llO.od^lc II
l'autre rive. Un autre étranger étant survenu avec pareille offrande, les prêtres la prirent, firent le tour du lac, et après avoir atteint le crocodile, lui donnèrent Toffrande de la même manière *. » Le culte de ces animaux était aussi dispendieux que le culte des dieux à forme humaine. Il n'était pas rare de voir un riche particulier dépenser tout ou partie de son bien à leur faire de splendides funérailles*. Leur mort était un deuil public pour le nome, parfois pour TÊgypte entière ; leur meurtre, un crime puni de mort. Lorsqu'un indigène ou un étranger en tuaient un par mégarde, les prêtres réussissaient quelquefois à préserver le coupable contre la fureur populaire en lui imposant une pénitence; mais le plus souvent leur intervention elle-même était impuissante à le sauver. Du temps que l'historien Diodore voyageait en Egypte, vers le milieu du premier siècle avant notre ère, un Romain, établi dans Alexandrie, tua par hasard un chat. Le peuple s'assemble aussitôt, le saisit et le met à mort malgré sa qualité de citoyen romain, malgré les prières du roi, qui dépendait de Rome et craignait pour sa couronne •.
Les plus célèbres des animaux sacrés étaient le bœuf Mnévis, et l'oiseau Bennou, le Phénix, à Héliopolis; le bouc de Mendès et le bœuf H^api à Memphis. Le bouc de Mendès était « l'âme d'Osiris » , le bœuf Mnévis « l'âme de Râ ». Au dire des Grecs, le Phénix arrivait tous les cinq cents ans de l'Ouest et s'abattait dans le temple de Râ. Quelques-uns prétendaient qu'il apportait avec lui le corps de son père enveloppé de myrrhe. D'autres disaient qu'il venait se faire brûler lui-même sur un bûcher de myrrhe et de bois odorants, pour renaître de ses cendres et repartir à tire-d'aile vers sa patrie d'Orient*. En fait le Bennou était une espèce de vanneau dont la tête était ornée de deux longues plumes flottantes. U passait pour l'incarnation d'Osiris, comme l'Ibis pour l'incarnation de Thot et l'épervier pour l'incarnation d'Hor.
1. Strabon, 1. XVII, ch. i. — 2. Diodore, I, 84. — 3. Diodore, I, 83. — 4. Hérodote, II, 73.
Le bœuf Hapi avait fini par devenir aux yeux des Égyptiens l'expression la plus complète de la divinité sous forme animale. Il procédait à la fois d'Osiris et de Phtah : aussi l'appelle-t-on « la seconde vie de Phtah» et «Tâme d'Osiris* ». Il n'avait point de père, mais un rayon de lumière venu du ciel fécondait la génisse qui le portait et ne pouvait plus désormais avoir d'autre enfant*. Il devait être noir, porter au front une tache blanche triangulaire, sur le dos la figure d'un vautour ou d'un aigle aux ailes éployées, sur la langue l'image d'un scarabée : les poils de sa queue étaient doubles. « Le scarabée, le vautour et toutes celles des autres marques qui tenaient à la présence et à la disposition relative des épis n'existaient pas réellement. Les prêtres, initiés aux mystères d'Apis, les co»naissaient sans doute seuls et savaient y voir les symboles exigés de l'animal divin, à peu près comme les astronomes reconnaissent dans certaines dispositions d'étoiles les linéaments d'un dragon, d'une lyre et -d'une ourse*. » Il vivait à Memphis dans une chapelle attenante au grand temple de Phtah et recevait de ses prêtres les honneurs divins. Il rendait des oracles aux particuliers qui venaient le consulter et pouvait remplir d'une fureur prophétique les enfants qui l'approchaient*.
La durée de sa vie ne devait pas excéder un certain nombre d'années fixé par les lois religieuses : passé vingt-cinq ans, les prêtres le noyaient dans une fontaine consacrée au Soleil. Cette règle, en vigueur à Tépoque Romaine, n'existait pas encore ou n'était pas rigoureusement appliquée dans les temps Pharaoniques, car deux Apis contemporains de la vingt-deuxième dynastie vécurent plus de vingtsix ans*. L'Apis défunt devenait un Osiris et prenait le nom d'Osar-Hapi, d'où les Grecs ont tiré le nom de leur dieu Sarapis. Au commencement, chaque animal sacré
1. D» Mde, c. 20; Strabon, 1. XVII, c. 1. — 2. Hérodote, III, 28. Cf. Pomponius Mêla, I, 9; Plinius, VIII, 46. —3. iiarïeiiey RenteignemeiUs mr les Apis, dans le BiMeUn archéologique de VAthenœum français, 1853, p. 54. — 4. Pline, 1. VUI, c. 4, 6. - 5. Auguste Mariette, RenseignemerUs, 1. 1, p. 94-100.
