (Sebt-h‘at ou Aneb-h‘at), où s’élevait le grand temple de Phtah, et de plusieurs quartiers dont le principal, Ankhtaouï, était devenu à l’époque persane le séjour favori des étrangers, surtout des Phéniciens?. Amoindrie par la fondation d'Alexandrie, la fondation du .Caire-‘acheva sa perte : vers le treizième siècle de notre ère, ce n’était plus qu’une ruine imposante. « Malgré l’immense étendue de cette ville et la haute antiquité à laquelle elle remonte, ses débris offrent encore aux yeux des spectateurs une réunion de merveilles qui confond l'intelligence, et que l’homme le plus éloquent entreprendrait inutilement de décrire... Les pierres provenues de la démolition des édifices remplissent toute la surface de ces ruines : on trouve en quelques endroits des pans de murailles encore debout, construits de ces grosses pierres dont je viens de parler; ailleurs, ilne reste que les fondements ou bien des monceaux de décombres. J'ai vu l'arc d’une porte très-haute dont les deux murs latéraux sont formés chacun d’une seule pierre; et la voûte supérieure, qui était aussi d’une seule pierre, était tombée au devant de la porte... Les ruines de Memphis occupent actuellement une demi-journée de chemin en tous sens*. » Abd-allatif parlait ainsi au treizième siècle; depuis son temps, une partie de ces débris, exploités comme carrière, a servi à construire les maisons du Caire et des bourgs voisins : les sables du désert et le limon du fleuve ont recouvert le reste,
1. Brugsch, G. Insch., t. I, p. 83. —2. Hérodote III, 91 :... êv t& deuxÿ relyei r® ëv Méper. Cf. Brugsch, Zeitschrift für Ægyptische ee année 1863, p. 9.— 3. Abd-al-latif (traduction de Sacy), 1. I, CD, 4
Près de la pointe du Delta, sur la rive gauche du Nil, et confinant au désert Libyque, les anciens plaçaient le nome Létopolitès avec Sekhemt (Latopolis) et Kerkaspre!; sur la rive droite,.et confinant au désert Arabique, le nome Héliopolitès. On du Nord, l'Héliopolis des Grecs, en était la capitale. Située sur une hauteur artificielle, elle n’occupait qu’un espace assez restreint, et n'avait pas une population nombreuse; elle n’en était pas moins une des capitales : religieuses de l'Égypte et le siége d’une école de théologie célèbre dans le monde entier. D’après la tradition grecque, Solon, Pythagore, Platon, Eudoxe, y avaient passé plusieurs années de leur vie dans l’étude des sciences et de la philosophie égyptiennes. Deux villes voisines, Kher et H‘à-benben, avaient joué un grand rôle dans les guerres osiriennes, et étaient des sanctuaires renommés. Sur les bords du Nil s’élevaient Babylone et Trouwou. Trouwou était située presque en face de Memphis : ses carrières ouvertes par les rois des premières dynasties ont été exploitées à peu près sans interruption jusqu’à l’époque arabe. Les Grecs l’appelaient Troja, et prétendaient qu’elle avait été bâtie par des prisonniers troyens, comme sa voisine Babylone d'Egypte l’avait été par des prisonniers babyloniens ?.
La nomenclature des provinces du Delta n’est pas encore établie avec assez de certitude pour que je me hasarde à la donner en détail. Il me suffira de citer : sur la branche Canopique du Nil, rive droite, Saï (Saïs) dans le nome Saïtès; entre la branche Canopique et la branche Sébennytique, Khsôou (Xoïs) et Pa-outs (Bouto), cette dernière dans le nome Am inférieur ou Patonouts (Phthénéotès *); sur la branche Sébennytique, rive gauche, Thebnouter (Sebennytos), rive droite, Hâ-ta-ab-ra (Athribis); entre la branche Sébennytique et la branche Pélusiaque, Pabanebdad ou Dadou (Mendès) et Tanis. Au delà de la branche Pélusiaque, entre le Nil et le Désert, s’élevait la ville de Tsal, forteresse
1. Brugsch, G. Insch., t. I, p. 243-244. — 9. Diodore de Sicile, 1315 ch. 56; Strabon, 1. XVII, ch. 1. Cf. sur Trouwou, Brugsch, Zeitsch., 1867, p. 89-95. — 3. Brugsch, Zeitschrift, 1811, p. 11-13.
frontière de l'Égypte du côté de la Syrie, et dont l’emplacement' est encore inconnu ‘. Aussi bien ces villes du Delta, malgré leur antiquité et leur richesse, n’eurent dans l’histoire d'Égypte qu’un rôle secondaire. Des vingt premières dynasties, elles n’en fournirent qu’une seule, la quatorzième, originaire de Xoïs, et encore est-elle insignifiante. Vers le onzième siècle, elles n’arrivèrent à la vie politique et à la prépondérance que pour présider à la décadence du pays, et l’accélérer par leurs rivalités perpétuelles. La fondation de Naucratis, et surtout d'Alexandrie, les ruina si complétement, qu’au premier siècle de notre ère la plupart d’entre elles étaient réduites à la condition de simples bourgades.
Telle était la répartition des nomes à la surface du pays. Leur origine remontait, comme je lai dit plus haut, jusqu'aux générations antéhistoriques; c’est à peine si les générations postérieures purent compléter ou modifier en quelques-unes de ses parties le système administratif établi parleurs ancêtres. Aussi bien les Shesou-Hor avaient eu le mérite de fonder presque toutes les institutions de l'Egypte historique. On leur attribuait, ou plutôt on attribuait aux dieux qu’on disait avoir régné sur eux, l’établissement des premières lois civiles, la découverte des arts utiles à la vie ou au plaisir de l’homme, l’invention du papier et de l’écriture. La religion de l'Égypte était, en partie au moins, leur ouvrage: ils avaient créé la plupart des noms divins, et fixé presque tous les dogmes dont nous trouvons l'exposé sur les monuments d’époque postérieure.
De la religion égyptienne.
Lorsqu'on parcourt les grands recueils où les savants de notre siècle ont reproduit en partie les restes des monuments égyptiens, ce qui frappe tout d’abord, c’est l’abon-
1. Brugsch (Zeitschrift, 1812, p. 16, et l’Exode et les Monuments égyptiens, Alexandrie, 1814) propose de l'identifier avec Tanis.
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