‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient (volume 4)Chapitre 94 sur 190 · Hérodote, I, 53, 55. u · texte numérisé non relu

Hérodote, I, 53, 55. u

LA

et tinrent toute une journée sans rien perdre ni ricr gagner. Le lendemain, Krœsos, voyant que l'ennemi nc bougeait plus, crut qu’il s’avouait battu; comme le petit nombre de ses troupes et l’état avancé de la saison nc lui permettaient pas de tirer parti de sa victoire supposée, il se replia dans la direction de Sardes, licencia ses mercenaires et envoya à ses alliés de Grèce, de Chaldée et d’'Egypte l’intimation de se réunir au printemps suivant pour une campagne décisive. Il avait compté que les Perses n’oseraient pas le suivre et passeraient l’hiver en Cappadoce: mais Kyros sentit que, s’il attendait quelques mois encore, sa cause serait sinon tout à fait perdue, au moins grave-. ment compromise. Attaqué de front par les contingents de la Lydie, de Lacédémone et de l'Egypte, menacé en flanc et sur ses derrières par les Chaldéens, il serait contraint de battre en retraite ou de diviser ses forces. Il franchit l’Halys malgré l’hiver et poussa droit à Sardes. Kræsos, surpris à son tour, rassembla tout ce qu’il avait de troupes indigènes et vint offrir la bataille aux assaillants. Même en ces circonstances défavorables il aurait remporté la vic- | toire, si sa cavalerie, la meilleure qu’il y eût alors au monde, avait pu donner. Mais Kyros avait mis des chameaux sur le front de son armée; leur odeur effraya tellement les chevaux lydiens qu'ils se débandèrent et refusèrent de charger*. Kræsos, forcé à la retraite après une résistance héroïque, rentra dans Sardes et dépêcha message sur message à ses alliés, afin de hâter leur venue. La ville était bien défendue et passait pour imprenable; elle avait déjà repoussé un assaut et paraissait disposée à tenir longtemps encore, lorsqu'un accident précipita sa chute. Un soldat de la garnison laissa tomber son casque du haut de la citadelle, descendit le ramasser et remonta par le chemin qu’il avait pris. Un aventurier perse l’aperçut, escalada les rochers sur lesquels repose la citadelle et pénétra avec quelques-uns de

1. Xénophon (Kyrop., VI, 2, $$ 11, 14) place le lieu de l’action au bourg de Thymbrara, sur le Pactole. Hérodote, I, 80, prétend qu’elle se jivra à l’ouest de la ville, c’est-à-dire du côté opposé à celui d’où venaient les Perses.

ses compagnons dans le cœur de la place. Elle succomba après quatorze jours de siége * (554).

La Lydie ruinée, la coalition se défit d'elle-même. Les . Lacédémoniens restèrent chez eux?; Ahmès, que son éloinement mettait hors d'atteinte, se garda de bouger; Nabounahid demeura sur la défensive et se prépara à repousser les assauts qu’il prévoyait. Tous les rois d'Orient, grands et petits, comprirent qu'ils étaient désormais à la discrétion des Perses, et cherchèrent à éviter le moindre sujet de querelle. Une campagnè de quelques jours avait suffi à détruire l’œuvre de trois années de négociations. La chute si rapide de Kræsos remplit les Grecs de stupeur. C'était la première fois qu'ils voyaient se jouer sous leurs yeux une de ces grandes tragédies dont est remplie l’histoire du monde oriental. L'empire de Lydie les avait effrayés par sa puissance, éblouis par sa richesse, gagnés par sa générosité; ils l’avaient cru invincible et ne pouvaient pas s’imaginer qu'il eût été vaincu par des moyens naturels. Kræsos devint pour eux l’exemple le plus frappant de l'instabilité des choses humaines : sa vie fournit à leur imagination un thème inépuisable de légendes et de romans. Dès avant Hérodote on disait que Kræsos, aux jours de sa grandeur, avait reçu la visite de l’Athénien Solon et lui avait demandé qui était le plus heureux des hommes. Solon ayait nommé successivement Teilus d'Athènes, les Argiens Cléobis et Biton, et, comme le roi se récriait, il lui avait déclaré qu’on ne peut juger du bonheur d’un homme tant qu'il vit, «car souvent Dieu nous donne un éclair de prospérité et nous plonge ensuite dans la misère.» Kræsos ne comprit pas la sagesse de cet avis sur le moment; mais l'événement ne tarda pas à lui ouvrir les yeux. Son fils Atys fut tué à la chasse par un homme à quiil donnait l'hospitalité; il n’était pas encore consolé de ce malheur

1. Hérodote, I, 84; Xénophon, Kyropédie, VIIL, 2,$ 1-13. Ctésias, Persica, $ 4, et Xanthos, rapportaient l'issue du siége différemment (Polyen, Strat., VII, 6,$$ 2, 10). Environ quatre siècles pius tard, Sardes fut prisé de la même manière par un des généraux d’Antiochos le Grand (Polybe, VII, 4-1). — 2. Hérodote, I, 81-83.