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avait sa tombo isolée dans cette partie de la nécropole Meraphite que les Grecs appelaient le Sérapéion. Elle so composait d'un édicule orné de bas-reliefs sous le-quel on pratiquait une chambre carrée à plafond plat. Vers le milieu du règne de Ramsès II, au tombeau isolé on substitua un cimetière commun* On creusa dans la roche vive une longue galerie d'une centaine de mètres (le long, sur chaque côté de laquelle ont été successivement percées quatorze chambres assez grossières; plus tard, le nortibre des galeries et des chambres s'accrut à mesure que le besoin s'en faisait sentjr. La momie d'Apis une fois mise en place, les ouvriers muraient l'entrée de la chambre; mais les visiteurs ou les dévots avaient l'habitude do déposer soit dans le mur mémo qui barrait l'accès du caveau, soit dans les parties voisines du rocher une stèle contenant leur nom et une prière à l'Apis mort*. Ce culte, établi d'une manière définitive par le secqnd roi de la deuxième dynastie, dura jusqu'aux derniers jours de l'Egypte. Mais alors, après la dispersion des prêtres, les tombes furent violées, puis abandonnées, et le désert s'en empara : au bout de quelques années le sable les avait recouvertes. Il était réservé îi M. Mariette de les retrouver en 1851, après quatorze siècles et plus d'un oubli complet*
Telle est dans son ensemble la religion égyptienne. Nous devons reconnaître que, malgré l'étrangetô de certaines conceptions, elle ne manquait ni d'élévation ni de grandeur. Mais au cours des siècles elle s'altéra et se perdit. Dans les textes d'époque grecque et romaine, l'idée si haute de la divinité que s'étaient faite les premiers théologiens de l'Egypte perce encore par instants; on rencontre encore maints lambeaux de phrases, maintes épithètes qui prouvent que le principe de la religion n'était pas oublié. Mais le plus souvent ce n'est pas avec le Dieu infini et insaisissable des anciens jours que nous avons affaire, c'est avec un dieu de
1, Cf. pour tout ce qui a rapport au culte d'Apis, Mariette, Mémoire sur la mère d'Apis, Paris, IHôG, in-'i.
chair ot d'os, qui vit sur la terre et s'est abaissi'î à n'être plus qu'un homme et qu'un roi. Ce n'est plus ce dieu dont on ne connaît ni la forme ni la substance : c'est Khnoum à Esneh, Halhor àDenderah; c'est Hor-em-akhouti (Harmakhis) patron d'Edfou, roi de la dynastie divine. 11 a une cour, des ministres, une armée, une flotte; Son fils aîné, Har-hout, prince de Koush et héritier présomptif de la couronne, commande les troupes; le premier ministre Thot, dieu de son métier et inventeur des lettres, connaît sa géographie et sa rhétorique sur le bout du doigt : il est d'ailleurs historiographe de la cour et se trouve chargé, par décret royal, du soin d'enregistrer les victoires de son seigneur et de trouver pour elles des noms sonores*
Quand le dieu fait la guerre à son voisin Typhon, il n'emploie pas contre l'ennemi les armes célestes dont ort pourrait supposer qu'il dispose à son gré. Il se met en expédition avec ses archers et ses chars, descend le Nil sur sa barque, comme aurait pu faire le dernier venu des Pharaons, ordonne des marches et des contre-marches savantes, livre des batailles rangées, soumet des villes, jusqu'au moment où l'Egypte entière se prosterne devant lui et reconnaît son autorité* C'est qu'en fait les Égyptiens du temps des Ptolémées au dieu unique d'autrefois avaient substitué des dieux-rois, sur la légende desquels leur fantaisie a brodé maints détails. Que ces détails soient le plus souvent d'origine égyptienne et n'aient pas été empruntés aux nations étrangères, rien de mieux, le fait est certain. Toute cette végétation parasite de mythes et de traditions qui est venue se greffer sur l'ancien mythe et l'a presque étouffé est un produit authentique du sol nationa,!. Mais qu'on puisse légitimement s'appuyer sur ces élucubralions mystiques des bas âges pour reconstituer le système religieux des premiers Pharaons, c'est là ce que je n'admets à aucun prix. Nous devons nous borner à étudier dans les textes d'époque ptolémaïque la mythologie d'époque ptolémaïque et rien de plus. Essayer d'en induire la religion des générations antérieures serait au moins téméraire : autant pré-
tendre restituer avec l'hellénisme de Julien, ou le mi^ thraïsme^ la religion des héros homériques*.
