L'EMPIRE PERSE
LA CONQUÊTE PÈRSE
Le monde oriental à l’avénement de Kyros : Kræsos et la Lydie ; Ahmès II et l'Égypte; Nabou-nahid et la Chaldée; conquête de la Lydie (554); les Perses dans l'extrême Orient (554-539) ; chute de l'empire chaldéen (536) — Kambysès ; Ahmès Il et Psamétik Ill; conquête de l'Égypte; tentatives sur la Libye et l’Éthiopie; le faux Smerdis. — Gaumatà et Darios I‘; réorganisation et division de l'empire perse; expéditions vers le Nord et vers l'Est : en Scythie et en Grèce.
Le monde oriental à l’avénement de Kyros : Kræsos et la Lydie; Ahmès HE et l'Égypte; Nabou-mahid et la Chaldée ; conquête de la Lydie (554); les Perses dans l'extrême ©rient (554-559); chute de l'empire chaldéen (556).
Depuis le traité de 608, la paix n'avait pas été troublée entre les trois grands Etats qui se partageaient l’Asie Antérieure, la Médie, la Chaldée et la Lydie. Chacun d’eux, sûr de l’appui ou de la neutralité des deux autres, avait reporté toutes ses forces vers les régions où il comptait ne pas rencontrer de rivaux sérieux : la Médie vers les pays de l'extrême Orient, la Chaldée vers la Syrie, la Lydie vers les colonies grecques et les nations indigènes de l’Asie Mineure. Alyattès avait employé les dernières années de son règne à la construction d’un tombeau gigantesque à peine inférieur pour la masse aux grands édifices de l’Égypte et de Babylone*. Toutes les ressources du royaume
1. Hérodote, I, 93. Le tumulus d’Alyattès a été décrit par Hamilton,
Asia Minor, vol. II, p. 145-146, et par Ch. Texier, Asie Mineure, vol. II, p. 252, 399; il a été fouillé par M. Spiegenthal, consul de Prusse à
avaient à peine suffi à ce travail : il fallut suspendre les guerres pour subvenir aux frais de l’entreprise. Kræsos, fils d’Alyattès, monta sur le trône (568) et se jeta sur les Grecs : Éphèse succomba la première, les villes de l’Ionie et de lEolide tombèrent lune après l’autre. Il eut un moment la pensée d’équiper une flotte et d’attaquer les Cyclades. L’inexpérience des Lydiens en matière de navigation le força de renoncer à ce projet‘. Il se retourna contre les nations de l’intérieur et réduisit en quelques années les Maryandiniens, les Thfaces d’Asie, les Bithyniens, les gens de la Paphlagonie, les tribus phrygiennes qui avaient échappé à ses prédécesseurs, la Lycaonie, la Pamphylie et ia Carie: sauf la Lycie et la Cilicie, tous les pays compris entre le Pont-Euxin, l’Halys et la Méditerranée reconnurent son autorité?. L’acquisition de tant de provinces fertiles et industrieuses fit de lui un des souverains les plus opulents de l’époque, et la générosité avec laquelle il sut dispenser ses trésors excita au plus haut degré l’admiration des contemporains*. Il consacra des offrandes somptueuses dans les différents temples de l’Hellade, dans celui d’Apollon Branchides près de Milet, d’Artémis à Éphèse et de Zeus Ismênios à Thèbes de Béotie, dans le sanctuaire d’Apollon Delphien et dans celui du héros Amphiaraost. Les Grecs lui rendirent en éloges et en reconnaissance ce qu’il leur donna en présents ; ils lui firent une renommée de richesse qui se répandit par tout le monde et dure encore de nos jours.
En apprenant la chute de l’empire mède, Kræsos se sentit directement menacé et chercha des secours au dehors. L'Égypte fut le premier pays auquel il s’adressa®. Elle avait été pendant les dernières années le théâtre de révolutions sanglantes au milieu desquelles avait disparu la famille de Psamétik. Ouhabrä, vainqueur de la Phénicie,
Smyrne (Monatsb. der K. P. Akademie der Wissensch. zu Berlin, 1854, p. 700-702). — 1. Hérodote, I, 26-27. — 2. Hérodote, I, 28. Cf. Arrien, Periplus P. Eux., xv. — 3. Cf. Hérodote, VI, 125, l’histoire des dons qu’il fit à l’Athénien Alcméon. — 4. Hérodote, 1, 50, 77, 92; V, 36; VIII, 23. Cf. Théopompe, Frag. 184, édit. C. Müller. — 5. Hérodote, I, 71.