516 CHAPITRE XIii.

quand la prise de Sardes fit de lui un mendiant et un esclave. Il faillit être tué dans la foule par un soldat perse qui ne le connaissait pas; un autre de ses fils, sourd et muet de naissance, vit le danger et en fut si tffrayé que la parole luirevint aux lèvres : « Soldat, cria-t-il, ne tue pas Kræsos!» Tels furent ses premiers mots, et depuis il conserva la faculté de parler. Kræsos, mené devant le vainqueur, fut condamné à mourir. Il était déjà sur le bûcher quand les paroles de Solon lui revinrent à l'esprit avec tant de force qu'il s'écria par trois fois : « Solon! » Kyros, frappé de cette exclamation, l’interrogea, apprit son histoire et lui fit grâce. La flamme refusait de s’éteindre et Kræsos allait périr quand un orage amassé par Apollon éclata soudain et noya le bûcher en quelques instants!. Bien traité par Kyros, il devint l'ami fidèle et le conseiller du vainqueur, l’accompagna désormais partout et lui fut utile en plus d’une circonstance. En passant l’Halys il avait détruit un grand empire, mais cet empire était le sien. Le fils de Kambysès le Perse et de la femme mède, le Mulet, comme l'avait appelé l’oracle, retourna à Ecbatane après sa victoire et laissa à ses lieutenants le soin d’achever la conquête. Mazarès réprima une révolte de Sardes, prit l’une après l’autre les villes grecques de la côte et mourut à la peine. Son successeur, Harpagos, acheva sa tâche et conquit la Lycie, qui avait résisté avec succès à toutes les tentatives des rois de Lydie. Quelques-uns des colons grecs, les gens de Phocée et de Téos, s’expatrièrent; la population entière de Xanthos se fit massacrer plutôt que de se rendre. Le reste se résigna aisément à son sort et reconnut la souveraineté des Perses?.

Tandis qu'Harpagos achevait la soumission de l'Asie Mineure, Kyros s’enfonçait dans les régions lointaines de l'extrême Orient. La Bactriane fut frappée la première. Ses habitants comptaient parmi les meilleurs soldats du

le Hérodote, [, 29-46, 85-91. CF. Ctésias, Persica, $ 4 ; Nicolas de Damas, édit. C. Müller, où certaines circonstances du récit primitif sont passées ou adoucies., — 2. Hérodote, 1, 141-176.

monde, et durent ne céder qu'après une résistance acharnée ; Ctésias affirme pourtant qu'ils mirent bas les armes en apprenant que Kyros avait épousé une fille d’Astyagès!. On ne voit pas trop en quoi ie mariage du conquérant avec une princesse mède pouvait exercer “quelque influence sur la décision des Bactriens; Ctésias n'aura fait sans doute que reproduire une légende reçue de son temps à la cour de Suse. La conquête de Bactres entraînait celle de la Margiane, de l’Ouvarazmiya (Khorasmie?) et de la Sogdiane. Kyros occupa solidement ces provinces et y construisit plusieurs places fortes, dont la plus célèbre, Kyropolis ou Kyreskhata, commandait un des gués principaux du fleuve [axartès*. Les steppes de la Sibérie arrêtèrent sa marche vers le nord, mais à l’est, dans les plaines de la Tartarie chinoise, vivait un peuple de race touranienne, les Çakâ ou Saces, renommés pour leur bravoure et eur richesse, Kyros. les attaqua, prit leur roi Amorgès et crut les avoir réduits; mais Sparêthra, femme d’Amorgès, rassembla ce qui lui restait de troupes, battit les envahisseurs et les contraignit à lui rendre son mari en échange des prisonniers qu’elle avait faits*. Malgré leur victoire, les Saces se reconnurent tributairesÿ, et formèrent désormais l’avant-garde de l'empire contre les nations de l'Est. En les quittant, Kyros remonta vers le sud sur le plateau de l'Iran et conquit l'Haraïva (Arie), les Thatagous (Sattagydie), l’'Haraouvati, le Zaranka, le pays entre la rivière de Caboul et le fleuve Indosf. On ne sait s’il poussa bien loin au delà du grand lac Hamoun et parvint jamais aux

bords de la mer Érythrée; une tradition d'époque posté-

rieure prétendait qu'il avait essayé de soumettre la Gédrosie et n’avait réussi qu'à perdre son armée dans les déserts sans eau de cette région ?.

1. Ctésias, Persica, $ 2.— 2. Aujourd’hui le pays au sud de la mer d’Aral, entre l'embouchure de l’Amou-Daria et le golfe de Kara-Boghâz. Cf. Ctésias dans Étienne de Byzance, s. %. Xwpauvatoi. —3. Arrien, Anabasis, IV, 2, $ 1; 3, S 1-5. — 4. Ctésias, Persica, $ 3. — 5. Hérodote, III, 93. — 6. Aujourd’hui le Kohistân et le Kaferistan. Cf. Arrien, Historia Indica, I, 2. — 1. Strabon, 1. XV, 1; Arrien, Anabasis, VI, 24,