^(•ibUMeoMiiC de la BieBArchle hlsterlque^ Héna.
Dans les derniers temps de la période antéhistorique, la classe sacerdotale avait obtenu la suprématie sur les autres classes de la nation. Un homme, originaire de Théni, dans la Haute Egypte, et nommé Mena (Menés), détruisit la domination des prêtres et fonda la monarchie égyptienne *.
Elle dura quatre mille ans au moins, sous trente dynasties consécutives, de Mena jusqu'à Nectanébo. On divise d'ordinaire cet intervalle de temps, le plus long qu'ait enregistré rhistoire, en trois parties : l'Ancien Empire, de la première à la onzième dynastie ; le Moyen ]Çmpire, de la onzième dynastie à l'invasion des Pasteurs; le Nouvel Empire, de l'invasion des Pasteurs à la conquête persane. Cette division a l'inconvénient de ne pas tenir un compte suffisant de la marche de l'histoire. Il se produisit en effet trois grandes révolutions dans la vie historique de l'Egypte. Au début des dynasties humaines, le centre de gravité du pays est à Memphis : Memphis est la capitale et le tombeau des rois, impos6 ses souverains au reste du pays, sert d'entrepôt au commerce et à l'industrie égyptienne. Vers la sixième dynastie, le centre de gravité se déplace et tend à descendre vers le sud. Il s'arrête d'abord à Héracléopolis dans la Moyenne Egypte (neuvième et dixième dynasties), et finit par se fixer à Thèbes avec la onzième dynastie. Dès lors c'est Thèbes qui devient la capitale réelle du pays et lui fournit ses rois : à l'exception de la quatorzième dynastie Xoïte, toutes les dynasties, de la onzième à la vingt et unième, sont thébaines d'origine. Quand les^ Pasteurs envahissent l'Egypte, la Thébaïde devient le refuge de la nationalité égyptienne, et ses princes, après avoir lutté pendant des siècles contre les conquérants, finissent par
1. Cf. MasperOj iur la Littérature religieusej p. 465-466. — 2. Hérodote, II, 4,99; Diodore, I, 45.
affranchir toute la vallée du Nil au profit d'une dynastie thébaine, la dix-huitième, qui ouvre Tère des grandes guerres étrangères. Sous la dix-neuvième dynastie, un mouvement inverse à celui qui s'était produit vers la fin de .la première période reporte peu à peu le centre de gravité vers le nord du pays. Avec la vingt et unième dynastie Tanite, Thèbes cessa de tenir le rang de capitale, et les villes du Delta, Tanis, Bubaste, Mendès, Sébennytos et surtout Sais se disputèrent le premier rang. Désormais toute la vie politique du pays se concentra dans les nomes maritimes : les nomes de la Thébaïde, ruinés par les invasions éthiopiennes et assyriennes, perdirent leur influence ; Thèbes tomba en ruine et ne fut plus qu'un rendez-vous de touristes curieux. Je proposerai donc de diviser l'histoire d'Egypte en trois périodes correspondant chacune à la suprématie d'une ville ou d'une portion du pays sur le pays tout entier.
i* PÉRIODE MEMPHITE (PREMlÈRE-DIXlÈME DYNASTIES).
— Suprématie de Memphis et des rois memphites.
2* Période thébaine (onzième-vingtième dynasties).
— Suprématie de Thèbes et des rois thébains. — Cette période est divisée en deux parties par l'invasion des Pasteurs :
a. Ancien Empire thébain. Onzième-seizième dynasties.