ne jouit pas longtemps du fruit de ses succès. Les tribus libyennes de la côte, sans cesse harcelées par les colons grecs de la Cyrénaïque, s'étaient adressées à lui comme à leur protecteur naturel et lui avaient demandé secours contre les empiétements de leurs voisins. Il n’eût pas été prudent de mettre les mercenaires en face de leurs compatriotes. Ouhabrà dépêcha contre Cyrène une armée égyptienne qui se fit batire près du bourg d’Irasa et souffrit si cruellement dans la déroute qu’un petit nombre des fuyards seulement parvint à regagner la frontière du Delta‘. Leur retour produisit des troubles. Ouhabrâ avait encouru la haine des prêtres et de la populace pour la protection qu’il avait accordée aux étrangers. On crut ou on affecta de croire qu’il avait envoyé ses troupes égyptiennes en Libye pour les y exposer à une mort certaine et se débarrasser de gens dont il tenait la fidélité pour suspecte : une révolte éclata?. Il avait alors à sa cour un homme de basse extraction du nom d’Ahmès, que sa bonne humeur perpétuelle et son habileté avaient élevé des derniers rangs de l’armée au grade de général. Il l’envoya au camp des rebelles avec ordre de les ramener au devoir. Ahmès commençait de haranguer les troupes, quand un soldat lui mit un casque sur la tête et le proclama roi. Devenu d’ambassadeur chef de la révolte, il marcha contre Saïs, et battit près de Momemphis* les trente mille mercenaires qui soutenaient encore le roi légitime (569). Ouhabrâ, pris dans la déroute, fat d’abord épargné et traité avec honneur; réclamé au bout de quelque temps par la populace de Saïs, il fut livré à ses ennemis et assassiné ÿ. Ahmès II consolida son pouvoir en épousant une femme de sang royal, la reine Ankh-
1. Hérodote, IV, 159. — 2. Id.,|II, 161; Diodore, I, 68. — 3. Hérodote, II, 172, 174, où il est dit qu’Amasis était de Siouph, près de Sais. Hellanicos de Lesbos (Fragm. 151, édit. C. Müller) contait qu'Amasis avait gagné la faveur du roi par le don d’une couronne de fleurs le jour anniversaire de sa naissance. Platon (Timée, p.199, t. II, édit. Didot) assure qu’'Amasis était de Saïs même. — 4. Hérodote, Il, 163, 169; d’après Diodore, I, 68, la bataille s’engagea près de Marea. — 5. Hérodote, If, 162-163, 169. Diodore, I, 68; Cf. Hellanicos, Fragm. 151, édit. C. Müller, où Ouhabrà est nommé Patarmis.
nas-Ränowerhet, petite-fille de Shapentep et de Psamétk It; au dehors il maintint la suprématie égyptienne en Phénicie et compléta l’œuvre de ses prédécesseurs par [a conquête de Chypre?. À changer de maître l'Égypte n’avait rien perdu de sa force et de son influence.
Les ambassadeurs de Kræsos furent d'autant mieux reçus qu'Ahmès lui-même voyait dans l’avénement de Kyros un danger prochain pour son royaume. Une alliance-offensive et défensive fut conclue à laquelle adhérèrent bientôt Nabou-nahid de Babylone et les Lacédémoniens* ; en 555, le roi de Lydie était à la tête d’une coalition dont les forces auraient mis aisément les Perses à la raison, s’il avait pu se résigner à n’agir que de concert avec ses alliés. Son impatience et sa présomption perdirent tout. Il s’était adressé aux différents oracles de la Grèce pour connaître l'avenir et en avait reçu plusieurs réponses ambiguës qu il lui plut interpréter de la manière la plus favorable à ses intérêts; on lui avait dit que, s’il attaquait les Perses, il détruirait un grand empire, etque la puissance de sa nation durerait jusqu’au jour où un mulet s’assiérait sur le trône de Médie #. Îl crut que les dieux lui promettaient la victoire et ne songea plus qu’à porter la guerre sur le territoire ennemi. Au printemps de 554, il franchit l’Halys, envahit la Ptérie et s” empara des villes principales de cette province. Kyros, pris à l’improviste, essaya de soulever une révolte sur les derrières des Lydiens et manda des messagers aux Grecs d’Ionie pour les inviter à se joindre à lui; ils refusèrent moins par amitié pour Kræsos que par crainte de la domination perse. Kyros, désappointé de ce côté, employa une partie de l’été à rassembler ses troupes et se porta à la rencontre des Lydiens. Ils acceptèrent la bataille, bien qu’ils fussent inférieurs en nombre,
1. De Rougé, Notice de quelques textes hiéroglyphiques récemment publiés par M. Greene, p.49, 54. — 2. Hérodote, II, 182. Polyen (Strat., 1: VII, 13) lui attribue une expédition contre les Arabes. — 3. Hérodote, 1, 11. Cf. Xénophon, Kyropédie, VI, 2, $$ 10-11, où sont énumérés d'une manière assez exacte les alliés et les sujets de Krœsos, —