Ces guerres l’occupèrent quinze années sans relâche, de 554 à 539!. Elles doublèrent l’étendue de son empire et lui fournirent les forces nécessaires à la conquête de la Chaldée. Depuis la défaite de Krœsos, Nabou-nahid n’avait pas cessé de se préparer à la résistance. Il avait recruté son armée, réparé les fossés et les murailles, complété l’approvisionnement des villes fortes : il s’était ménagé dans Babylone une place de refuge où il comptait se retirer en cas de défaite et lasser la courte patience des Perses ?. Lorsque la guerre éclata, en 538, il était prêt à la lutte et se tenait pour assuré de la victoire finale. L’événement parut d’abord lui donner raison : Kyros se trouva arrêté, dès le début de la campagne, par un accident qui éveilla les craintes superstitieuses de son armée. Au passage du Gyndès, un des chevaux sacrés fut entraîné par le courant et se noya. Il n’en fallait pas davantage pour frapper les esprits et faire mal augurer de l'issue. Kyros, afin de rallier les courages, s’emporta contre le fleuve et jura solennellement de le rendre si faible à l’avenir, que la première femmelette venue pourrait le franchir sans se mouiller les genoux. La marche fut suspendue, l’armée se sépara en deux corps et s’acharna tout l’été à creuser sur chaque rive cent quatre-vingt canaux où le Gyndès s’engloutit et disparut. Le travail achevé, la saison était déjà trop avancée pour qu'il fût prudent de commencer les opérations. Kyros remit l’attaque au printemps de l’année suivante,

La résistance fut moins dure qu’ii ne l'avait supposé. Il passa le Tigre sans obstacle et marcha droit sur Babylone : à quelques kilomètres en avant, il rencontra l’armée chaldéenne aux ordres de Nabou-nahid et la dispersa. La plus

$ 3, d’après Néarque (Fragm. 23, édit. Müller). Cf. Spiegel, Erdnische Alterthumskunde, t. IT, p. 286-287.— 1. Hérodote, I, 177, les résume en quelques mots : Tà ävew Aotns Küpoc dväctara noie, m@v Éôvoc xataotpepôuevoc xai oùdèv mapieic. — 2. Hérodote, I, 190. — 3. Id., ibid., 189. Cette histoire a élé regardée comme une fable par différents auteurs (Spiegel, Erdnische Alterthumskunde, t. II, p. 287, note 2; H. Rawlinson, dans l’Herodotus de G. Rawlinson, t. I, p. 262); elle a été acceptée par d’autres sans discussion, comme un trait de despotisme oriental (Grote, History of Greece, t. IV, p. 284-285).

grande partie des fuyards se jeta dans la place : le roi cou-* rut s'établir à Barsip avec quelques soldats!. Peut-être imaginait-il engager les Perses à le poursuivre et à diviser leurs forces; peut-être espérait-il avoir le temps de rassembler une nouvelle armée et de descendre en plaine une seconde fois. Son fils, Bel-sar-oussour, qu’il venait d’associer au trône ?, prit le commandement en son absence et repoussa les entreprises de l’ennemi avec tant d’énergie, que Kyros commença à douter du succès. Laissant un corps d'observation sous les murs de Babylone, il s’alla poster à quelques lieues plus haut et exécuta sur les bords de l’Euphrate les travaux de dérivation qui lui avaient si bien réussi sur les bords du Gyndès. Il établit des barrages, remit en état et agrandit le réseau de canaux qui faisaient communiquer la rivière avec les réservoirs à moitié vides, dont la légende populaire plaçait la construction au compte de la reine Nitôkris, et se ménagea la faculté de mettre à sec, en quelques heures, la partie du fleuve qui traverse la ville. Les travaux terminés, il attendit pour faire écouler l’eau le moment où les Babyloniens célébraient une de leurs grandes fêtes, engagea son armée dans le lit à moitié vide, et se glissa le long des quais à la tombée de la nuit. Si les assiégés avaient veillé tant soit peu, ils pouvaient prendre l’armée perse d’un coup de filet et la détruire sans qu’il en échappât un seul homme : Kyros avait compté sur leur négligence, et l'événement donna raison à sa témérité. Il trouva les murs déserts, les portes ouvertes et sans gardes : les sentinelles avaient abandonné leur poste pour se joindre à la fête. Le cri de guerre des Perses éclata soudain au milieu des chants de fête : la foule affolée se laissa massacrer sans se défendre, Bel-sar-oussour périt dans la bagarre, le palais royal prit feu. Au point du jour, Kyros était maître de la ville*. Le reste de la Chaldée ne résista pas : Nabou-nahid se rendit

1. Bérose, Fragm. 14, édit. Müller. —2?. G. Rawlinson, The five great Monarchies, t. III, p. 10; J. Ménant, Babylone et la Chaldée, p. 256, 258-260.— 3. Hérodote, I, 90-91; Xénophon, Kyropédie, VIL, 5, $S 1-37.

520 CHAPITRE XNI.

sans même avoir essayé de défendre Barsip (538). Il eut la vie sauve en récompense, fut exilé en Carmanie avec sa famille, et ne tarda pas à mériter l’approbation des Perses par la sagesse de sa conduite. Le successeur de Naboukoudour-oussour, le prince qui avait régné dix-huit ans sur la moitié de l’Asie, devint gouverneur de province au service de ses vainqueurs‘ : Assour-edil-iläni n’avait pas eu pareille fortune.

Les pays qui avaient appartenu au Chaldéen, la Mésopotamie, la Syrie, la Palestine, passèrent aux mains des Perses. La Phénicie, entraînée par l’exemple, se détacha de l’Égypte sans qu'Ahmès fit rien pour la retenir : il voulait la tranquillité à tout prix et sacrifia ses possessions lointaines à l’amour de la paix. Les Sémites perdirent

1. Bérose, Fragments 9, 14. Voici, d’après le canon de Ptolémée et les monuments, le tableau des rois de Chaldée depuis Nabou-nâtsir :

I NABOU-NATSIR, Naëovascäpov, 741-133 TE NAHID, Naûtou, 133-131 IT OuxINzIR et POUL, Xuvlipou ai Ilwpou, 731-726 IV ILou-ILLOU, ’Povlaiov, 726-721 \'e MARDOUK-BAL-IDINNA, Mopôoxeuraôoy, 721-709 VI SARYOUKIN, APXEGVOU, 709-704 Premier interrègne, AGacthebtou rpwrov, 104-102 VII BEL-IPNOU, BnAiGou, 102-699 VIII ASSOUR-NADIN-SOUM, ‘Acoapadivou, 699-693 IX Riou-BEz, Pnyebñdov, 693-692 X Mousist-MARDOUK, Mecnoiuopüdxov, 692-688 + Deuxième interrègne, AGaoreütou devtéoov, 688-680 XI ASSOUR-AKHÈ-IDIN, Acapadivou, 680-667 XII SAMOUL-MASADD-YOUKIN, Zaocdovyivou, 667-647 À pe SE = XIII | ME Ds | KiwnhaGévou, 647-625 XIV NABOU-BAL-OUSSOUR, Naborolacodpou, 625-604 I XV NABOU-KOUDOUR-OUSSOUR II, NaGoxohacodpou, 604-561 1] XVI Aviz-MARDOUK, Doapoudapou, 561-559 | xvI} NIRGAL-SAR-OUSSOUR, N :

BEL-LABAR-ISKOUN, nptyasolagépou, 559-555 | XVIII NABOU-NAHID, NaGovaôlou, 555-538 |

CF. Schrader, Die Keilinschriften und das Alte Testament, p. 332.

LA CONQUÈÊTE PERSE. 521

leurs anciens maîtres et en gagnèrent de nouveaux sans plus s'inquiéter du changement que s’il ne se fût point agi d’eux et de leurs intérêts : du moment qu'ils ne pouvaient plus être libres, peu leur importait qui régnait. Seuls les Juifs accueillirent la chute de Nabou-nahid avec enthousiasme, et saluèrent de leurs vœux l’avénement de Kyros comme roi de Babylone. Pendant les cinquante années de leur exil, ils avaient vécu dispersés au milieu des Chaldéens sans renier leur foi et sans perdre le sentiment de leur nationalité. Au lendemain de la victoire, ils demandèrent au conquérant la permission de retourner dans leur pays et d’y rétablir leur temple. Kyros avait besoin, sur les frontières d'Égypte, d’un peuple énergique et dévoué : il trouva que les Juifs réunissaient ces deux qualités et leur accorda la faveur qu’ils demandaient. Quarante-deux mille personnes des tribus de Juda et de Benjamin partirent aussitôt pour la terre promise, vinrent se loger sur les ruines de Jérusalem, et commencèrent sans plus tarder l’édification d’un nouveau temple. Ils avaient pour chefs Seroubabel, fils de Salthiel, et le gränd prêtre Jeshua (536).

Une guerre immédiate contre e l'Égypte semblait être imminente : Kyros hésita un instant, puis se rejeta vers l'Est et disparut d’une manière mystérieuse (529). Au dire de Xénophon, il’ mourut dans son lit, entouré de ses enfants, et ne cessa d’édifier ceux qui l'approchaient par la sagesse “plus qu'humaine dont il fit preuve à ses derniers moments”, Ctésias contait qu'il avait été blessé dans un engagement contre les Derbikes, peuple à moitié sauvage de la Bactriane, et qu'il avait succombé aux suites de sa blessure trois jours après la bataille$. Selon Hérodote, il

1. II Chroniques, xxxv1, 22-23; Esdras, 1-17. — 2. Xénophon, Kyropédie, 1. VII, c. vir, $ 3-38. — 3. Ctésias, Persica, $ 6-8. Une tégende très-postérieure contait que Kyros, parvenu à l’âge de cent ans, avait demandé à voir tous ses amis. On lui répondit que son fils Kambysès les avait fait mettre à mort; le chagrin que la cruauté de son fils lui causa le tua en quelques jours (Lucien, Macrob., x1v, d’après Onésicrite, Fragm. 32, édit. C. Müller)

fit demander en mariage Tomyris, reine des Massagètes, et fut repoussé. Le dépit le poussa à la guerre : il franchit le fleuve Araxès', battit les Massagètes et prit le fils de leur reine, Spargapisès, qui se tua de désespoir. « Tomyris ayant rassemblé ses forces, attaqua les Perses. De toutes les batailles livrées entre barbares, celle-là me paraît avoir été la plus sanglante, à en juger du moins par ce que j'ai oui dire. Ils commencèrent par se cribler de flèches à courte distance; quand les flèches leur manquèrent, ils tombèrent les uns sur les autres à coups de piques et de sabres. Ils soutinrent la lutte pendant longtemps sans qu'aucun parti voulût fuir : à la fin les Massagètes prirent le dessus. La plus grande partie de l’armée perse resta sur le champ de bataille; Kyros lui-même y périt après un règne de vingt-neuf ans. Tomyris ayant rempli une outre de sang humain, ordonna qu’on cherchät parmi les morts le cadavre de Kyros: dès qu’on l’eut trouvé, elle lui fit plonger la tête dans l’outre et l’accabla d’injures. « Bien que je vive et que je sois victorieuse, tu « m'as perdue en m’enlevant mon fils par ruse : aussi moi « te rassasierai-je de sang?. » Les Perses parvinrent à recouvrer le corps de leur roi et le transportèrent à Pasargades, où ils l’ensevelirent somptueusement dans les jardins de son palais*.

La poésie populaire, qui avait défiguré sa vie et substitué des histoires fabuleuses au récit véritable de ses actions, s’attacha à faire de lui le portrait idéal d’un prince d'Orient : il devint dans la légende le plus brave, le plus doux, même le plus beau des hommes. En fait, il paraît avoir eu toutes les qualités d’un général, l’activité, l’énergie, la bravoure, l’astuce et la duplicité si nécessaire en Asie au succès de la conquête : il n’eut pas les qualités d’un administrateur et ne fit rien pour consolider

1. Peut-être le Jaxartès. — 2. Hérodote, I, 204-214. — 3. Arrien, Anabasis, 1. VI, 19, $ 4-9, d’après Aristobule (Fragm. 31, édit. C. Müller). Cf. Pseudo-Callisthenes, 1. II, ch. 18, où l’auteur place à côté lun de l’autre le tombeau de Kyros et celui dé « Nabonasar, que les Grecs appellent Naboukhodonosor. »

l'empire qu’il avait fondé. En Lydie seulement il mit un gouverneur perse : partout ailleurs il se contenta d’une déclaration d’obéissance et laissa le gouvernement aux mains des indigènes. Il avait su réunir tous les pays du vieux monde, l'Égypte exceptée, sous la domination de son peuple : il laissait le soin d’organiser la conquête à ceux qui viendraient après lui’.

Hambysès: Shmès EX et Psamétik KEK; conquête de l'Égypte; tentatives sur la Libye et Éthiopie; le faux Smerdis.

Kyros avait légué l'empire à l’aîné de ses enfants, Kambouzia IT, que les Grecs appelèrent Kambysès, et le commandement de plusieurs provinces à Bardiya (Smerdis), son second fils?. Réglant sa succession par avance, il s’était flatté de prévenir les querelles qui accompagnent d’ordinaire en Orient un changement de règne. Son espoir fut déçu : Kambysès, à peine monté sur le trône, fit mettre son frère à mort. Le crime fut commis avec tant de prudence et de secret qu'il passa inaperçu du vulgaire : le peuple et la cour crurent que Bardiya avait été enfermé dans quelque palais éloigné de la Médie et s’attendirent à le voir reparaître bientôt ?.

Après s’être débarrassé d’un rival qui pouvait devenir dangereux, Kambysès ne songea plus qu’à la guerre. Seule parmi les grandes nations du vieux monde l'Égypte demeurait indépendante : protégée par le désert et les marais du Delta, elle bravait la puissance des Perses et suivait en paix le cours de son développement. Depuis son inter-

1. G. Rawlinson, The five great Monarchies, t. III, p. 388-390. — 2. Hérodote, I, 208; Ctésias, Persica, $ 8; Xénophon, Kyropédie, VIII, 7, $ 11. Ctésias donne à Bardiya le nom de Tanyoxarkès et lui attribue le gouvernement de la Bactriane, des Khorasmiens, des Parthes et des Carmaniens. Xénophon l'appelle Tanaoxarès et le fait régner sur les Mèdes, les Arméniens et les Cadusiens. — 3. Hérodote, III, 30; J. Ménant, les Achéménides, p. 106. D’après Hérodote, l’assassinat eut lieu pendant l’expédition d'Égypte; d’après l'inscription de Behistoun, il eut lieu auparavant.

vention malheureuse en Lydie, Ahmès IT s’était toujours! conduit de manière à ne fournir à ses voisins aucun prétexte de guerre. Il réussit à se tenir en bonne intelligence avec Kyros et profita des vingt-cinq années de tranquillité que sa prudence lui assura pour porter son royaume au plus haut degré de la prospérité. Le réseau des canaux fut réparé et agrandi, l’agriculture encouragée, le commerce étendu : «on dit que l'Égypte ne fut jamais plus florissante ni plus prospère, que jamais le fleuve ne fut aussi bienfaisant pour la terre, ni la terre aussi féconde pour les hommes, et qu’on y comptait alors vingtmille villes habitées!. » Les carrières de Trouwou et de Souan furent rouvertes et exploitées comme aux plus beaux jours ?. Thèbes, où l’une des femmes d’Ahmès, la reine Onkhnas, paraît avoir passé la plus grande partie de sa vie’, reprit quelque animation ; les monuments de Karnak furent restaurés à grand soin, et quelques riches particuliers se firent creuser des tombeaux qui, pour l’étendue et le fini des bas-reliefs, ne le cèdent en rien aux plus belles tombes d'autrefois. Le reste de la haute Égypte était déjà trop dépeuplé pour qu'il fût-nécessaire d’y entreprendre des travaux considérables; les forces vives du pays se concentrèrent sur Memphis et sur les villes du Delta. A Memphis, Ahmès I fit bâtir un temple d’Isis qu'Hérodote qualifie de «très-grand et très-digne d’être vu»; ce ‘ temple a malheureusement disparu, ainsi que le culosse couché de soixante-quinze pieds de long que le même prince avait placé devant le temple de Phtah#. A Saïs, il construisit dans le temple de Neith des propylées « qui surpassaient beaucoup les autres ouvrages de ce genre iant par leur élévation et leur grandeur que par la grosseur et la qualité des matériaux. » Ils étaient ornés de colonnes énormes et précédés d’une longue avenue de sphinx. On y admirait deux grands obélisques, une statue

1. Hérodote, IT, 117. — 2. Id., sbid., 115. — 3. Le sarcophage de la reine Onkhnas est aujourd’hui au British Museum. — 4. Hérodote, II,

couchée en tout semblable à celle de Memphis, et une chapelle monolithe en granit rose que le roi avait fait venir d'Abou. Deux mille bateliers avaient été occupés pendant ‘trois‘ans à la transporter. Elle avait à l’extérieur environ ! 11m de long, 7%,38 de large et 4 mètres de haut; évidée à l'intérieur, elle pesait encore près de cinq cent mille kilogrammes. Elle ne fut jamais placée au fond du sanctuaire, mais demeura toujours à l’entrée du temple. « On conte que l’architecte, au moment même où le monument atteignit son site actuel, poussa un soupir, songeant au temps qu’avajit exigé le transport, et lassé par ce rude labeur. Ahmès entendit le soupir, et, le tenant à présage, point ne voulut qu’on menât plus loin la pierre. D’autres disent toutesfois qu'un des ouvriers employés à la manœuvre fut écrasé et tué par la masse et que ce fut la raison pourquoi on la laissa à l’endroit où elle est maintenant.»

La révolution qui avait porté Ahmès au trône avait été faite par le parti national égyptien contre les étrangers. Les mercenaires et les marchands grecs avaient soutenu Ouhabrâ contre son rival : on pouvait craindre que celui-ci une fois vainqueur ne les chassât de son royaume. Il n’en fut rien : Ahmès roi oublia les i injures d’Ahmès prétendant à la couronne. Ses prédécesseurs avaient bien accueilli les Grecs ; lui, les aima passionnément 2, et se fit aussi Grec qu'il était "possible à un Égyptien de le devenir. Moitié politique, moitié caprice, il épousa une femme de Cyrène, Ladikë, fille, selon les uns, d'Arkésilaos le roi, ou de Battos, selon les autres, d'un riche particulier nommé Critoboulos 5. Il entretint des relations amicales avec les principaux sanctuaires de l’Hellade et leur fit des présents à plusieurs reprises. En 548 le temple de Delphes fut brûlé, et

1. Hérodote, Il, 175; Letronne, La Civilisation égyptienne depuis l'établissement des Grecs, sous Psammitichus, jusqu’à la conquête d'Aexandre, p. 23-26. Le Musée du Louvre possède un naos monolithe plus pelit que le naos décrit par Hérodote, mais taillé, comme lui, sous le règne d’Ahmès II (D, 29). — 2. Hérodote, II, 178, l'appelle guélnv. — 3. Id., bid., 181.

les Amphictyons s’engagèrent à le rebâtir moyennant trois cents talents dont un quart fourni par les Delphiens. Pour se procurer le reste de la somme il fallut quêter chez toutes les nations amies : Ahmès leur donna pour sa part mille talents d’alun d'Égypte, le plus estimé de tous, dont les quêteurs surent tirer bon profit'. Il envoya à Cyrène une statue de sa femme Ladikê, et une statue de Neith dorée complétement ; à la Minerve de Lindos, deux statues de pierre et une cuirasse de lin d’une finesse merveilleuse ? ; à Junon Samienne deux statues en bois qui existaient encore au temps d’'Hérodote *. à

Aussi les Grecs affluèrent en Egypte et «s’y établirent en si grand nombre que, pour éviter toute querelle avec les indigènes, il fallut régler à nouveau leur position. Les colonies fondées le long de la branche Pélusiaque par les loniens et les Cariens de Psamétik I avaient prospéré et possédaient déjà une population qu’on peut évaluer à près de deux cent mille âmes “. Ahmès la transféra à Memphis ou dans les environs pour se garder contre ses sujets égyptiens. Il concéda aux nouveaux venus près de la bouche Canopique une ville qui prit le nom de Naucratis et qu’il leur abandonna complétement 5. Ce fut une vraie république, gouvernée par des magistrats indépendants, prostates ou timouques’; on y trouvait un Prytanée, des Dionysiaques, des fêtes d’Apoilon Komæos, des distributions de vin et d'huile, le culte et les mœurs de la Grèce *. Ce fut désormais le seul port ouvert aux étrangers. Lorsqu'un navire marchand poursuivi par les pirates, assailli par la tempête ou contraint par quelque accident de mer, abordait sur un autre point de la côte, son capitaine devait se pré-

1. Hérodote, IT, 180. — 2. Les débris en subsistaient encore au temps de Pline l’Ancien, H. N.,XIX, 1, mais les curieux en arrachaient les morceaux, afin de vérifier si, comme l’assure Hérodote (II, 47), chacun des fils était formé de trois cent soixante-cinq brins, tous visibles à l'œil nu. — 3. Hérodote, Il, 182. — 4. Letronne, la Civilisation égyptienne, p. 11. — 5. Hérodote, IT, 154. — 6. Id., ibid., 178. — 7. Hermias de Naucratis dans Athénée, IV, 149. — 8. Letronne, la Civilisation égyptienne, p. 11-12; G. Lumbroso, Recherches sur l’économie politique de l'Égypte sous les Lagides, p. 222-293.

senter devant le magistrat le plus proche, afin d’y jurer qu’il n'avait pas violé la loi de son plein gré, mais forcé par des motifs impérieux. Si l’excuse paraissait valable, on lui permettait de faire voile vers la bouche Canopique; quand les vents ou l’état de la mer s’opposaient à ce qu’ii partit, il pouvait embarquer sa cargaison sur des bateaux du pays et la transporter à Naucratis par les canaux du Delta *. Cette disposition de la loi fit la fortune de Naucratis : elle devint en quelques années un des entrepôts les plus considérables du monde ancien. Les Grecs de tous pays la remplirent et ne tardèrent.pas à se répandre sur les campagnes environnantes, qu’ils semèrent de villas et de bourgs nouveaux.

Les marchands qui ne tenaient pas à vivre sous le régime des lois grecques furent autorisés à s'établir dans telle ville d'Egypte qu’il leur plairait choisir et à s’y bâtir des factoreries. Ahmès leur accorda même le libre exercice de leur culte et leur donna le droit d’élever des temples aux dieux de leur patrie. Les Éginètes construisirent un temple à Zeus, les Samiens à Hèra, les Milésiens à Apollon. Neuf villes d'Asie Mineure s’entendirent pour édifier à frais communs un temple qu’elles nommèrent l’Hellènion ?. La haute Égypte et le désert lui-même ne furent pas à l'abri de cette invasion pacifique. Les marchands grecs sentirent de bonne heure la nécessité d’avoir des agents sur la route des caravanes qui viennent de l’intérieur de l'Afrique : des Milésiens s’établirent dans l'antique cité d'Abydos?, et les Samiens de la tribu Æskhrionie avaient poussé jusque dans la Grande Oasis *. La présence de ces étrangers au milieu d’eux ne dut pas peu scandaliser les indigènes de la Thébaïde, et ne contxibua pas à diminuer ies sentiments de haine qu’ils avaient voués au roi usurpateur. Les Grecs de leur côté rapportaient de ces régions

1. Hérodote, Il, 119. — 9. Id., ibid., 118. — 3. Étienne de Byzance, $. 0. ’AGvdoc, raconte que les Milésiens avaient fondé Abydos d'Égypte. M. Letronne (la Civilisation égyptienne, p. 13) à fort bien vu qu'il s’agissait ici d’une factorerie fondée par les Milésiens vers le règne d’Ahmès. — 4. Hérodote, IlI, 26.

528 ë CHAPITRE XII.

lointaines des récits merveilleux qui soulevaient la curiosité de leurs compatriotes et des richesses qui excitaient leur cupidité : philosophes, marchands, soldats, s’embarquaient pour le pays des merveilles, à la recherche de la science, de la fortune ou des aventures. Ahmès, qui craignait toujours une attaque des Perses, accueillait les émigrants à bras ouverts : ceux qui restaient s’attachaient à sa personne, ceux qui partaient emportaient avec eux le souvenir des bons traitements qu'ils avaient reçus et préparaient en Grèce les alliances dont l'Égypte devait avoir besoin dans quelques années au plus tard.

Dès que Kyros fut mort, Ahmès se prépara à la guerre : Kambysès ne cherchait qu’un prétexte à la déclarer et saisit le premier qui s’offrit. Au dire des Perses, il fit demander en mariage la fille du vieux roi dans l’espoir qu'on la lui refuserait et qu’il aurait une injure à venger: Ahmès, au lieu de sa propre fille, envoya Nitêtis!, fille d’Ous habrâ. « Quelque temps après, Kambysès se trouvant avec . elle l’appela par le nom de son prétendu père. Sur quoi elle dit : « Je vais, Ô roi! que tu ne soupçonnes pas com- « bien tu as été trompé par Amasis : il m’a prise et, me. « couvrant de parures, m'a envoyée à toi comme étant sa « propre fille. De vrai, je suis l’enfant d’Apriès, qui était « son seigneur et maître jusqu’au jour qu'il se révolta et, « de concert avec le reste des Égyptiens, le mità mort.» Ce discours et le motif de querelle qu’il renfermait soulevèrent

. la colère de Kambysès, fils de Kyros, et attirèrent ses ar-

mes sur l’Égypte*. » En Egypte, on contait les choses autrement. Nitêtis avait été envoyée à Kyros et lui avait donné Kambysès* : la conquête n’avait été qu’une revendication de la famille légitime contre l’usurpateur Ahmès, et Kambysès montait sur le trône moins en vainqueur qu’en

petit-fils d'Ouhabrâ. C'est par une fiction aussi puérile que

les Égyptiens de la décadence se consolaient de leur faiblesse et de leur honte. Toujours orgueilleux de leur gloire

1. La forme égyptienne de ce nom est Neifiritis ou Netartis. — 2. Hérodote, III, 1; cf. Athénée, XIII. — 3. Hérodote, IL, 2.

| passée, mais incapables de vaincre et de commander, ils n’en prétendaient pas moins n'être vaincus et commandés que par eux-mêmes. Ce n’était plus la Perse qui imposait

son roi à l'Égypte : c'était l'Égypte qui imposait le sien à la Perse et par la Perse au reste du monde.

Depuis longtemps le désert et les marais formaient le véritable boulevard de l'Égypte contre les attaques des princes asiatiques. Entre le dernier poste important de la Syrie, Jénysos ! et le lac Serbônis, où se trouvaient les avant-postes égyptiens, il ya près de quatre-vingt-dix kilomètres d'intervalle, qu’une armée ne pouvait faire en moins de trois journées de marche?. Dans les siècles passés, l'étendue de désert avait été moins grande : mais les ravages des Assyriens et des Chaldéens avaient dépeuplé le pays et livré au pouvoir des Arabes nomades des régions jadis assez faciles à parcourir. Un événement imprévu tira Kambysès de l'embarras où le jetait la traversée du désert. Un des généraux d’Ahmès, Phanès d’Halicarnasse, déserta et vint prendre du service en Perse. Il avait du jugement, de l’énergie et une profonde connaissance de l'Egypte. Il conseilla au roi de s’entendre avec le sheïkh qui dominait Sur cette côte et de lui demander un sauf-conduit. L’Arabe disposa tout le long de la route des relais de chameaux chargés d’eau en quantité suffisante pour les besoins d’une armée. |

En arrivant devant Péluse, les Perses apprirent qu’Ahmès était morti et que son fils Psamétik IT l'avait remplacé. Malgré leur confiance aux dieux et en eux-mêmes, les Égyptiens étaient en proie à de sombres pressentiments. Ce n’étaient plus seulement les nations du Tigre et de l’Euphrate, c'était l’Asie entière, du Gange à l'Hellespont, qui se ruait sur la vallée du Nil et menaçait de l’écraser. Le peuple, tourmenté par la crainte de l’étranger, voyait partout des signes et changeait en mauvais présage le moindre phénomène de la nature. La pluie estrare dans la Thé- :

1. Aujourd’hui Khan-Yoûnous. — 2. Hérodote, III, 5. — 3. Id., ibid., 4-9. — 4. Id., ibid., 10; Diodore, I, 68.

baïde et les orages ne se produisent guère qu'une ou deux fois par siècle. Quelques jours après lavênement de Psa- . métik, « la pluie tomba à Thèbes en petites gouttes, ce qui n’était jamais arrivé auparavant. » La bataille qui -s’engagea en avant de Péluse fut menée de part et d'autre avec une bravoure désespérée. Phanès avait laissé ses enfants en Égypte. Ses anciens soldats, les Cariens et les Ioniens au service de Pharaon, les égorgèrent sous ses yeux, recueillirent leur sang dans un grand vase à moitié plein de vin, burent le mélange et se lancèrent comme des furieux au plus fort de la mêlée. Vers le soir, la ligne égyp- -tienne pliaenfn et la déroute commença. Au lieu de rallier les débris de ses troupes et de disputer le passage des canaux, Psamétik, perdant la tête, courut s’enfermer dans Memphis. Kambysès l’envoya sommer de se rendre, mais la foule furieuse massacra les hérauts. Après quelques jours de siége, la ville fut prise. La Haute-Egypte se soumit sans résistance, les Libyens et les Cyrénéens n'attendirent pas qu'on les attaquät pour oËrir un tribut. Une seule bataille heureuse avait sufñ pour détruire l'empire des Pharaons ? (598).

Cette chute rapide d’une puissance qui depuis des siècles défiait tous les efforts de l'Orient, et le sort de ce roi qui n’était monté sur le trône que pour tomber aussitôt, remplirent les contemporains d'étonnement et de pitié. On contait que, dix jours après la reddition de Memphis, le vainqueur voulut éprouver la constance de son prisonnier. Il fit défiler devant lui sa fille habillée en esclave, ses fils et les fils des principaux Egyptiens qu'on menait à la mort, sans qu'il se départit de son impassihilité. Mais un de ses anciens compagnons de plaisir étant venu

1. Hérodote, III, 10. Jusqu'à nos jours les gens de la Haute-Ésypte ont considéré la pluie comme un événement de mauvais augure. Un d'eux disait, au commencement du siècle, en parlant de l'expédition du général Bonaparte : « Nous savions qu'un grand malheur nous menaçait: il avait plu à Thèbes un peu avant l'arrivée des Français. » — 2. Hérodote, IIT, 10-13 ; Diodore, I, 68, ignore Psamétik II, et Ctésias, Persica, Ç 9, le nomme Amyrtæos. Le

à passer, couvert de haïllons comme un mendiant, Psamétik éclata en sanglots et se battit le front de désespoir. Kambysès, étonné de cet excès de douleur chez un homme qui venait de marquer tant de fermeté, lui en fit demander la raison. « À cette question il répondit : «O fils de CE Kyros! {mes infortunes personnelles sont trop grandes pour « qu’on les pleure, mais non pas le malheur de mon ami. « Quand unhomme tombe du luxe et de l'abondance dans la « misère au seuil de la vieillesse, on peut bien pleurer sur « lui.» Lorsque le messager rapporta ces paroles à Kambysès, il reconnut que c'était vrai ; Kræsos éclata en pleurs, lui aussi, — car il était en Égypte avec Kambysès, — et tous les Perses présents se mirent à pleurer. Même Kambysès fut touché de pitié. » Il traita son prisonnier en roi et allait peut-être Le rétablir comme vassal sur le trône d’Egypte, quand il apprit que Psamétik conspirait contre lui. Ii le fit mettre à mort’ et confia le gouvernement de l’Egypte au Perse Aryandès?.

1. Hérodote, III, 14-15. D’après Ctésias, Persica, 9, le roi d'Égypte fut envoyé à Suse et y mourut prisonnier. — 2. Hérodote, IV, 166. Voici le tableau de la famille Saïte depuis Tawnekht:

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